tableau affligeant d'un prince qui, né avec d'heureuses dispositions,
appelle d'abord autour de lui la philosophie et les arts, les exilant
bientôt à la voix des flatteurs, vendant Platon pour s'en défaire, se
livrant ensuite à tous les vices de la fortune; enfin, chassé deux
fois pendant un règne qui ne fut qu'une longue guerre contre ses
peuples. Dans l'état où était réduite Syracuse, déchirée au-dedans,
menacée au-dehors, affaiblie par des passages violens du despotisme à
l'anarchie et de l'anarchie au despotisme, elle tourne les yeux vers
Corinthe, son ancienne métropole, et demande, par des ambassadeurs,
des secours contre ses tyrans domestiques et ses ennemis étrangers,
les Carthaginois.
Corinthe possédait un citoyen qui, après avoir servi sa patrie dans la
guerre et dans la paix, n'aspirait, depuis vingt ans, qu'à se faire
oublier d'elle. Il avait caché dans un désert sa mélancolie et son
désespoir plutôt que ses remords. Timoléon pouvait-il les connaître?
Le meurtre qu'il avait commis avait sauvé la république; il avait
chéri sa victime; il l'avait, dans un combat, couvert de sa personne;
mais Timophane aspire à la tyrannie, Timoléon l'immole et pleure son
frère. Il le pleure vingt ans, enseveli dans la retraite, et se
croyant un objet de la haine céleste, non pour avoir châtié un tyran,
mais pour l'avoir trouvé dans un frère qu'il chérissait. A la prière
des ambassadeurs syracusains qui demandent un général, un ennemi des
tyrans, un vengeur de la liberté, le peuple s'écrie: «Timoléon!» On
députe vers lui, on le presse; il obéit sans joie: il part.
Le nom de Timoléon avait hâté la levée des troupes. Il voit de loin la
côte de Sicile; mais pour arriver à Syracuse, il fallait échapper à la
flotte des Carthaginois. Son habileté triomphe de cet obstacle: il
aborde; il bat Jectas, tyran de Léonte, qui, sous prétexte de délivrer
les Syracusains contre Denis, aspirait à le remplacer. Sa victoire lui
livre Syracuse. Il renvoie Denis à Corinthe, voyage qui fit un
proverbe dans la Grèce. Il fallait encore renvoyer les Africains à
Carthage; c'est ce que fit une nouvelle victoire de Timoléon. Les
conditions de paix qu'il leur imposa assurèrent la liberté de toutes
les villes grecques qu'ils avaient opprimées; et déjà ses soins
avaient purgé la Sicile des tyrans qui ne dépendaient pas des
Carthaginois. De retour à Syracuse, il se donne à lui-même un
spectacle fait pour son cœur; maître de la citadelle, dernier asile
du dernier tyran, il appelle le peuple à la destruction de ce monument
odieux; et de ses débris même, sur la même place, il fait élever un
édifice public consacré à l'administration de la justice. Syracuse
était déserte; il rappelle les exilés. Mais leur nombre ne suffisant
pas pour repeupler la solitude de cette ville immense, une nouvelle
colonie arrive de Corinthe, qui redevient en quelque sorte la
fondatrice de Syracuse.
La Sicile délivrée, vengée, repeuplée, heureuse par les soins d'un
seul homme, Corinthe redemande Timoléon. Mais déjà il habite une
retraite solitaire près de la ville dont le bonheur est son ouvrage.
La Sicile est la nouvelle patrie que son cœur adopte, et où il n'a
point à pleurer les tyrans qu'il a punis. C'est aux frais de la
république que fut préparé son asile champêtre. Un décret lui assigna
pour sa maison le plus bel édifice de la ville; car il y venait
quelquefois pour les délibérations les plus importantes, à la prière
du sénat et du peuple; un char allait le chercher et le reconduisait
chez lui avec un nombreux cortége. Les plus illustres citoyens
allaient fréquemment lui porter leurs hommages; on lui présentait les
voyageurs et les étrangers les plus célèbres de la Sicile et de la
Grèce qui voulaient voir ou avoir vu Timoléon. Mais devenu vieux, il
ne pouvait que les entendre, et la perte de sa vue ajoutait à
l'intérêt et à la vénération publique. Il recueillit jusqu'au dernier
moment de sa vie ce tribut habituel de respects unanimes et
volontaires. Sa mort fut une calamité; et, parmi les honneurs
prodigués à sa mémoire, on distingue le décret qui ordonnait d'aller
demander à la ville de Corinthe un général dans les dangers de
Syracuse.
La république jouit vingt ans du fruit des exploits et des bienfaits
de Timoléon. Mais de nouvelles factions amenèrent de nouveaux
malheurs. Le plus grand de tous fut Agathocle, né dans la dernière
classe des citoyens. Elevé par son mérite à un commandement militaire,
il parvint à la puissance de Denis, avec de plus grands talens et un
plus grand éclat. On le vit, dans un de ses revers qui le priva du
fruit de ses premiers succès, sortir de sa capitale assiégée par les
Carthaginois, et passant la mer, porter la guerre en Afrique: conduite
audacieuse, justifiée par l'événement, sans exemple jusqu'alors, et
depuis imitée par plus d'un capitaine. Il avait porté la hardiesse
jusqu'à brûler ses vaisseaux en abordant au rivage ennemi, pour mettre
ses soldats dans la nécessité de vaincre ou de mourir: autre exemple
d'audace qui a trouvé aussi d'illustres imitateurs.
On admire, malgré soi, dans ce caractère souillé de cruautés et de
vices, différens traits d'une grandeur imposante. Fils d'un potier de
terre, loin de rougir de son origine, il s'en faisait un triomphe de
tous les jours; et dans les festins qu'il donnait à ses courtisans,
il mêlait aux coupes d'or des convives, la coupe d'argile de leur
maître, fier de la bassesse de sa naissance qui constatait la
supériorité de ses talens, et lui laissait l'honneur d'être son
ouvrage; orgueil nouveau, plus raisonnable après tout, plus noble même
que l'orgueil fondé sur des ancêtres. Chassé enfin malgré ses talens,
mais né pour asservir, il mourut en Italie, tyran des Brutiens, et
victime d'une vengeance particulière et inouïe[27]; il laissait une
fille dont l'hymen attira sur la Sicile de nouvelles infortunes. Elle
avait épousé Pyrrhus, roi d'Epire, à qui les Syracusains eurent
l'imprudence de demander pour roi le fils qu'il avait eu d'elle; ils
voulaient obéir au petit-fils de cet Agathocle, qu'ils avaient détesté
et banni; ils espéraient d'ailleurs se faire de Pyrrhus un appui
contre les Carthaginois: mais Pyrrhus se croyant leur roi sous le nom
de son fils, ils s'indignèrent et se lassèrent de ses violences, au
point de s'allier avec ces mêmes Carthaginois, pour le chasser de la
Sicile. L'imprudent roi d'Epire alla commettre de nouvelles fautes en
Italie, abandonnant la Sicile plus que jamais à des divisions
intestines, aux descentes des Africains, et à des désastres qui ne
cessèrent qu'au commencement du règne d'Hiéron.
[27] Un cure-dent empoisonné par un de ses ennemis consuma ses
gencives. Le poison se communiqua rapidement à toutes les parties
de son corps, qui ne fut bientôt plus qu'une plaie. Déchiré par
les douleurs, on le porta vivant sur un bûcher.
Hiéron, descendu de Gélon, qui comme lui fit le bonheur de Syracuse,
avait comme lui commencé par être un usurpateur. Il avait fait la paix
avec les Carthaginois, et même s'était ligué avec eux contre les
Mamertins, peuplade italienne et guerrière, qui avaient envahi
Messane, un des plus beaux territoires de l'île, et qui s'étaient
fortifiés par une alliance avec Rome: époque remarquable de la
première descente des Romains en Sicile. Hiéron battu par eux,
mécontent des Carthaginois, les abandonne pour s'allier aux
vainqueurs, dont sa prudence prévoit la grandeur future, conduite qui
fit pendant soixante ans le bonheur de Syracuse. On voit avec surprise
cette ville heureuse, et jouissant d'une tranquillité constante et
inaltérable au milieu des calamités du reste de la Sicile, entre les
armées et les flottes des deux grandes puissances qui se disputaient
l'empire du monde.
Dans ce long période, Hiéron s'occupant de l'administration intérieure
de son royaume, du commerce, surtout de l'agriculture, composant même
un livre sur cet art, première richesse de tous les pays, et surtout
du sien, y rapportait la plupart des lois dont il rédigea lui-même le
code, lois qui gouvernèrent la Sicile après lui, et qui furent
respectées par les Romains. Il rassemblait autour de lui tous les
arts, ceux d'utilité, ceux d'agrément, ceux même de la guerre: car ce
fut à sa sollicitation qu'Archimède, son parent et son ami, appliqua
la géométrie et la mécanique à des usages militaires. Il remplit ses
arsenaux de machines pour l'attaque et la défense des places,
inventions d'Archimède, qui bientôt après furent dirigées contre ces
mêmes Romains, dont il avait été soixante ans l'allié le plus fidèle.
C'est ce qu'on vit après la mort de son fils Hiéronime, qui rompit une
alliance utile et glorieuse, pour s'unir avec les Carthaginois, et se
précipiter dans leur ruine.
Ses deux successeurs, Epicide et Hippocrate, se déclarèrent aussi
contre les Romains, qui, après plusieurs victoires, vinrent assiéger
Syracuse. Les deux tyrans subalternes qui l'opprimaient au-dedans,
sous prétexte de la défendre au-dehors, osèrent lutter contre la
puissance romaine, et fortifiés du génie d'Archimède, plus habile
géomètre que politique éclairé, engagèrent ou forcèrent ce grand homme
à défendre la ville contre une flotte et une armée également
formidables. On n'attend pas de nous que nous insistions sur les
détails de ce siège fameux, où les talens d'un seul homme arrêtent et
repoussent pendant trois ans un des plus grands généraux de Rome.
Marcellus, après des pertes multipliées sur terre et sur mer, effet
des machines d'Archimède, change le siège en blocus, et se consolant
de tous ses vains efforts contre la capitale par des conquêtes et des
victoires dans le reste de la Sicile, réunit enfin toutes ses forces
pour livrer un assaut général. On dit que, prêt à donner le signal de
toutes les attaques, qui devaient être suivies du pillage, immobile et
rêveur à l'aspect de cette ville célèbre et malheureuse, séjour
autrefois de tant de grands hommes en tous genres, nés ou illustrés
dans son sein, au souvenir de tant d'événemens qui signalèrent sa
puissance, Marcellus ne put commander à son émotion, ni même retenir
ses larmes. Syracuse fut presqu'entièrement détruite, mais elle se
releva par degrés de sa ruine, et resta toujours l'ornement de la
Sicile, devenue province des Romains.
Naples, une des plus anciennes républiques de l'Italie, mais peu
guerrière au milieu de tant de voisins belliqueux, s'était
volontairement soumise à la puissance romaine, seul moyen de s'en
faire un appui. Cette ville conserva ses priviléges et ses lois
municipales, sous les protecteurs qu'elle s'était choisis; et par un
bonheur surprenant, les guerres qui désolèrent l'Italie dans les
différentes époques de Pyrrhus, d'Annibal, de Spartacus et de la
guerre sociale, n'attirèrent sur elle que la moindre partie des
calamités qui accablèrent plusieurs des villes attachées aux Romains.
Naples et la Sicile gouvernées, l'une par ses lois particulières,
l'autre par des préteurs ou des proconsuls, demeurent pendant
plusieurs siècles presque oubliées des historiens romains, qui ne
citent Naples que comme un séjour de délices et de volupté, et la
Sicile comme le grenier de l'empire. Elles eurent sans doute à
souffrir quelquefois, comme tant d'autres provinces, des abus d'une
administration dure et violente; mais le nom romain les préserva des
calamités attachées à la guerre et aux dissensions intérieures.
Heureux ces deux peuples, s'ils eussent continué d'échapper à
l'histoire! mais elle les retrouve vers la fin du cinquième siècle,
plongés dans le chaos du démembrement de l'empire romain, passant dans
l'espace de soixante-quinze années, sous les lois d'Odoacre, de
Théodoric, de Totila, conquérans qui, malgré les idées de terreur
attachées à leurs noms, mêlèrent quelques vertus, même la clémence, à
leurs exploits guerriers, et qui seuls, avec les Bélisaire et les
Narsès, leurs ennemis et quelquefois leurs vainqueurs, sont distingués
dans la confusion d'un tableau monotone, chargé de personnages obscurs
et trop souvent odieux. D'autres barbares, les Sarrasins, se répandent
dans la Sicile, s'y maintiennent, assurent leurs conquêtes; et
profitant des rivalités mutuelles, des dissentions intestines, qui
désolaient les villes et les principautés d'Italie, épiaient le moment
de s'emparer de Naples.
Au milieu de ces convulsions, Naples avait conservé la constitution
républicaine, sous des chefs appelés _ducs_, indépendans plus ou moins
de l'empire d'Orient, suivant la faiblesse plus ou moins grande des
empereurs, qui depuis long-temps n'avaient sur l'Italie qu'un vain
titre de souveraineté. Mais ce cahos va s'éclaircir: tout change par
un de ces événemens inattendus, qui rend à l'histoire le droit
d'intéresser; mérite que celle d'Italie avait perdu depuis trop
long-temps.
CHAPITRE DEUXIÈME.
An de J.-C. 1005, arrivée des Normands en Italie au retour d'une
croisade.--Les Normands fondent la ville d'Averse auprès de
Naples.--1035, Vont faire la guerre aux Sarrasins en
Sicile.--S'emparent de la Pouille et fondent le royaume de
Naples.--Les enfans de Tancrède de Hauteville se partagent
leurs conquêtes.--En 1072, les Normands obtiennent du Pape
l'investiture de la Sicile.--En 1139, Naples est réuni à la
Sicile.--Guillaume-le-Bon, roi de Sicile, appelle la maison de
Souabe pour lui succéder.--Cause de la guerre et malheurs de la
Sicile, 1195.--Henry, fils de Tancrède, meurt à Messine,
détesté de ses peuples.--Le Pape est élu régent du royaume des
deux Siciles.--Origine des prétentions de la cour de Rome.--En
1198, Frédéric excommunié et déposé.--Frédéric meurt en
1250.--Mainfroy est nommé gouverneur du royaume.--Conrad,
héritier de Frédéric, chasse Mainfroy de ses états.--Conrad
meurt, et laisse Conradin en bas âge, héritier de son
royaume.--Mainfroy accepte la régence.--La reine fait répandre
la nouvelle de la mort de Conradin.--Mainfroy est couronné en
1258.--Le pape Clément IV l'excommunie, met le royaume de
Naples en interdit, et en offre la couronne à tous les
souverains de l'Europe.--Charles d'Anjou, frère de Saint-Louis,
l'accepte.--Il reçoit, en 1265, l'investiture du
pape.--Mainfroy est vaincu et tué en combattant, en
1266.--Charles d'Anjou, maître de la Sicile.--Conradin paraît
en Italie; offre le combat à Charles d'Anjou, est vaincu et
fait prisonnier.--Supplice de Conradin, en 1270.--Le comte
d'Anjou règne en Sicile et s'y fait détester.--Vêpres
Siciliennes, le 29 mars 1282.--Guillaume Porcelet est excepté
seul du massacre et reconduit en France.--Charles veut former
le siége de Syracuse.--Est repoussé par l'amiral Loria.--Pierre
d'Aragon, oncle et héritier de Conradin, est élu roi de
Sicile.--En 1285, Charles d'Anjou meurt accablé des malheurs
qu'il s'est attirés par ses cruautés.
C'est au retour d'un voyage à la Terre-Sainte que quarante ou
cinquante gentilshommes normands vont jeter en Italie les fondemens
d'un empire. Ils descendent à Salerne au moment où cette ville,
assiégée par les Sarrasins, avait capitulé et préparait sa rançon.
Indignés de la faiblesse de leurs hôtes, et, semblables à ce Romain
qui, s'offensant de l'appareil d'un traité honteux, le rompt et
l'annulle par sa présence, ces généreux chevaliers offrent aux
Salertins de les défendre. La nuit même, ils fondent dans le camp des
barbares, les taillent en pièces et rentrent à Salerne couverts de
gloire et chargés de butin. Ces libérateurs, laissant après eux leur
renommée, emportent les regrets des Salertins, et repassent bientôt
dans leur patrie étonnée du récit de leurs exploits.
Trois cents Normands, sous le commandement de Rainulf, passent les
mers et viennent en Italie recueillir le fruit des premiers succès de
leurs compatriotes. L'Italie était alors partagée presqu'en autant de
petites souverainetés qu'elle avait de villes importantes. Partout des
haines, des rivalités, des combats. Les Normands qui attendaient tout
de leurs armes, trouvaient sans cesse l'occasion de vendre ou de
louer leur valeur et leurs succès; des guerriers toujours victorieux
ne pouvaient rester long-temps sans un établissement durable. Un duc
de Naples, en leur assignant un territoire, entre sa ville et Capoue,
fut le premier qui paya véritablement leurs services. Les Normands y
fondèrent la ville d'Averse; et l'on peut remarquer, avec une sorte de
surprise, que le premier établissement de ces conquérans ne fut pas
une conquête.
Trois frères, Guillaume Bras-de-Fer, Drogon et Humfroy, fils de
Trancrède de Hauteville, seigneur normand des environs de Coutances,
accourent en Italie, à la tête des aventuriers qui voulurent
s'associer à leur fortune. Ils offrent leurs services au commandant
grec nommé le Catapan, et marchent contre les Sarrasins de Sicile. Les
Sarrasins sont vaincus. Guillaume tue leur général; la Sicile allait
retourner à l'empire; mais les Grecs, jaloux de leurs libérateurs, les
privent de leur part dans le partage du butin. Ingratitude imprudente!
Les Normands irrités, méditant, sans se plaindre, une vengeance utile,
abandonnent le perfide Grec à ses ennemis, et, repassant la mer,
fondent sur ses états d'Italie. Ils s'emparent de la Pouille, de la
Calabre, et bravant à la fois le pape et l'empereur, ne reçoivent que
de leur épée l'investiture de leurs nouveaux états.
Cette audace a sans doute quelque chose d'imposant. Voir un petit
nombre de guerriers protéger, conquérir, asservir des villes, des
états, des princes, vaincre sans alliances et jeter seuls les
fondemens d'un empire durable, braver avec impunité les deux
puissances redoutables de l'Italie, faire un pape prisonnier; et
séparant dans sa personne le pontife du souverain, respecter l'un,
dicter des lois à l'autre; saisir une couronne entre l'autel et le
trône impérial, et se l'assurer par la jalousie mutuelle de l'empire
et du sacerdoce: un tel tableau a droit de frapper l'imagination, et
celle de plusieurs historiens n'a rien négligé pour l'embellir.
Mais en recherchant la cause du merveilleux (car le merveilleux en a
une), quelle résistance pouvaient opposer de petits états dispersés,
des peuples toujours en guerre, sans troupes réglées, sans discipline;
des sujets tantôt sous la domination des empereurs trop éloignés pour
les gouverner, tantôt sous un duc électif ou usurpateur, tantôt sous
le joug des barbares et sachant à peine le nom de leur maître! Quelle
résistance, dis-je, pouvait opposer un tel pays à la valeur exercée de
ces chefs célèbres dont le nom seul rassemblait sous leurs drapeaux
les mécontens de tous les partis!
Robert, au bruit de ces nouveaux succès, Guiscard et Roger, autres
fils de Tancrède de Hauteville, quittent leur vieux père, et déguisés
en pélerins (car l'Italie prenait des précautions contre les nouveaux
émigrans de la Normandie), arrivent, le bourdon à la main, chez leur
frère déjà maître de deux riches provinces. Là, dans l'épanchement de
leur tendresse et de leur joie, ils partagent entre eux leurs
conquêtes et leurs espérances; et sans autre traité que leur parole,
il règne entre eux dès ce moment une intelligence invariable: conduite
plus étonnante peut-être que leur établissement, et qui sans doute en
assura la durée.
Mais leur puissance commençait à alarmer le pape et l'empereur. Le
pape, à la tête d'une armée composée d'Allemands, d'évêques et de
prêtres que Henri III envoya contre ces aventuriers, les excommunia.
L'armée taillée en pièces, l'excommunication fut nulle, et Léon IX
prisonnier. Le pontife fit les avances. Humfroy reçut, pour la Pouille
et la Calabre, une investiture qu'il n'avait pas demandée et qu'il
n'était bientôt plus temps de lui offrir.
Léon avait pressenti qu'il était de sa politique de maîtriser
l'indépendance des Normands, en se hâtant de légitimer leurs
usurpations. Il leur donna même une investiture qu'ils ne demandaient
pas, celle de la Sicile qu'ils ne possédaient point encore.
En effet, Robert, s'apercevant que les papes pouvaient donner ce
qu'ils n'avaient pas, les crut assez puissans pour lui ravir ce qu'il
possédait. Il prêta foi et hommage au saint-siège et s'en reconnut
feudataire, véritable origine des prétentions que la cour de Rome eut
dans la suite sur le royaume des deux Siciles.
Le pape protégeait les Normands pour contenir l'empereur; et les
Normands, protégés par le pape, augmentaient leur puissance en
sanctifiant leurs conquêtes. Ce fut, en effet, sous l'étendard du
pontife, que Robert et le comte Roger chassèrent les Sarrasins
d'Italie et s'emparèrent de la Sicile: brillante destinée de deux
frères dont l'un (Robert) se préparait, en mourant, à la conquête de
l'empire d'Orient, et l'autre (Roger, comte de Sicile) obtint du pape
Urbain II, cette fameuse bulle de légation, par laquelle il se fit
créer légat né du saint-siège en Sicile, lui et ses successeurs.
Cependant, au milieu de tant de révolutions, parmi tant de peuples
accoutumés au joug, qui se soulageaient en changeant d'oppresseurs,
les Napolitains s'étaient maintenus libres: ni l'établissement fortuné
des Normands, ni le siècle brillant de leurs conquêtes, qui venait de
ravir presque toute l'Italie à la faiblesse des empereurs et la Sicile
aux armes des Sarrasins, n'avaient pu changer l'état heureux et
primitif de son ancien gouvernement. Naples, renfermée dans son
patrimoine républicain, sous l'administration constante de ses ducs
électifs, conservait encore ses priviléges et son indépendance.
Ce ne fut que vers l'an 1139, à la mort de Sergio VIII, le dernier de
ses ducs, que cette ville ouvrit volontairement ses portes à la
puissance des Normands et prêta serment de fidélité à Roger II,
premier roi de Sicile. C'était la destinée de Naples de prévenir les
violences en se donnant au plus fort, conduite qu'elle avait autrefois
tenue à l'égard des Romains. Les Napolitains acceptèrent le fils de
Roger, avec le titre de duc, pour les gouverner selon leurs lois.
Mais la Sicile eut bientôt à regretter la domination des Sarrasins et
celle des autres barbares qui l'avaient gouvernée. Des favoris cruels,
des eunuques insolens jettèrent les Siciliens dans un désespoir
inutile qui n'enfanta que des révoltes et des conjurations
impuissantes. Guillaume, surnommé le Mauvais, fils et successeur de
Roger II, régnait alors. Il mourut. Pour le peindre, il suffit
d'observer qu'on n'osa même graver une inscription sur son tombeau.
La Sicile respira quelque temps sous Guillaume-le-Bon; mais une faute
de ce monarque fut pour elle une source de malheurs. Quelle imprudence
d'appeler la maison de Souabe en Sicile! Il pouvait transmettre sa
couronne à Tancrède, dernier rejeton du sang de Hauteville; et il
marie une princesse de trente-six ans, dernière héritière du royaume,
à Henri VI, roi des Romains, fils du célèbre Barberousse: c'était
détruire l'équilibre que la maison normande avait intérêt de maintenir
entre les empereurs et les papes. Cependant, dans l'absence de Henri
et de son épouse, Tancrède, fils naturel du duc Roger, fils de Roger
II, monta sur le trône de Sicile. Il en reçut même l'investiture du
pape. Mais les principaux seigneurs et barons du royaume refusèrent de
reconnaître une élection à laquelle ils n'avaient pas présidé. La
Sicile fut bientôt embrâsée des premiers feux d'une guerre civile.
Henri paraît alors en Italie, à la tête d'une puissante armée.
Couronné empereur après la mort de son père, il vient réclamer les
droits de Constance son épouse, et conquérir son royaume de Sicile.
Les Allemands sont vaincus.