accompagné de son épouse, héritière de ses conquêtes. Henri retourne
en Allemagne. Tancrède vainqueur, mais sans jouir de sa victoire,
pleurant un fils aussi cher à ses peuples qu'à lui-même, ne put
résister à son chagrin; et son retour à Palerme fut bientôt suivi de
sa mort. Après lui, Henri vint saisir son héritage, et s'en assura par
tout ce qui restait du sang royal: prémices d'un règne affreux, où
l'on vit un peuple lassé des crimes atroces et des cruautés
recherchées de son tyran, se soulever contre lui, l'assiéger et lui
imposer la loi de sortir du royaume; où l'on vit le tyran obéir, mêler
une terreur basse aux projets de vengeance qu'il méditait en fuyant;
entraîner avec lui une épouse forcée d'entrer dans la conjuration
publique; mourir enfin à Messine d'une mort précipitée. Telle était
l'horreur attachée à son nom, qu'en soupçonnant l'impératrice d'avoir
empoisonné son époux, on ne vit qu'un bienfait à chérir au lieu d'un
crime à détester; et la haine publique lui en fit un de la sépulture
qu'elle avait obtenue du pape pour son mari. Mais en lui rendant cette
grâce, la cour de Rome refusa de reconnaître la légitimité de Frédéric
son fils; et, par une de ces absurdités indécentes qui peignent tout
un siècle, elle força l'impératrice à racheter publiquement, au prix
de mille marcs d'or pour le pape et pour chacun des cardinaux,
l'investiture du royaume de Sicile pour Frédéric, et à faire sur
l'évangile, en présence du pontife, le serment exigé d'elle sur la
fidélité conjugale et sur la légitimité de son fils.
Après ce marché avilissant, l'impératrice meurt, et nomme, par
testament, tuteur de Frédéric et régent du royaume, ce même pontife
qui avait outragé les cendres du père, flétri l'honneur de la mère et
contesté la naissance et les droits du fils.
Telle fut l'origine des prétentions de la cour de Rome sur les
Deux-Siciles, dans les interrègnes qui les désolèrent. Quelle époque
de ses droits! Celle où un tuteur, surprenant ce titre à la faiblesse
d'une mère superstitieuse, s'en sert pour devenir l'oppresseur du
fils, et après avoir excommunié ceux qui méconnaissent sa tutelle,
cherche dans l'Europe à qui vendre l'héritage et les dépouilles de son
pupille.
C'est à l'histoire d'Allemagne à peindre les vertus, les talens, les
exploits et les malheurs de Frédéric II; elle le montre portant dès le
berceau le poids de la haine des papes; achetant deux fois son
couronnement par le vœu forcé d'une croisade; excommunié pour avoir
différé son départ; excommunié de nouveau pour être parti excommunié;
chargé d'un troisième anathême dans le temps où ce prince délivrait
les lieux saints; déposé par une bulle appuyée d'une croisade, qu'un
pape en personne prêchait contre lui dans la chaire de Saint-Pierre:
déposition dont l'inimitié ambitieuse du pontife fit retentir
l'Europe, et que son orgueil notifia même au sultan de Babylone.
La Sicile, témoin comme l'empire des infortunes de son maître, le fut
constamment des périls attachés à sa personne, dans le voisinage de
son ennemi le plus implacable; elle le vit en butte aux fureurs et aux
trahisons, dont l'ascendant sacré des papes l'environnait de toutes
parts, chercher, au milieu d'une garde mahométane, un rempart
inaccessible aux attentats de la superstition; après cinquante ans de
malheurs causés par le saint-siége, ce prince mourut, et mourut
absous.
Le pape Innocent IV profita de la mort de son ennemi, pendant que
Conrad, l'héritier du trône, était en Allemagne. Il entre en Sicile
comme dans un territoire de l'église, excite à la révolte la Pouille,
la terre de Labour, et fait déclarer en sa faveur Naples et Capoue.
Mais Frédéric, habile à prévoir les desseins du pontife qui venait de
l'absoudre, avait nommé, par son testament, gouverneur de l'Italie en
l'absence de Conrad, Mainfroy, son fils naturel, à qui il avait donné
la principauté de Tarente.
Dans ces siècles de barbarie, on se plaît à voir paraître un homme
ambitieux sans crime, dissimulé sans bassesse, supérieur sans orgueil,
qui conçoit un grand dessein, trace de loin son plan, se crée lui-même
des obstacles qui retardent, mais assurent sa marche, amène ainsi tout
ce qui l'entoure à son but, et comme contraint se fait entraîner où il
aspire: tel est Mainfroy. Caractère développé par les faits mêmes, par
les circonstances difficiles qui le formèrent sans doute. Chargé du
gouvernement pendant l'absence de Conrad, il prévoyait, sans
s'effrayer, la future jalousie de son frère et de son maître; mais se
préparant à souffrir des injustices qui pouvaient l'éconduire, il s'en
frayait le chemin par des exploits, par des vertus, qui lui
conciliaient l'estime des grands et l'amour du peuple.
Conrad arrive; il trouve, grâce à la valeur et aux soins de son frère,
un royaume tranquille: pour récompense, envieux et persécuteur, il
dépouille Mainfroy de ses seigneuries, et chasse du royaume les parens
et les alliés maternels de ce rival cru dangereux.
Politique odieuse et maladroite, utile aux desseins d'un homme qui
savait profiter d'une humiliation comme d'un avantage, et dont le
génie supérieur forçait les autres à lui tenir compte de ce qu'il
faisait pour lui-même. En effet, Mainfroy, qui voyait avec plaisir
l'indignation publique se charger du soin de le venger, affectait de
répondre aux injustices nouvelles par des services nouveaux.
Tout va bientôt changer de face. Conrad meurt, ne laissant qu'un fils
en bas âge, nommé Conradin. Mainfroy fut accusé d'avoir empoisonné son
frère, crime dont l'histoire n'offre aucune preuve, non plus que de
l'empoisonnement de Frédéric, son père, dont il eut la douleur de se
voir charger. Dans l'absence des preuves, si l'on songe que le pape,
ennemi mortel de la maison de Souabe, fut également accusé de ces deux
crimes, croira-t-on Mainfroy coupable du premier, en voyant Frédéric
justifier son fils, et, dans son lit de mort, joindre à ses derniers
bienfaits le regret profond de ne pouvoir lui laisser un trône? Qui le
croira coupable du second, quand ce même pape, à l'instant de la mort
de Conrad, s'avance en armes sur le territoire de Naples? quand le
royaume entier regarde Mainfroy, dans ce moment de crise, comme
l'espoir de la nation, et l'appelle à la régence qu'il refuse? L'heure
n'était pas venue; il voulait un empire; et n'attendait que l'instant
d'avouer son ambition. Il fait déclarer régent du royaume un Allemand
(le marquis d'Honnebruch), absolument incapable de gouverner et
propre à ses desseins. D'Honnebruch ne peut suffire à sa nouvelle
dignité; l'état n'a qu'un régent, il demande un chef. Cependant le
pape s'est déclaré; il est en Italie, soulève les peuples, marche de
conquêtes en conquêtes, tient déjà la moitié du royaume: le reste
n'attend que sa présence. La Sicile était perdue; et d'Honnebruch ne
pouvait la sauver, quand l'état alarmé vint prier Mainfroy de prendre
la régence. Il accepte alors, au nom de Conradin, un titre qu'il
n'aurait pris ni plus tôt ni plus tard.
Le régent marche aux ennemis, remporte une victoire signalée, entre
dans la Pouille, soumet les villes rebelles. Innocent IV, honteux et
indigné d'un succès si rapide, qui lui ravissait un royaume dont il se
croyait déjà possesseur, n'osant s'exposer sur un champ de bataille,
meurt dans son lit, à Naples, de rage et de désespoir. Mainfroy
repasse en Sicile, où ses grands desseins devaient s'accomplir. La
reine Élisabeth, femme de Frédéric, craignant pour les jours de son
fils Conradin, fit répandre le bruit de sa mort.
Quels motifs pouvaient déterminer cette princesse à commettre une
telle imprudence? Craignait-elle pour son fils les vues ambitieuses et
les desseins secrets d'un oncle et d'un régent? Élisabeth les servait;
elle perdait son fils, au lieu de le sauver. Était-ce un mouvement de
tendresse, un de ces pressentimens maternels dont le cœur n'est pas
maître? Pourquoi donc se hâter de le faire revivre et de redemander
son héritage?
Quoiqu'il en soit, les seigneurs et les barons du royaume n'eurent pas
plutôt appris cette nouvelle, qu'ils vinrent trouver Mainfroy, et le
conjurèrent de monter sur un trône où il était appelé par sa
naissance, par ses exploits et par le testament même de Frédéric. Il
n'était ni du caractère ni de la politique du régent de les prendre au
mot; il s'attendait à de nouvelles sollicitations encore plus
pressantes des prélats et de la noblesse; il les reçut avec
complaisance, se fit représenter ses droits, raconter tous ses titres,
et se laissa couronner.
Élisabeth se repentit bientôt de sa fausse politique et de ses timides
précautions; elle fit reparaître son fils et redemanda son héritage au
prince de Tarente. Il n'étoit plus temps. Le régent crut pouvoir
garder le royaume, par droit de conquête et d'élection. La reine alla
porter ses plaintes au saint siége, oppresseur de sa maison.
Le pape, qui n'attendait qu'un murmure favorable pour se venger des
mépris et de la valeur de Mainfroy, l'excommunia et mit son royaume en
interdit. Mais ce prince, dont la famille semblait être vouée aux
foudres de Rome, regardait l'excommunication comme un héritage des
princes de sa maison; il n'en fut pas effrayé.
Clément IV, alors possesseur du siége apostolique et héritier de
l'ambition des papes, avait juré la perte d'un ennemi si redoutable.
Il publia des croisades, mit le royaume de Naples et de Sicile à
l'encan, et le fit offrir à presque tous les souverains de l'Europe
qui le refusèrent. C'était pour la seconde fois qu'un pape promenait
en Europe un royaume à vendre, et ne trouvait pas d'acquéreur;
était-ce de la maison de Saint-Louis que devait sortir l'acheteur d'un
empire dont le vendeur n'avait pas le droit de disposer? Et comment
Saint-Louis, qui avait rejeté ce marché criminel, permit-il à Charles
d'Anjou, son frère, de se rendre, à la face de l'Europe, le complice
de Clément, en acceptant ses offres illégitimes? Un ordre donné à
Charles, d'imiter ce refus juste et sage, eût sauvé à la France et à
l'Italie deux cents ans de guerres et d'infortunes.
Tandis que Mainfroy, occupé du soin de se défendre, lève des troupes,
équipe des flottes et se dispose à repousser des frontières de son
royaume l'ennemi qui le marchande, son royaume est vendu par un traité
entre le pape et le comte d'Anjou.
Le comte arrive à Rome, y reçoit l'investiture des états qu'il allait
conquérir, entre en Italie où les croisés le joignent de toutes parts.
Le malheureux Mainfroy se voit trahi, abandonné de tous côtés. Il
rassemble son courage et ses forces, et cherche le comte usurpateur.
Les croisés, armés par le comte d'Anjou et bénis par l'évêque
d'Auxerre, se rangent en bataille dans la plaine appelée du
_Champ-fleuri_; le combat s'engage, il ne dura qu'une heure, et fut
sanglant.
Mainfroy, à la tête de dix chevaliers, dont l'ardeur répondait à son
courage, voit ses troupes plier de toutes parts; il perd toute
espérance. La valeur lui reste, il se précipite au milieu des
escadrons ennemis, et meurt comme il avait voulu vivre, en roi.
Ainsi périt ce prince extraordinaire, le premier dont l'ambition n'ait
pas été criminelle, et dont l'usurpation semble être légitime; le seul
dont la politique ait gagné les sujets, avant que sa valeur ait
conquis le royaume. Persécuté par un frère injuste, vendu par un pape
vindicatif, et vaincu par un prince féroce, il fut sage dans ses
humiliations, modéré dans ses succès, et grand dans ses revers. On
trouva le corps du malheureux prince quelques jours après la bataille;
le comte Jourdan, son ami, se jette dessus et l'arrose de ses larmes.
Le comte d'Anjou lui refuse la sépulture; et Clément le fait jeter sur
les bords du Marino, aux confins du royaume.
Cette victoire rendit Charles maître de la Sicile. Il fit son entrée à
Naples avec Béatrix, son épouse. Le peuple inconstant le reçoit en
triomphe, et lui prépare des fêtes lorsqu'il demande des bourreaux, et
fait périr dans les supplices plusieurs barons et gentilshommes qui
tenaient encore pour Mainfroy.
Charles, s'applaudissant de ses cruautés et de ses conquêtes, se
voyait enfin paisible possesseur de ses nouveaux états; mais le sang
qu'il fit répandre, força bientôt ses sujets à se croire encore ses
ennemis.
Conradin, ce fils de l'imprudente et sensible Elisabeth, caché depuis
son enfance au sein de l'Allemagne, à quinze ans deux fois détrôné
sans avoir porté la couronne de ses ancêtres, voyant les peuples
mécontens, les croit fidèles. On lui représente en vain la double
puissance d'un usurpateur qui le brave, et d'un pape qui le proscrit;
il s'arrache des bras d'une mère en pleurs, et court se montrer aux
provinces qui le reçoivent avec joie. Le jeune Frédéric, duc
d'Autriche, et dernier espoir de sa maison, renouvelle dans ce vil
siècle l'exemple de ces amitiés héroïques consacrées dans l'antiquité;
il veut suivre et suit la fortune de Conradin son ami, dont il
plaignait les malheurs, et partage avec lui les hasards d'une guerre
qu'il croit trop juste pour être malheureuse.
Sous cet auspice, Conradin se présente en Italie; son audace, sa
jeunesse, ses droits, ses premiers succès lui font bientôt un parti
redoutable. Le pape qui commence à le craindre, l'excommunie: Charles
le joint dans la Pouille et lui présente le combat.
Les jeunes princes firent dans cette journée des actions dignes de
leur naissance et de la justice de leur cause. L'année royale était
en déroute; on poursuivait les fuyards; on se voyait maître du champ
de bataille, quand Charles sort d'un bois voisin, où la prudence d'un
chevalier français, nommé alors de Saint-Vatry, l'avait caché; il fond
avec un corps de réserve sur les vainqueurs, les taille en pièces, et
leur arrache la victoire. Conradin échappe au carnage avec son ami;
mais la trahison le fit bientôt tomber entre les mains du vainqueur.
Le comte fit jeter les malheureux princes dans les prisons de Naples,
d'où ils ne devaient sortir que pour marcher au supplice.
Le pape de qui Charles tenait la Sicile, en vendant les états du père,
avait proscrit la tête du fils, arrêt horrible qui fut donné
tranquillement comme un conseil: «S'il vit, avait dit le pontife, tu
meurs; s'il meurt, tu vis.»
Le comte d'Anjou fut fidèle au traité par lequel il s'était engagé à
faire périr l'héritier légitime du trône. Naples vit dresser un
échafaud. Conradin et Frédéric, que la prison avait séparés, se
revirent alors pour la dernière fois. Le prince de Souabe se
reprochait la mort de son ami. Frédéric le console, et monte le
premier au supplice; ainsi l'avait ordonné le comte d'Anjou, qui, pour
rendre aux yeux du généreux Conradin la mort plus cruelle que la mort
même, voulait qu'il fût teint du sang de son ami.
Ce prince infortuné voit tomber à ses pieds la tête de Frédéric. Il la
saisit et la baigne de ses pleurs. Il monte à son tour, et paraît aux
yeux du peuple qui fond en larmes. Conradin rassemble ses esprits; et
agissant encore en roi, sur un échaffaud dressé dans ses états, il
jette son gant, nomme son oncle, Pierre d'Aragon, héritier du trône,
s'écrie: «O ma mère! que ma mort va vous causer de chagrin!» et meurt.
Pourquoi l'histoire, qui s'est chargée de tant de noms odieux,
n'a-t-elle pas consacré celui du généreux chevalier qui osa ramasser
le gant du prince, et porter en Espagne ce précieux gage, dont Pierre
d'Aragon sut profiter dans la suite?
Le comte d'Anjou se voyait, après tant de meurtres et d'assassinats,
paisible possesseur d'un royaume qu'il avait acquis par le fer et par
le feu, mais qu'il ne sut pas gouverner. Les gibets, les bourreaux,
les exactions en tout genre, effrayaient les peuples; et la Sicile vit
renaître les règnes désastreux de Guillaume Ier et de Henri VI, les
Néron de l'Italie moderne.
Au milieu de ces sanglantes exécutions, Charles demandait à son père
la permission d'envahir les états de l'empereur: et tandis que la cour
de Rome la lui refusait, elle entrait elle-même dans la conspiration
qui devait ravir à Charles la plus belle partie de ses possessions.
Jean de Procida, seigneur d'une île de ce nom, aux environs de Naples,
banni pour son attachement à la maison de Souabe, avait fait adopter
son ressentiment et sa vengeance à presque tous les souverains. Après
avoir négocié secrètement avec Michel Paléologue, empereur d'Orient,
et Pierre d'Aragon, il s'était rendu, sous un habit de moine, auprès
du pape Nicolas III, qui l'avait reçu comme un ambassadeur de
l'Espagne et de l'Empire. Revenu en Sicile sous ce même déguisement,
il s'occupait alors à soulever les peuples, et préparait les esprits à
la révolte, pendant que Michel et Pierre, sous différens prétextes,
levaient des troupes et équipaient des flottes. Tout était concerté,
quand un événement imprévu hâta la révolution préparée par une ligue
de rois, et lui donna l'apparence d'une émeute populaire.
Le 29 mars 1282, à l'heure de vêpres, un habitant violait une
Sicilienne. Aux cris de cette femme, le peuple accourt en foule. On
massacre le coupable; c'est un Français. Ce nom réveille la haine; les
têtes s'échauffent; on s'arme de toutes parts. A l'instant, dans les
rues, dans les places publiques, au sein des maisons, au pied des
autels, hommes, femmes, enfans, vieillards, huit mille Français sont
égorgés. Palerme nage dans le sang.
Cette horrible boucherie est le signal de la révolte. Toute l'île est
sous les armes, et tout ce qui porte le nom français est immolé. Ainsi
finit la domination française, chez un peuple qui venait de voir
massacrer ses deux derniers rois par un frère de Saint-Louis.
Les historiens qui tracent avec les couleurs les plus fortes le
tableau des désastres de la Sicile, qui la montrent réduite à l'état
le plus affreux, déchue non seulement de son ancienne splendeur, mais
même de la situation déplorable où l'avaient mise les cruautés d'Henri
VI, regrettant le joug barbare de ses anciens maîtres, Grecs,
Sarrasins, Normands, Allemands, dont les vexations n'avaient pu la
porter à de telles extrémités; ces mêmes historiens semblent chercher
une cause étrangère à cette horrible vengeance: cette vengeance est
inouïe sans doute, et rien de cruel n'est juste. Mais qui n'en voit la
seule et véritable cause dans les excès atroces commis journellement
par les Français? Comment ne pas la voir dans leur tyrannie publique
qui réunit et ligua contre eux les grands de l'état, appuyés ensuite
par des souverains étrangers, et dans leur tyrannie particulière et
domestique, qui mit la rage dans le cœur des peuples? Le coupable ne
devient-il pas l'accusateur de la nation, tandis qu'un autre Français
sauvé, protégé même par les meurtriers, semble expliquer du moins,
s'il ne l'excuse en quelque sorte, la fureur des Siciliens? Il existe
un homme juste, Guillaume de Porcelet, Français d'origine, et
gouverneur de l'isle de Calafatimi; cet homme est seul excepté du
massacre général; on le respecte et on s'empresse à lui fournir un
bâtiment pour le reconduire dans sa patrie. Ce décret tacite et
unanime de tout un peuple, qui révérait l'innocence et l'intégrité
d'un seul Français, semble justifier la proscription de tous les
autres, et renouveler contre leur mémoire l'arrêt exécuté contre leur
personne.
Charles était violent; à la nouvelle de la révolte et du carnage, il
entre en fureur; et jurant d'exterminer la race sicilienne, il vient
mettre le siège devant Messine. Il était sur le point de s'en rendre
maître et de recouvrer la Sicile en vainqueur implacable, si la flotte
d'Aragon ne fût venue secourir la ville assiégée et rassurer l'île
malheureuse. Le comte d'Anjou, forcé de lever le siége, est poursuivi
par l'amiral Loria, perd vingt-neuf vaisseaux, en voit brûler trente à
ses yeux; et trop faible pour supporter la disgrace qui le prive de la
vengeance, il pleure d'impuissance et de rage.
Pierre d'Aragon, maître de la mer et vainqueur de Charles, entre dans
Messine aux acclamations du peuple; et bientôt la Sicile couronne dans
son libérateur l'oncle et l'héritier de Conradin.
Charles vaincu, et n'ayant plus d'espoir dans les armes, cherche à
ramener les peuples par sa clémence. Il publie des amnisties, rétablit
la Sicile dans tous ses droits et tous ses priviléges, étend même ses
bienfaits jusques sur Naples: basse indulgence qui ne trompa et ne
ramena personne. La Sicile qui le brave, méprise ses dons perfides; et
Naples seule en profite contre le gré du tyran.
Ce monarque s'aperçoit que la feinte est vaine, et renouvelle la
guerre; il quitte ses états, court en Provence pour chercher de
l'argent et des troupes.
Pierre sut profiter de son absence. L'amiral Loria, après s'être
emparé de l'île de Malte, se présente au port de Naples et l'insulte.
Le jeune prince de Salerne, à qui son père avait recommandé la
modération et la prudence, sort avec soixante-dix galères pour
repousser l'ennemi qui le brave: mais ayant plus de courage que
d'expérience, il est fait prisonnier à la vue de ses sujets.
Loria, maître de l'héritier du trône, impose des lois et redemande
Béatrix, fille de Mainfroy, prisonnière au château de l'Œuf, et
menace les jours du prince, si l'on refuse de la rendre. Loria
prévoyant le retour de Charles, revient avec Béatrix à Palerme, où il
laisse le prince de Salerne en captivité.
Le peuple demandait hautement la mort du fils de Charles, comme une
juste représaille de la mort de Conradin. Mais on voit avec plaisir
que Constance, qui commandait en Sicile pendant l'absence du roi son
époux, dédaignant de se venger du père sur un fils innocent, prit soin
de soustraire le jeune prince au ressentiment des Siciliens et le fit
conduire en Aragon.
Cependant Charles arriva à Naples; son peuple est révolté; son fils
est dans les fers; il se voit assailli de toutes parts, et ne respire
que la vengeance. La vengeance lui échappe. Il se préparait au siége
de Messine; on lui montre son fils dont on menace la tête, s'il
approche de la ville. Enfin, accablé de malheurs qu'il ne peut imputer
qu'à son ambition sanguinaire, il meurt à Foggia, dans la Pouille, âgé
de soixante-cinq ans, et ne laisse au prince de Salerne, son héritier,
que le royaume de Naples.
CHAPITRE TROISIÈME
La Sicile et le royaume de Naples sont séparés.--Robert, comte
d'Artois, régent du royaume de Naples; Robert, duc de Calabre,
roi de Naples.--Jeanne Ire, fille de Robert, épouse en 1333,
André, fils de Charobert, roi de Hongrie.--André est assassiné
à Averse en 1345.--Jeanne épouse Louis, prince de Tarente; le
roi de Hongrie descend en Italie, venge en 1347 la mort de son
malheureux frère, et fait jeter Durazzo par une
fenêtre.--Jeanne rentre dans ses états.--Vend Avignon au
pape.--La Sicile livrée à de nouvelles factions.--Mort de la
reine Jeanne Ire, en 1382.--Anarchie.--Magistrature créée sous
le nom de huit seigneurs du bon gouvernement.--Jeanne IIe monte
sur le trône de Naples en 1414.--Caraccioli, grand-sénéchal du
royaume de Naples et amant de la reine, est assassiné.--La
reine Jeanne meurt en 1442.
C'est ainsi que les crimes de Charles d'Anjou, funestes à sa maison
presque autant qu'à lui-même, marquent la séparation des deux
royaumes.
Naples, pendant que son prince languit dans les fers, reste abandonnée
à l'autorité de Robert, comte d'Artois, et du cardinal de
Sainte-Sabine. Charles d'Anjou, emportant au tombeau la douleur de
laisser son unique héritier entre les mains de ses ennemis, crut
devoir les nommer régens par son testament.
Pierre d'Aragon ne jouit pas long-temps de ses triomphes et de sa
nouvelle couronne. Se sentant proche de sa fin, il voulut assurer à
ses fils la possession de la Sicile. Le pape Honorius refuse aux
ambassadeurs de ce prince l'investiture de son héritage, et répond par
une excommunication à la demande légitime du nouveau roi.
Les régens napolitains appuyaient de leurs armes impuissantes la haine
ambitieuse du pontife, qui se flattait de l'autoriser bientôt par
l'aveu et par le nom de Charles II d'Anjou, que l'entremise d'Édouard
Ier, roi d'Angleterre, venait de tirer de sa prison. Mais il apprend
que Charles, par le traité, a reconnu Jacques, second fils de Pierre
d'Aragon, pour roi de Sicile.
Le pape irrité renouvelle la guerre, force ce même Charles de réclamer
la couronne de Sicile à laquelle il venait de renoncer par un traité
solennel, excommunie Alphonse frère de Jacques, pour avoir trempé dans
ce crime, et fait croire à tous les princes de l'Italie qu'il peut
seul annuler un traité conclu entre deux rois, par l'entremise d'un
souverain.
Voilà donc Charles, contraint, au nom de la religion, d'être parjure,
faisant la guerre au roi Jacques, contre sa conscience et la foi des
sermens, et vainqueur, malgré lui-même, ménageant son ennemi dans ses
victoires, pour se faire pardonner son infidélité.
Pendant cette guerre, Alphonse meurt; et Jacques son frère, souverain
excommunié de deux royaumes en interdit, passe en Espagne pour se
faire couronner roi d'Aragon.