à la première fureur du peuple, on eût compté deux hommes de plus! Ils
étaient, à la vérité, dévoués depuis long-temps à l'exécration
publique, et ils la méritaient: mais les Français du dix-huitième
siècle méritaient de ne pas voir renouveler, sur les cadavres de
Foulon et de Berthier, les horreurs exercées sur celui de Concini.
Rassemblons quelques traits de la vie de ces deux hommes, non pour
excuser leur genre de mort, mais pour justifier l'horreur universelle
qui en fut la cause.
Foulon et Berthier étaient deux des principaux agens de la
conspiration qui venait d'échouer. Ils l'étaient, l'un par la place
d'adjoint au ministère de la guerre, qu'il avait acceptée depuis
quelques jours, l'autre par celle d'intendant de Paris, qu'il exerçait
depuis long-temps. Leur nom, surtout celui du premier, annonçait que
les projets de la cour ne pouvaient être qu'atroces. Le beau-père (de
tels hommes devaient être alliés), Foulon, haïssait le peuple comme
par instinct. Il ne déguisait pas ce sentiment; cette audace avait été
autrefois une des causes de sa fortune. Sa richesse était immense, et
elle avait développé tous les vices de son caractère, surtout une
inflexible et barbare dureté. Il avait conservé, jusques dans un âge
avancé, une ambition aveugle, qui, sur la foi d'une constitution
robuste, se promettait un long avenir. Il avait souvent souhaité la
place de contrôleur-général, et l'on croyait qu'il y serait appelé
pour déclarer la banqueroute de l'état. Son nom seul en était comme
l'avant-coureur, et Foulon ne s'en affligeait pas. On assure qu'il se
croyait recommandé à la cour par cette horreur publique, peu
redoutable selon lui, et à travers laquelle il avait marché vers la
fortune. La place de contrôleur-général n'étant point vacante et se
trouvant beaucoup mieux occupée par M. Necker, qui ne voulait point de
banqueroute, Foulon se crut heureux de devenir en quelque sorte le
collègue du maréchal de Broglie. C'est à ce comble des honneurs que
l'attendait une révolution dont ni lui ni ses complices ne pouvaient
se faire l'idée, pensant comme Narcisse[22], qu'on ne lasserait jamais
la patience française. Saisi d'épouvante à ce dénouement imprévu, à
cette fuite de plusieurs princes, et même d'un général d'armée son
collègue, Foulon courut se cacher dans ses terres. Mais elles ne
pouvaient être un asile pour lui; il y était abhorré. On lui imputait
d'avoir dit fréquemment que le peuple était trop heureux de pouvoir
brouter l'herbe; et ce mot peu vraisemblable, après avoir circulé
parmi ses vassaux, s'était répandu dans la capitale. Banni de sa
propre maison par la crainte, Foulon fit courir le bruit de sa mort;
et l'un de ses domestiques étant mort, il lui fit faire des obsèques
magnifiques et dignes d'un ministre. En même temps, il se retira dans
une terre voisine, chez un homme autrefois ministre lui-même, mais
moins odieux à la nation, parce qu'il avait mêlé au despotisme de sa
place les formes plus polies d'une apparente douceur; car on rend
cette justice à M. de Sartine, qu'il n'a guère commis d'iniquités
gratuites, et qu'il ne s'est permis que celles qu'il a jugées
indispensables pour parvenir au ministère et pour s'y maintenir. Tel
était l'hôte chez qui Foulon avait cherché un asile, peu sûr pour le
maître lui-même bientôt obligé d'en aller chercher un ailleurs. On
laissa fuir M. de Sartine; mais Foulon, abhorré, fut dénoncé
secrètement à ses vassaux. Ils le saisirent, l'accablèrent d'outrages
et de coups, le dépouillèrent, le chargèrent d'une botte de cette
herbe dont il voulait les nourrir, lui mirent une couronne de chardons
sur la tête, un collier d'orties au cou, et en cet état le traînèrent
à Paris à la suite d'une charrette, dans la plus grande chaleur du
midi, l'abreuvant en route de vinaigre poivré. C'est ainsi qu'il fut
conduit à l'hôtel-de-ville, à travers les huées et les imprécations
d'une multitude furieuse et menaçante. Là, dans la grande salle, tout
le peuple à son aspect s'écria: «_Pendu! pendu sur-le-champ!_» Les
électeurs, le maire ensuite, employèrent tour-à-tour tous les moyens
de persuasion, pour obtenir que l'accusé ou le coupable fût jugé
légalement et envoyé à l'abbaye de Saint-Germain. Le cri fatal et
négatif fut constamment la même réponse. Enfin M. la Fayette arriva;
et, par un discours adroit où il feignait d'être l'ennemi de Foulon,
pour le soustraire à la violence et l'abandonner aux lois, il
paraissait avoir ébranlé la multitude: mais l'accusé ayant entendu
cette conclusion, et sans doute voulant montrer qu'il ne craignait pas
la rigueur des lois, battit des mains. Ce fut le signal d'un
redoublement de fureur populaire: «Ils sont de connivence! on veut le
sauver!» s'écriait-on de toutes parts; et il fut entraîné au dehors
comme par une force invincible. On le pousse; on le traîne dans la
place et jusqu'à une boutique, où, près d'un buste de Louis XIV, était
suspendu un réverbère, devenu trop célèbre dans la révolution par cet
odieux cri _à la lanterne!_ On descend ce réverbère, on suspend le
malheureux à la corde fatale; elle casse jusqu'à trois fois sous le
poids de ce corps athlétique. On le massacre, on le déchire par
morceaux; on lui coupe la tête, on la porte au bout d'une pique par
toute la ville, et surtout au Palais-Royal, station solennelle de tous
ces affreux trophées.
[22] J'ai cent fois, dans le cours de ma gloire passée,
Tenté leur patience, et ne l'ai point lassée.
BRITANNICUS, _acte_ IV, _scène_ IV.
Peut-être nul autre lieu dans l'univers n'offrait, à cette époque,
et notamment dans cette journée, un ensemble de contrastes plus
bizarres, plus saillans, plus monstrueux. Celui qui écrit ces lignes,
et qui par hasard se trouva présent à ce spectacle, en conserve après
trois ans la mémoire encore vive et récente. Qu'on se figure, à neuf
heures du soir, dans ce jardin environné de maisons inégalement
éclairées, entre des allées illuminées de lampions posés aux pieds des
arbres, sous deux ou trois tentes dressées pour recevoir ceux qui
veulent prendre des rafraîchissemens, causer, se divertir; qu'on se
figure tous les âges, tous les rangs, les deux sexes, tous les
costumes, mélangés et confondus sans trouble, et même sans crainte,
car les dangers n'existaient plus; des soldats de toute arme, parlant
de leurs derniers exploits; de jeunes femmes parlant de spectacles et
de plaisirs; des gardes nationaux parisiens, encore sans uniforme,
mais armés de baïonnettes; des moissonneurs chargés de croissans ou de
faux; des citoyens bien vêtus conversant avec eux; les ris de la folie
près d'une conversation politique; ici le récit d'un meurtre, là le
chant d'un vaudeville; les propositions de la débauche à côté du
tréteau du motionnaire. En six minutes on pouvait se croire dans une
tabagie, dans un bal, dans une foire, dans un sérail, dans un camp. Au
milieu de ce désordre et de l'étonnement qu'il causait, je ne sais
quelle confusion d'idées rappelait en même temps à l'esprit Athènes
et Constantinople, Sybaris et Alger. Tout-à-coup un bruit nouveau se
fait entendre, c'est celui du tambour: il commande le silence. Deux
torches s'élèvent et attirent les yeux. Quel spectacle! Une tête
livide et sanglante éclairée d'une horrible lueur! Un homme qui
précède, et crie d'une voix lugubre: «_Laissez passer la justice du
peuple_»; et les assistans muets qui regardent! A vingt pas de
distance et en arrière, la patrouille du soir, en uniforme,
indifférente à ce spectacle et battant la retraite, passant en silence
à travers cette multitude étonnée de voir mêler une apparence d'ordre
public à ce renversement de tout ordre social, attesté par les
hideuses dépouilles qu'on promenait impunément sous ses yeux!
Ce mot d'un sens si profond: _Laissez passer la justice du peuple!_
frappa vivement les esprits. Il les eût frappés davantage, si on l'eût
considéré comme une allusion à un mot plus ancien: _Laissez passer la
justice du roi!_ C'était le cri d'un des satellites royaux qui, sous
Charles VI, traîna, par ordre du monarque, dans les rues de Paris, le
cadavre sanglant d'un des amans de sa femme, Isabeau de Bavière. De
ces deux justices, celle du roi ou celle du peuple, laquelle était la
plus odieuse et la plus révoltante? Est-ce celle du peuple convaincu,
par trop de preuves multipliées, que le coupable puissant ou opulent
n'est presque jamais puni? N'est-ce pas plutôt la justice d'un prince
qui tirait arbitrairement vengeance d'une insulte qu'il pouvait si
aisément faire châtier par la loi?
Qu'il nous soit permis, après le récit de ces scènes d'horreur, de
n'accorder qu'un regard à la plus révoltante, à celle qui a laissé les
plus affreux souvenirs. La mort de Berthier offre des atrocités qui
repoussent le burin de l'artiste et la plume de l'historien; et plût
au ciel que toute plume se fût interdit d'écrire ces abominables
détails! Quelle que soit la vie de Berthier trop semblable à Foulon,
de quelque ardeur qu'il ait secondé les projets du ministère contre
Paris, par les distributions de poudre, de cartouches, de balles, par
la coupe prématurée des blés, par la liste des citoyens destinés au
glaive, malgré ses malversations de tout genre dévoilées par la
commune depuis la révolution, Berthier paraît innocent, dès que l'on
songe au monstre qui put lui arracher le cœur, et le présenter tout
sanglant aux yeux d'une grande assemblée. En vain assure-t-on que
Berthier avait fait périr le père de ce monstre. La nature frémit
d'être ainsi vengée; et la patrie s'afflige qu'une telle vengeance ait
pu être exercée par un scélérat revêtu d'un habit français. Ces lâches
barbaries consternèrent d'abord tous les amis de la révolution, et
firent mettre en doute si les Français méritaient d'être libres. Les
ennemis de la liberté en tirèrent avantage; et dès le lendemain ceux
d'entre eux qui, sous le voile du patriotisme, ne voulaient qu'une
modification[23] dans le gouvernement, cherchèrent à faire porter par
l'assemblée nationale un décret qui, réprimant l'effervescence
populaire, eût laissé les représentans du peuple exposés sans défense
aux attaques du despotisme, encore armé d'une grande puissance. Ce ne
fut pas sans peine que Mirabeau para ce coup; et ce n'est pas un des
moindres services qu'il ait rendus à la révolution. Il opposa à ces
crimes récens du peuple les crimes anciens et nouveaux des despotes de
toute espèce, qui avaient poussé la multitude à cet excès de rage. Il
s'étonne que la prise de la Bastille et la révélation de tant
d'atrocités des ministres n'aient pas rendu le peuple aussi cruel
qu'eux mêmes. «_La colère du peuple_, s'écrie-t-il! Ah! si la colère
du peuple est terrible, c'est le sang froid du despotisme qui est
atroce; ses cruautés systématiques font plus de malheureux en un jour
que les insurrections populaires n'immolent de victimes pendant des
années. Le peuple a puni quelques-uns que le cri public lui désignait
comme les auteurs de ses maux. Mais qu'on nous dise s'il n'eût pas
coulé plus de sang dans le triomphe de nos ennemis, ou avant que la
victoire fût décidée!»
[23] Voyez le discours de M. Lalli-Tolendal, dans la séance du 22
juillet 1789.
VINGT-DEUXIÈME TABLEAU.
Service à Saint-Jacques-l'Hôpital, le 5 août 1789, en l'honneur
de ceux qui sont morts au siége de la Bastille.--Sermon de
l'abbé Fauchet.
L'assemblée nationale, après avoir échappé au piège qu'on lui tendait,
après avoir refusé de qualifier de rébellion les mouvemens populaires,
ne sentit pas moins la nécessité de mettre fin à la terrible dictature
que venait d'exercer le peuple, et qui ne pouvait se prolonger sans
que la société fût dissoute. Elle adopta la proclamation proposée par
M. Lalli-Tolendal, sagement amendée, et qui n'était plus qu'une
invitation à la paix. Mais ce moyen de douceur fut accompagné de
toutes les mesures qui pouvaient le rendre efficace. Le même orateur
qui l'avait conseillé, fit sentir que la cause principale du désordre
de Paris, était l'existence illégale du pouvoir des électeurs,
commandant sans délégation, après que leur mission était consommée,
d'où résultait dans les districts une lutte d'opinions, une suite de
décisions contradictoires, et par conséquent une véritable anarchie.
Le remède à ce mal et à ceux qui en dérivaient, ne pouvait être que
dans la création d'une municipalité capable en même temps d'offrir un
modèle à toutes celles du royaume. Mais comme une bonne organisation
municipale ne pouvait être l'ouvrage d'un jour, il proposait
l'établissement provisoire d'un conseil de la commune; et cet avis fut
adopté. Les électeurs renoncèrent à leurs fonctions et ne devinrent
que les adjudans officieux des nouveaux représentans du peuple de
Paris légalement élus. Dès-lors, tout tendit à l'ordre. Le maire et le
commandant de la milice parisienne sollicitèrent une nouvelle élection
plus régulière. Les pouvoirs civils et militaires furent distincts et
séparés. Plusieurs abus furent réformés en peu de jours; et Paris fut
plus agité par les nouvelles des désordres commis dans ses environs,
que par ceux qui se commettaient dans son sein. La garde nationale se
formait, se disciplinait; toute la jeunesse accourait à ses exercices;
et, comme si déjà la génération naissante eût senti que la liberté ne
se maintenait que par les armes, les exercices militaires se
multipliaient par-tout, devenaient l'occupation d'un grand nombre de
citoyens, et se reproduisaient dans les jeux de l'enfance. Ces jeux
embellissaient les jardins et les lieux publics, et faisaient succéder
des tableaux plus rians aux scènes turbulentes qui venaient d'affliger
les yeux et l'imagination. Les églises retentissaient d'actions de
grâces sur la prise de la Bastille. Des processions de jeunes filles,
souvent agréables, bien vêtues et ornées d'un extérieur modeste,
allant à Sainte-Geneviève, étaient rencontrées par un bataillon de
jeunes guerriers, qui s'arrêtaient pour les laisser passer, tandis que
de nombreux spectateurs, soit dans les rues, soit du haut des
fenêtres, témoignaient leur joie par de vifs applaudissemens.
Les fréquentes promenades des citoyens à la Bastille, dont les hautes
murailles décroissaient tous les jours, renouvellaient sans cesse le
plaisir de cette conquête. On s'occupait de ses vainqueurs, de ceux
qui avaient été tués dans le combat, du sort de leurs veuves, de leurs
enfans; et la reconnaissance particulière prévenait les marques
publiques de la reconnaissance universelle. Enfin, le moment arriva où
la patrie put commencer à s'acquitter. Les représentans provisoires de
la commune, après avoir satisfait à des devoirs encore plus pressans,
aux soins de la sûreté générale, ordonnèrent un service et un éloge
funèbre consacrés à la mémoire des citoyens morts à la prise de cette
forteresse et pour la défense de la patrie. Tout fut remarquable et
imposant dans cette solennité, qui fut célébrée dans l'église
paroissiale de Saint-Jacques et des Saints-Innocens. Mais ce qui était
entièrement nouveau, c'est que l'orateur avait lui-même contribué en
quelque sorte à la conquête qu'il célébrait: il s'était trouvé au
milieu de ceux dont il honorait la mémoire; et quoique revêtu du
caractère de prêtre, il avait, en courant le même péril, déployé le
même courage et montré la même intrépidité.
Le ton de son discours fut nouveau comme le sujet et l'occasion:
c'était le cri de joie de la liberté triomphante; c'était la
promulgation de ses maximes au nom de la religion et dans la chaire de
vérité; c'était l'histoire des crimes du despotisme étonné d'être
attaqué par un prêtre, plus étonné encore de voir tourner contre la
tyrannie les armes que jusqu'alors elle avait osé chercher dans le
christianisme et dans les livres saints. On sait quel avantage elle
avait tiré de ces mots; _Rendez à César ce qui est à César._ «Oui,
s'écrie l'orateur: mais ce qui n'est point à lui, faut-il aussi le lui
rendre? Or, la liberté n'est point à César, elle est à la nature
humaine. Le droit d'oppression n'est point à César, et le droit de
défense est à tous les hommes. Les tributs, ils ne sont au prince que
quand les peuples y consentent: les rois n'ont droit dans la société
qu'à ce que les lois leur accordent, et rien n'est à eux que par la
volonté publique qui est la voix de Dieu.» L'orateur accuse d'impiété
les faux docteurs qui ont perverti le sens d'un grand nombre de
passages des saintes écritures. «Qu'ils ont fait de mal au monde, les
faux interprètes des divins oracles, quand ils ont voulu, au nom du
ciel, faire ramper les peuples sous les volontés arbitraires des
chefs! Ils ont consacré le despotisme; ils ont rendu Dieu complice des
tyrans; c'est le plus grand des crimes.» Il combat ces faux docteurs
par d'autres passages de l'écriture plus convainquans et victorieux.
Il établit que la révolution française, pour être crue de la
philosophie, n'en est pas moins ordonnée dans la religion et dans les
plans de la providence. Il ose rendre à cette philosophie, si
calomniée jusqu'alors, l'hommage qui lui est dû. «Il faut le dire, et
très-haut, et jusques dans les temples: c'est la philosophie qui a
ressuscité la nature; c'est elle qui a recréé l'esprit humain et
redonné un cœur à la société. L'humanité était morte par la
servitude; elle s'est ranimée par la pensée. Elle a cherché en
elle-même, elle y a trouvé la liberté. Philosophes, vous avez pensé;
nous vous rendons grâces. Représentans de la patrie, vous avez élevé
nos courages; nous vous bénissons. Citoyens de Paris, mes généreux
frères, vous avez levé l'étendard de la liberté; gloire à vous! Et
vous, intrépides victimes qui vous êtes dévouées pour le bonheur de la
patrie, ah! recueillez dans les cieux, avec nos larmes de
reconnaissance, la joie de votre victoire!»
Ce n'est pas le seul endroit du discours où l'orateur, enflammé de son
enthousiasme pour la liberté, paraît porter envie aux victimes qu'il
célèbre. On voit qu'il serait tenté de dire, comme Périclès dans une
occasion presque semblable, aux veuves et aux enfans des morts: «Je
voudrais vous consoler, mais je ne puis vous plaindre.» Paroles
sublimes dont le sentiment était dans l'ame du prédicateur français,
sans être exprimé par sa bouche. C'est bien à lui qu'on peut
appliquer plus particulièrement le bel et heureux texte de son sermon:
_vous êtes appelés à la liberté_.[24]
[24] _Vos enim ad libertatem vocati estis._ S. PAUL.
On peut juger de l'effet de ce discours sur un auditoire dominé des
mêmes passions, du même esprit que l'orateur. Une couronne civique,
formée sur-le-champ par l'enthousiasme de ses auditeurs, couvrit sa
tête au milieu des applaudissemens: un héraut la porta devant lui
jusqu'à l'hôtel-de-ville, où il se rendait, entouré de tous les
officiers du district, entre deux compagnies qui marchaient tambour
battant et enseignes déployées. Image de la pompe et du cortège qui,
plus d'une fois dans les pays libres et chez les anciens peuples,
attestaient ou récompensaient le triomphe ou le service de
l'éloquence.
C'était un moment bien remarquable dans l'histoire de nos mœurs, que
celui où la louange publique, jusqu'alors réservée parmi nous aux
rangs, aux noms, aux places ou à la naissance, était décernée à des
victimes inconnues, à des hommes obscurs, dont le plus grand nombre
était revêtu, dont même il était à peine couvert, des livrées de
l'indigence; c'était arracher à l'orgueil celui de ses priviléges
exclusifs auquel il était le plus attaché; c'était d'avance mettre le
peuple en possession de cette égalité décrétée bientôt après. Quel
triomphe, s'ils eussent osé le prévoir, quel triomphe pour les
philosophes dont les vœux l'avaient appelée, dont les écrits la
préparaient depuis quarante ans! Qu'auraient-ils dit de ce changement
subit et imprévu? Qu'aurait dit Voltaire, lui qui crut affronter le
danger d'un ridicule, et se vit contraint d'employer les plus grands
ménagemens, quand il osa s'élever contre l'usage de ne célébrer après
leur mort que ceux qui ont été, pendant leur vie, donnés en spectacle
au monde par leur élévation, quand il osa réveiller la cendre de ceux
qui ont été utiles? C'est ainsi qu'il s'énonce dans l'exorde de
l'éloge funèbre consacré à la mémoire des _officiers_ morts dans la
guerre de 1741. C'était alors une hardiesse de louer des hommes qui
n'avaient été ni princes, ni maréchaux de France, qui n'avaient été
que des _officiers_. Et les SOLDATS... Hélas! dans cet éloge, ils sont
qualifiés de meurtriers mercenaires, à qui l'esprit de débauche, de
libertinage et de rapine a fait quitter leurs campagnes, qui vont et
changent de maîtres, qui s'exposent à la mort pour un infâme intérêt.
«Tel est, dit Voltaire, tel est trop souvent le soldat.» Oui, grand
homme: mais à qui la faute? vous le saviez bien. Vous ajoutez: «Tel
n'est point l'_officier_, idolâtre de son honneur et de celui de son
souverain, bravant de sang froid la mort avec toutes les raisons
d'aimer la vie, quittant gaîment les délices de la société, pour des
fatigues qui font frémir la nature. «Et le SOLDAT?... La nature ne
frémit donc pas pour lui? et s'il n'a pas quitté pour les combats les
délices de la société, mais seulement son hameau d'où l'ont chassé sa
misère et la tyrannie du gouvernement, est-ce une raison pour être
avili par nous, pour servir de contraste à l'officier, pour rehausser
la gloire de ces ducs, comtes et marquis, les seuls dont on trouve les
noms dans cet éloge funèbre qui, selon vous, ont tout fait, qui ont
teint de leur sang les champs de Fontenoi, les rivages de l'Escaut et
de la Meuse, qui ont couru à la mort, non pour être payés, mais pour
être regardés de leur souverain? Etre regardé du souverain est beau
sans doute: mais être payé quand on vous a tout pris, quand on vous a
enlevé tous les moyens de sustenter une misérable vie, c'est une
nécessité plus déplorable qu'avilissante. Et puis ces officiers qui ne
servent que pour l'honneur!... On a su depuis qu'à cet honneur l'État
ajoutait plus de quarante-six millions; et quarante-quatre suffisaient
pour la paye de deux cent mille soldats.
Attendri sur le sort de ses chers officiers, Voltaire s'étonne et
s'afflige de l'indifférence avec laquelle les habitans de Paris
apprennent le gain d'une bataille achetée par un sang si
précieux.--Ah! pourquoi cette indifférence, qu'il taxe d'ingratitude?
Lui-même savait bien que cette guerre, fruit des cabales de deux
intrigans, des deux Belle-Isle, qui font violence à la faiblesse d'un
vieux ministre et à la jeunesse d'un roi sans volonté, ne pouvait
intéresser la nation. Quel titre avaient à la reconnaissance publique
ceux qui mouraient pour servir une pareille cause? Qu'y avait-il dans
cette guerre, évidemment injuste, qui pût intéresser les Français au
sort des victimes d'un caprice ministériel? Lui-même voyait dans la
capitale des hommes qui formaient hautement des vœux pour le succès
des armes de la reine de Hongrie; protestation solennelle contre les
fautes d'un gouvernement égaré. Ah! le peuple n'est point ingrat; et
sa froideur sur de certains services qu'on prétend quelquefois lui
avoir rendus, naît pour l'ordinaire d'un sentiment peu développé, mais
juste, qui lui apprend qu'on ne l'a pas en effet servi. A-t-il été
froid sur le sort des vainqueurs de la Bastille et dans le triomphe de
l'orateur qui les a célébrés? A-t-il été froid et indifférent, dans
tout le cours de la révolution, pour ceux qui se sont montrés
constamment ses amis? Et s'il s'est détaché enfin de quelques idoles
qu'il avait trop légèrement affectionnées, combien de temps n'a-t-il
pas fallu pour le détromper, pour dissiper une illusion chérie et
renverser l'autel sapé par ceux même auxquels il l'avait imprudemment
érigé!