Pendant ces débats, on forçait l'hôtel des Invalides; ceux qui

s'étaient emparés des canons les conduisaient à leurs districts,

accusant M. de Flesselles de trahison. Le projet d'attaquer la

Bastille, la fermentation qu'il excita, la nouvelle des canons de

cette forteresse tournés contre la capitale, les arrêtés pour des

députations au gouverneur, l'impatience qu'elles parurent causer au

prévôt des marchands, le premier coup de canon qui de ses remparts fut

entendu à l'hôtel-de-ville, la nouvelle d'un massacre de citoyens

entrés à la suite de la députation dans une des cours de la Bastille;

tous ces incidens produisaient une explosion nouvelle, et hâtaient la

funeste catastrophe. L'attention que le prévôt des marchands demandait

pour un projet de catapulte dirigée contre la forteresse, pour celui

d'une tranchée que proposait un militaire, fit dire à un des

assistans: «Il veut gagner du temps pour nous faire perdre le nôtre.»

Et un vieillard s'écria: «Que faisons-nous avec ces traîtres? courons

à la Bastille.» Aussitôt tous les hommes armés sortent, et la salle où

se tenait le comité devint déserte. Ce fut un instant de terreur. Le

peuple accourt vers cette salle, il trouve la porte fermée; il s'écrie

qu'on le trahit; il force la porte, et oblige les membres à venir

travailler dans la grande salle, en présence du public. M. de

Flesselles y passe comme les autres. Alors le danger ne fut plus pour

lui seul; il devint commun à tous les membres du comité, à tous les

électeurs. En ce moment arrive une prétendue députation du

Palais-Royal, dont l'orateur accuse M. de Flesselles de trahir ses

concitoyens depuis vingt-quatre heures en refusant des armes à leur

impatience, d'être en correspondance active avec tous les ennemis

publics. M. de Flesselles se défend avec présence d'esprit, même avec

fermeté. Ses discours faisaient quelque effet, mais autour de lui

seulement; et plus loin, les mots de traître, de perfide, se faisaient

entendre au milieu des clameurs. La lecture de deux billets surpris,

et signés Besenval, adressés l'un au gouverneur, l'autre au major de

la Bastille, et dans lesquels on leur promettait du secours, réveilla

toutes les craintes, tous les emportemens, toutes les passions. Elles

paraissaient au comble, lorsqu'elles devinrent un vrai délire à la

nouvelle de la prise de la Bastille, à la vue de ses chefs, à

l'arrivée des vainqueurs, des vaincus, des prisonniers, des blessés,

des mourans, amis ou ennemis, objets d'amour ou de vengeance.

Vengeance! ce dernier cri étouffait tous les autres; et, dans une

multitude alors forcenée, l'allégresse même semblait ajouter à la

fureur populaire. Ce qui redoublait ces transports, cette rage,

c'était la vue de quelques Invalides et des Suisses prisonniers, qu'on

accusait d'avoir tiré sur le peuple. Les Invalides surtout, comme

Français, étaient plus odieux. _La mort! la mort!_ ce mot faisait

retentir et la salle, et les cours, et la place de Grève. Dans ce

moment de vengeance, tous les yeux se portaient sur M. de Flesselles,

qu'on accusait directement et tout haut. Il sentit qu'il était perdu;

et pâle, tremblant, balbutiant: «Puisque je suis suspect, dit-il, à

mes concitoyens, il est indispensable que je me retire.» Un des

électeurs lui dit qu'il était responsable des malheurs qui allaient

arriver par son refus de remettre les clefs du magasin de la ville où

étaient ses armes et sur-tout ses canons. Pour toute réponse, il tira

les clefs de sa poche et les mit sur la table. La multitude se

pressant alors autour du bureau, les uns lui dirent qu'il devait être

retenu comme ôtage; d'autres conduit au Châtelet; enfin d'autres

crièrent qu'il devait aller au Palais-Royal pour être jugé. Ce dernier

mot était un arrêt de mort; et ce fut celui que saisit la fureur

publique: _au Palais-Royal! au Palais-Royal!_ devint le cri de tous.

«Eh bien! messieurs, répondit alors M. de Flesselles d'un air assez

tranquille, allons au Palais-Royal.» Il se lève; on l'environne; on le

presse; il traverse la salle, entouré d'une escorte irritée d'hommes

dont le visage annonçait l'inimitié, la haine, mais qui pourtant ne se

permirent aucune violence. Il descend avec eux l'escalier de

l'hôtel-de-ville, leur parle de près, s'adresse à chacun d'eux, se

justifie, leur dit: «Vous verrez mes raisons; je vous expliquerai

tout.» Il tâchait de se faire un appui de ceux qui d'abord l'avaient

fait trembler, et qui alors devenaient son escorte contre la multitude

encore plus redoutable. Déjà il était au bas de l'escalier, lorsqu'un

jeune homme, un inconnu, s'approche et lui présente son pistolet.

_Traître_, dit-il, _tu n'iras pas plus loin!_ Le magistrat chancelle,

et tombe. La foule se précipite sur son corps, le presse, l'étouffe,

le perce, le déchire; on lui tranche la tête, que l'on porte en

triomphe au bout d'une pique, comme celle du gouverneur de la

Bastille.

On a prétendu qu'avant de tuer M. de Flesselles, on lui avait présenté

une lettre de lui, trouvée dans la poche de M. de Launay, et dans

laquelle le prévôt des marchands disait à ce gouverneur: _J'amuse les

Parisiens avec des cocardes et des promesses. Tenez bon jusqu'à ce

soir, vous aurez du renfort._ Cette anecdote est admise par deux

historiens de la révolution, qui paraissent avoir porté beaucoup de

soin dans leurs recherches; mais elle est contestée par un écrivain

dont l'autorité n'a pas moins de poids, M. Dussault, qui a recueilli

avec intérêt les principaux événemens de cette mémorable semaine.

«Doutons, doutons, dit-il, jusqu'à ce que cette importante lettre,

qu'on cherche en vain depuis six mois, nous ait été produite.» Il est

probable qu'elle ne le sera jamais; mais il ne l'est pas moins que M.

de Flesselles ne voulait pas la prise de la Bastille, non plus que M.

de Besenval, que peu de temps après un tribunal a renvoyé absous.

SEIZIÈME TABLEAU.

La prise de la Bastille, le 14 juillet 1789.

La prise de la Bastille! ces mots retentissent encore dans tous les

cœurs français; ils commencent pour nous les vraies annales de la

liberté. Jusqu'alors elle n'était qu'une conception de l'esprit, un

vœu, une espérance; on inquiétait, on effrayait le despotisme: c'est

ce jour qui fit la révolution; disons plus, la constitution même.

Qu'eût-elle été, en effet, sans cette première victoire? Est-ce sous

les canons de la Bastille ministérielle que les représentans du peuple

eussent promulgué la déclaration des droits de l'homme? Ne les

avait-on pas vus, quelques semaines auparavant, menacés des vengeances

du despotisme pour avoir réclamé les droits du peuple contre les

prétentions des ordres privilégiés? Bien plus: tandis qu'on attaquait,

qu'on prenait cette forteresse, même deux jours après qu'on l'eut

prise, ne se trouvaient-ils pas encore assiégés, entourés de canons,

et exposés à des périls toujours renaissans? Mais la Bastille est

conquise, tout change. Les ennemis du peuple frémissent en vain. Ils

voient dicter, composer auprès d'eux, au milieu d'eux, cette

déclaration des droits, éternel effroi des tyrans; et pendant ces

nobles travaux, le peuple s'empresse à démolir de ses mains l'odieuse

forteresse. Il mesure, d'un œil brillant de joie, la décroissance de

ses bastions. Il croit saper, miner, démanteler en quelque sorte le

despotisme. Il hâte l'instant de voir s'écrouler, avec l'orgueil de

ses tours, l'orgueil et les espérances de ses oppresseurs. Tout tombe,

et bientôt arrive l'heureux jour où il offre à ses représentans, pour

salaire de leurs travaux, cette grande charte de la nature, ces mêmes

droits de l'homme empreints sur la pierre souterraine enfouie dans les

fondemens de l'horrible édifice, où, pendant quatre siècles,

l'humanité avait reçu de si sanglans et si inconcevables outrages.

Rassemblons, en présentant l'aspect de cette forteresse, les

principales circonstances de sa conquête.

Dans une vaste enceinte, entourée d'un fossé large et profond,

s'élevaient huit tours rondes dont les murs avaient six pieds

d'épaisseur, unies par des massifs de maçonnerie encore plus épais.

Tel se montrait le château qui fut la Bastille, défendu encore dans

l'intérieur par des bastions, des corps-de-gardes, des fossés

traversés de ponts-levis qui séparaient différentes cours, dont la

première présentait trois pièces de canon chargées à mitraille, et en

face de la porte d'entrée. Quinze canons bordaient ses remparts; et

vingt milliers de poudre, introduits depuis deux jours, au moment où

tous les Parisiens étaient devenus soldats, devaient servir le feu de

son artillerie. Quatre-vingts Suisses ou Invalides formaient sa

garnison. Des monceaux de pierres accumulées sur les remparts et sur

les bastions devaient les préserver d'un assaut. C'est de là que le

gouverneur, détesté du peuple, croyait pouvoir le braver. Mais tous

les yeux étaient tournés vers cette forteresse. Dès le matin, ces mots

_à la Bastille! à la Bastille!_ se répétaient dans tout Paris; et, dès

la veille, quelques citoyens avaient tracé contre elle des plans

d'attaque. La fureur populaire tint lieu de plan. On aperçoit les

canons dirigés contre la ville. Un citoyen seul[14], au nom de son

district, vient prier le gouverneur d'épargner cet aspect au peuple.

Il lui donne hardiment des conseils qui semblaient une sommation. A sa

voix, les canons se détournent; et le peuple applaudit au courageux

citoyen qui, du haut des tours, se montre à sa vue. Bientôt une

multitude nouvelle vient demander des armes et des munitions. On la

reçoit dans la première cour; mais à peine entrée, soit méprise des

soldats de l'intérieur, soit perfidie du gouverneur lui-même, un grand

nombre de ces malheureux expire sous un feu roulant de mousqueterie.

Les cris des mourans retentissent au dehors, avec ceux d'assassinat,

de trahison. La fureur, le désespoir, la rage, saisissent tous les

cœurs. Deux hommes intrépides montant sur un corps-de-garde,

s'élancent par-delà le pont-levis, en brisent les ferrures et les

verroux à coups de hache, sous le feu de l'ennemi. Le peuple accourt

en foule. Il inonde cette cour d'où la mousqueterie l'écarte un

moment. Cependant une première et bientôt une seconde députation

précédées d'un tambour et d'un drapeau blanc, arrivent et sont

exposées aux mêmes périls. Une fureur nouvelle saisit le peuple. Les

députés veulent le contenir, l'empêcher de courir à une mort inutile.

_Inutile!_ s'écrie la multitude avec les hurlemens de la rage: _non,

non, nos cadavres serviront à combler les fossés_. Ils les eussent

comblés..... Cruels et coupables ministres! vous qui, dans

l'insurrection générale, née de l'excès de tous les maux, ne vouliez

voir qu'une vile émeute, une méprisable sédition, ouvrage de quelques

factieux, frémissez de ce cri unanime et forcené d'un peuple réduit au

désespoir! Ce cri terrible dépose contre votre imposture et vous a

dévoués à l'exécration de tous les âges. L'attaque recommence, le sang

coule à pure perte. Les accidens, les méprises, la précipitation

multiplient les dangers et les désastres. Enfin, un détachement de

grenadiers et une troupe de bourgeois, commandés par un militaire

qu'ils avaient nommé leur chef, s'avancent vers le fort, suivis de

canons qu'ils disposent avec intelligence. Ils se postent, se

distribuent en hommes expérimentés. Des voitures chargées de paille et

brûlées au pied des remparts élèvent un nuage de fumée qui dérobe aux

assiégés les manœuvres des assiégeans; tandis que, du haut des

maisons voisines, on écarte à coups de fusil les fusiliers placés sur

le rempart. Soldats, citoyens, artisans, manœuvres, armés, désarmés,

la valeur est la même, la fureur est égale. Des pères voient tuer

leurs fils, des petits-fils leurs grands-pères; des enfans de sept ans

ramassent des balles encore brûlantes, qu'ils remettent à des

grenadiers. Une jeune fille, en uniforme guerrier, se montre par-tout

à côté de son amant. Un homme blessé accourt, s'écrie: _Je me meurs;

mais tenez bon, mes amis; vous la prendrez_.

[14] M. Thuriot de la Rosière.

Pendant cette attaque, une partie du peuple forçait l'arsenal et

l'hôtel de la régie des poudres, et apportait à ses défenseurs des

munitions de toute espèce. A chaque cour, à chaque porte, nouveau

combat marqué par des actes d'un courage héroïque. Elie, Hulin,

Tournai, Arné, Réole, Cholat, vos noms chers à la patrie, immortels

par cette journée, survivront à ceux de tant d'autres guerriers,

d'ailleurs célèbres, qui n'ont versé leur sang que pour des maîtres,

et n'ont servi, dans des combats inutiles, que l'ambition des

ministres ou les vaines querelles des rois.

Maître d'un pont par cette dernière attaque si impétueuse et si

terrible, les assaillans encouragés et plus furieux amènent trois

pièces d'artillerie devant le second pont. Déjà le succès paraît sûr.

Launai tremble, et quelques-uns de ses soldats parlent de se rendre. A

ce mot, il perd le sens; il saisit une mèche embrâsée, et court aux

poudres pour y mettre le feu. Il est repoussé par un des siens. Il

sollicite, par grâce, un baril de poudre pour se faire sauter. La

garnison présente le drapeau blanc, demande à capituler. _Non_, est le

cri général. Un papier sort d'un créneau, en dehors de la forteresse.

Un bourgeois intrépide s'avance pour le saisir sur une planche

chancelante; il tombe dans le fossé. Un autre le remplace; plus

heureux, il prend l'écrit, le rapporte, le remet au brave Elie.

L'écrit portait: _Nous avons vingt milliers de poudre; nous ferons

sauter la garnison et tout le quartier, si vous n'acceptez la

capitulation.--Nous l'acceptons, foi d'officier_, dit Elie! _baissez

vos ponts._ Les ponts se baissent. La foule accourt. Que voit-elle?

Les Invalides à gauche, les Suisses à droite, déposant leurs armes, et

de leurs cris applaudissant aux vainqueurs. Launai est saisi et

conduit à l'hôtel-de-ville, où il ne devait pas arriver.

Cependant la multitude se précipite, et couvre toute l'enceinte de la

forteresse; on monte dans les appartemens, sur les plates-formes,

contre lesquelles se dirigeait toujours le feu de ceux qui, placés

trop loin, ignoraient la capitulation; les assaillans tuent, sans le

savoir, leurs amis et leurs défenseurs. Le courageux Arné, bravant une

mort presque certaine, s'avance sur le parapet, son bonnet de

grenadier sur sa pique, et fait cesser le désastre. La joie redouble,

la foule augmente, on accourt des rues voisines. On force les prisons,

les cachots; on pénètre, on s'enfonce dans tous les souterrains. On se

remplit avec délices de la terreur qu'ils inspirent; on délivre les

prisonniers qui croyaient que ce tumulte leur annonçait la mort, et

qu'on étonne en les embrassant; on brise leurs chaînes; on les conduit

vers la lumière, que quelques-uns, vieillis dans les cachots, avaient

oubliée, et que leurs yeux ne peuvent soutenir; on admire la pesanteur

de leurs fers qu'on brise, qu'on arrache, que bientôt on porte autour

d'eux, autour des brancards sur lesquels on promène ces infortunés

dans les places publiques, dans les jardins; on étale aux yeux d'une

multitude étonnée ces instrumens de gêne, des corselets de fer et

autres moyens de torture, recherches d'une barbarie inventive. Les

débris enlevés sous ces voûtes ténébreuses, verroux, ferremens, tout

ce qu'un premier effort peut arracher, devient un trophée dans les

mains qui l'ont saisi. Les clefs des cachots, portées à

l'hôtel-de-ville pour preuve de cette heureuse victoire, passent de

mains en mains dans celles d'un électeur connu pour avoir habité cet

exécrable donjon. Ces souvenirs, ces contrastes, redoublent

l'allégresse publique, bientôt accrue par l'arrivée des vainqueurs et

des drapeaux des Invalides et des Suisses, soustraits à la première

fureur du peuple, et maintenant protégés contre lui par ceux qui les

ont vaincus. Quel burin, quel pinceau pourrait seulement retracer

l'esquisse des tableaux mobiles et variés que présentaient alors les

salles immenses de l'hôtel-de-ville, les escaliers, la place de Grève,

ces armes ensanglantées, ces banderoles flottantes, ces couleurs

nationales, ces trophées bizarres et imposans d'une victoire

inattendue, les couronnes triomphales et civiques décernées par

l'enthousiasme universel; le passage des passions féroces aux passions

généreuses, des mouvemens terribles au plus doux attendrissement, dont

le mélange inouï, dont l'expression sublime reportait l'âme et

reculait l'imagination jusques dans les temps héroïques[15]?

[15] C'est le sentiment qu'éprouva M. Dussault, et qu'il exprime

en ces propres termes, que nous avons cru devoir consacrer.

L'histoire a déjà consacré des actes de vertu, des traits de

magnanimité et de grandeur qui adoucissent le souvenir pénible des

vengeances du peuple. Il versa du sang, il est vrai; mais le sien

venait de couler. La Bastille existe encore. Les morts, les mourans,

l'environnent. Les parens, les amis, transportent les blessés dans

les maisons voisines, dans les hospices que la piété consacra à

l'humanité. Un d'eux, en expirant, demande: _Est-elle prise?_ Oui, lui

dit-on. Il lève au ciel des yeux pleins de joie, et rend le dernier

soupir. Une mère cherche son fils parmi des cadavres défigurés. On

s'étonne d'une curiosité qui paraît barbare. _Puis-je le chercher_,

dit-elle, _dans une place plus glorieuse?_ La liberté parla-t-elle un

plus beau langage dans les pays qu'elle avait le plus long-temps

illustrés?

Telle fut cette journée célèbre, présage heureux des événemens qui la

suivirent. Mais au milieu de ces événemens si multipliés, si

importans, si rapides, la Bastille occupait encore tous les esprits;

l'ivresse publique se prolongeait par la découverte des mystères

affreux recelés dans son sein. C'est là que la tyrannie avait enfoui

ses archives, le récit détaillé de ses propres forfaits, les

dépositions de ses émissaires et de ses délateurs, la liste de ses

victimes, les preuves irrécusables de la barbarie de ses ministres,

tracées de leurs propres mains. Ces vils écrits, ces odieux registres,

livrés au pillage, circulent dans Paris et de là dans tout l'empire,

comme pour rehausser aux yeux des Français, honteux de leur longue

patience, le prix de leur nouvelle conquête et de la liberté qui en

est la récompense. Bientôt tous les arts s'empressent de célébrer

l'une et l'autre. Chacun d'eux reproduit, sous les formes qui lui

sont propres, ce glorieux événement. Les théâtres, les jeux publics,

en retracent les principales circonstances. Les vainqueurs de la

Bastille assistent à leur propre éloge prononcé dans le sénat de la

nation, dans les temples de la capitale. La patrie adopte ceux qui ont

échappé au feu des assiégés, les blessés, les veuves et les enfans des

morts. Ainsi l'enthousiasme se soutient et se perpétue. Les étrangers

le partagent. Il s'étend au-delà des mers. Ce grand jour est une fête

pour l'Europe, ou plutôt pour le monde entier, dont toutes les

contrées ont fourni à ce labyrinthe, à ces cachots, des victimes de

tout rang, des deux sexes, de tous les âges[16]. Le 14 juillet a vengé

tous les peuples. Ils applaudissent à la destruction de cet odieux

château, tandis qu'une de ses clefs envoyée dans un autre hémisphère à

l'un des auteurs de l'indépendance américaine, lui apprend que les

Français n'ont pas inutilement servi sous ses yeux la cause de la

liberté.

[16] La Bastille a renfermé, à la même époque, un enfant de six

ans et un vieillard de cent onze. On y a vu même un Chinois, que

les jésuites y avaient fait mettre en 1719.

DIX-SEPTIÈME TABLEAU.

La mort de M. de Launay, gouverneur de la Bastille.

En présentant à nos lecteurs, dans le précédent tableau, le choix des

principales circonstances qui accompagnèrent la prise de la Bastille,

nous avons dû en écarter plusieurs, qui, sans être dénuées d'intérêt,

eussent diminué l'impression des sentimens ou des idées que faisait

naître cet événement mémorable. Parmi les incidens, sinon tout-à-fait

oubliés, au moins rappelés faiblement, est la mort du gouverneur, de

ce Launay devenu, en un jour, si célèbre. Sa conduite pendant le

siége, et même quelques jours auparavant, semble avoir participé de

cet aveuglement fatal, commun dans ce moment à presque tous les agens

du pouvoir arbitraire. Quoiqu'il eût pris pour la défense de sa

forteresse les précautions d'une prudence ordinaire, il avait négligé

de s'approvisionner de vivres, au point que le danger d'une disette

instante et inévitable, si le siège eût duré jusqu'au lendemain, fut

un des motifs que les officiers de sa garnison lui présentèrent pour

le déterminer à se rendre; négligence plus impardonnable que celle

d'avoir oublié de se pourvoir d'un drapeau blanc, pour arborer le

signe de la capitulation[17]: mais toutes les deux partaient de la

même cause. Launay supposait, comme les ministres, que quelques

décharges d'artillerie feraient trembler la capitale, et que

l'approche de l'armée établirait une communication facile entre la

ville et la citadelle.

[17] On y suppléa par quelques mouchoirs blancs attachés

ensemble.

On est étonné de ne lui voir jouer presque aucun rôle, dans la défense

de sa place, pendant la journée du 14. Il semblait que la terreur

l'eût saisi et eût enchaîné tous ses sens. On le voit, dans la

matinée, accueillir différentes députations populaires, les assurer de

ses bonnes intentions et donner même des ôtages au peuple pour sa

sûreté. Bientôt après, on lui arrache l'ordre de faire tirer sur les

Invalides par les Suisses; en cas que les premiers refusent d'obéir.

Il paraît qu'il céda aux intimations d'un officier suisse, nommé

Laflue, comme il avait cédé, en sens contraire, à M. de Losme-Solbrai,

qui l'engagea à recevoir, dans l'intérieur du gouvernement, M. Thuriot

de la Rosière[18], à qui cette faveur avait d'abord été refusée.

Launay répond avec une douceur craintive au député qui lui parle d'un

ton voisin de la menace; et, quelque temps après, une multitude de

citoyens sans armes, sans intentions hostiles, accueillis par

lui-même, et entrés dans la première cour dont il a fait baisser le

pont-levis, sont accablés de plusieurs décharges de mousqueterie et

d'artillerie, tandis que le pont-levis se relève pour dérober tout

moyen de fuite à ces infortunés. Cruauté si basse, si absurde et si

gratuite, qu'après les premiers mouvemens de fureur et d'indignation

qu'elle excita, on a soupçonné qu'elle pouvait être l'effet de quelque

ordre mal donné ou mal entendu, de quelque méprise fatale, plutôt que

d'une perfidie préméditée.

[18] Député de son district.

Quoiqu'il en soit, ce fut cette horreur qui dévoua à la mort le

malheureux Launay, en remplissant les cœurs de cette rage soudaine et

soutenue qui triompha des efforts et de tous les obstacles. C'est en

contemplant cette fureur, qu'il donna les marques d'une terreur

profonde. Toute présence d'esprit l'abandonna. Il eût pu opposer à la

prise du premier pont une résistance plus vigoureuse, en plaçant dans

la cour un grand nombre de pièces d'artillerie. Cette manœuvre eût

fait couler des flots de sang; mais, dans le délire forcené des

combattans, la Bastille n'en eût pas moins été prise. L'inadvertance

de Launay (car ce n'est point à son humanité qu'il faut faire honneur

de cet oubli) prévint les horreurs d'un massacre inutile. Après avoir

vu forcer tous les ponts et tous les postes, il se réfugia dans

l'intérieur de ses énormes bastions, et n'eut plus d'autre idée que

d'attendre les secours promis par M. de Besenval, ou, s'ils tardaient

trop, de se faire sauter en l'air, et d'écraser, disait-il, ses

ennemis sous les débris de la Bastille. Deux fois il fut repoussé, au

moment où il allait mettre le feu au magasin des poudres.

Œuvres complètes de Chamfort (Tome 2) Recueillies et publiées, avec une notice historique sur la vie et les écrits de l'auteur. · 第 17 / 26 段