De tous les préparatifs hostiles dirigés par les ministres contre

Paris, ceux qui avaient causé le plus de crainte et d'alarmes, étaient

les travaux ordonnés à la butte Montmartre. On y occupait, depuis

plusieurs mois, vingt mille ouvriers, sous le prétexte spécieux de

délivrer la capitale des dangers dont la menaçaient le désœuvrement

et la mendicité de cette multitude. Mais ces dangers subsistaient

toujours, puisque ces ouvriers venaient tous les soirs coucher à

Paris, que dans la disette des subsistances ils affamaient encore, et

qu'ils allarmèrent souvent, même depuis la liberté conquise. Le plus

grand nombre se trouvait alors dans l'enceinte de la ville, et

plusieurs contribuèrent à lui rendre un service dont le ministère dut

leur savoir peu de gré. Mais nous avons vu plus d'une fois que sa

destinée était de voir tourner contre lui presque toutes les mesures

qu'il avait prises contre les Parisiens. Ils savaient que ces travaux

de Montmartre avaient eu pour objet d'y établir plusieurs

plates-formes, à différentes hauteurs, disposées à recevoir des

canons. Ils résolurent de s'en emparer, d'y établir eux-mêmes des

pièces d'artillerie pour protéger Paris, la Bastille, et tenir les

ennemis à distance. Ce projet, à peine conçu, est exécuté soudain.

Bourgeois, artisans de la capitale, gardes-françaises, soldats

déserteurs de tous les régimens, ouvriers de Montmartre, tous se

mêlent, se confondent, conduisent, traînent ou poussent les canons sur

la butte inégalement escarpée. Chevaux, voitures, instrumens,

machines, l'empressement public avait tout fourni; et en peu d'heures

on acheva, sans frais, une entreprise que les agens du ministère

n'eussent pu consommer qu'en plusieurs jours et avec des sommes

considérables. La vue détaillée de cette butte, l'aspect des

plates-formes, et l'ensemble de tous ces travaux combinés avec tant

d'autres préparatifs non moins menaçans, parurent aux yeux plus ou

moins prévenus des Parisiens, la preuve manifeste de l'horrible

complot tramé contre eux. Leurs soupçons devinrent une certitude

qu'ils rapportèrent dans la capitale et qui pénétra d'une nouvelle

horreur tous leurs concitoyens. L'histoire ne doit lever que par

degrés et avec ménagement le voile qui couvre certaines atrocités. Le

temps lui prépare des preuves souvent refusées aux contemporains,

qu'une incrédulité toujours honnête, mais souvent absurde, engage à

repousser le soupçon des forfaits qui n'ont point eu leur exécution.

Si le complot plus affreux de la Saint-Barthélemi, tramé entre trois

cours pendant plus de dix-huit mois, eût échoué par quelque

circonstance imprévue, combien de milliers d'hommes simples et droits,

combien d'autres, même sages, éclairés, expérimentés, eussent

obstinément refusé de le croire, et en eussent maintenu

l'impossibilité par des raisons qui auraient paru presque

irréplicables! Il est dû plus de mépris que de haine à des ministres

réduits à dire, pour leur justification, qu'en ourdissant de pareilles

trames, ils ne voulaient inspirer que de la crainte. L'horreur et

l'indignation sont les sentimens qu'ils ont inspirés, qu'ils

inspirent, puisqu'ils vivent encore; et elles sont attachées à leur

nom pour la durée des siècles.

Les soupçons que firent naître ces travaux de Montmartre, furent tels,

qu'on se persuada qu'il existait dans l'abbaye voisine, des vivres,

des armes et des munitions pour l'usage des troupes ministérielles qui

devaient occuper ce poste. Les Parisiens se portèrent en foule dans le

monastère. Leur recherche fut inutile, et ils ne trouvèrent que des

recluses occupées à prier Dieu pour le soutien de la religion,

c'est-à-dire du clergé; la gloire du roi, c'est-à-dire le succès des

entreprises ministérielles; et le triomphe de sa fidèle noblesse,

c'est-à-dire la perpétuité des priviléges féodaux et l'éternité de

l'oppression du peuple. Ce sont là les vœux qui s'élevaient au ciel

du fond de ces âmes simples et pures pour la plupart, mais dénaturées

par tous les préjugés de la superstition, de l'ignorance et de

l'orgueil.

Tandis que la capitale offrait ce spectacle si nouveau d'un ordre

naissant au sein du désordre, de la subordination volontaire ou

commandée au milieu des ruines de l'insurrection, du vœu presque

unanime pour le bien général au milieu de tous les maux, on apprit la

nouvelle ou on reçut la confirmation d'un événement qui, sans pouvoir

rétablir subitement le calme, fit succéder la joie et l'espérance aux

alarmes, aux angoisses, à toutes les passions douloureuses. On sut

que, dans la matinée du mercredi 15, le roi, sans autre cortège que

celui de ses deux frères, s'était transporté à l'assemblée nationale,

qu'il s'était uni aux représentans de son peuple, qu'il avait ordonné

le renvoi des troupes, que quelques-uns de ses ministres s'étaient

retirés, et qu'on ne doutait point du renvoi ou de la démission des

autres. Enfin on ajoutait qu'il se transporterait à Paris dès le

lendemain, pour satisfaire à l'empressement du peuple et dissiper ses

inquiétudes. Il serait difficile d'exprimer les transports que firent

naître ces heureuses nouvelles. Plusieurs députés de l'assemblée

nationale prévinrent volontairement la députation que l'assemblée

jugea convenable d'envoyer à Paris: honneur dû au civisme héroïque de

la capitale. Ils furent reçus avec un enthousiasme qui n'eut d'égal

que celui qui précipita tous les citoyens au devant de la députation

entière. Les applaudissemens, les vœux, les bénédictions, les doux

noms de pères, de frères, d'amis, prodigués avec une effusion

touchante, suivant les convenances d'âges, de liaisons, de rapports;

les fleurs semées sur leurs pas ou jetées du haut des fenêtres; le

mélange confus de tous les rangs, de toutes les conditions, de tous

les costumes, un certain désordre attendrissant mêlé d'une confiance

fraternelle, sont les plus faibles traits de ce tableau, dont ne

peuvent se faire l'idée ceux qui ne l'ont pas vu, et qu'il suffit de

rappeler à ceux qui en ont joui. On eût dit que l'amour, prévenant le

décret qui devait rendre les Français égaux, en avait fait d'avance un

peuple de frères. Moment heureux et trop court, qui n'annonçait pas

les fureurs auxquelles devait bientôt se porter une partie des

Français, quand la loi leur ferait un devoir de cette égalité, seule

base inébranlable de la société et de la vraie morale parmi les

hommes!

C'est à l'hôtel-de-ville que cette allégresse, d'ailleurs si

universelle, se manifestait par les signes les plus éclatans. Elle

s'accroissait par les discours des députés les plus éloquens, par les

récits de ce qui s'était passé le matin à Versailles, par l'échange et

la communication des sentimens les plus vifs, les plus nobles et les

plus doux, en présence d'un peuple occupé de ces événemens d'où

dépendait sa destinée. C'est là que, par une acclamation générale, M.

de la Fayette fut nommé commandant de la milice bourgeoise, bientôt

après appelée garde nationale parisienne.

C'est au milieu de cette même assemblée qu'un simple citoyen, M.

Bailly, député de Paris à l'assemblée nationale, et qui avait présidé

le tiers-état au moment de la réunion des ordres, fut proclamé prévôt

des marchands, la multitude ne connaissant point d'autre dénomination

pour désigner le magistrat qui préside à la municipalité. Mais ce mot

rappelant des idées que l'esprit de la révolution repoussait avec

force, il ne fallut que la voix d'un seul citoyen pour faire

substituer à ce titre un titre convenable: _Point de Prévôt des

Marchands_, s'écria-t-il; _Maire de Paris!_ et ce mot retentit dans

toute la salle. Des refus modestes, mêlés à l'expression de la

reconnaissance la plus vive et de la sensibilité la plus profonde,

furent presque la seule réponse du nouveau maire, dont les larmes et

les sanglots étouffèrent la voix. La sensibilité publique plus forte

que la sienne, le vœu général, les instances de tous les citoyens,

triomphèrent de sa résistance. C'est ainsi que, dès le lendemain de

la prise de la Bastille, le peuple de Paris entrait en jouissance de

sa portion de la souveraineté nationale, et s'enivrait du plaisir de

voir la force civile et militaire de la capitale confiée à des

citoyens nommés par son choix. L'archevêque de Paris lui-même, qui

depuis a manifesté des sentimens beaucoup moins favorables à la

souveraineté nationale, emporté alors par le torrent de l'émotion

publique, se leva le premier et proposa d'aller à Notre-Dame remercier

Dieu, et chanter un _Te Deum_ en reconnaissance des bienfaits du ciel

versés sur la nation dans cette journée. Cette proposition fut reçue

avec transport; et une couronne civique déposée sur sa tête, malgré

tous ses efforts, lui attesta la joie que ressentait le peuple de

trouver un citoyen dans un prêtre. La multitude répandue dans les

escaliers, dans les cours, dans la place, instruite de moment en

moment, de ce qui se passait à l'hôtel-de-ville, applaudissait avec un

enthousiasme toujours nouveau. C'est à travers cette foule que

l'archevêque, le nouveau maire, le commandant général de la milice

parisienne, les électeurs, se firent jour pour aller à la cathédrale

avec un cortège difficile à décrire. Le hasard l'avait formé; tous les

costumes y étaient comme en contraste, mais le sentiment mettait tout

en accord, et formait un tableau que n'offrit jamais la pompe du

cérémonial le plus auguste et le plus imposant.

VINGTIÈME TABLEAU.

Le Roi à l'Hôtel-de-Ville de Paris.

Une cour perfide, et trompée dans ses barbares desseins, frémissant de

voir tout-à-coup briser la trame d'une conspiration contre Paris et la

France; les auteurs, les complices, les agens de cet affreux complot

déjà fugitifs, partout poursuivis par la vengeance publique; et, dans

ce renversement subit de tant de projets désastreux, un peuple si

cruellement traité, à peine échappé à tant de périls, encore menacé de

tant d'autres, et qui, généreux dans sa victoire, juste dans sa

colère, sépare son roi du crime de ses ministres, aime encore le

monarque au nom duquel se méditaient tant d'atrocités, et l'ayant

soustrait aux ennemis publics, l'accueille d'abord avec le respect

fier et sombre qui atteste l'affliction des cœurs mécontens, mais

bientôt, sur la foi d'une promesse royale, se livre aux mouvemens plus

doux, plus affectueux, qui succèdent au ressentiment évanoui: quels

sujets de réflexions pour les ennemis du peuple, s'ils savaient

réfléchir, et surtout s'ils étaient justes comme lui!

Une autre source non moins féconde de pensées d'un autre genre, plus

tristes et plus affligeantes, sur le sort des nations, sur

l'enchaînement des causes qui pervertissent les idées des princes et

même les meilleurs, c'est de songer qu'un roi né sensible et bon,

échappé au malheur de voir à son insu son nom et sa mémoire flétris

par des crimes dont ses ministres ne l'eussent instruit qu'après leur

réussite, ramené dans son palais où l'ont suivi les bénédictions de ce

peuple dont on lui faisait craindre les féroces vengeances, se trouve

comme forcé par ces idées habituelles, par son éducation, par les

illusions des cours, de se croire malheureux, presque détrôné. Et

pourquoi? parce qu'une grande nation lui dit: «C'est à moi que vous

appartiendrez désormais, et non plus à quelques hommes pervers

conjurés pour me perdre au risque de vous perdre vous-même. Notre

amour se plaît à vous croire étranger à des forfaits dont vous pouviez

devenir victime. Vingt-cinq millions d'hommes renouvellent les bases

de leur association, à la tête de laquelle ils vous placent encore.

Ils respecteront en vous le chef d'un peuple libre, qui ne veut plus

trouver dans vos ministres que les serviteurs d'un peuple souverain.»

La nouvelle annoncée dès le mercredi soir de l'arrivée du roi à Paris

fixée au lendemain, en répandant une joie universelle, n'avait banni

cependant ni la défiance ni la crainte. _Le roi trompé; une cour

perfide_: c'était le cri d'une multitude de citoyens qui voulaient

qu'on redoublât les précautions; et en effet on les redoubla toute la

nuit. Un district même, ayant appris que les électeurs avaient voté

des remercîmens au roi pour le retour de la tranquillité dans Paris,

députa à l'hôtel-de-ville pour demander qu'on suspendît ces

remercîmens, et qu'on attendit le retour de la tranquillité et l'effet

des promesses du roi. C'était un changement bien remarquable dans le

caractère des Parisiens, connus jusqu'alors par l'excès de leur

crédulité infatigable comme leur patience.

Le lendemain jeudi, le trouble, l'agitation de Versailles, les

terreurs dont on environnait le roi sur les dangers qu'il courait à

Paris, ayant fait remettre son départ au jour suivant, les soupçons de

la capitale y redoublèrent l'effervescence; on revint à craindre

quelque attaque imprévue. Les bourgeois, lassés de vivre dans ces

alarmes continuelles, disaient hautement que, si le roi différait

encore d'un jour, ils se diviseraient en quatre corps d'armée, chacun

de vingt mille hommes, qu'ils iraient à Versailles, arracheraient le

roi et la famille royale à leurs obsesseurs, et viendraient les

établir dans la capitale. Tout concourait à échauffer les esprits sur

ces idées guerrières, à redoubler cette fermentation. Chaque moment

était marqué par l'arrivée d'une multitude de soldats, et quelquefois

de compagnies entières, de toute arme, de tout uniforme, qui

désertaient et accouraient à Paris, soit par mécontentement contre

leurs chefs, soit par amour de la nouveauté, soit enfin par la disette

et le besoin absolu d'alimens: car il est remarquable que, dans cette

crise politique où les ministres avaient pris le parti violent de

recourir à la force armée, ils avaient souvent laissé le soldat

manquer de pain et des secours les plus nécessaires, que les bourgeois

leur apportaient des villes voisines avec un empressement fraternel.

C'est ainsi que les Parisiens en usèrent avec les troupes postées à

Saint-Denis. Et l'on peut juger quels défenseurs la cour trouvait dans

des soldats affamés par elle-même, et nourris par ceux qu'elle

appelait des révoltés. Mais la cour ne voulait plus de défenseurs, au

moins de cette espèce: le roi s'était décidé; il avait généreusement

repoussé les craintes et les soupçons dont on cherchait à l'investir.

Un seul fait suffit pour montrer si Louis XVI jugeait trop

favorablement du peuple. Depuis quatre jours, le corps municipal, les

électeurs, tous les officiers publics, assemblés à l'hôtel-de-ville,

vivaient, délibéraient, travaillaient dans une salle sous laquelle

étaient déposés quarante milliers de poudre. La nouvelle de l'arrivée

du roi fit frémir sur ce danger, qu'on avait négligé jusqu'alors; et

l'on se hâta de donner des ordres qui furent exécutés avec

empressement. Telle était la disposition du peuple dans ce même jour,

à cet instant même où les courtisans s'occupaient à le calomnier

auprès du monarque.

Cependant tout s'apprêtait à l'hôtel-de-ville pour le recevoir d'une

manière à la fois respectueuse et imposante, non plus avec la pompe

servile et le cérémonial adulateur d'une bourgeoisie municipale

adorant son maître au nom d'un troupeau d'esclaves, mais avec la

dignité convenable à des hommes libres, jaloux d'honorer dans la

personne de leur roi le chef d'une nation qui se reconstitue. On vit

toutefois (et peut-être l'histoire ne doit point négliger ces traits

qui caractérisent l'esprit des corps) l'empire des habitudes basses,

des idées abjectes, et qui mêlent les sombres teintes de la servitude

à l'éclat de la liberté naissante; on vit les officiers municipaux

nommés par la cour, cédant aux suggestions d'une crainte pusillanime

ou d'une vanité puérile, prétendre dans l'enceinte de la salle une

place à part, distincte de la place destinée aux électeurs. Les élus

du peuple, souriant de cette demande, ne s'en offensent point,

jusqu'au moment où quelques-uns de ces municipaux proposèrent (qui le

croirait en un tel jour!) de délibérer si, conformément à l'ancien

usage, on ne recevrait pas le roi à genoux. Une indignation unanime

repoussa cette proposition; et les électeurs, punissant alors l'injure

qu'ils avaient d'abord méprisée, s'écrièrent qu'à leur tour ils

prétendaient être distingués des officiers municipaux; distinction qui

fut reconnue à l'instant même, et ratifiée par les applaudissemens de

toute la salle.

Nos électeurs n'exigent pas que nous remettions sous leurs yeux le

vaste et sublime tableau, ou plutôt la suite de tableaux que présente

cette marche du roi depuis Versailles jusqu'au sein de la capitale,

dans une route de quatre lieues couverte d'un peuple immense; un

million d'hommes, spectateurs et acteurs à la fois, dominés par des

passions diverses, mais alors mêlées, réunies et concentrées dans un

même intérêt; deux ou trois cents mille citoyens changés depuis quatre

jours en soldats, les uns régulièrement, les autres bizarrement armés,

formant dans ce long intervalle une haie de plusieurs rangs; ce morne

silence, que le roi prend d'abord pour un danger, mais qui n'était

qu'un reproche ou un conseil; ces cris de _vive la nation!_ expression

si nouvelle pour le petit-fils d'un monarque qui disait _l'état c'est

moi_; ces trois cents membres de l'assemblée nationale précédant ou

suivant à pied la voiture du roi, applaudis avec transport, consolés

de leurs peines par les bénédictions d'un grand peuple, mais accablés

de leurs fatigues précédentes, de leurs craintes passées, et de leurs

inquiétudes sur un avenir obscur et incertain où la pensée ne

pénétrait qu'avec effroi; le monarque et cet imposant cortège arrivant

à Paris et accueillis si différemment, le roi avec respect, et les

députés avec l'ivresse d'une joie fraternelle, couverts de fleurs

semées sur leurs pas, de couronnes, de guirlandes jetées du

haut des fenêtres; un mélange singulier de tumulte et d'ordre;

l'appareil de la guerre et le vœu général de la tranquillité; les

gardes-françaises, ces destructeurs du despotisme, marchant avec leurs

canons devant ce monarque, qu'ils veulent servir encore quand il sera

le roi d'un peuple libre; M. la Fayette allant le recevoir à la tête

de la milice parisienne, chef des rebelles aux yeux de la cour,

sauveur de la cour aux yeux de ses adversaires: tous ces contrastes et

tant d'autres occupaient l'âme de ceux qui, dans ces vives agitations,

restent capables d'observer et de réfléchir, tandis que la multitude

se livrait au sentiment confus qui résultait du spectacle de toutes

ces scènes si majestueuses et si nouvelles.

Enfin, après une marche de plus de neuf heures, Louis XVI arrivé à

l'hôtel-de-ville, y est reçu en roi qui se rend aux vœux d'un peuple

affligé, mais plein d'espérance, qui n'a besoin pour aimer son chef

que de ne plus craindre un maître, ou plutôt ses ministres. Le

discours que lui tint le nouveau maire de Paris en lui remettant les

clefs de l'hôtel-de-ville, est le résultat des idées qui ont préparé

la révolution et qui devaient la consommer: _Sire, Henri IV avait

reconquis son peuple; ici c'est le peuple qui a reconquis son roi_.

Heureux les Français, heureux le monarque, si les ennemis du peuple ne

parviennent pas à le reconquérir! Plus heureux encore, si les

habitudes du trône, si les préjugés de l'éducation royale lui

permettaient d'apprécier les titres glorieux qui lui furent décernés

en ce jour, ceux de régénérateur de la liberté nationale et de

restaurateur de la félicité publique! titres qu'auraient enviés les

Titus, les Trajan, les Marc-Aurèle. Mais ces princes, que, malgré

leurs vertus, la constitution de l'empire forçait à n'être que des

despotes, ces princes ne devaient pas le trône à leur naissance.

L'adulation superstitieuse qui, après leur mort, plaçait les empereurs

romains au rang des dieux, ne les déifiait point dès le berceau; une

religion antique n'avait point consacré leur puissance comme une

émanation d'une autorité céleste; le premier essor de leur raison

naissante, les premiers mouvemens de leur bonté naturelle n'avaient

point été réprimés sans cesse par l'orgueil, les préjugés et l'intérêt

de deux classes distinctes, placées entre eux et le peuple pour

l'opprimer, l'avilir, et surtout le dépouiller au nom de leur maître

commun. Tel est pourtant le sort des monarques de l'Europe et surtout

des monarques français; c'est cet assemblage de circonstances qui a

toujours atténué leurs fautes aux yeux de leurs sujets, ou les a fait

rejeter sur ceux qui les conseillent; et de là sans doute la

convention tacite qui semble avoir partout recommandé aux peuples,

comme un devoir de justice, l'indulgence pour les rois.

La renommée a fait retentir l'Europe de tous les détails de cette

séance mémorable, où le roi entendit le langage de la vérité, simple

et douce dans la bouche d'un de ses anciens officiers municipaux,

énergique dans celle du président des électeurs. Il y répondit avec

une émotion touchante, se para du signe distinctif des Français, se

montra au peuple orné de ce signe devenu le symbole de la liberté,

confirma la nomination du maire et du commandant de la garde

parisienne, et s'aperçut, aux acclamations universelles, à

l'expression de l'ivresse publique, qu'en dépit de ses ministres et de

ses obsesseurs, il avait conservé l'amour de son peuple. Alors ce cri

si ancien _vive le roi!_ sortit de toutes les bouches avec ce cri plus

nouveau _vive la nation!_ et, en se retirant, le roi les entendit

retentir partout sur son passage. Alors, ces épées, ces lances qui,

deux heures auparavant, sur le parvis de l'hôtel-de-ville, avaient

présenté une apparence menaçante, et avaient comme formé au-dessus de

la tête du monarque une voûte d'acier, sous laquelle il avait passé

avec une surprise mêlée d'une terreur involontaire, ces lances, ces

baïonnettes, s'abaissèrent respectueusement devant lui; et le roi en

ayant de sa main rabattu une qui restait haute dans la main d'un

soldat, ce signe de paix, expliqué par un sourire du monarque, mit le

comble à l'allégresse générale.

La crainte et l'inquiétude avaient été chercher Louis XVI à

Versailles; l'amour l'y reconduisit. C'étaient les mêmes hommes, et le

cortège ne paraissait plus le même; c'est que les cœurs étaient

changés. Le peuple, qui se flattait d'avoir trouvé un ami dans son

roi, croyait toucher à la fin de ses tourmens. Il croyait avoir signé

un nouveau traité avec son prince; et il se reposait sur ses

représentans du soin de créer une constitution qui aidât Louis XVI à

remplir la promesse qu'il avait faite la surveille à l'assemblée

nationale, de n'être plus qu'un avec la nation.

VINGT-UNIÈME TABLEAU.

La Mort de Foulon, le 22 juillet 1789.

Les jours qui suivirent l'arrivée du roi furent des jours de calme et

de tranquillité, si l'on ne considère que l'adoucissement des esprits,

effet naturel de cette démarche; mais le mouvement extérieur et

l'apparente agitation de la capitale ne semblaient pas diminuer. Les

passions étaient différentes, le tumulte était le même; et un étranger

qui, sans être instruit des événemens antérieurs, eût tout à coup été

transporté dans Paris, n'eût jamais cru que la veille le désordre y

eût été plus grand. La démarche du roi ayant ôté tout prétexte aux

défiances, il fallut bien ouvrir les barrières de la ville, ou plutôt

les issues, car les barrières étaient détruites. A peine la sortie

fut-elle libre, qu'un nombre prodigieux de nobles, d'ennoblis, de

privilégiés, même de simples citoyens opulens, s'empressèrent de se

soustraire aux dangers qu'ils craignaient ou qu'ils feignaient de

craindre. Le peuple voyait, avec une joie mêlée d'inquiétude, cette

fuite précipitée qui, d'une part, attestait sa victoire, et de

l'autre, le menaçait d'une détresse prochaine, au départ des riches,

des propriétaires, des grands consommateurs, enfin de tous ceux qui

soudoyent le luxe et l'industrie. Mais quels que fussent les regrets

de ces honnêtes citadins, la joie l'emportait sur la crainte: ils se

voyaient délivrés du danger le plus instant. La présence du roi et

quelques mots de sa bouche avaient ratifié les premiers actes de la

liberté naissante. Plusieurs de ces bourgeois, si récemment citoyens,

croyaient de bonne foi la révolution faite; et la fuite de ceux qu'ils

désignaient par le nom d'_aristocrates_ les confirmait dans cette

opinion. Ils ignoraient que, parmi les nobles restés à Paris, à

Versailles, en France, ou siégeant dans l'assemblée nationale, les

plus redoutables ennemis du peuple étaient ceux qui, pour le perdre,

paraissaient le servir, et se créaient une renommée populaire, pour

vendre plus chèrement à la cour leur déshonneur et la ruine de la

nation. Ces cruelles vérités ne pouvaient alors être senties de la

multitude. C'est en vain que même on les lui eût révélées; elle eût

continué à ne ranger parmi ses ennemis que les nobles fugitifs qui

couraient en Brabant, en Piémont, en Suisse, en Allemagne, promener

leur rage impuissante contre les Parisiens qu'ils séparaient alors

des Français, avant que tous les Français fussent devenus complices

des Parisiens par leur zèle pour la révolution.

Œuvres complètes de Chamfort (Tome 2) Recueillies et publiées, avec une notice historique sur la vie et les écrits de l'auteur. · 第 19 / 26 段