Les honneurs rendus dans un district à la mémoire des citoyens tués à

la Bastille, se renouvelèrent dans un grand nombre d'églises de la

capitale; et par-tout ils excitèrent le même enthousiasme. Ils

élevèrent l'âme du peuple, ils entretinrent et échauffèrent le

patriotisme, le marquèrent du sceau de la religion. La chaire devint

en même temps une espèce de tribune où l'on parla au peuple de ses

droits en lui parlant de ses devoirs. Des prédicateurs éloquens se

portèrent eux-mêmes les délateurs de tous les abus du sacerdoce. Ils

rendirent, comme l'abbé Fauchet, hommage à la philosophie, qui la

première avait attaqué les abus, et qui peut-être n'avait attaqué la

religion que parce que le clergé s'efforçait d'identifier la religion

avec ces abus scandaleux. On prédisait, on annonçait qu'elle allait

renaître triomphante et plus pure; et c'était un des bienfaits de la

révolution. Les principes qui l'avaient préparée étaient consacrés

dans l'Évangile par les maximes d'égalité et de fraternité que

l'opinion publique appelait à devenir la base de la constitution dont

allait s'occuper l'assemblée nationale. Cette égalité, cette

fraternité, recommandées si fréquemment dans l'Évangile, étaient le

principal caractère du christianisme primitif; et la révolution nous y

ramenait. Telles étaient les maximes débitées alors dans les chaires

par les prêtres, dont plusieurs sont restés fidèles à leurs principes,

tandis que d'autres, qui d'abord les avaient prêchées, les ont ensuite

combattues par d'autres textes de l'écriture, après que les

représentans du peuple ont eu déclaré biens nationaux les biens de

l'église, c'est-à-dire du clergé; car dès long-temps le clergé se

croyait l'église, comme la noblesse se croyait la nation.

VINGT-TROISIÈME TABLEAU.

Émeute populaire à l'occasion du transport d'un bateau de poudre.

Danger du marquis de la Salle.

La révolution n'est l'ouvrage d'aucun homme, d'aucune classe d'hommes;

elle est l'œuvre de la nation entière. C'est ce que disait Mirabeau,

en châtiant la vanité de quelques-uns de ses adversaires, qui osaient

se croire les auteurs d'une révolution dont ils n'avaient été que les

instrumens, et pour la plupart les instrumens aveugles. Le peuple seul

l'avait commencée, le peuple la soutenait, et devait seul la finir. Un

heureux instinct semblait le rappeler sans cesse au sentiment de cette

vérité. Il semblait se dire: «Je suis en guerre avec tous ceux qui me

gouvernent, qui aspirent à me gouverner, même avec ceux que je viens

de choisir moi-même. Je dois me défier d'eux, parce que je me suis vu

forcé encore de les choisir dans les classes intéressées à me tromper.

Je surveillerai tout, et je ne m'en rapporterai qu'à moi.»

C'est surtout à l'égard des armes et des munitions que le peuple

manifestait sa défiance et son inquiétude: l'expérience a montré

depuis combien elles étaient fondées. De pareilles dispositions,

nécessaires, inévitables, et sans lesquelles la révolution eût échoué,

devaient sauver la France; mais elles devaient aussi occasionner

passagèrement les plus grands désordres. Elles donnèrent lieu à des

méprises fâcheuses, à des catastrophes funestes. Peu s'en fallut que

la scène qui fait le sujet de ce tableau n'augmentât le nombre de ces

victimes malheureuses, et ne privât la patrie d'un citoyen respectable

qui l'avait servie avec zèle.

Paris était dans la joie depuis vingt-quatre heures, et jamais chez

aucun peuple l'allégresse publique n'avait eu une cause aussi

mémorable: c'était l'abolition de la servitude féodale, prononcée par

un décret; c'était la destruction de tous les priviléges sous lesquels

la France gémissait depuis tant de siècles; enfin, c'était cette

fameuse nuit, appelée depuis la _nuit des sacrifices_. Le peuple, au

milieu de cette juste ivresse, ne veillait pas moins à tout; et ces

nouveaux succès ne le rassuraient pas. Quelques citoyens voient passer

un bateau au port Saint-Paul: ils s'informent de sa cargaison. On leur

répond que c'étaient des poudres et des munitions, qui venaient d'être

tirées de l'arsenal, et dont la destination était pour Essone. On

s'alarme; le peuple se rassemble, le tumulte s'accroît, les esprits

s'échauffent. On mande ceux à qui la garde des munitions de l'arsenal

est confiée. Ils montrent leur ordre, et cet ordre est signé _de la

Salle_ pour le marquis de la Fayette. Aussitôt M. de la Salle est un

traître. On court en foule à la Grève, on demande sa tête; on prépare

le fatal réverbère. Heureusement M. de la Salle n'était point à

l'hôtel-de-ville. Il s'y rendait dans sa voiture, lorsque, retardé

dans sa route par la multitude qui remplissait la rue, il demande quel

était le sujet de ce tumulte. On lui dit, sans le connaître, qu'on en

veut à un traître, au marquis de la Salle. Il dissimule sa surprise et

sa crainte, descend de sa voiture et va chercher un asile chez un ami.

Cependant le peuple parcourt tous les appartemens de l'hôtel-de-ville,

enfonce toutes les portes, visite les coins les plus obscurs, et

cherche même sous la cloche de l'horloge. En vain leur attestait-on

l'innocence de M. de la Salle; en vain leur expliquait-on cet ordre et

la cause de cet ordre, que cette poudre était d'une qualité

inférieure, qu'on l'échangeait contre une poudre d'une meilleure

espèce attendue d'Essone, que cette mauvaise qualité de poudre,

appelée _poudre de traite_......[25] _Poudre de traître_, s'écrient

quelques forcenés; et cette cruelle plaisanterie, en circulant,

augmentait encore la fureur de la multitude.

[25] On appelle poudre de traite une espèce de poudre

particuliére qui n'a presque point de portée, et qu'on réserve

pour le commerce de la côte de Guinée, pour la traite des nègres.

Le général la Fayette, qui avait été appelé pour expliquer l'ordre

donné en son nom par M. le marquis de la Salle, et qui n'avait pas

donné cet ordre, se trouva justifié; mais il augmentait le péril de

son lieutenant. Il s'en tira avec habileté. Il parut entrer dans le

ressentiment du peuple, fit chercher l'accusé, gagna du temps, donna

différens ordres et attendait le retour de ceux qu'il en avait

chargés. La nuit avançait, dit M. Dussault, témoin oculaire de cette

scène, et les esprits n'en étaient pas moins agités dans notre salle.

On y voulait du sang. Les cris de la Grève augmentaient la terreur

parmi nous; et déjà les imaginations ardentes de quelques-uns de nos

collègues se représentaient les ombres sanglantes des Foulon et des

Berthier errantes dans notre salle.

En cet instant, un sergent vint parler à l'oreille de M. la Fayette.

«C'en est assez, dit le général. Mes amis, ajoute-t-il, vous êtes

fatigués, et je n'en puis plus; croyez-moi, allons nous coucher

tranquillement. Au reste sachez que la Grève est libre maintenant. Je

vous jure que Paris ne fut jamais plus tranquille; allons, que l'on se

retire en bonnes gens.»

A ces mots plusieurs s'élancent vers les fenêtres: ils regardent, et

sont consternés de ce qu'ils voient, l'ordre rétabli à leur insu. Au

lieu de ceux qui les appuyaient, qui les excitaient, ils ne voient

plus que de nombreux détachemens arrivés de différens districts, des

casernes des gardes-françaises et de celles des gardes-suisses. «Tout

à l'heure ils nous investissaient, et ce sont eux qui se trouvent

investis: comment cela s'est-il donc fait, disaient-ils?» Et ils en

furent confondus.

M. de la Fayette reprend la parole; et après leur avoir parlé comme à

de bons amis, ils défilèrent tous en applaudissant et le comblant de

bénédictions.

La conduite que tint en cette occasion la Fayette augmenta beaucoup la

confiance que l'on avait en lui, et accrut considérablement son

influence sur le peuple. C'était alors un bonheur; et les maux de

l'anarchie eussent été trop intolérables, sans la sorte d'empire qu'il

obtint sur la multitude. Il avait été réservé à ce jeune homme de

servir en Amérique la liberté qu'il n'aimait pas, et de rapporter en

France une réputation assez peu méritée, qui le mit, quelques années

après, à la tête de la garde nationale parisienne. Tel était l'éclat

de cette réputation, que, dans la concurrence pour cette place, son

nom seul avait écarté celui d'un vieux militaire, connu par d'anciens

services, et, ce qui est plus remarquable, par des services tout

récens rendus à la révolution. M. de la Salle se crut honoré de servir

sous les ordres de la Fayette, qui, pour accepter cette place, avait

attendu ceux de la cour, ou du moins sa permission. Ainsi, aux

suffrages des amis de la liberté qui voulaient pour chef militaire un

homme d'un nom célèbre, il avait réuni ceux de la minorité de la

noblesse, flattée de voir un homme de sa classe à la tête de la force

armée, enfin ceux des ministres et des courtisans, qui supposent que

l'amour de la liberté dans un noble n'est pas une passion dominante et

indomtable. Le temps a prouvé qu'ils ne se trompaient pas. Ce la

Fayette, que nous venons de voir applaudi, béni par le peuple en 1789,

aujourd'hui, en 1792... O abyme du cœur humain! ô contraste

révoltant! le héros prétendu de la liberté, dès long-temps traître

envers elle, vendu en secret à des rois, même en les offensant,

forgeait ses propres chaînes en croyant préparer celles du peuple!

L'élève de Washington, qui, deux ans auparavant, avait envoyé à son

maître les clefs d'une bastille française, se voit par une suite de

ses trahisons dévoilées, conduit honteusement dans une bastille

prussienne, vil jouet des rois dont il pouvait être la terreur!

Méprisable et insensé mortel, né pour faire voir que la gloire a ses

caprices ainsi que la fortune, qu'elle peut quelquefois n'être qu'un

présent du hasard, et tomber, comme tout autre lot, entre les mains

d'un être nul, sans talens et sans caractère! Que pensent, que disent

maintenant les Américains, en apprenant les crimes et même les

bassesses de la Fayette, eux qui partout, sous leurs yeux, sous leurs

pas, retrouvent des monumens de sa gloire? Des bourgs, des villes,

des contrées entières portent son nom et s'en croient honorées! Le

garderont-elles, ce nom aujourd'hui méprisé en Europe?... O

Washington, prends pitié de ton élève; épargne-lui la perpétuité de

cette gloire mensongère, qui n'est plus pour lui qu'un outrage et le

garant de son immortel déshonneur.

VINGT-QUATRIÈME TABLEAU.

Canons enlevés de différens châteaux et transportés à Paris. État de

la capitale. Effets de l'abolition subite des droits féodaux.

Nous avons, dès le commencement de cet ouvrage, présenté la révolution

sous l'aspect d'une guerre sans trève, d'un combat à mort entre des

maîtres et des esclaves. C'est en effet à quoi se réduisait cette

grande question. Mais, par malheur, ces maîtres et ces esclaves

étaient confondus sous le nom générique de Français; et voilà ce qui

faisait illusion au peuple. De plus, il voyait dans les différentes

classes de ses oppresseurs un grand nombre d'hommes ennemis du

gouvernement; et dès lors le peuple était porté à les croire ses amis.

Parmi ces prétendus amis, les uns, convaincus de la nécessité d'un

grand nombre de réformes plutôt que d'une révolution complète,

voulaient, pour la nation, une certaine mesure de liberté dont ils

espéraient se rendre les arbitres: d'autres, redoutant les violences

de la cour, que dès le commencement de la révolution ils avaient

outragée, voulaient une constitution ferme et stable qui les mît à

l'abri de ses vengeances; mais en désirant cette constitution, plus

pour leur sûreté personnelle et pour le succès de leur ambition que

par amour pour la liberté, ils comptaient sur la dépravation des

mœurs publiques, qui corrompant la liberté dans sa source, la

rendrait illusoire en retenant le peuple dans une abjection servile à

l'égard des grands propriétaires, c'est-à-dire en général, des nobles.

Le mépris pour le peuple, maladie incurable de la noblesse française,

ne lui permettait pas d'admettre, comme praticable en France, une

liberté fondée sur la seule base vraiment immuable, l'égalité absolue

des citoyens.

Telles étaient, à l'ouverture des états-généraux et au commencement de

l'assemblée nationale, les dispositions de ceux qui se portaient pour

amis du peuple, connus alors sous le nom de minorité de la noblesse.

Mais après la prise de la Bastille, après la chûte subite du

despotisme et la fuite de ses agens, lorsque l'anarchie eut ouvert un

libre cours à la licence, au brigandage, à l'incendie des châteaux,

tous les nobles, de quelque parti qu'ils fussent, saisis d'une égale

terreur, sentirent également la nécessité de désarmer la vengeance

d'un peuple échappé tout-à-coup de ses chaînes. Il fallait chercher à

le calmer, à l'adoucir. Sans doute ce n'est point calomnier la

chevalerie française, ni même le cœur humain, de penser que ce

sentiment d'une crainte commune, d'un intérêt commun, ait préparé et

en quelque sorte commandé l'abolition soudaine des droits féodaux, la

renonciation à des privileges odieux, l'égale répartition des impôts

proportionnelle aux revenus, enfin tous ces actes d'équité, qu'on a

déshonorés, disait Mirabeau, en les appelant des sacrifices. Quels que

soient les noms qu'ils méritent, ils furent d'abord acceptés comme

tels dans la capitale: ils excitèrent une reconnaissance, une

admiration universelle, un enthousiasme égal à celui qui avait saisi

l'assemblée nationale dans la séance de cette nuit mémorable du 5

août. La joie remplissait tous les cœurs, brillait dans tous les

yeux. Les citoyens s'abordaient, se félicitaient, s'embrassaient sans

se connaître: on eût dit, en voyant cet échange de sentimens

affectueux, que la suite de la révolution ne pouvait plus désormais

amener ni périls ni malheurs. Mais bientôt cette première

effervescence se dissipa, et on s'apperçut que la nature des choses

n'était pas changée. Le peuple conçut que, si l'assemblée venait de

renverser le colosse féodal, il n'était pas brisé; et il se chargea de

ce soin. La secousse que les nouveaux décrets venaient de donner à la

France, pour être salutaire, n'en était pas moins violente, et dans

peu de jours elle se communiqua jusqu'aux extrémités de l'empire.

Presque partout elle fut terrible. Les haines particulières, irritées

encore par les dissentimens politiques, se portèrent à des excès

difficiles à imaginer; et l'histoire, un jour pourvue de preuves

suffisantes refusées aux contemporains, flétrira des noms connus, en

révélant le secret de certains crimes qui d'abord n'ont dû être

imputés qu'à des hasards malheureux ou à des brigands vulgaires.

L'abolition des droits exclusifs de chasse mit le fusil à la main d'un

million de paysans; et de ce qu'on n'avait plus le droit de les faire

dévorer par le gibier, ils en conclurent qu'ils avaient le droit de le

poursuivre sur les terres d'autrui. Ce fut un des fléaux des environs

de la capitale: il s'y commit les plus grands désordres, les paysans

cherchant moins encore à se délivrer des animaux qu'à châtier la

tyrannie de leurs seigneurs. On remarqua dans ce temps un trait de la

justice populaire, dans les égards qu'on eut pour les chasses de M.

d'Orléans, distingué, dès le commencement de la révolution, par le

zèle qu'il montra pour la favoriser, par son amour pour la liberté, et

même pour l'égalité, qui substituée à son nom patronimique, a fini par

devenir son nom.[26]

[26] Philippe-Joseph Égalité.

Cette succession rapide d'évènements journaliers, la plupart

affligeans, cette circulation non moins prompte de nouvelles vraies

ou fausses d'un bout de l'empire à l'autre, accroissait partout la

fermentation; mais c'est à Paris que cet effet était le plus sensible.

L'ardeur et l'activité du peuple pour saisir partout des armes était

presque aussi vive que lorsqu'il avait à repousser les satellites qui

assiégeaient Paris: c'était surtout les canons qu'il désirait le plus

passionnément de posséder; c'est la meilleure des armes et la

meilleure des raisons; c'est la raison des rois, et il voulait en

faire la sienne. Quand il avait fait quelques nouvelles conquêtes en

ce genre, il les défendait même contre ses chefs, même contre la

Fayette, qui se rendit suspect en voulant que les districts de Paris

lui remissent leurs canons, sous prétexte de les rendre plus utiles et

de former un parc d'artillerie. Il s'était passé peu de jours, depuis

la révolution, que le peuple n'eût formé quelque entreprise, fait des

voyages dont le but était la prise de quelques canons. Choisy-le-Roi

fut dépouillé des siens, quoique le roi, depuis sa visite à

l'hôtel-de-ville, fût censé avoir fait la paix avec Paris. Ceux de

Chantilli étaient de bonne prise, le possesseur de ce château étant

alors en guerre ouverte avec les Parisiens, en attendant qu'il y fût

avec tous les Français. L'Isle-Adam, maison de M. de Conti, en

possédait dix-sept: on les enleva, tandis que ce prince (il l'était

encore) fugitif, poursuivi, ayant erré plus de soixante heures, dans

les bois, se sauvait avec peine du royaume, où il rentra quelques

mois après, devenu simple citoyen, presque aimé du peuple, qui, depuis

son retour, lui a pardonné ses anciennes vexations de chasseur et ses

vieux péchés de prince. Le château de Broglie paya aussi en canons son

contingent à l'artillerie parisienne: c'était une bien petite

expiation du crime de celui qui avait commandé l'armée contre Paris;

ce n'était même qu'un léger dédommagement du tort qu'il venait de

faire encore plus récemment à la révolution, en faisant enlever de

Thionville des fusils, des armes et des munitions de toute espèce,

dont il disposa d'une manière peu favorable à la liberté. Limours,

château de madame de Brionne, fournit de même quelques pièces

d'artillerie: ce n'était pas trop pour la mère de M. de Lambesc. Enfin

des détachemens de l'armée parisienne visitèrent plusieurs châteaux,

appartenans non plus à des princes, à des maréchaux de France, à des

lieutenans-généraux, mais à des financiers, à des millionnaires qui

les avaient légalement conquis sur les descendans de ces guerriers, et

qui, par une vanité assez mal entendue, y avaient laissé des canons

pris dans les batailles par leurs illustres devanciers.

La Fayette était obligé de donner des ordres pour ces différentes

expéditions, qui étaient supposées lui plaire, le peuple n'ayant point

encore de justes sujets de défiance contre un homme qui, l'un des

premiers, avait apporté des États-Unis cette phrase triviale en

Amérique, mais neuve alors chez nous, que l'_insurrection est le plus

saint des devoirs_. On a vu de quel usage ont été depuis tous ces

canons, lorsqu'il s'est agi d'envoyer des détachemens à de grandes

distances pour faire cesser les désordres excités par les

aristocrates; désordres qui eussent en effet été très-dangereux, s'il

n'y eût eu pour les réprimer que des canons ministériels et non pas

des canons populaires. Nous remarquerons à ce sujet ce qui a été

observé dans un grand nombre de circonstances depuis la révolution,

que l'instinct du peuple l'a mieux conduit que ne l'eût fait la raison

plus ou moins éclairée de la plupart de ses chefs, même les mieux

intentionnés. Que fût-il devenu en effet si, tandis qu'il était forcé

à laisser entre les mains d'un pouvoir exécutif, son mortel ennemi, la

disposition d'une grande force armée, il n'eût créé en quelque sorte,

dans son propre sein, un second pouvoir exécutif vraiment à ses

ordres, une autre force armée vraiment la sienne, capable de repousser

la portion de puissance nationale encore placée sous la main de ses

adversaires? Mais c'est là, disait-on, une doctrine d'anarchie. Qui en

doutait? et qui doutait aussi qu'il ne fallût opter entre l'anarchie

et la servitude? Qui ne voyait que les fautes du roi constitutionnel,

en perpétuant les désordres, forceraient la nation à marcher vers une

liberté complète, tandis que le retour prématuré de l'ordre ramenerait

infailliblement le despotisme, incorrigible par son essence, par sa

nature?

Toutes ces courses, ces prises de canons, expéditions plus bruyantes

que militaires, ne servaient pas moins à entretenir l'ardeur du

peuple. La rentrée dans la capitale était une fête, un triomphe.

Indépendamment des canons, les dépôts d'armes cachées qui s'y

trouvaient, manifestaient des intentions menaçantes qui commandaient

au peuple une surveillance nouvelle. C'est une des causes qui

empêchèrent la renonciation aux droits féodaux de ramener le calme

comme l'avaient annoncé les deux membres de la noblesse qui la

proposèrent: elle servit seulement à prévenir de plus grands malheurs.

Cette proposition honora ceux qui l'acceptèrent; elle rendit chers au

peuple ceux qui la firent. On crut à leur patriotisme, en les voyant

aller au devant d'une nécessité qui ne paraissait instante qu'à la

classe peu nombreuse des yeux éclairés et pénétrans. Après une telle

démarche, on les crut dignes de marcher au moins du même pas que la

révolution, quel que loin qu'elle pût aller. Mais il était de la

destinée des nobles français de présenter à peine quelques hommes

capables de la suivre jusqu'à son dernier terme, c'est-à-dire, jusqu'à

l'égalité réelle, sentie, réduite en acte. C'est un plaisir qui n'est

pas indigne d'un philosophe, d'observer à quelle période de la

révolution chacun d'eux l'a délaissée, ou a pris parti contre elle.

Tel l'a suivie ou accompagnée après le _veto_ suspensif, qui l'eût

abandonnée si le roi n'eût été en possession de ce beau privilège,

devenu bientôt après la cause de sa ruine. Tel autre vient de quitter

la France à la destruction de la royauté, qui, passant condamnation

sur la royauté héréditaire, fût demeuré Français si on eût établi la

royauté élective. Les préjugés, l'habitude, l'irréflexion entraînèrent

ceux que l'intérêt personnel n'avait pu dominer. Sous cet aspect,

purement moral et philosophique, la révolution a fourni des faits qui,

dans l'espace de peu de mois, ont plus avancé un observateur dans la

connaissance de l'homme, que ne l'eussent pu faire vingt années dans

la société, à toute autre époque. Que dire en voyant la Fayette, après

la nuit du 6 octobre, se vouer à Marie-Antoinette, et cette même

Marie-Antoinette, arrêtée à Varennes avec son époux, ramenée dans la

capitale, et faisant aux Tuileries la partie de whist du jeune

Barnave? Tous ces faits ont étonné les contemporains: mais combien

eussent-ils été plus surpris, s'ils eussent su que la Fayette,

complice de la fuite du roi, avait placé lui-même dans la voiture et

sur les genoux de la reine le jeune prince royal, qu'en ce moment il

appelait M. le Dauphin! Tous ces faits, plusieurs autres non moins

étranges et encore presque ignorés, confirmeront, en se découvrant,

une vérité déjà sentie des Français, c'est que la liberté ne date

vraiment pour eux que du jour où la royauté fut abolie.

VINGT-CINQUIÈME TABLEAU.

Besenval conduit et enfermé dans un vieux château-fort à

Brie-Comte-Robert, escorté par la Basoche, le 10 août 1789.

L'événement qui fait le sujet de ce tableau tient à des faits

antérieurs, que nous avons été contraints de laisser derrière nous.

Peu important par lui-même, il le devient par les circonstances qui

l'accompagnent, et par l'évidente manifestation d'un grand changement

dans l'esprit des Parisiens, par la preuve du progrès des idées

publiques, nécessaires à l'établissement de la liberté. On put

s'apercevoir que, si le peuple de Paris conservait encore du penchant

à l'idolâtrie pour certains individus, il était du moins capable de

les juger; que s'il pouvait être un moment entraîné par les mouvemens

irréfléchis d'une sensibilité dramatique, il pouvait aussi, en

revenant à lui-même, protester, avec le sang-froid de la raison,

contre l'illusion faite à sa sensibilité: enfin on vit que, sans avoir

encore des principes, il cherchait du moins à s'en former; et on put

espérer que bientôt il unirait au sentiment de la liberté l'habitude

de réflexion qui la maintient et l'affermit.

Le rappel des faits qui donne lieu à ces observations rendra leur

application sensible.

Œuvres complètes de Chamfort (Tome 2) Recueillies et publiées, avec une notice historique sur la vie et les écrits de l'auteur. · 第 21 / 26 段