Nous avons montré, dans celui de nos tableaux qui représente le peuple

gardant Paris, comment tous les mouvemens particuliers concoururent

aux mesures générales pour la défense d'une ville menacée de tous les

fléaux, assaillie de tous les dangers. Le premier besoin de ce peuple

à qui le pain manquait, c'étaient des armes; ce mot était le cri

universel. On demandait des ordres pour aller en chercher dans tous

les dépôts publics; on allait en solliciter ou en enlever dans les

maisons particulières. On soupçonnait l'hôtel des Invalides d'être un

des magasins. Le peuple s'écria qu'il fallait y courir. Déjà il se

mettait en marche, lorsque le comité permanent engagea M. Ethis de

Corny, procureur du roi, d'aller officiellement en demander au

gouverneur des Invalides. Cet officier, militaire estimable, se

trouvait ainsi placé dans la cruelle alternative de manquer à son

devoir envers le roi, ou de répandre à pure perte le sang d'une

multitude de ses concitoyens. Un régiment d'artillerie était caserné

dans l'enceinte de l'hôtel. On y avait, depuis quelque temps, déposé

une quantité considérable de fusils; et rien ne prouve mieux quels

formidables projets on avait formés contre la capitale,

puisqu'indépendamment de trente mille hommes armés qui l'environnaient

de toutes parts, on avait préparé d'avance un si grand amas d'armes

destinées sans doute aux ennemis qu'elle renfermait dans son sein, ou

qu'on espérait d'y introduire. Mais cette mesure, comme tant d'autres,

tourna contre les auteurs du complot. L'unanimité de l'insurrection,

l'énergie qui, dès le dimanche, s'était manifestée dans toutes les

classes du peuple, déconcertèrent le gouvernement, et lui firent

craindre que ces armes déposées aux Invalides et destinées à contenir

les Parisiens ne servissent au contraire à leur défense. Les ministres

se décidèrent à les faire enlever. Mais la surveillance générale des

citoyens avait rendu cette entreprise difficile. On ne put la tenter

que pendant la nuit, et on ne réussit à en soustraire qu'une partie.

Après en avoir chargé onze voitures, on fut contraint d'abandonner le

reste, qui fut caché sous le dôme et enseveli sous des monceaux de

paille.

Il est remarquable que le peuple marchait à cette expédition comme à

une victoire certaine, quoique l'enceinte des Invalides, bordée de

canons tournés depuis quelques jours contre Paris, eût pu lui inspirer

quelque effroi. Sans doute il ne pouvait se persuader que ces vieux

guerriers se permissent contre lui aucune exécution sanguinaire: il

savait qu'il était devenu une puissance; et les jours précédens

l'hôtel des Invalides en avait eu la preuve. Le régiment de la Fère,

qui y était caserné, avait défense d'en sortir et de se répandre dans

Paris; mais plusieurs soldats de ce régiment avaient violé cette

consigne. Ils étaient allés voir leurs amis, leurs parens, ou

d'anciens camarades, qui les avaient conduits dans les cafés, dans les

jardins publics, où on les avait imbus de maximes plus propres à faire

haïr et à renverser le despotisme, qu'à maintenir la discipline

militaire. Ils craignaient, après cette faute, de retourner à leur

corps. Le peuple, dont cette insubordination servait la cause, prit le

parti de les reconduire lui-même à leur poste, comme pour attester que

c'était pour lui et par lui qu'ils s'étaient écartés de leur devoir,

et comme pour solliciter, par un concours imposant, l'indulgence ou la

grâce qu'on ne pouvait prudemment leur refuser. En effet, les soldats

n'essuyèrent ni châtimens ni reproches; mais, au milieu de la nuit, le

régiment reçut ordre de quitter l'hôtel et de retourner à la Fère. A

cinq heures du matin, il ne restait plus personne: position fâcheuse

des agens du despotisme, obligés de laisser sans défense un de leurs

arsenaux, dans la crainte de voir leurs soldats accroître la force de

ce même peuple, contre lequel ils étaient soudoyés! Les braves mais

vieux militaires qui habitent cet hôtel, restèrent donc seuls chargés

de sa garde. Mais que pouvait ce simulacre de garnison, cette parade

inutile, cette ombre de service militaire, contre une multitude qui,

quoique mal armée, était redoutable par sa fureur et par son

impétuosité?

Cependant les Invalides parurent déterminés à défendre leur hôtel, et

cette disposition se manifestait encore dans la matinée du mardi 14

juillet. Quelle que fût leur faiblesse, leur résistance assez inutile

pouvait devenir funeste à leurs adversaires; et la décharge de douze

pièces de canon, eût-elle été unique, eût rendu cette matinée

très-meurtrière. Parmi ces vieillards, il s'en trouvait plusieurs,

étrangers aux opinions nouvelles, à la disposition générale des

esprits, ne connaissant que le nom du roi, pour qui le mot _nation_

était un mot vide de sens, et à qui celui de _peuple_ semblait une

qualité plus injurieuse qu'imposante; et l'on pouvait tout craindre

d'un seul acte de violence. On fit à peine ces réflexions. Déterminé

dès la veille à une garde bourgeoise, le peuple ne se portait en

foule aux Invalides que parce qu'un grand nombre d'hommes avait besoin

d'être armé. Leur démarche leur paraissait simple; ils allaient vers

un dépôt qui devait leur fournir ce qui leur manquait. Ils ne

s'étonnèrent point de trouver les portes fermées et les Invalides

disposés à la résistance: ils demandèrent paisiblement qu'on leur

livrât les armes déposées dans l'hôtel. Le gouverneur, M. Sombreuil,

répondit qu'il n'en avait pas. On insiste, et on lui demande de

permettre la visite de l'hôtel. «Le roi, réplique-t-il, m'en a confié

la garde, et je ne puis rien sans une permission du roi.» Parlant

ainsi, il reconduisit M. de Corny vers la grille, qu'il fallut bien

ouvrir. Aussitôt la foule qui l'assiégeait, se pousse, se précipite

dans la cour. En un instant, elle est inondée d'un peuple innombrable;

on court, on franchit les fossés, on force en quelques endroits les

grilles qui se trouvent fermées. M. de Sombreuil, cédant à une

violence irrésistible, et craignant qu'elle ne devînt funeste, fit

ouvrir les portes, tous les passages, et, par cette complaisance

forcée, sauva l'hôtel du pillage, dernier service qu'il pouvait alors

lui rendre.

Ce qui restait des armes ne pouvait échapper à une recherche aussi

active. Un souterrain suspect contenait le principal dépôt: on s'y

précipite. Des cris de joie annoncent l'heureuse découverte; et,

malgré les clameurs, les hurlemens douloureux de ceux que leur chûte

avait estropiés, blessés, brisés, ou qu'étouffait la foule, cette

foule s'accroît de moment en moment. C'est dans ce tumulte, plus

effrayant encore par l'obscurité du lieu, qu'on se partage les armes,

qu'on se les arrache. Les premiers qui en sont saisis, sortent pour

faire place à d'autres. On en vit plusieurs qui, se traînant à peine

hors de ce souterrain, exprimaient en même temps, sur leur visage, et

la douleur de leurs blessures et le plaisir de se voir armés; les plus

robustes portaient à la fois fusils, baïonnettes, sabres, pistolets.

On assure que cette seule expédition arma plus de trente mille hommes;

douze canons furent aussi le prix de cette heureuse entreprise:

conquête encore plus précieuse que celle des fusils, puisque, dès le

soir même, plusieurs de ces canons furent tournés contre la Bastille,

et les autres placés à différens postes, sous la garde d'une

sentinelle. Cependant, ce peuple nouvellement armé se forme comme en

bataille dans le champ des Invalides; d'autres se répandent sur le

boulevard, dans les rues voisines; et un grand nombre va se poster,

d'un air intrépide, mais sans audace et sans bravade, en face des

troupes campées au Champ-de-Mars, comme pour leur montrer à la fois

des intentions amicales et une sécurité guerrière, en leur laissant le

choix d'être leurs frères d'armes ou leurs ennemis.

Observons que le peuple s'abstint là, comme ailleurs, de toute

violence étrangère à son objet. A voir cette foule prodigieuse inonder

les cours et se répandre par-tout, il semblait qu'on fût exposé à une

dévastation générale, et l'effroi fut extrême. Aucun dégât ne fut

commis dans cette vaste enceinte. Le peuple, qui avait respecté la

fermeté de M. de Sombreuil dans ses premiers refus, étendit ce respect

sur l'hospice confié à ses soins. A la vérité, quelques brigands qui

s'étaient glissés dans cette foule pour profiter du désordre,

cherchèrent à forcer la cave d'un particulier; mais, sur les premières

plaintes qu'il en porta, un grand nombre de citoyens coururent au lieu

désigné, se saisirent des coupables qui ne voulaient que s'enivrer, et

posèrent à l'entrée de la cave une sentinelle, qui ne se retira

qu'après tout le peuple, et lorsque tout fut calme dans l'hôtel.

Qu'il nous soit permis de ne pas omettre un acte particulier de

civisme et de courage, qui prouve en même temps qu'au milieu de ce

tumulte il n'arriva nul accident à aucun des habitans de l'hôtel. M.

Sabatier, chirurgien-major depuis plus de trente ans, était sorti le

matin pour visiter dans Paris les malades dont il a la confiance. Il

apprend par la voix publique que l'hôtel est assiégé, et des récits

exagérés lui présentent le péril sous l'aspect le plus effrayant.

Aussitôt il s'empresse d'y courir. On tâche de l'arrêter. «C'est mon

poste, dit-il; depuis trente ans je n'y ai fait que mon devoir; voilà

la première occasion où je puis être d'une grande utilité; je n'ai

pas de temps à perdre.» Il court, il se presse autant que son âge le

lui permet. Il arrive au moment où un peuple innombrable assiégeait

les grilles. Il s'efforce d'entrer avec autant d'ardeur qu'un autre en

eût mis peut-être pour sortir. Ecarté de la grille, il se rappelle une

petite porte qui donne sur le boulevard; il y vole, et parvient à se

la faire ouvrir. Mais sa présence fut inutile; et l'on n'eut pas

besoin de son art dans un lieu où cent mille hommes venaient de

répandre la terreur et la consternation.

Cette attaque des Invalides, d'un établissement royal et militaire,

marqua, d'un caractère plus imposant, plus menaçant pour le

despotisme, l'insurrection jusqu'alors regardée par les ministres

comme une suite de mouvemens séditieux, un vertige d'insubordination.

Elle acheva de répandre, dans le conseil, le trouble et la

précipitation qui multiplièrent les fausses mesures. Tous ces vieux

soldats, réunis au peuple, semblaient rentrés dans le sein de la

nation dont ils avaient été comme séparés. C'était une première

conquête faite sur le plus fastueux de ses rois, Louis XIV, qu'on a

tant loué pour cet établissement, plus dispendieux qu'utile.

On sait quelles sommes immenses furent prodiguées pour cette

fondation, qui ne recevait dans son sein qu'environ quatre mille

hommes, sur plus de vingt-huit mille qui composaient l'armée

inactive; et cependant ces trois ou quatre mille hommes coûtaient à

l'état deux millions, sur les six millions trois cents mille livres

destinées aux vingt-huit mille défenseurs de la patrie. Cet abus,

comme tant d'autres, dénoncé à l'Assemblée nationale par un de ses

membres les plus vertueux et les plus patriotes[12], fut réformé dès

la seconde année de la liberté française; et le temps amènera sans

doute des changemens encore plus favorables à cette classe de

guerriers, autrefois soldats du prince, et maintenant soldats de la

patrie. Déjà plusieurs ont ressenti ses bienfaits, et entre autres la

liberté de quitter cet hôtel, où un esprit moitié militaire, moitié

monacal, les soumettait aux règles minutieuses d'une discipline

inutile et gênante. Heureux maintenant de pouvoir vivre en conservant

leur traitement dans les lieux qui leur rappèlent des souvenirs

chéris, et où ils pourront trouver des sentimens affectueux, des soins

consolateurs: plus de deux mille de ces guerriers, habitans de

l'hôtel, ont profité de cette faveur; et, dans le nombre, on a vu avec

intérêt des vieillards plus qu'octogénaires, tant l'indépendance a de

charmes, tant elle exerce d'empire même sur les âmes que l'âge a

presque fermées à tout autre sentiment!

[12] M. Dubois-Crancé.

Le tableau des abus qu'offrait l'administration intérieure de l'hôtel

des Invalides engagea l'Assemblée nationale à examiner si elle

n'ordonnerait pas la suppression de cet établissement. Il a été

conservé, et nous respectons les motifs qui lui ont commandé une

circonspection prudente. Nous observerons seulement que les raisons

alléguées pour le maintien de cet établissement ont été, pour la

plupart, puisées dans ce systême ancien d'idées proscrites par la

révolution; systême qui prend la gloire des rois pour le bonheur des

peuples, et préfère la splendeur du trône à la félicité des nations.

Ceux au contraire qui votaient pour la destruction de cet

établissement, puisèrent leurs raisons dans cet ordre d'idées qui,

subordonnant l'éclat à l'utilité, soumet l'intérêt des gouvernemens à

celui des nations, et place dans le bonheur du peuple la gloire des

monarques, puisqu'il leur faut de la gloire: principes qui ont préparé

le succès de la révolution, et dont la constitution française n'est

qu'un développement rédigé en lois et mis en action. Le temps décidera

si les principes de l'égalité et la nécessité d'une économie sévère

peuvent laisser subsister un établissement qui d'ailleurs rappèle à la

nation les souvenirs d'une époque plus brillante que fortunée, dont un

peuple libre ne peut être ébloui.

QUINZIÈME TABLEAU.

Mort de M. de Flesselles, Prévôt des marchands de Paris.

Nous avons vu, aux premiers momens de l'insurrection parisienne, les

habitans de la capitale abandonnés à eux-mêmes, dans le silence des

autorités constituées, en appeler une autre, et reconnaître

provisoirement celle des électeurs: puissance nouvelle, sortie du sein

du peuple, peuple elle-même et par conséquent marquée du caractère le

plus respectable, le plus fait pour tenir lieu d'une légalité alors

impossible. C'était le besoin général, c'était le vœu public qui

avait appelé les électeurs à l'hôtel-de-ville. Mais, à peine réunis,

ils cherchèrent à donner à leur assemblée la légalité qui lui

manquait. Quelques-uns d'entre eux dirent que la présence du prévôt

des marchands leur était nécessaire. C'était vouloir marcher vers la

liberté sous les auspices du despotisme; mais cette aparence de

régularité plut au grand nombre. On mande M. de Flesselles; il arrive.

Il prend sa place au milieu des applaudissemens universels. «Mes

enfans, dit-il, je suis votre père, et vous serez contens.» A ces

mots, les applaudissemens redoublent; car la liberté naissante

n'avait point encore appris à ne plus permettre aux agens de

l'autorité ce ton d'une bonté protectrice. Toutefois celui de

l'assemblée et le mouvement général des esprits lui firent bientôt

prendre un langage plus conforme aux circonstances. Il déclara que,

pour continuer les fonctions qui lui avaient été confiées par le roi,

il voulait y être confirmé par le suffrage de ses concitoyens. Les

acclamations de l'assemblée lui rendirent l'autorité qu'il abdiquait.

Aussitôt il travailla avec le bureau de la ville et avec les électeurs

au règlement et aux mesures qu'exigeait la sûreté publique. Mais dans

l'assemblée générale, comme dans les comités qui se formèrent ensuite,

il n'eut que sa voix; circonstance qui dut paraître dure à un homme

dès long-temps imbu des maximes de l'autorité arbitraire, et qui, dans

les places de maître des requêtes, d'intendant de province, écoles

subalternes de la tyrannie, s'était rempli d'un profond mépris pour le

peuple. Il paraît, par sa conduite, qu'il regardait cette insurrection

comme tant d'autres mouvemens populaires qui, sous les règnes

précédens, s'étaient terminés par le triomphe du pouvoir, la punition

de quelques malheureux, et la fortune de quelques intrigans. Telle

était en effet jusqu'alors la leçon de l'histoire, du moins en France;

et la différence des époques, les approches d'une révolution née d'un

grand accroissement de lumières publiques, étaient des idées trop

supérieures aux conceptions de Flesselles, comme à celles de quelques

autres ministres[13].

[13] Croirait-on qu'un d'entre eux s'était persuadé qu'il était

possible de faire ouvrir les théâtres le mardi 14 juillet, et

qu'il en avait donné l'ordre?

On fut bientôt à portée de s'apercevoir de ses intentions. Le comité

permanent venait de se former. «A qui prêterons-nous le serment?

demanda M. de Flesselles.--A l'assemblée des citoyens, s'écria l'un

des électeurs, M. de Leustres.» Cette réponse, accueillie par les

applaudissement de toute la salle, éluda et prévint les suites de la

question captieuse du magistrat. Ce nouveau serment prévalut; et ce

premier hommage à la souveraineté nationale excita un enthousiasme qui

ressemblait au délire.

Cependant le péril croissait, et le tumulte avec lui. Le tocsin de

l'hôtel-de-ville s'était joint à tous ceux de Paris. Les députés des

districts arrivaient en foule pour demander des armes. On croyait que

la ville avait un arsenal; et cette idée accréditait des soupçons déjà

répandus contre le prévôt des marchands. Lui-même les fortifiait, en

paraissant prendre peu d'intérêt à leur impatience. Quelques citoyens

étant accourus à lui, pour se plaindre qu'un convoi de poudre et de

plomb eût été enlevé par des soldats campés aux environs de Paris, et

n'obtenant pas son attention qu'ils s'attirèrent enfin par de sanglans

reproches: «Eh bien! leur dit-il, il faut tenir note de tout cela.»

Et il leur tourna le dos. Ils le notèrent trop pour son malheur; car

ils répandirent par-tout leurs défiances. Les mots de perfidie, de

trahison, circulèrent dans la salle, et de là dans tous les quartiers

de Paris, d'où ils revenaient encore à l'hôtel-de-ville plus violens

et plus envenimés.

Il multipliait les imprudences. A des hommes furieux qui voulaient

être armés sur-le-champ, il parlait d'un directeur des armes de

Charleville qui devait leur envoyer d'abord douze mille fusils et

ensuite trente mille. A d'autres, il conseillait d'aller prendre des

cartouches à l'Arsenal, où il n'y avait point de cartouches; d'aller

chercher des armes au couvent des Chartreux, où il n'y a point

d'armes. Il croyait tromper leur fureur, qu'il ne faisait

qu'accroître, et qui à leur retour se montrait plus menaçante. De

grandes caisses étant arrivées à l'hôtel-de-ville avec l'étiquette

_Artillerie_, on crut que c'étaient les armes attendues de

Charleville, et, pour les soustraire au danger d'un pillage ou d'une

distribution indiscrète, on les fit déposer dans une salle de

l'hôtel-de-ville, jusqu'à l'arrivée d'un détachement de

gardes-françaises qui devaient faire cette distribution dans les

districts. Rien n'était plus sage que cette mesure, qui associait de

plus en plus les citoyens et les soldats; mais elle devint funeste au

prévôt des marchands. Les gardes-françaises étant arrivées et

l'ouverture des caisses s'étant faite devant eux et en présence des

députés des districts, elles se trouvèrent n'être remplies que de

vieilles hardes et d'ustensiles brisés. Le cri de la rage se fit

entendre de toutes parts; et l'emportement du peuple mit dès-lors en

danger la vie du magistrat. Les soupçons s'étendirent jusques sur tous

les membres du comité permanent. Dès-lors il fut dangereux pour M. de

Flesselles de sortir de l'hôtel-de-ville: il y coucha, et reparut le

lendemain avec un visage plus défiguré que ceux qui avaient veillé

toute la nuit, pour donner les ordres qu'exigeaient la défense

commune.

Le lendemain, chaque instant produisit des scènes qui redoublèrent son

péril. C'était la nouvelle d'une insurrection de hussards dans le

faubourg Saint-Antoine; c'était l'ennemi qui avait pénétré dans celui

de Saint-Denis; et les soupçons du peuple s'accroissaient de toutes

ces craintes. Au milieu de ces désordres, se présentent, plus morts

que vifs, le prieur et le procureur des Chartreux, tous deux demandant

qu'on révoque l'ordre de visiter leur couvent pour y prendre des armes

qui n'y sont pas, et redoublant ainsi l'embarras du prévôt des

marchands. Des officiers viennent offrir leurs services; et leurs

réponses rendent suspects quelques-uns d'eux, qu'avait accueillis M.

de Flesselles. Un citoyen vient offrir cent mille livres, et demande

la permission de lever six mille hommes. Le magistrat l'embrasse et

lui présente une épée. On s'écrie que cet homme est en banqueroute et

que la collusion est manifeste.

Œuvres complètes de Chamfort (Tome 2) Recueillies et publiées, avec une notice historique sur la vie et les écrits de l'auteur. · 第 16 / 26 段