Les uns voulaient débuter par le prieuré de Saint-Martin, les autres

par d'autres maisons religieuses, lorsqu'un d'entre eux demande la

priorité pour la maison de Saint-Lazare; la _priorité_, ce fut son

terme: ces misérables se faisant un jeu d'imiter, dans leur

conciliabule, les formes usitées dans les assemblées populaires, et

d'en reproduire même les expressions. Cette motion contre Saint-Lazare

ayant eu la majorité, un des membres fit ajouter, par amendement,

disait-il, qu'après l'incendie de Saint-Lazare on procéderait à celui

des maisons religieuses, et qu'ensuite on s'occuperait de toute maison

réputée riche, sans en épargner une seule, à moins qu'on ne

rencontrât une résistance insurmontable. Cet amendement, qu'on avait

écouté dans le plus profond silence, fut reçu avec acclamation et

décrété unanimement.

On passa ensuite à la nomination des chefs, entre les mains desquels

on jura une obéissance aveugle, en tout ce qui serait commandé pour

l'exécution des projets convenus. Il fut assigné à ces chefs une

décoration visible, arborée à l'instant; c'était un ruban verd et

noir, flottant auprès de la ganse du chapeau. Toute arme offensive

leur fut interdite, et une canne ou un bâton fut dans leurs mains le

signe du commandement. Ils devaient de plus s'abstenir du pillage,

condition qu'ils acceptèrent, après quelques débats.

Ayant ainsi tout réglé, la horde se mit en marche, armée de bâtons, de

sabres, de masses et de merlins trouvés dans les bureaux des

barrières. Ils arrivèrent sans bruit, à trois heures du matin, devant

une des portes de Saint-Lazare, où se fit sur le champ l'appel nominal

qui devait précéder l'expédition. L'appel ne fut pas long, les

associés n'étant alors que quarante-trois, en y comprenant les chefs.

Le signal étant donné, ils assaillirent la porte, qui ne résista pas

long-temps aux coups de hache et de masse; elle fut enfoncée; et déjà

les brigands inondaient la cour de la communauté, et criaient d'une

voix terrible: «Du pain! du pain!». A ces cris, à ce tumulte, les

religieux s'enfuient sans savoir où, laissant leurs effets et leurs

hardes à ces misérables, qui s'en saisirent, et s'en revêtirent

sur-le-champ, mêlant ainsi l'apparence d'une mascarade aux horreurs

d'une scène révoltante.

Cependant, à ces cris: «Du pain! du pain!» le procureur de la maison

ordonna que l'on conduisît ces messieurs par la basse-cour de la

cuisine, où l'on dressa sur-le-champ des tables aussitôt couvertes de

pain, de viande et de vin à discrétion, les frères s'empressant tous

de servir ces exécrables hôtes.

Après avoir assouvi leur faim et surtout leur soif, ils demandèrent

s'il n'était pas possible de leur procurer des armes pour défendre la

ville contre les ennemis du tiers-état. Les misérables se qualifiaient

ainsi d'un nom sous lequel on comprenait alors la nation entière, à

l'exception des privilégiés, qui, pendant long-temps, se sont fait un

plaisir absurde et lâche de confondre, dans une même dénomination, les

citoyens les plus honnêtes, les plus éclairés, les plus notables, avec

les derniers des hommes, c'est-à-dire, les scélérats.

Les religieux de Saint-Lazare répondirent à ces prétendus vengeurs du

tiers-état qu'il n'y avait point d'armes dans la maison, et qu'on

pouvait s'en assurer par la visite de toutes les chambres, «Eh bien!

de l'argent! de l'argent!» fut le cri général de ces bandits. A ce

cri, le supérieur et le procureur, montés sur un banc, leur

répondirent avec un extérieur tranquille: «Messieurs, votre volonté

sera faite»; et à l'instant on leur fit distribuer six cents livres.

Un murmure de mécontentement fit connaître que la somme paraissait

modique; et aussitôt on leur donna une autre somme de huit cents

livres. Cette seconde distribution parut les calmer; et, pressentant

que leur nombre allait s'accroître, ils se hâtèrent d'en faire le

partage avant l'arrivée des survenans.

Aussitôt après cette seconde distribution, les chefs avaient envoyé

quelques-uns de leurs subordonnés parcourir la maison, pour prendre

connaissance des lieux, et diriger l'attaque; c'est ce qu'ils

appelaient la visite de leurs ingénieurs. Ceux-ci se firent attendre

jusqu'à cinq heures et demie, tandis que les cours se remplissaient de

monde, hommes, femmes, enfans, qui attendaient six heures, moment où

devait commencer l'attaque générale.

Le signal se donne: aussitôt ils courent aux appartemens les plus

riches et qui renfermaient les objets les plus précieux, au

secrétariat général de l'ordre, à la pharmacie, à la bibliothèque,

toutes les deux célèbres, à l'appartement du supérieur général, où ils

trouvent des reliques qu'ils brisent, un coffre-fort qu'ils enfoncent,

de l'or qu'ils saisissent, qu'ils se disputent, pour lequel ils se

battent. Les cris, les imprécations, les hurlemens retentissent à

travers le bruit des haches, des marteaux, des maillets. Les maîtres

des maisons voisines, les habitans du quartier sont saisis d'effroi,

tremblant pour eux-mêmes, et ne sachant où peut s'arrêter ce désordre

inouï.

Quelques-uns courent aux casernes des gardes-françaises, rue du

faubourg Saint-Denis, pour implorer leurs secours. Les soldats

répondent qu'ils ne peuvent se déplacer sans un ordre de leurs chefs,

et que de plus ils ne se mêlaient point des objets de police.

Le hasard suspendit un moment ces atrocités. Un gros détachement des

gardes-françaises passe devant Saint-Lazare, pour gagner le faubourg

Saint-Denis; les brigands, saisis d'épouvante, le croient commandé

contre eux; ils prennent la fuite; et parcourant l'enclos, les uns

escaladent les murailles pour se sauver, les autres plus timides se

cachent dans les blés. On se croyait délivré de ces monstres; mais,

par malheur, un de leurs chefs, qui s'était trouvé à la porte du

couvent, avait recueilli le refus qu'avaient fait ces nouveaux

gardes-françaises d'entrer dans l'intérieur, disant, comme les autres,

que la police ne les regardait pas. Transporté de joie, ce misérable

rappelle ses complices, fait des signaux, les rallie malgré leur

frayeur, et leur apprend le refus des soldats, qui les remplit d'une

féroce allégresse. Leur fureur redouble; ils remontent à la

bibliothèque, à la salle des tableaux, au réfectoire, aux chambres

particulières des religieux, brisent, renversent, jettent tout par

les fenêtres, et semblent regretter de n'avoir plus rien à détruire

que les murailles.

Tout-à-coup, un de leurs chefs représente qu'il faut donner une preuve

de leur humanité, et aller délivrer les prisonniers détenus dans la

maison de force. On y court, les portes sont enfoncées; et deux

prisonniers, les seuls qui s'y trouvassent alors, sont conduits en

triomphe devant le chef. «Je suis surpris et fâché, dit-il, que vous

ne soyez que deux. Allez, et profitez de notre bienfaisance.» A ce

mot, on se rappelle une autre espèce de détenus, les fous, les

aliénés; et l'on s'écrie qu'il faut les délivrer sur-le-champ. L'ordre

est donné, il s'exécute. Alors paraissent et défilent, l'un après

l'autre, ces êtres infortunés, que leurs prétendus libérateurs

soutiennent sous les bras, et qu'ils conduisent dans la rue, en y

déposant les hardes et les malles de ces malheureux, qu'ils

abandonnent à la pitié publique. Quelques citoyens honnêtes, pénétrés

de douleur, se chargèrent d'eux, les firent conduire à l'Hôtel-Dieu,

et leur donnèrent les secours dûs à leur triste état.

Toutes ces horreurs, commencées dans la nuit, se consommaient en plein

jour, et, ce qui est inconcevable, aux heures déterminées d'avance par

les chefs. On a su depuis (et c'est un de ces traits qui remplissent

l'âme d'une douleur profonde et d'une amertume misanthropique), on a

su qu'un de ces chefs était un jeune homme autrefois reçu par charité

dans la maison de ces religieux, et même traité par eux avec une

indulgence paternelle. C'était le titre qu'il avait fait valoir auprès

des brigands, pour être nommé par eux _sous-chef_ malgré sa jeunesse,

et témoigner sa reconnaissance à ses bienfaiteurs.

Telle fut, dans ce désastre, la pieuse simplicité de ces bons pères,

qu'au milieu de ce tumulte on en vit quelques uns, dans une des cours

du couvent, montés sur des bornes et prêchant l'amour de Dieu et du

prochain au peuple qui s'était rassemblé; ils ne cessèrent leur sermon

que lorsque les cris de joie, poussés par les brigands à l'ouverture

du coffre-fort, leur eurent enlevé tout leur auditoire et les eurent

laissés seuls au milieu de la cour.

Midi était l'heure destinée au pillage de la chapelle de l'infirmerie.

Les brigands s'y portèrent; et mêlant la dérision au sacrilège, ils

revêtirent un d'entre eux de l'étole et du rochet, lui mirent dans les

mains le ciboire, et marchant processionnellement à sa suite, tenant

des cierges allumés, ils s'avancent vers l'église des Récollets; ils

obligent tous les passans à s'agenouiller, craignant, disaient-ils,

d'être accusés d'irréligion. Des coureurs envoyés en avant ordonnent

aux Récollets de venir à la rencontre des bandits jusqu'à l'entrée de

la rue Saint-Laurent. Là, ils remirent le ciboire à l'un des prêtres

récollets et en exigèrent impérieusement la bénédiction, disant

qu'ils étaient pressés de retourner à leur _ouvrage_, qui consistait à

réduire en cendres les débris de tous les meubles accumulés dans les

cours de Saint-Lazare.

A trois heures, on tint conseil. Il fut décidé qu'il fallait conduire

les blés à la halle. Il en fut chargé dix-sept voitures de huit sacs

chacune, tant en blé qu'en seigle. Leur marche fut un triomphe hideux,

assorti à leur affreuse victoire. Sur ces voitures chargées de grains,

ils avaient guindé des squelettes anatomiques, à côté desquels ils

avaient forcé de s'asseoir les malheureux prêtres de Saint-Lazare,

qu'ils contraignaient à vider avec eux des brocs de vin, au milieu des

cris d'une populace qui, voyant arriver des grains, applaudissait à

leurs conducteurs. Ainsi ces monstres, bientôt punis, les uns dans

l'instant et par eux-mêmes, les autres quelques jours après et par la

justice, furent reçus comme des bienfaiteurs publics. On saisit, pour

voiturer ces blés, tous les chevaux des passans; on détela ceux des

carrosses bourgeois, des fiacres, des charrettes; et un air de fête,

moitié burlesque, moitié féroce, se mêlait à ces odieuses violences.

Cependant la punition approchait, et la plupart la portaient déjà dans

leur sein; ils s'étaient empoisonnés par des liqueurs qu'ils avaient

stupidement bues dans la pharmacie de Saint-Lazare. Aux autres,

l'excès du vin tint lieu de poison; et plusieurs, en tombant et

restant couchés à terre, furent dépouillés d'abord et enfin assassinés

par leurs camarades. Un grand nombre était demeuré à Saint-Lazare, où,

après avoir forcé les caves, ils s'étaient endormis ivres morts,

tandis que d'autres furieux, ayant brisé une multitude de tonneaux,

occasionnèrent un déluge où furent engloutis plusieurs même de ceux

qui l'avaient causé, ainsi que nombre de femmes et d'enfans qu'on y

trouva noyés quelques jours après.

A ce tableau d'horreurs, à cette dégradation de la nature humaine,

opposons un acte de courage, un trait d'intrépidité, qui la rehausse

dans ce lieu même où elle se montre si horriblement avilie. Tandis que

ces scélérats déployaient leurs fureurs contre eux-mêmes, et

jonchaient de leurs cadavres la maison de Saint-Lazare et les rues

adjacentes, un de leurs chefs se rappelle qu'ils avaient oublié le

pillage de l'église, échappée comme par miracle à leur sacrilège

frénésie: il les invite à ce nouveau crime, qu'il appelle _l'ordre du

jour_. Ils courent aux portes, qu'ils trouvent fermées et qu'ils

enfoncent. Ils entrent. Que voient-ils? Un homme seul, un prêtre[11].

«Où allez-vous, impies, leur dit-il d'une voix ferme et imposante?--Le

trésor, le trésor de l'église, s'écria la horde furieuse et

menaçante.» Lui, tranquille et calme, il les regarde; et, ce qui

étonne, il se fait écouter. Il leur représente l'horreur de ce

forfait, les intimide, parvient à toucher ceux qui l'entendent. Mais

la foule des brigands s'accroît, les survenans allaient se précipiter

sur l'orateur. «Frappez, dit-il, en leur présentant un couteau,

frappez; et, puisque vous voulez vous souiller d'un forfait impie,

percez-moi le cœur avant que de toucher à ce dépôt sacré.»

Croirait-on que ces monstres, interdits et déconcertés, se retirèrent

comme saisis de terreur?

[11] M. Pioret.

Une dernière délibération décida qu'il fallait détruire la maison de

fond en comble; et, pour commencer, ils mirent le feu aux écuries.

Déjà la flamme, en s'élevant, avait répandu la consternation dans les

quartiers voisins. Les pompiers arrivent de toutes parts: mais,

assaillis et maltraités par les brigands, ils se retirent consternés.

Heureusement trois ou quatre cents gardes-françaises, mieux instruits

du péril et de ses conséquences, voulurent bien s'élever au-dessus de

leur consigne et croire enfin que la police les regardait. Quelques

décharges de fusils purgèrent le terrain de ces brigands, et

assurèrent le travail des pompiers, qui coupèrent les bâtimens voisins

et empêchèrent le progrès des flammes. Un champ de bataille offre un

spectacle moins révoltant que l'aspect de l'enceinte et des environs

de Saint-Lazare, ruisselans de sang, couverts de mourans, de morts, de

lambeaux humains; car ces monstres avaient poussé la fureur jusqu'à

s'entre-déchirer. La plume tombe des mains, et on rougit d'être homme.

TREIZIÈME TABLEAU.

Enlèvement des armes au Garde-Meuble, le lundi 13 juillet 1789.

Nos lecteurs s'aperçoivent sans doute d'une des principales

difficultés attachées au genre encore plus qu'à l'ordonnance de cet

ouvrage, moins favorable souvent à l'historien qu'au peintre. C'est

sur-tout dans l'histoire des premiers jours de la révolution, que

cette difficulté se fait remarquer, en rendant plus sensible la

disproportion des moyens entre la plume et le pinceau. Aux premiers

momens de l'insurrection parisienne, la multitude des tableaux

simultanés, ou rapidement successifs, sert à souhait le talent de

l'artiste; tandis que l'historien, dans une dépendance plus ou moins

gênante, rencontrant un sujet tantôt trop fécond, tantôt trop stérile,

se voit forcé de resserrer l'un, d'étendre l'autre, au gré d'une

convenance étrangère; subordination pénible dans le sujet actuel, qui

nous borne au récit d'un événement particulier, celui de la prise des

armes au Garde-Meuble.

Mous espérons pouvoir dédommager un peu nos lecteurs, lors qu'après

ces premiers jours de fougue et d'effervescence, la révolution,

marchant d'un pas moins précipité, laissera, d'un tableau à l'autre,

l'intervalle d'un temps plus considérable. C'est alors qu'il nous sera

permis de sortir du cercle où nous sommes quelquefois contraints de

nous tenir renfermés. La scène, resserrée jusqu'ici dans l'enceinte de

Paris, n'aura de bornes que la France; et nous ne serons plus réduits

à n'offrir à nos lecteurs que l'histoire d'un seul jour, ou même,

comme aujourd'hui, d'un seul moment.

Le tableau précédent nous a montré tous les habitans de Paris devenus

guerriers; la plupart de ces guerriers étaient sans armes. Un arrêté

du comité permanent avait (comme nous l'avons dit) ordonné la

fabrication de cent mille piques ou hallebardes; une heure après,

toutes les forges de la capitale y étaient employées, et plusieurs

églises étaient changées en ateliers de fonderies, où l'on coulait du

plomb pour faire des balles de fusil. Au milieu de cette fureur

générale qui avait fait chercher des armes par-tout où l'on en

supposait, aux Chartreux, aux Célestins, dans plusieurs autres maisons

religieuses, quelques citoyens s'écrièrent qu'il en existait un grand

nombre au Garde-Meuble. Aussitôt on décide qu'il faut s'en emparer; le

groupe s'écrie: _Au Garde-Meuble!_ et ce cri seul accroît la foule qui

s'augmente encore en marchant. Quelques bruits, répandus dès le

matin, avaient fait craindre le pillage entier de cette maison; et le

garde-général des meubles, à qui elle était confiée en l'absence de M.

Thierry, avait cherché à la préserver d'une ruine qu'on croyait

inévitable.

Mais, dans la chute de toutes les autorités, qui pouvait défendre cet

établissement? Le garde-général prit donc le sage parti de n'opposer

aucune résistance, et de parler à cette troupe, comme il eût parlé à

une députation de l'hôtel-de-ville. Il supposa que ceux qui la

composaient n'avaient d'autre dessein que celui de s'armer; et il leur

offrit toutes les armes qui étaient en son pouvoir, les invitant à ne

causer d'ailleurs aucun dommage; conduite qui convenait à des citoyens

bien intentionnés. Sans doute lui-même comptait peu sur l'effet de sa

prière; les excès commis à Saint-Lazare le matin de cette même

journée, devaient lui faire craindre l'entière destruction de la

maison confiée à ses soins. Il ne fut pas peu surpris sans doute de

l'espèce d'ordre avec lequel ils procédèrent à cette opération. Les

armes parurent être en effet le seul objet de leur recherche. A la

vérité les plus belles, les plus riches attirèrent de préférence leur

attention et leur empressement; ils allèrent même jusqu'à se les

disputer, mais sans violence, sans combat, et seulement dans les

termes d'une rixe ordinaire. Fusils, pistolets, sabres, épées,

couteaux de chasse, armes offensives de toute espèce, furent enlevés

en moins d'une demi-heure. Deux canons, sur leurs affûts, envoyés par

le roi de Siam à Louis XIV, furent traînés et descendus dans la cour,

avec autant de précautions et de soins qu'en eussent pris les

officiers même du Garde-Meuble, s'ils eussent été chargés de cette

translation. Ils les conduisirent vers la place de Grève, à travers

deux haies de citoyens confondus de la nouveauté d'un spectacle à la

fois effrayant et grotesque. Qu'on se représente ce groupe d'hommes,

de femmes, d'enfans, formé tout-à-coup en bataillon bizarre, offrant

l'assemblage des différens costumes guerriers de tout siècle, de tout

pays, anciens et modernes, et portant toutes les espèces d'armes

d'Europe, d'Asie, d'Amérique, même les flèches empoisonnées des

sauvages!

La lance de Boucicaut, le sabre de Duguesclin brillaient dans la main

d'un bourgeois, d'un ouvrier; un porte-faix brandissait l'épée de

François Ier, de ce monarque nommé par sa cour le roi des

gentils-hommes, par opposition à son prédécesseur, le bon Louis XII,

qu'elle appelait le roi des roturiers, et que la postérité a surnommé

simplement le Père du peuple. Toutes ces armes, étiquetées du nom de

leurs anciens maîtres, flattaient merveilleusement la vanité de leurs

nouveaux possesseurs. Une autre vanité, celle des hommes qui ne

connaissent que les noms, la naissance, le rang, s'affligeait de ces

contrastes, comme d'un ridicule, d'un scandale, d'une profanation:

mais le philosophe y voyait le présage du prochain triomphe de

l'humanité sur la chevalerie, de l'homme sur le gentil-homme; il y

voyait l'espérance de la vraie régénération nationale, la destruction

future d'un préjugé qui, non moins nuisible, non moins invétéré en

Europe qu'aucune autre superstition, a peut-être retardé encore

davantage les progrès de la société.

Après cette première invasion du Garde-Meuble, ceux qui habitaient

cette maison, se croyant délivrés de tout péril, en fermèrent les

portes: mais leurs frayeurs recommencèrent lorsqu'ils se virent

assiégés de nouveau par une seconde troupe, plus redoutable que la

première, puisqu'elle était composée d'hommes encore plus pauvres,

plus mal vêtus, _moins honnêtes_, comme on disait alors; car

l'extérieur de l'indigence était, pour des yeux prévenus, la menace du

brigandage. Cependant, cette seconde troupe, non moins _honnête_, en

prenant ce mot dans un sens plus exact, déclara qu'elle ne voulait

causer aucun dommage, mais seulement faire la visite de la maison. On

leur représenta que leur seule multitude pouvait occasionner quelque

dégât; et on leur proposa de choisir un certain nombre d'entre eux

pour s'assurer qu'il ne restait plus d'armes. La proposition fut

acceptée; et les députés introduits, tandis que la foule se répandait

dans les cours. Il est vrai que, dans cette foule, quelques

mal-intentionnés, s'arrogeant les droits de la députation, osèrent

arbitrairement se confondre avec elle, et parcoururent différentes

salles et cabinets. Un d'eux, ayant vu le bouclier d'argent de Scipion

l'Africain, voulut s'en emparer; tentative dont il fut châtié

sur-le-champ. «Veux-tu, lui dirent ses camarades, nous faire prendre

pour des voleurs?» Il s'excusa, en représentant que le bouclier était

une arme défensive, quoiqu'il fût d'argent: l'excuse fut agréée; mais

le bouclier de Scipion fut remis à sa place, où il resta, malgré le

péril où le Garde-Meuble fut exposé par les visites de quatre ou cinq

compagnies qui se succédèrent jusqu'à dix heures du soir.

La dernière de ces visites fut la plus périlleuse. Les approches de la

nuit favorisant les mauvais desseins de quelques brigands mêlés dans

la foule, il fut question, pour cette fois, de brûler la maison, sous

prétexte qu'elle appartenait au roi, comme toutes les richesses

qu'elle renfermait. Déjà des scélérats applaudissaient à cette idée,

lorsqu'un malheureux, presque nu, s'écria d'une voix sonore: _Non,

non_; et demandant du silence, ajouta: _Tout est à la nation_. Ces

derniers mots furent répétés généralement par la troupe, et sauvèrent

la maison, qu'un incident nouveau préserva tout-à-coup de tout danger.

On annonça que des dragons accouraient pour sa garde. La frayeur se

répandit parmi les assistans, qui prirent la fuite et disparurent. Les

habitans de l'hôtel, enfin rassurés, regardèrent comme un bonheur

inouï d'avoir sauvé leurs propriétés particulières, et d'avoir vu

presque impunément cinq ou six milliers d'hommes sans frein,

indépendans de toute autorité, parcourir librement une maison qui

contenait des valeurs de plus de cinquante millions en tapisseries,

ameublemens, curiosités, bijoux de toute espèce, et même, dit-on, les

principaux diamans de la couronne. La surprise des officiers du

Garde-Meuble dut être encore plus grande le lendemain, lorsqu'ils

virent plusieurs de ces prétendus brigands qui leur rapportaient

quelques armes d'une valeur plus ou moins grande, en disant que,

n'étant pas de défense, elles leur étaient inutiles.

Si nous insistons sur ces détails, c'est qu'en indiquant les

dispositions du peuple, ils servent à repousser les accusations de ses

ennemis, qui ont essayé de déshonorer les premiers mouvemens de

l'insurrection, en la représentant comme l'égarement d'une populace

effrénée, guidée par l'espoir du vol et du pillage. Accusation

absurde, contre laquelle le peuple protestait d'avance par sa conduite

au Garde-Meuble, et par celle qu'il tint le lendemain à l'hôtel des

Invalides. Le besoin d'être armé fut évidemment le seul motif de ces

deux invasions; et le soir même, un pauvre artisan montrant avec

orgueil une épée d'Henri IV, mais de fer et d'un travail grossier,

refusa de l'échanger contre un louis d'or et une riche épée que lui

offrait, le mardi, à l'hôtel des Invalides, un citoyen opulent. «La

vôtre est plus belle, dit-il, mais ce n'est pas celle du bon Henri.»

Mot bien remarquable dans une occasion où cette épée se tirait contre

l'autorité d'un de ses petits fils! Mais la personne du roi trompé

était comme mise à part dans l'imagination de tous les Français: on ne

considérait que l'absurde scélératesse de ses ministres, et on ne

s'occupait que des moyens d'en triompher. Cette disposition constante

des esprits s'est montrée dans tout le cours de la révolution; et

c'est un des traits qui la caractérisent le plus fortement.

QUATORZIÈME TABLEAU.

Prise des armes aux Invalides.

Œuvres complètes de Chamfort (Tome 2) Recueillies et publiées, avec une notice historique sur la vie et les écrits de l'auteur. · 第 15 / 26 段