Cependant le peuple victorieux remplit la forteresse. La fureur des

uns, le courage des autres, cherchent l'odieux gouverneur. Ce ne fut

pas sans peine qu'on le découvrit; sans épée, sans uniforme, un habit

ordinaire le dérobait à des yeux qui ne le connaissaient pas.

Plusieurs se disputent l'honneur de l'avoir arrêté. Il veut se percer

le sein d'une lame à dard que le grenadier Arné lui arrache. Bientôt

les braves Elie, Hulin, L'Épine, Legris, Morin, le saisissent,

l'entourent, et deviennent ses défenseurs contre la fureur générale.

Quelques-uns sont même maltraités et blessés; en couvrant de leurs

corps leur prisonnier, ils ne pouvaient le protéger qu'à demi. On lui

arrachait les cheveux; on dirigeait des épées contre lui. Il conjurait

ses défenseurs de ne pas l'abandonner jusqu'à l'hôtel-de-ville. Il

réclamait les promesses de MM. Elie et Hulin, ses vainqueurs, et

maintenant ses appuis. Ces deux hommes généreux, épuisés de cette

lutte inégale contre l'impétuosité populaire, écartés malgré leur

force et leur vigueur, et comme emportés par le flot de la multitude

loin du malheureux Launay, perdent le prix de leurs efforts. Obligés

de s'éloigner un instant, ils voient ce misérable, à qui une rage

subite aux approches de la mort inspire un courage forcené, se

défendre contre tous, tomber foulé aux pieds de la multitude, et le

moment après sa tête hideuse et sanglante s'élever en l'air au milieu

des cris d'une allégresse féroce et encore mal assouvie. Cet horrible

trophée fut bientôt suivi de plusieurs autres de la même espèce; des

officiers de la garnison de la Bastille, dénoncés par leur uniforme,

eurent le même sort. Quelques-uns cependant ne méritaient d'autre

reproche que celui d'avoir servi le despotisme dans un emploi trop

indigne de leur courage. Plusieurs citoyens employés à la Bastille

donnèrent alors des preuves d'un patriotisme aussi éclairé que

courageux. Tel est M. Vielh de Varennes, ancien ingénieur des ponts et

chaussées, qui, au péril de sa vie, blessé dangereusement, parvint à

sauver M. Clouet, régisseur des poudres. Un individu moins heureux

emporta les regrets de tous ceux qui l'avaient connu. C'était

l'honnête Losme-Solbrai, celui qui, le matin même, avait engagé le

gouverneur à recevoir M. de la Rosière dans l'intérieur de la

Bastille. Il était, depuis vingt ans, l'ami, le consolateur des

prisonniers; sa douceur, sa générosité, égalaient la dureté et

l'avarice de Launay. Pourquoi faut-il que le hasard singulier, qui,

dans ce moment, vint dénoncer ses vertus, n'ait pas eu l'effet qu'il

devait produire, et ne soit pas devenu la sauve-garde de ce vénérable

militaire? Déjà entouré d'une multitude que la vue de son uniforme

rendait furieuse, il allait être déchiré par elle, lorsqu'un jeune

homme pénétré de douleur, d'attendrissement et de désespoir, se

précipite dans la foule, s'élance vers lui, l'embrasse, l'appelle son

père, son ami, son bienfaiteur, se nomme[19], conjure le peuple

d'épargner un respectable mortel, l'ami de tous les malheureux; il

raconte son histoire: long-temps prisonnier à la Bastille, il doit à

M. Losme plus que la vie; il mourra pour le défendre; il le serre de

nouveau entre ses bras, en le baignant de ses larmes. Déjà

quelques-uns s'attendrissent; mais d'autres s'écrient que c'est un

mensonge, qu'on veut par une fable leur enlever leur victime. Les cris

couvrent ses cris: la fureur populaire redouble; lui-même est frappé,

meurtri de plusieurs coups. On l'arrache avec violence à celui qu'il

croit soustraire au péril. Le digne militaire, touché de cette

générosité, qui adoucit pour lui les horreurs de la mort, lui dit, les

larmes aux yeux: «Que faites-vous, jeune homme? retirez-vous; vous

allez vous sacrifier sans me sauver.» A ces mots, devenu encore plus

intrépide, parce que sa tendresse et sa douleur sont accrues, M. de

Pelleport s'écrie: «Je le défendrai envers et contre tous.» Et

oubliant qu'il est sans armes, il écarte la foule avec ses mains,

secondé d'un de ses amis qui l'accompagnait. Ce mouvement violent

étonne, irrite la multitude qu'il devait attendrir; mais qui,

bouillante encore au sortir de la Bastille, ne respirait que la

vengeance. Un homme féroce frappe M. de Pelleport d'un coup de hache

sur le cou, le blesse, et allait redoubler lorsqu'il est renversé

lui-même par l'ami qui accompagnait M. de Pelleport. Aussitôt,

assailli de tous côtés, il se trouve entouré de sabres, fusils,

baïonnettes dirigés contre lui; il en saisit une, et, avec une

agilité, une force et un courage qu'il reçoit de son désespoir, il

écarte la foule, se fait jour à travers, court vers l'hôtel-de-ville,

et tombe sur les marches sans connaissance, tandis que la tête de son

respectable bienfaiteur de Losme est promenée en triomphe avec celle

de Launay.

[19] Son nom était le marquis de Pelleport.

Quelques regrets qu'ait excités cette mort parmi ceux qui connurent

trop tard celui qui l'avait si peu méritée, une autre mort non moins

funeste excita une douleur plus profonde, plus durable, proportionnée

à la reconnaissance due à l'infortuné, victime d'une fatale méprise.

La capitale, et même la patrie, dont la destinée était liée alors à

celle de la capitale, placeront toujours, parmi les désastres les plus

affligeans de cette journée, la mort déplorable d'un bas-officier

nommé Becar, qui sauva Paris de la plus horrible des calamités.

C'était lui qui, se trouvant de garde à la porte du magasin à poudre,

et voyant arriver le gouverneur avec des mèches allumées, dans le

dessein de se faire sauter, le poussa avec violence, le menaçant même

de le percer de sa baïonnette s'il s'obstinait dans cet abominable

dessein. On sut dès le soir même (car l'intérêt qu'inspira sa mort fit

rechercher sa conduite, et ce que l'on apprit augmenta les regrets que

causa sa perte), on sut qu'il avait souhaité de prévenir, de la part

du gouverneur, toute mesure hostile, qu'il avait donné des conseils

pacifiques, formé les vœux d'un citoyen, enfin qu'il s'était

constamment abstenu, pendant le siége et le combat, de tirer un seul

coup de fusil. Tel était celui dont la tête, quelques heures après,

était portée au bout d'une pique, ainsi que celle du nommé Asselin,

innocent comme lui, mais qui, comme lui, n'avait pas rendu le plus

signalé de tous les services. Une fausse ressemblance dans les

uniformes, trompant la multitude, les avait fait prendre l'un et

l'autre pour des canonniers de la Bastille. C'était le plus grand des

crimes aux yeux du peuple qui avait vu, depuis plusieurs jours, ces

instrumens de carnage tournés contre lui, et qui, ce jour même, venait

d'être écrasé sous plusieurs détonations d'artillerie. Il immola donc

ces deux infortunés; mais il pleura sa méprise quand il la connut; et

depuis on vit quelques-uns de ces meurtriers verser des larmes

d'attendrissement, et même donner des signes de désespoir, lorsque,

mieux instruits, ils venaient à se rappeler qu'ils avaient tenu entre

leurs mains et présenté avec joie aux regards des passans la main

qu'ils avaient coupée comme celle d'un ennemi public.

Par malheur, ce ne fut pas la seule méprise de cette extraordinaire

journée. Certes, toute âme généreuse s'applaudira d'avoir vu les

Suisses, en garnison à la Bastille, échapper par un hasard heureux à

la punition que leur eût infligée la vengeance publique, si l'on eût

su qu'eux seuls avaient fait couler tout le sang répandu autour de

cette forteresse: mais on voudrait que des soldats français, des

Invalides, bien moins coupables, n'eussent pas porté la peine de cette

odieuse méprise. O vous! stipendiaires étrangers, que le peuple

français a crus ses amis, parce que vos maîtres ont trafiqué avec le

sien de votre sang et de votre obéissance alors tournée contre la

nation qui vous payait, cette nation généreuse ne reproche qu'à

l'ignorance de vos soldats la conduite sanguinaire qu'ils tinrent dans

cette occasion; elle est l'ouvrage des officiers qui les trompent et

qui les oppriment. Mais cet aveuglement cessera: frappés de la lumière

que portera dans vos yeux la révolution française, vous apprendrez à

juger ceux qui vous commandent, ceux qui vous gouvernent, et ceux qui

vous ordonnaient de tirer sur le _peuple_. Vous vous direz à

vous-mêmes: Il est bon, il est généreux, ce _peuple_, qui, un moment,

crut impossible que nous eussions tiré sur lui, et qui, bientôt après,

mieux instruit de notre conduite, nous pardonna; c'est de son sein

qu'étaient sortis le magnanime Elie, ces braves gardes-françaises,

qui, au milieu des applaudissemens, des transports de joie, des

couronnes civiques accumulées sur leurs têtes, entourés de trophées

érigés subitement autour d'eux par la reconnaissance publique, nous

voyant, dans cette salle de l'hôtel-de-ville, désarmés, pâles,

attendant la mort comme des coupables convaincus, éprouvèrent pour

nous une compassion héroïque, intercédèrent en notre faveur, ne

demandèrent pour prix de leurs exploits que la grâce de leurs frères

d'armes, et, en entendant ce cri unanime _grâce, grâce_, sortir à la

fois de toutes les bouches, nous embrassèrent avec des transports

d'allégresse et la joie d'une seconde victoire. Voilà, _peuple_

helvétien (et par _peuple_, je n'entends pas les magistrats des treize

cantons, mais les citoyens qui les paient pour en être gouvernés),

voilà les souvenirs nobles et chers qui vous donneront des remords

d'avoir tiré sur le _peuple_ français; car alors, libres vous-mêmes,

vous donnerez à ce mot le sens qui lui appartient, et qui ne vous est

pas encore connu.

DIX-HUITIÈME TABLEAU.

Nuit du 14 au 15 juillet 1789.

La nouvelle de la Bastille prise avait répandu dans Paris une

allégresse universelle; mais cette joie était combattue par l'idée de

tous les périls qui menaçaient cette capitale; périls que la prise

même de cette forteresse pouvait rendre plus instans, en poussant les

ministres et les généraux à presser le moment de l'attaque. Les

troupes qui environnaient la ville, continuaient de garder leurs

différens postes. Deux fois l'assemblée nationale avait sollicité

l'éloignement de ces troupes; et ces deux demandes n'avaient obtenu

qu'un refus positif, suivi bientôt d'une réponse équivoque et

dilatoire. La cour restait environnée d'illusions et de mensonges.

Croirait-on que l'intendant de Paris (Berthier), peu de jours après

victime de la vengeance populaire, interrogé par le roi, le soir même

du 14 juillet, sur l'état de la capitale, répondit que tout était

calme? Ainsi Louis XVI, dans Versailles, était aussi étranger à la

vérité sur ce qui se passait dans le sein de son royaume, à quatre

lieues de lui, que peut l'être le roi d'Espagne dans Madrid sur les

événemens qui arrivent au Mexique, au Chili et aux Philippines, soumis

à sa domination. Une haie de courtisans et de flatteurs mettait entre

son peuple et lui un obstacle égal à celui qu'élèvent, entre un autre

Bourbon et ses sujets d'Amérique ou d'Asie, la mer Atlantique, celle

du Sud, et l'intervalle de cinq mille lieues. Et c'est là ce qu'on

appelle régner! C'est là ce qui constitue la majesté du trône, de ce

trône dont les esclaves de cour, qui, à la honte du genre humain,

furent nommés _des grands_, se disent les appuis et les défenseurs!

Et ces mêmes hommes, qui insultaient ainsi à leur monarque par cette

absurde détention, qui l'emprisonnaient pour dicter en son nom des

ordres funestes à tout un peuple, et exposaient ainsi à des dangers

incalculables la personne de celui qu'ils appelaient leur maître, ces

mêmes hommes ont depuis fait retentir la France et l'Europe de ces

mots: «_Le roi est prisonnier dans Paris!_» «Oui, aurait pu répondre

l'assemblée nationale, par la bouche d'un de ses orateurs; le roi est

retenu dans sa capitale, ou si le mot vous plaît davantage, il est

prisonnier de son peuple, pour n'être plus prisonnier des ennemis de

la nation, qu'au nom du roi vous avez voulu perdre et enchaîner. Il

est prisonnier, pour être soustrait aux perfides conseils qui, en

compromettant son trône et sa sûreté, l'enfermaient dans une enceinte

plus étroite et plus digne de ce nom de prison. En un mot, il est

prisonnier d'un peuple qui veut un roi. Et quand nous l'arrachons aux

mains de ces nobles qui, sous le nom de roi, voulaient un esclave

couronné, oppresseur de sa nation, nous sommes les libérateurs du

monarque.» Voilà comment l'assemblée nationale pouvait et devait

peut-être répliquer à ses ennemis, après que le peuple eut conquis son

roi, pour rappeler l'heureuse expression de M. Bailly, premier maire

de Paris. Mais, à cette époque du 14 juillet, elle attendait avec une

impatience mêlée de crainte ce qu'il plairait aux ministres

d'ordonner d'elle, entourée cependant de canons et de baïonnettes.

La postérité n'oubliera point cette soirée mémorable, où, même après

la prise de la Bastille, encore ignorée à Versailles, les députés

d'une grande nation parlaient en supplians au despotisme déjà vaincu

et presque désarmé. Mais du moins ces supplians s'exprimaient en

hommes près d'être libres et dignes de le devenir. Les harangues des

orateurs, sur la nécessité d'une nouvelle députation, portaient le

caractère d'une éloquence fière et hardie, peu connue en France dans

une assemblée d'états-généraux. Que faisaient cependant les ennemis de

l'assemblée ou plutôt de la nation? Ils méditaient des violences

forcenées; ils s'occupaient des préparatifs du crime nouveau dont ils

allaient enrichir l'histoire des cours. C'est ce que le premier

orateur de l'assemblée[20] exprimait énergiquement le lendemain, en

rassemblant les traits du tableau que la députation devait offrir au

roi.

[20] Mirabeau.

«Dites-lui, s'écriait-il, que les hordes étrangères dont nous sommes

investis, ont reçu hier la visite des princes, des princesses, des

favoris, des favorites, et leurs caresses, et leurs exhortations, et

leurs présens: dites-lui que tous les satellites étrangers, gorgés

d'or et de vin, ont prédit, dans leurs chants impies, l'asservissement

de la France, et que leurs vœux brutaux invoquaient la destruction

de l'assemblée nationale: dites-lui que, dans son palais même, les

courtisans ont mêlé leurs danses au son de cette musique barbare, et

qu'elle fut l'avant-scène de la Saint-Barthélemi.»

Telle était à Versailles la perplexité de l'assemblée nationale; et

cette horrible situation, connue à Paris, ajoutait aux terreurs et aux

mouvemens d'indignation qui agitaient la capitale. Cette nuit présenta

le même spectacle qu'avait offert la nuit précédente; pavés arrachés

des rues et transportés au haut des maisons; fossés profonds; larges

tranchées ouvertes en divers lieux menacés; canons conduits par le

peuple en différens postes, aux barrières, et particulièrement à celle

de Saint-Denis; enfin tout l'ensemble d'un tableau dont nous avons

déjà rassemblé les principaux traits. Il suffit d'ajouter que chaque

instant accroissait les moyens de défense. Les bataillons, les

compagnies se multipliaient. La permission d'en former de nouvelles se

donnait à qui venait en demander; et quelques bourgeois y réussirent,

sans montrer d'autre autorisation que la signature d'un électeur ou

d'un membre du comité. Un particulier s'était, dès le soir même, fait

nommer gouverneur de la Bastille; et, sur un ordre de M. de la Salle,

alors commandant de la garde parisienne, il s'y était rendu à la tête

de cent bourgeois armés, qui se joignirent à cent cinquante

gardes-françaises pour empêcher qu'on ne reprît cette forteresse. Ce

fut encore dans cette même nuit que les grenadiers du régiment des

gardes-françaises vinrent déclarer à l'hôtel-de-ville qu'ils ne

voulaient plus retourner à leurs casernes, dans la crainte d'être

exposés à de mauvais traitemens et à tous les pièges que leur

tendraient la malveillance et même la fureur de leurs officiers. On

peut juger s'ils furent bien reçus. On expédia à différens couvens de

Paris l'ordre de les loger et de les nourrir jusqu'à nouvel ordre.

Il est peu d'hommes, alors habitant Paris ou s'y trouvant par hasard,

qui, se rappelant cette soirée et cette nuit du 14 au 15, ne se

souvienne de quelque acte de patriotisme, de quelque trait de courage

et de vertu, et qui n'ait à citer un nombre infini de ces mots

touchans ou énergiques qui partent de l'âme et qui saisissent ceux qui

les entendent. On eût dit que tous les Français sentissent à la fois

que, de ce jour seulement, ils avaient une patrie; et, de

l'enthousiasme soudain qu'inspirait cette idée, s'échappaient en même

temps les sentimens les plus élevés, comme autant de sources nouvelles

qui se font jour et jaillissent au même instant. L'égoïsme semblait

anéanti; et l'intérêt du salut particulier se manifestait par les

signes d'un intérêt plus noble, la conservation de tous.

Parmi ces traits, dont on pourrait rapporter un grand nombre, nous

n'en citerons qu'un seul des plus remarquables.

Un jeune homme, M. Mandar, occupé toute la matinée de différentes

fonctions publiques et volontaires, comme tous les citoyens, apprit,

en se transportant aux Invalides, que la Bastille était prise.

Désespéré de n'avoir pas eu part à l'honneur de ce succès, il lui vint

à l'esprit de se consoler en rendant à ses concitoyens un service

essentiel. Il n'avait pu vaincre avec eux, il voulait tirer parti de

leur victoire et du premier effet que produirait sur les troupes

postées au Champ-de-Mars la nouvelle de la prise de la Bastille. Il

communique à ses compagnons la démarche qu'il médite. Quelques-uns la

trouvent impraticable, d'autres inutile; tous la croient dangereuse

pour lui, et s'efforcent de l'en détourner. Mais il est inébranlable

dans sa résolution.

Cet enthousiasme, commun depuis quelques jours au plus grand nombre

des habitans de Paris, exaltait, dans une âme naturellement ferme et

intrépide, les idées de liberté et d'indépendance, que la culture des

lettres[21] et la lecture des écrivains de l'antiquité rendent presque

indestructible dans les hommes nés pour les passions généreuses.

Repoussant tout conseil timide de ses compagnons, et même écartant

ceux que pouvait lui donner sa propre faiblesse déguisée en prudence,

il se sépare de sa troupe et marche vers l'École militaire, où le

général était logé. De-là il s'avance au camp du Champ-de-Mars, où le

chef se trouve en ce moment: il pénètre jusqu'à lui; il lui dit que la

Bastille est conquise; que M. de Launay vient de périr _de la mort des

traîtres_. Il ajoute: «Et c'est ainsi que nous traiterons les agens du

pouvoir absolu.» On conçoit quelle fut la surprise du commandant

suisse. Besenval était un courtisan faible et corrompu, mais il

n'était ni cruel ni barbare. Tranquille et de sang froid, il se

contente d'observer que cette nouvelle de la prise de la Bastille

était invraisemblable; que Henri IV, qui avait assiégé cette

forteresse, n'avait pu s'en emparer. Le jeune homme, que l'incrédulité

du général échauffe sans l'étonner, atteste la vérité de ses récits;

et, pour garant, offre sa tête. «Je vous observe, ajoute-t-il, que je

suis ici dans un camp: vous seul y commandez; je ne puis en sortir que

de votre consentement. Que je perde la liberté et la vie, si ce que je

dis n'est pas vrai.» Le vieux officier, ne pouvant guère alors

conserver de doute sur la vérité des faits, se contenta de marquer sa

surprise, tant sur les faits eux-mêmes que sur la hardiesse du projet

de venir les lui apprendre, et d'avoir pu réussir à parvenir jusqu'à

lui; et, mêlant au flegme de son caractère et de son âge une sorte

d'intérêt et même d'émotion, il dit à M. Mandar: «Retournez vers vos

concitoyens, et dites-leur que je ne sers point contre eux. Je ne

tirerai point l'épée contre les Parisiens: je suis ici pour donner du

secours à la ville, dans le cas où elle en aurait besoin contre les

brigands.» Le jeune homme, frappé de cette apparente émotion du

général, et persévérant dans l'espérance de l'engager à la retraite,

lui dit que la seule manière de secourir Paris, c'est d'en éloigner

les troupes dont le voisinage y redouble les périls et les alarmes;

que la retraite du général peut seule prévenir l'effusion du sang

humain et le carnage dont le Champ-de-Mars va être infailliblement le

théâtre. Le général répond qu'il va prendre les ordres de la cour. «Ne

prenez, monsieur, lui réplique-t-il, ne prenez l'ordre que de

vous-même, de votre amour pour la paix, si vous ne voulez répandre à

pure perte, dans cette même place, le sang de vos concitoyens, prêts

d'attaquer, au nombre de cent mille hommes, quelques milliers de vos

soldats.» Toujours plus surpris, mais plus ému, soit crainte, soit

humanité, le général promit de ne point venir à Paris, d'éviter tout

engagement avec les citoyens, et congédia M. Mandar, qui, rassuré sur

les dispositions de M. Besenval, se retira plein de joie, et, à peine

hors du camp, eut le plaisir d'entendre sonner la retraite.

[21] M. Mandar est le traducteur de l'excellent livre de Needham

intitulé: _De la Souveraineté du peuple, et de l'excellence d'un

État libre_.

Cette retraite, bientôt connue des Parisiens, sans qu'ils sussent la

principale circonstance qui avait pu, sinon la déterminer, du moins la

hâter de quelques heures, diminua les inquiétudes que pouvaient

causer les troupes placées dans un poste si voisin. On se porta en

plus grand nombre dans les endroits les plus menacés ou qu'on croyait

l'être. Paris ignorait alors que la consternation était plus grande

dans les divers camps qui l'assiégeaient, qu'elle ne l'était dans ses

propres murs. Le maréchal de Broglie avait vu et fait entendre qu'il

ne pouvait compter sur l'obéissance de ses soldats, et principalement

des canonniers; il méditait déjà sa retraite: mais chaque mouvement

qu'il faisait faire à différens détachemens de ses troupes, produisait

tout l'effet que devaient causer des mouvemens hostiles qu'on

n'attribuait pas à la crainte, et qui redoublaient l'agitation

générale. La nuit se passa tout entière dans ces alternatives de

tumultes convulsifs et de silence inquiet; tandis que l'assemblée

nationale, instruite enfin de la prise de la Bastille, continuait sa

séance, prolongée jusqu'au lendemain, dans des inquiétudes mortelles,

moins sur elle-même que sur le sort d'une grande nation, lié dans ce

moment à celui de ses représentans: situation terrible, qui devait

durer jusqu'au moment où il plairait aux ministres, aux favoris, de

laisser parvenir au roi la vérité qui devait l'éclairer sur ses

propres périls, plus encore que sur ceux du peuple français. Elle se

fit jour enfin et parvint jusqu'au monarque. Le duc de Liancourt,

membre de l'assemblée nationale, usant du droit attaché à sa charge de

premier gentilhomme du roi, lui montra, la nuit du 15, à minuit,

l'abîme où allaient le pousser ses ministres, en croyant n'y

précipiter que la nation. Alors tout changea. Le roi, détrompé,

déclara qu'il ne faisait qu'un avec elle: il chargea le duc de

Liancourt d'annoncer à l'assemblée qu'il se rendrait à la séance du

lendemain: et cette nouvelle, qui d'abord y rétablit le calme, bientôt

portée à Paris, y répandit une joie égale aux alarmes qu'elle faisait

cesser.

DIX-NEUVIÈME TABLEAU.

Les canons de Paris transportés à Montmartre.

Un des caractères de la révolution, dans cette première et immortelle

semaine, c'est d'avoir réuni et rapproché, dans un si court intervalle

de temps, et dans l'enceinte de Paris et de Versailles, une telle

multitude d'événemens simultanés, qu'après cette époque, et pendant un

temps considérable, les acteurs et les spectateurs, également opprimés

du poids de tant de souvenirs, retrouvaient avec peine l'ordre et la

suite des faits égarés en quelque sorte dans leur mémoire; tous les

événemens semblaient perdus dans la variété des émotions successives

dont on avait été comme accablé pendant six jours.

L'agitation de Paris, toujours égale, toujours extrême, se marquait

presque d'heure en heure par des symptômes différens. C'est qu'au

milieu de tant de dangers, chacun de ces dangers devenant tour-à-tour

l'objet dominant de l'attention générale, toutes les passions, tous

les caractères se manifestaient successivement sous des formes

nouvelles. Paris, dans la soirée où la Bastille fut prise, Paris

pendant la nuit suivante, Paris le lendemain matin, offrit un aspect

différent; et cependant rien n'était changé pour lui. Menacé par

l'armée du maréchal de Broglie, par des soldats étrangers, par les

brigands enfermés dans son sein, les dangers qu'il courait au dedans

redoublaient ses alarmes sur ceux du dehors. A peine était-il

approvisionné pour deux jours: déjà de fausses patrouilles, qu'il

était impossible de ne pas confondre avec les véritables, avaient

diminué la sécurité des citoyens rassurés d'abord par la vigilance de

la milice bourgeoise. Des équivoques inévitables, le mot de l'ordre

mal donné ou mal entendu par des bourgeois sans expérience et armés

subitement, avaient occasionné des méprises funestes et sanglantes

entre des hommes bien intentionnés. Des hussards, des soldats

étrangers, déguisés en paysans, attendaient le moment de se revêtir

d'habits de gardes-françaises, déjà préparés pour eux; et trente mille

bandits armés, redoublant le désordre pour hâter l'instant du pillage,

devenaient des ennemis plus formidables que les régimens qui

environnaient la capitale.

Le courage, l'activité, l'unanimité inconcevable de tous les citoyens,

devint le remède de tous ces maux. Toute idée utile, saisie aussitôt

que proposée, s'exécutait sur-le-champ, et s'exécutait bien. Des

courriers allaient presser l'arrivée des convois, dont on hâtait la

marche à grands frais, et qu'on escortait d'une force armée. Plusieurs

citoyens portèrent des sommes considérables à l'hôtel-de-ville, et un

grand nombre y adressa les dons du patriotisme. Quelques-uns

présentaient aux différens comités des ordres tout dressés pour des

objets utiles, pour l'activité de la poste, le paiement de l'impôt,

celui des rentes, l'entrée et la sortie des hommes et des choses

nécessaires au service public. Les électeurs, les membres des comités,

tous ceux qui se trouvèrent alors en place, étaient surpris et

confondus de cette ardeur, de cet accord. A la vérité, nombre de

hasards, en nourrissant l'inquiétude, entretenaient la vigilance. Ici,

l'on saisissait des voitures chargées d'armes cachées sous de la

paille; là, l'on arrêtait des femmes d'un rang distingué, déguisées en

paysanes; ici, des gens de la cour revêtus de haillons; ailleurs, des

laitières emportant de l'or et de l'argent dans des vases à lait. La

tentative de délivrer et d'armer les prisonniers de Bicêtre et de la

Salpêtrière, ainsi que celle de reprendre la Bastille, tout échoua par

l'effet de cette surveillance générale que tout mouvement inquiétait

et qui se montrait par-tout. On se distribuait ces soins pénibles et

ces emplois fatigans, regardés comme des distinctions et presque des

faveurs; et il se forma une compagnie sous le nom de _volontaires de

la Bastille_, dont l'unique destination fut de veiller sur cette

forteresse jusqu'à son entière démolition, déjà résolue et bientôt

décrétée. Des bruits répandus sur des prétendues communications

secrètes, ménagées entre cette citadelle et le donjon de Vincennes,

engagèrent l'hôtel-de-ville à vérifier cette conjecture. Elle se

trouva fausse; et cette recherche ne fit découvrir que de nouveaux

cachots fangeux, des chaînes pesantes attachées à des pierres d'une

grandeur énorme, seule table, seul lit et seul siége que laissait le

despotisme ministériel aux malheureux qu'il plongeait dans ces abîmes.

Œuvres complètes de Chamfort (Tome 2) Recueillies et publiées, avec une notice historique sur la vie et les écrits de l'auteur. · 第 18 / 26 段