Il faut se reporter au moment où, la terreur ayant saisi tous les

suppôts du despotisme après la prise de la Bastille, les d'Artois, les

Condé, les Broglie précipitèrent leur fuite hors du royaume. Besenval

non moins coupable qu'eux, Besenval complice dans leurs projets conçus

dans les soupers de Trianon et mûris dans les orgies du Temple,

n'avait pas le droit de se croire en sûreté à Versailles. Cependant il

avait eu l'audace d'y reparaître publiquement pendant plusieurs jours,

et d'y braver l'indignation publique. Enfin, averti de ses propres

périls, il avait daigné fuir comme les autres et s'était vu arrêté à

Villenauce, sur le chemin de la Suisse, par la milice de la

municipalité. C'était l'instant où M. Necker y passait à son retour en

France, rappellé par ce même roi qui venait de le bannir de sa cour et

de son royaume, et qui depuis avait attendu dans une inquiétude

mortelle l'arrivée de ce ministre, par lequel il s'était cru avili et

en quelque sorte détrôné, ce fameux jour de la séance royale, où le

peuple courut en foule chez le ministre, qui n'ayant point paru à

cette séance, semblait l'avoir désavouée. On a su depuis qu'un pur

hasard avait empêché M. Necker de s'y montrer; et ce n'est pas la

moindre singularité de son histoire, qui, de ce jour surtout, semble

appartenir au roman. En effet ne tient-elle pas de la fiction, cette

entrevue de madame de Polignac et de M. Necker à Bâle, où tous les

deux se rencontrent, chassés de la cour et de la France, l'une par la

France, l'autre par la cour?

Les jeux du théâtre vont-ils plus loin que ceux de la fortune dans le

concours de circonstances qui rapprochent ces deux personnages, dont

l'une dit à l'autre: «Je vous ai fait chasser, et je suis chassée à

mon tour; c'est moi qu'on bannit, et c'est vous qu'on rappelle. Allez,

soyez l'idole de la nation, jusqu'à ce que...» Le ministre n'avait pas

long-temps à l'être. Mais si son règne fut court, il fut au moins

brillant. Accueilli partout avec l'ivresse de l'enthousiasme, il est

instruit dans sa route du danger que court M. de Besenval; il implore

pour lui l'indulgence du peuple, il se rend en quelque sorte garant de

son innocence. Ce ne fut pas sans doute une médiocre surprise pour M.

Necker de voir la commune de Villenauce renvoyer cette demande à la

décision de l'assemblée nationale, et en attendant retenir le

prisonnier sous bonne garde. L'arrivée du ministre à Versailles fut un

triomphe, à Paris une fête. Le même sentiment parut animer le roi,

l'assemblée nationale, Paris, la nation. Il étoit bien difficile que

M. Necker ne crût pas au succès d'une demande qu'il adresserait au

peuple. Une absence de dix-sept jours lui avoit dérobé la connoissance

de ces changemens rapides dans l'opinion, dans les idées, dans les

intérêts variés et mobiles des différens partis; connoissance sans

laquelle il est impossible de ne pas s'engager en quelques fausses

démarches.

Comment M. Necker, entouré de tous les hommages des citoyens

rassemblés à l'hôtel-de-ville, n'eût-il pas essayé d'obtenir de leur

enthousiasme ce qui lui avoit été refusé par une municipalité

provinciale? Sa demande, principalement adressée aux électeurs fut

accueillie avec transport; et l'enthousiasme ayant saisi toute

l'assemblée, les mots _amnistie générale_ furent proclamés dans la

salle, et bientôt dans tout Paris. Au premier moment la joie fut

universelle; mais bientôt après le peuple s'écria que cet exercice de

la souveraineté n'appartenait pas à ceux qui se l'étaient arrogé, que

le terme marqué aux pouvoirs des électeurs était expiré, qu'ils

étaient remplacés par ses représentans provisoires, membres de la

commune; et que ceux-ci même ne pouvaient pas prononcer, au nom de la

capitale, le pardon des crimes commis contre la nation.

Cette jalousie inquiète que montrait le peuple sur l'emploi, la

gradation, les limites des pouvoirs confiés par lui, confondait cette

foule d'hommes qui ne pouvaient se persuader que les Français fussent

capables de réduire en acte ce dogme de la souveraineté nationale, si

nouveau pour la plupart d'entre eux, et pour M. Necker lui-même, qui,

dans son discours à la commune, lui avait parlé de la liberté _sage_

dont les Français allaient jouir. Les soixante districts ne voulurent

point de cette _sagesse_. Ils sentirent qu'elle tendait à soustraire

au glaive de la loi les conspirateurs qui avaient tenté d'étouffer la

liberté naissante, et qu'une imprudente amnistie allait ramener

triomphans au pied du trône et dans la capitale. Les esprits

s'échauffèrent; bientôt la fermentation fut au comble. Quelques-uns de

ces hommes ardens que dans ces crises violentes on appelle séditieux,

mais qui contribuent à rendre les crises salutaires, firent sonner le

tocsin comme dans le plus imminent danger de la patrie. Il suffisait

de le craindre pour qu'il cessât. Il disparut dès qu'on le crut un

danger. Les électeurs, effrayés de la terreur générale, motivèrent

leur arrêté, et en le motivant, l'annulèrent en quelque sorte. Ils

déclarèrent qu'en exprimant un sentiment de pardon et d'indulgence

envers les ennemis de la patrie, ils n'avaient pas prétendu prononcer

la grâce de ceux qui seraient prévenus, accusés, ou convaincus de

crime de lèse-nation. Les représentans de la commune allèrent plus

loin: ils ordonnèrent qu'on arrêtât Besenval, jusqu'au moment où l'on

statuerait sur son sort. Enfin, l'assemblée nationale, en mettant

l'accusé sous la garde de la loi, déclara qu'elle persistait dans ses

précédens arrêtés sur la responsabilité des ministres et agens du

pouvoir exécutif, et sur l'établissement d'un tribunal qui

prononcerait sur leurs délits.

Le concours de mesures prises en même temps et par l'assemblée

nationale et par la commune calma le peuple et rétablit la

tranquillité dans Paris. On conduisit Besenval au château de

Brie-Comte-Robert, où il fut gardé soigneusement et à grands frais.

Le peuple, en voyant que le prisonnier ne pouvait lui échapper, et se

tenant sûr de sa vengeance, modéra ses emportemens. Des affiches lui

apprenaient chaque jour les soins qu'on se donnait pour prévenir

l'évasion de l'accusé; et ce fut cette attention qui le sauva. On ne

s'efforça point de hâter un supplice qu'on croyait sûr; et le coupable

échappa entre la loi ancienne qui lui avait commandé d'obéir à son

_maître_, et les principes nouveaux qui, faisant un devoir de

l'insurrection, poursuivent et condamnent ceux qui s'efforcent de la

réprimer.

VINGT-SIXIÈME ET DERNIER TABLEAU.

Députation des femmes artistes présentant leurs pierreries et bijoux à

l'Assemblée nationale à Versailles, le 7 septembre 1789.

C'est un de ces momens précieux au génie des arts non moins qu'au

patriotisme. Les annales de Rome n'ont point dédaigné d'immortaliser

les sacrifices que de généreuses citoyennes firent à leur patrie des

ornemens les plus chers à leur sexe, et le pinceau des artistes s'est

souvent exercé sur cet acte de civisme. Chez nos vertueuses

citoyennes françaises, le sentiment et le sacrifice sont les mêmes;

et de plus l'action pareille offre un autre genre d'intérêt relatif

aux personnes. Celles qui apportaient cette offrande unissaient aux

grâces de leur sexe la gloire des arts et des talens, partage de leurs

familles, de leurs pères, de leurs époux, et même le leur propre; car

plus d'une parmi elles, pouvait avec succès retracer sous ses crayons

ou sous ses pinceaux le tableau dont elle avait fait partie, et

reproduire, comme artiste, la scène où, comme actrice, elle avait

agréablement figuré.

Le tribut présenté à la patrie par nos jeunes citoyennes, fut modique

et proportionné à leur fortune: mais l'heureux exemple qu'elles

donnaient, était véritablement une riche offrande; il réveilla

l'esprit public, dans un temps où l'esprit public était la seule

ressource de l'état. C'était une des plus dangereuses époques de la

révolution; c'était le moment ou la destruction des droits féodaux,

des dîmes, des priviléges de toute espèce, en irritant toutes les

passions, en désolant tous les intérêts, avait rallié tous les ennemis

publics contre l'espérance de la régénération nationale. Accablés sous

les ruines du despotisme, tous se réunissaient pour disperser les

matériaux du nouvel édifice à peine ébauché. Le plus sûr moyen

d'atteindre cet exécrable but, c'était de renverser la fortune

publique, déjà si chancelante; faire disparaître le numéraire,

l'enfouir, l'exporter, anéantir ou embarrasser la perception des

impôts, c'était le but de toutes leurs manœuvres. Les destins d'un

grand empire tenaient à quelques millions de plus ou de moins dans le

trésor public. Il s'agissait de gagner le moment où un nouveau plan de

finances serait présenté à la nation par le ministre en qui elle se

confiait encore. Jusqu'alors, il fallait vivre de ressources

momentanées; et l'état était réduit à demander aux citoyens des

sacrifices volontaires, dont la récompense se montrait en perspective

dans la liberté publique, œuvre de la constitution que l'assemblée

nationale promettait aux Français.

Elle s'occupait alors d'une question très-importante, celle du droit

accordé à un seul homme, nommé roi, de suspendre ou d'annuler la

volonté d'une grande nation. Cette discussion avait rempli une partie

de la séance du lundi 7 septembre, lorsque le président demanda à

l'assemblée si elle voulait recevoir une députation composée de onze

vertueuses citoyennes, qui venaient lui offrir avec leurs hommages,

leurs parures et leurs bijoux. Un applaudissement universel fut la

réponse à cette question. Elles paraissent: on leur fait préparer des

siéges hors de la barre dans l'intérieur de la salle. Ces dames toutes

vêtues de blanc, toutes décemment et simplement coiffées, ornées d'une

cocarde patriotique, s'avancent, précédées de deux huissiers, se

rangent sur une ligne, et saluent le président et l'assemblée.

Madame Moitte, femme d'un artiste distingué, qui avait, en qualité

d'auteur du projet, été nommée présidente de la députation, devait

prononcer un discours; mais craignant, soit par la faiblesse de sa

voix, soit par sa timidité, de n'être pas entendue de l'assemblée,

elle pria M. Bouche, député d'Aix, de le prononcer pour elle.

M. Bouche, ayant reçu le discours de madame Moitte, dit:

«Messeigneurs, (on prononçait encore ce mot, que le développement des

principes de la liberté a proscrit, même en parlant à l'assemblée

nationale)

»La régénération de l'état sera l'ouvrage des représentans de la

nation.

»La libération de l'état doit être celui des bons citoyens.

»Lorsque les Romaines firent hommage de leurs bijoux au sénat, c'était

pour lui procurer l'or sans lequel il ne pouvait accomplir le vœu

fait à Apollon par Camille avant la prise de Veies.

»Les engagemens contractés envers les créanciers de l'état sont aussi

sacrés qu'un vœu. La dette publique doit être scrupuleusement

acquittée, mais par des moyens qui ne soient pas onéreux au peuple.

»C'est dans cette vue que quelques citoyennes, femmes ou filles

d'artistes, viennent offrir à l'auguste assemblée nationale des bijoux

qu'elles rougiraient de porter, quand le patriotisme leur en commande

le sacrifice. Eh! quelle femme ne préférerait l'inexprimable

satisfaction d'en faire un si noble usage, au stérile plaisir de

contenter sa vanité?

»Notre offrande est de peu de valeur, sans doute; mais dans les arts,

on cherche plus la gloire que la fortune; et notre hommage ne peut

être proportionné au sentiment qui nous inspire.

«Puisse notre exemple être suivi par le grand nombre de citoyens et de

citoyennes dont les facultés surpassent de beaucoup les nôtres!

«Il le sera, si vous daignez l'accueillir avec bonté, si vous donnez à

tous les bons patriotes la facilité d'offrir des contributions

volontaires, en établissant dès à-présent une caisse uniquement

destinée à recevoir tous les dons en bijoux ou espèces, pour former un

fonds qui serait invariablement employé à acquitter la dette

publique.»

Après ce discours, vivement applaudi, madame Moitte, qui tenait la

cassette où étaient renfermés les bijoux, monta au bureau des

secrétaires, et la déposa entre leurs mains; la cassette fut ensuite

remise sur le bureau du président, qui, s'adressant à ces dames, leur

dit:

«L'assemblée nationale voit avec une vraie satisfaction les offres

généreuses auxquelles vous a déterminées votre patriotisme.

»Puisse le noble exemple que vous donnez en ce moment, propager le

sentiment héroïque dont il procède, et trouver autant d'imitateurs

qu'il aura d'admirateurs!

»Vous serez plus ornées de vos vertus et de vos privations, que des

parures que vous venez de sacrifier à la patrie.

»L'assemblée nationale s'occupera de votre proposition, avec tout

l'intérêt qu'elle inspire.»

Ce discours fut aussi très-applaudi; et un membre proposa d'insérer

dans le procès-verbal de l'assemblée le discours et les noms de ces

dignes citoyennes. La proposition fut agréée; et l'assemblée demanda

même que les noms fussent lus en ce moment. Il serait injuste de leur

refuser ici l'honneur dont ces noms jouissent dans les premières pages

des annales de la patrie: c'étaient mesdames Moitte, Vien, la Grénée,

Suvée, Beruer, du Vivier, Belle, Fragonard, Vestier, Peyron, David,

Vernet, Desmarteaux, Beauvarlet, Cornedecerf; mesdemoiselles Vassé, de

Bourecueil, Vestier, Gérard, Pithoud, Viefville, Hautemps.

Après la lecture de ces noms, l'assemblée, en décernant à ces dames

l'honneur de la séance, voulut qu'elles conservassent la place de

distinction qui leur était accordée.

D'autres honneurs et d'autres applaudissemens les accompagnèrent au

sortir de l'assemblée, soit à Versailles, soit à Paris. Elles étaient

attendues à l'entrée des Champs-Élysées par un détachement des élèves

de l'académie de peinture et de sculpture, et par des musiciens

précédés de flambeaux qui entourèrent la voiture de ces dignes

citoyennes.

Le peuple, toujours éclairé par un sentiment prompt sur ses intérêts

et sur ses besoins, les comblait de bénédictions. Les districts devant

lesquels elles passèrent, firent prendre les armes, et ajoutèrent

chacun un certain nombre d'hommes pour augmenter la garde d'honneur

qui précédait les voitures. Ce cortége les conduisit jusqu'au Louvre

où logeaient la plupart de ces dames; et en entrant dans ce séjour des

arts, les musiciens eurent la délicate attention de jouer l'air: _Où

peut-on être-mieux qu'au sein de sa famille?_

Telle fut la première récompense que nos aimables patriotes obtinrent

de leur civisme dans cette journée. Mais elle ne fut que le présage du

prix plus flatteur qu'elles avaient espéré de leur démarche,

l'avantage d'être imitées. Dès ce moment, l'assemblée reçut chaque

jour de nouvelles offrandes. Plusieurs districts formèrent des bureaux

et des caisses pour réunir ces tributs, qu'ils portaient ensuite à

l'assemblée. Il se forma différentes sociétés qui se piquèrent d'une

émulation généreuse. C'était à qui enrichirait le plus l'autel de la

patrie, à qui repousserait le plus le fléau que les aristocrates

invoquaient comme un présent du ciel et comme leur unique espérance,

la banqueroute. Ils frémissaient de la voir tous les jours s'éloigner

davantage, d'entendre tous les jours dans l'assemblée, de lire dans

les journaux la liste des dons patriotiques qui attestaient le noble

dévouement d'un grand nombre de citoyens. «On vit, disent les deux

historiens que nous avons déjà cité plus d'une fois, on vit l'enfance

sacrifier ses jouets, la vieillesse les soulagemens si nécessaires à

son existence, l'opulence présenter le tribut de ses richesses,

l'indigence celui de sa pauvreté, les domestiques dans plusieurs

maisons particulières se réunir, dans plusieurs manufactures les

ouvriers se cotiser et donner à l'état une portion de leur faible

pécule, quelques-uns même ouvrir une souscription chez un notaire.

Enfin, une pauvre femme, rencontrant les députés de son district qui

allaient porter leur contribution à l'assemblée nationale, voulut

avoir part à cette œuvre civique, et les contraignit, à force de

prières et de larmes, d'accepter la moitié de sa fortune, vingt-quatre

sous, et de joindre le denier de la veuve à leurs magnifiques

offrandes. Tous ces traits de vertu, et il y en eut plusieurs, étaient

pour la patrie un trésor plus précieux que les sommes qu'ils

produisaient. Ils montraient que les Français, quoiqu'osassent dire

les ennemis publics, n'étaient pas indignes de la liberté, malgré

l'abîme de vices où la servitude les avait plongés. Nous avons vu,

deux ans après, la guerre étrangère et les menaces des despotes

provoquer de nouveaux sacrifices consommés avec un nouvel

enthousiasme. De nouveaux exemples de vertu auraient dû décourager

les tyrans extérieurs, et leur annoncer dès-lors le triomphe de la

liberté. Mais ce n'était point à eux d'imaginer que les vertus d'un

peuple peuvent être le prélude de ses victoires.

FIN DES TABLEAUX SUR LA RÉVOLUTION.

PRÉCIS HISTORIQUE

DES

RÉVOLUTIONS DE NAPLES

ET DE SICILE.

CHAPITRE PREMIER.

Gélon, tyran de Syracuse, avant J.-C. 480.--Gélon dépose son

autorité entre les mains du peuple.--Avant J.-C. 414, Denis

tyran de Syracuse.--Avant J.-C. 405,--346,--les Syracusains

appellent Timoléon à leur secours.--Timoléon se fixe en

Sicile.--Mort de Timoléon.--Agathocle est élu tyran de

Syracuse, avant J.-C. 310.--Agathocle est chassé de Sicile, et

meurt en Italie, avant J.-C. 278.--Avant J.-C. 269, Hiéron

gouverne la Sicile et en fait le bonheur.--Archimède.--Siège de

Syracuse par Marcellus.--Avant J.-C. 212, Naples, simple

province romaine, est gouvernée par les ducs.

Les royaumes de Naples et de Sicile furent réunis sous les mêmes lois

au commencement du douzième siècle; depuis cette époque (et hors

l'intervalle de cent cinquante années), ne formant qu'une seule et

même puissance, nous avons cru devoir présenter, sous un seul et même

point de vue, les principaux événemens de leur histoire.

En effet, dans cet intervalle même où les deux royaumes sont séparés,

pendant cette longue rivalité des maisons d'Aragon et d'Anjou, les

guerres civiles que se font les deux peuples, c'est-à-dire, leurs

souverains, semblent mêler et confondre les annales des deux empires;

nous ne les séparerons donc point, même dans le précis des événemens

de cette période, où les alternatives de leurs victoires et de leurs

défaites ne forment pour les deux peuples qu'une suite de mêmes

calamités: et quant aux siècles reculés, la Sicile seule mérite

d'attirer nos regards, puisqu'elle était déjà couverte de villes

opulentes et célèbres, dans un temps où Naples n'était qu'une

république obscure, resserrée dans les limites d'un territoire borné,

distinguée seulement par sa fondation antérieure à celle de Rome même,

mais bientôt recherchant l'amitié de ces redoutables voisins, et

heureuse sous la protection de cette alliance, jusqu'au moment où elle

passe sous leur empire.

La Sicile, célèbre avant les temps historiques, partage avec la Grèce,

les îles de l'Archipel et les belles contrées de l'Asie, l'honneur de

rappeler ces traditions antiques, recueillies et ornées par

l'imagination des poètes. Elle est en effet, ainsi que ces contrées,

le théâtre des événemens et des prodiges consacrés par la mythologie,

le berceau de plusieurs de ses fables même, et la patrie de ces héros

et de ces dieux admis par la postérité. Ces peuples, sous un ciel

heureux, dans un climat fertile, cultivèrent de bonne heure, ainsi que

les Grecs, les arts de l'imagination, et témoins comme eux des

phénomènes variés et des merveilles de la nature, ils virent naître

des artistes pour la peindre et des poètes pour la chanter.

On conçoit qu'avec ces avantages la civilisation n'y dut pas être

moins prompte; aussi la Sicile est-elle représentée comme un pays

florissant, couvert de républiques déjà puissantes, au temps même où

les Sicanes (peuplade espagnole), où les Sicules (nation italienne), y

viennent chercher des établissemens. Mais ce furent les Grecs,

fondateurs de plusieurs colonies, telles que Géla, Agrigente,

Syracuse, qui, en y portant leur langue, leurs usages, leur caractère,

développèrent le génie des indigènes, et transportèrent, pour ainsi

dire, la Grèce dans la Sicile. Même esprit, mêmes effets de cet

esprit, un pays partagé en différens états, les uns républicains, les

autres soumis à un tyran; des guerres, des rivalités, des divisions

intestines, des usurpateurs, des conspirations: tout rappelle les

Grecs et leur histoire. Mais leur histoire même n'offre rien de plus

beau peut-être et de plus imposant que le moment où Syracuse, après

deux siècles d'un gouvernement orageux, forme sous les lois de Gélon,

la seule grande puissance de la Sicile. Quel spectacle de voir Gélon

usurpant, il est vrai, l'autorité souveraine, mais la dévouant aux

soins de la félicité publique, repoussant les Carthaginois qui,

voisins de la Sicile, y possédaient d'anciens établissemens; portant

en peu d'années son peuple au plus haut degré de splendeur; ensuite,

venant seul, sans armes, dans la place publique, au milieu des

Syracusains armés par ses ordres, offrant de rendre compte de sa

conduite, même de ses facultés, à ses sujets assemblés, et déposant le

pouvoir suprême au milieu de ses concitoyens! Le peuple, dans le

transport de sa reconnaissance, lui rend, d'une acclamation unanime,

l'autorité abdiquée, la consacrant même par le nom de _roi_; car il

n'avait régné que sous celui de _préteur_. On lui décerne une statue

qui le représente désarmé, vêtu en simple citoyen, tel qu'il s'est

présenté à l'assemblée le jour de son abdication. C'était en effet le

plus beau de sa vie.

C'est à un tel caractère qu'il appartient d'être, comme le dit un de

nos grands écrivains, le seul homme qui, dans un traité de paix, ait

jamais stipulé pour l'humanité entière. Vainqueur des Carthaginois

qu'il chassa de son île, il leur impose, parmi les conditions du

traité, la loi de renoncer chez eux aux sacrifices des victimes

humaines; et consacrant par la religion même ce sentiment humain, il

ordonne, aux frais des vaincus, la construction de deux temples, l'un

à Carthage, l'autre en Sicile; monumens augustes où fut déposé, sous

la garde des dieux, le double du traité qui les frustrait de ces

cruelles offrandes.

Le respect attaché à la mémoire de ce prince fut tel que les

Syracusains supportèrent patiemment après lui ses deux frères Hiéron

et Trasibule: pardonnant à l'un d'être un roi faible et indolent, trop

peu digne du sang de Gélon, et à l'autre d'être un tyran barbare qui

le déshonorait. Les vexations de ces deux règnes réveillèrent, dans

les Syracusains, cet esprit démocratique si naturel aux Grecs; mais la

république, rendue à son ancienne forme, perdit cette énergie et cette

influence souvent plus fortes et plus rapides sous le gouvernement

d'un seul. C'est ce qu'on vit dans une suite de guerres contre des

voisins moins puissans qu'elle. Un grand danger lui rendit bientôt

toutes ses forces; et l'on retrouve la Syracuse de Gélon, à la grande

époque de la descente des Athéniens en Sicile.

Une discussion, pour des limites de frontières entre deux petites

républiques siciliennes, dont l'une appelait Athènes à son secours,

fut un prétexte dont l'ambition d'Alcibiade se prévalut pour engager

une guerre qui commença la ruine de sa patrie. Les premiers succès des

généraux athéniens, parvenus à bloquer Syracuse par terre et par mer,

effrayèrent Lacédémone, qui envoya aux Syracusains des troupes et un

libérateur. Mais cette violente crise avait fait sentir à Syracuse le

besoin d'un chef contre les ennemis étrangers. Hermocrate repoussa

plus d'une fois les Carthaginois qui possédaient encore des

établissemens dans l'île, et préparait ainsi les usurpations et la

grandeur de Denis, son gendre; tyran bizarre, avide de conquêtes et

recherchant les philosophes; inégal dans le développement de ses

talens politiques et militaires; épris de la gloire, et se déshonorant

par des cruautés gratuites; méditant une descente à Carthage et

mourant de joie du succès d'une tragédie.

Œuvres complètes de Chamfort (Tome 2) Recueillies et publiées, avec une notice historique sur la vie et les écrits de l'auteur. · 第 22 / 26 段