gardes-françaises eussent repoussé un instant les troupes étrangères,
la ville n'en paraissait pas moins menacée des horreurs d'un siége;
elle n'en restait pas moins livrée à des dangers non moins grands de
la part des ennemis qu'elle recelait dans son sein. C'était peu de
l'armée dont on l'avait investie: on avait rassemblé depuis peu, dans
les faubourgs, une foule de brigands sous le nom d'ouvriers; on avait
pris, pour ce rassemblement, le prétexte honorable de les occuper à
des travaux publics et de soulager leur misère. Mais si leur misère
était réelle, l'utilité de leurs travaux n'était pas également
évidente. Cette multitude d'hommes, la plupart sans domicile, sans
aveu, sans profession, menaçaient la capitale d'une invasion d'autant
plus formidable, qu'il était impossible de leur en interdire l'entrée.
Le désœuvrement général par lequel les artisans célèbrent chez nous
le dimanche, leur permettait d'errer dans la ville; ils usèrent de
cette liberté, pour se permettre tous les excès de la licence. Ces
coupables auxiliaires des ministres y exerçaient un brigandage qui
servait de prétexte à l'introduction des soldats et d'une force armée
suffisante pour réprimer le désordre. On en tirait un prétexte non
moins spécieux, celui de calomnier le peuple, en comprenant dans ce
mot collectif _peuple_ la foule de malfaiteurs qui abondent toujours
dans une capitale immense, et que multiplient encore les abus d'un
gouvernement pervers: odieuse confusion d'idées dont le despotisme a
tiré grand parti en faisant illusion au plus grand nombre des citoyens
honnêtes vivant de leurs propriétés ou de leur industrie, qui
s'accoutumaient à ne voir dans la multitude qu'un ramas d'hommes
dangereux contre lesquels il n'existait qu'un rempart, l'autorité
arbitraire, seule capable de les contenir. Mais, au lieu de les
contenir, elle avait plus d'une fois pris le parti de les soudoyer.
C'est ce qu'on avait fait un mois auparavant, lorsqu'une troupe de
bandits pilla dans le faubourg Saint-Antoine les maisons des sieurs
Henriot, salpêtrier, et Réveillon, manufacturier intelligent; deux
citoyens honnêtes, dont l'industrie faisait vivre un grand nombre
d'ouvriers, et qui se trouvèrent ainsi ruinés, eux et leurs
locataires, par cet acte de brigandage commis en plein jour. On avait
vu une troupe de mille à douze cents hommes armés de bâtons, démolir
une maison de fond en comble, brûler tranquillement les ateliers, des
magasins, porter l'effigie d'un citoyen jusqu'à l'hôtel-de-ville, en
observant dans cette exécution, comme dans cette marche, une espèce
d'ordre et même de subordination scandaleuse, sans que la police
d'alors, qui était pourtant dans toute la vigueur de son activité, fît
le moindre mouvement pour réprimer cet audacieux brigandage. Ce
silence, ou plutôt ce sommeil volontaire de la police, devenue
complice d'une troupe de bandits, fit soupçonner alors à plusieurs
citoyens le secret du gouvernement, qui sondait ainsi les dispositions
des gardes-françaises, et justifiait en quelque sorte l'approche des
troupes étrangères, seules capables de prévenir ou de châtier de
pareils attentats.
Quoi qu'il en soit de ce mystère plus odieux qu'impénétrable, et en se
bornant au récit des faits, il est certain que des brigands répandus
dans la ville et dans les faubourgs terminèrent leurs manœuvres de
cette journée du 12 juillet, par l'incendie des barrières. On y
procéda méthodiquement, comme on avait fait à celui de la maison du
sieur Réveillon. Les barrières arrachées, on renverse les baraques des
commis qui avaient pris la fuite. La foule du peuple assistait à cette
opération comme à un spectacle. Un moment après, arrivent des
gardes-françaises qui se placent entre les spectateurs et les
incendiaires, sans troubler ceux-ci ou leur porter le moindre
empêchement; ils paraissaient n'être venus que pour établir l'ordre au
sein même de ce désordre, et pour empêcher que le feu ne se
communiquât aux maisons voisines.
Le même tableau se reproduisait à chacune des barrières qui ferment
l'enceinte de Paris. Nous avons préféré celui qu'offrit la barrière de
la Conférence: c'est que ce fut celle dont la destruction laissa le
plus de regrets, après que la terreur publique fut calmée, et lorsque
le calme eut amené la réflexion. Les amateurs des arts regrettent
encore les figures colossales, et cependant finies, qui décoraient
particulièrement cette barrière: c'étaient des figures allégoriques de
la Bretagne et de la Normandie, qui semblaient indiquer la route qui
conduit à la capitale et à ces deux provinces. Le feu les eût
faiblement altérées: mais la rage des incendiaires, décidés à tout
détruire, les porta à employer le fer, qui supplée si cruellement à
l'impuissance du feu, et anéantit les formes quand la matière ne peut
être consumée.
A la même heure, au même instant, d'autres hordes de bandits allèrent
brûler les pataches sur la rivière, les cabanes, les meubles des
commis, et faisaient ainsi la guerre à la ferme générale sur la terre
et sur l'eau. C'est ce qui fait penser à plusieurs personnes qu'une
partie des désordres de cette journée fut l'effet d'une spéculation de
contrebandiers: supposition qui n'en exclut aucune autre; car, dans ce
bouleversement universel, diverses causes agissant à la fois, tous les
effets ne peuvent se rapporter à une seule. Des vengeances
personnelles, des intérêts particuliers, occasionnèrent encore, dans
l'enceinte de Paris, l'embrasement de plusieurs échoppes, hangars et
boutiques des marchés publics, qui pouvaient être la proie des
flammes. C'était de loin surtout que ce spectacle était le plus
effrayant. Ce grand nombre de citoyens qui, les jours de fête, vont se
promener dans les environs et sur les hauteurs qui dominent la
capitale, étaient saisis de terreur en la voyant environnée d'un
cercle de feu, tandis que du centre il s'élevait un nuage épais de
fumée: ils se persuadaient que la ville entière était embrasée; ils
étaient dans des transes mortelles pour leurs parens et leurs amis
qu'ils y avaient laissés, et n'étaient pas sans crainte sur le danger
qu'ils couraient eux-mêmes en y rentrant; quelques-uns même crurent,
pour pouvoir y rentrer, avoir besoin de déguisement. On ne peut
représenter que faiblement la terreur, les angoisses de cette
multitude d'hommes, de femmes, d'enfans, de vieillards, revenant le
soir à pied, à cheval, en voiture, se pressant d'arriver et craignant
des nouvelles désastreuses, avertis d'un danger qu'ils ne
connaissaient pas et qu'ils n'en redoutaient que davantage, se frayant
un passage au travers de feux mal éteints et des débris qui brûlaient
encore, au milieu d'une foule dont ils ignoraient les intentions, ne
cherchant qu'à regagner leur demeure, bravant les coups de fusil qui
sont tirés ou qui s'échappent à côté d'eux, arrêtés à chaque pas par
mille accidens et par des patrouilles dont ils ne peuvent sentir
l'utilité et dont les questions les importunent. Arrivés chez eux, et
trouvant tout dans l'état où ils l'ont laissé, ils interrogent à leur
tour, et sont conduits d'étonnement en étonnement par les récits
qu'ils écoutent avec avidité, qu'ils entendent à peine, et dont le
résultat ne se représente à leur mémoire le lendemain que comme un
tissu de rêves incohérens.
Tout ce mouvement dure une partie de la nuit, pendant laquelle les
brigands parurent maîtres de la ville. Plusieurs habitans, n'osant
rentrer chez eux, demandaient l'hospitalité aux amis chez lesquels ils
se trouvaient. D'autres qui se hasardaient à regagner leur logement,
virent briller plusieurs fois la lumière des fusils dont ils
entendaient le coup, et ne savaient dans l'obscurité s'il était dirigé
contre eux. Les aventures particulières, les cas fortuits, les
spectacles inattendus, tous les incidens bizarres de cette nuit
unique, à peine racontés le lendemain et oubliés pendant la semaine au
milieu de tant d'agitations et d'événemens successifs, ont fourni
depuis, en des temps plus calmes, une matière inépuisable aux
conversations des citoyens.
Cependant, au milieu de ce chaos, les principaux habitans, les hommes
honnêtes, et tous ceux qui avaient quelque chose à perdre,
s'empressèrent d'arrêter, autant qu'il était possible, ce brigandage
et cette dévastation. Les ouvriers des ports, les forts de la halle,
accoururent armés de bâtons, et tombèrent sur tous ceux qui leur
parurent des vagabonds et des gens sans aveu: ils les chassèrent hors
de la ville; et, rejoignant les pompiers qui travaillaient avec une
ardeur incroyable, ils parvinrent à modérer la violence des flammes
partout où elles menaçaient les bâtimens voisins. Bientôt après, ils
vinrent à bout d'éteindre le feu dans tous les quartiers avant le
milieu de la nuit; et ceux que l'excès de l'inquiétude ou de la
terreur ne priva point du sommeil, purent prendre quelque repos dans
une ville livrée à elle-même, et qui se trouva soudain sans roi, sans
gouvernement, sans police, et redoutant pour le lendemain les mêmes
désordres et peut être des périls encore plus grands.
ONZIÈME TABLEAU.
Le peuple gardant Paris.
Après ce grand spectacle d'un empire qui ose prétendre à se régénérer,
et qui renouvelle les bases du contrat politique qui doit unir
vingt-cinq millions d'hommes, s'il est un tableau digne d'attacher
tous les regards, c'est celui que présente une ville immense, capitale
de cette empire, menacée de sa ruine entière par la chûte subite de
toutes les autorités légales, contrainte de passer précipitamment
d'un régime à un régime opposé, et réduite, dans ce passage trop
rapide, à se défendre contre les attaques du despotisme, sans avoir eu
le temps d'organiser en quelque sorte la liberté. Quelle devait être
la terreur de tous les bons citoyens, dans une ville où se
réunissaient toutes les corruptions, celle de l'excessive opulence et
celle de l'extrême misère, asile de quelques vertus, mais à coup sûr,
repaire de tous les vices, et recelant dans son sein les ennemis
mortels du nouvel ordre politique qui s'établissait pour la France,
armés de tous les moyens qu'ils avaient en leur pouvoir!
Heureusement le ministère avait lui-même brisé une partie de ses
propres trames, par la menace prématurée d'une attaque ou d'un siége,
menace qui sur-le-champ rallia, pour la défense de Paris, une portion
nombreuse des agens du despotisme ou de ceux qui tenaient de lui leurs
moyens d'existence. La plupart, ayant dans la capitale leur famille,
leur domicile, leurs propriétés, se trouvaient intéressés à prévenir
les désastres accidentels qu'entraîne après soi l'invasion violente
d'une force étrangère et armée. C'est ainsi que, par la faute du
ministère, ils se trouvaient placés entre deux sentimens, dont le plus
impérieux les forçait de voler au danger le plus pressant. Plusieurs
combattirent pour la liberté naissante, en croyant ne combattre que
pour leur défense et pour celle de leurs foyers; d'autres, entraînés
par le mouvement général, la servirent en la détestant, et pour se
mettre à couvert des dangers qu'eût attirés sur eux une suspecte et
alarmante inaction. Voilà ce qui sauva Paris; et tel fut le concours
des causes qui empêchèrent que la ruine du gouvernement n'entraînât
celle de la société même.
Esquissons rapidement quelques traits de ce tableau si varié, si
mobile, trop supérieur au pinceau et à la description.
Les événemens de la veille en présageaient de plus terribles pour le
lendemain. La crainte et les précautions de la prudence avaient tenu
éveillée une grande partie des citoyens. Les brigands avaient, dans la
soirée du dimanche, paru les maîtres de la ville; cette même nuit, on
avait vu paraître dans les rues des patrouilles composées d'hommes et
même de femmes, armés de fusils, de sabres, de haches, de massues,
agitant en l'air des flambeaux allumés. Il est vrai que cet appareil,
imaginé pour défendre et pour éclairer la ville, semblait la menacer
d'incendie, et inspirait plus de terreur que de confiance, en montrant
sous le même aspect le secours et le danger, les amis et les ennemis,
les citoyens et les brigands. En effet, dès le matin, plusieurs de ces
derniers, marchant en troupes, enrôlaient de force les passans pour
aller brûler les maisons des aristocrates, nom sous lequel ils
comprenaient tous les propriétaires et même tout homme dont le
maintien annonçait quelque aisance. On eût dit que Paris allait être
leur proie, d'autant plus que, dans cette alarme universelle, on
confondait les tentatives que faisait la liberté pour se procurer des
armes, et les attentats que méditaient la licence et le brigandage.
Mais bientôt le besoin général rallia tous les amis de l'ordre. Les
bourgeois s'armèrent; le tocsin de chaque paroisse les appela dans
leurs districts. Chaque district vota deux cents hommes pour sa
défense. On en forme des compagnies; elles marchent sous des chefs
nommés par elles, un magistrat, un marchand, un chevalier de
Saint-Louis, un homme de lettres, un procureur, un acteur: tous sont
égaux, citoyens, frères. Des curés vénérables par leur âge et par
leurs vertus marchent à la tête de leurs paroissiens armés, prêchant
ou ordonnant le calme et la paix. Les cohortes citoyennes se divisent
selon le besoin; elles prennent différens noms, _Volontaires des
Tuileries_, _du Palais-Royal_, etc. Les armes manquaient, on en
cherche. On se saisit de celles qui se trouvent chez les armuriers et
les fourbisseurs: on expédie un reçu de ce qu'on emporte, qu'on promet
de rendre, et que depuis on rendit en effet. Point d'effraction, point
de vol: tout se passait en règle, autant que le permettait une
nécessité si instante. Cependant une portion du peuple, celle à qui le
guet était odieux et suspect, le dépouille de ses armes et s'en
empare. On court dans tous les lieux où l'on croit en trouver ainsi
que des canons. On délivre les prisonniers de l'hôtel de la Force, à
l'exception des criminels; on arrête des voitures chargées d'effets,
un bateau chargé de poudre, que l'on conduit à la ville; on établit
des barricades, des tranchées dans les faubourgs; enfin, on se dispose
soit à soutenir un siége, soit à repousser l'attaque dont on était
menacé.
Voilà ce que le peuple fit par lui-même et comme d'un mouvement subit
et spontané, tandis que, dans les districts, on cherchait les moyens
d'imprimer à ce mouvement une direction plus régulière et mieux
ordonnée. On commença par envoyer des députations à l'hôtel-de-ville,
où, depuis l'ouverture des états-généraux, les électeurs étaient dans
l'usage de s'assembler; mesure prudente, à laquelle le ministère n'osa
s'opposer, et qui devint le salut de la patrie. Là, dès six heures du
matin, les électeurs, devenus magistrats provisoires par la confiance
du peuple et par la nécessité, proposent, délibèrent, exécutent. Ils
établissent entre eux et les districts une correspondance active et
continuelle. On cherche à donner à l'assemblée des électeurs une force
légale. On mande le prévôt des marchands. Il arrive, et le peuple
applaudit. Il offre de se démettre de sa place, et ne veut, dit-il, la
tenir que de la confiance de ses concitoyens: on refuse sa démission.
Cependant le tumulte augmente, et l'assemblée ne peut suffire à
toutes les demandes, à toutes les plaintes. On forme un comité
permanent qui doit rester assemblé jour et nuit pour rétablir la
tranquillité publique. On crée différens bureaux, afin de pourvoir aux
différens objets de sûreté ou d'utilité, subsistances, formation de
milice parisienne, etc. On arrête provisoirement qu'elle sera de
quarante-huit mille hommes; mesure sage, qui augmenta la confiance et
rassura les esprits timides. Toutes ces délibérations se prenaient en
présence du peuple, dont une partie remplissait la salle, tandis que
le grand nombre faisait retentir la place de Grève d'acclamations, à
l'arrivée des grains, des canons, des soldats, des voitures chargées
de meubles et d'effets. Cette place semblait tour-à-tour un camp, un
marché, un port, un arsenal.
Telles étaient les opérations achevées avant deux heures; et celles de
l'après-midi ne furent ni moins rapides ni moins étonnantes.
Effectuer la formation de la milice parisienne; en promulguer le
réglement à l'instant même; nommer les principaux chefs; entendre tous
les renseignemens donnés par le lieutenant de police; recevoir
l'adhésion de tous les districts, de toutes les corporations, aux
arrêtés du matin; accepter les offres patriotiques de plusieurs
compagnies de gardes-françaises; députer à quelques autres, aux
troupes étrangères; entendre le récit des députés de la ville à
l'assemblée nationale, et instruire l'assemblée de ce qui se passait
dans la capitale; donner l'ordre de prendre des cartouches à
l'arsenal, et (ce qui fut plus décisif) autoriser les soixante
districts à faire fabriquer cinquante mille piques; distribuer les
armes, les balles, la poudre, le plomb, dont le peuple s'était emparé:
voilà ce qui fut exécuté au milieu des cris, des demandes, des
menaces, malgré la multitude d'incidens vrais ou faux, mais également
funestes et menaçans pour les électeurs, accusés à tout moment de
trahir la confiance publique. Perdre ces hommes courageux était le
principal but des mal-intentionnés: on suscitait contre eux, au
Palais-Royal, les motions les plus furieuses et les plus insensées.
Leur refus de découvrir l'arsenal secret de l'hôtel-de-ville,
c'est-à-dire de faire l'impossible, pensa leur être funeste; ce qui,
l'instant d'après, ne les empêchait pas d'être les modérateurs des
mouvemens populaires, tant le besoin de la subordination se faisait
sentir aux plus forcenés! A chaque événement inattendu, ils couraient,
se précipitaient d'une manière formidable. Tantôt ils priaient
impérieusement, tantôt ils commandaient avec menaces qu'on leur donnât
des ordres. On les donnait ces ordres, et ils étaient exécutés. Des
hommes de tout état, de tout âge, de tout rang, multiplièrent des
preuves d'une intrépidité inébranlable. Un électeur faible et infirme
courut à travers la foule chercher le drapeau de la ville, que des
hommes mal-intentionnés ou violens avaient enlevé: il parvint à le
leur arracher, et le reporta lui-même à sa place. Un jeune prêtre,
chargé de distribuer au peuple plusieurs barils de poudre déjà
ouverts, continua de s'acquitter de cette fonction après avoir entendu
siffler à son oreille la balle d'un pistolet, tandis qu'un indigent,
presque nu, fumait sa pipe sur un de ces barils; plaisir auquel il ne
voulait renoncer, disait-il, qu'en vendant sa pipe, et on la lui
acheta.
On s'est depuis souvent étonné que, dans cette soirée tumultueuse,
quelque accident inévitable parmi tant de torches et de flambeaux,
n'ait pas fait sauter l'hôtel-de-ville. La plupart de ceux qui s'y
trouvaient n'y pensèrent pas, et ceux qui y pensèrent y étaient
résignés. Une troupe d'hommes pervers ayant imaginé, vers la nuit,
d'effrayer le comité permanent, en lui disant qu'on avait vu quinze
mille soldats entrer dans Paris, et qu'ils allaient arriver pour
forcer l'hôtel-de-ville: «Il ne le sera pas, dit froidement un des
électeurs[9], car je le ferai sauter à temps[10]. Et aussitôt il
ordonna d'apporter six barils de poudre et de les déposer dans le
cabinet communément appelé _la petite audience_. Les mal intentionnés
en pâlirent, et se retirèrent au premier qui fut apporté.
[9] M. Le Grand de Saint-René, le même qui avait reporté, dans la
grande salle, le drapeau de la ville qu'on en avait enlevé.
[10] Il était homme à le faire, dit M. Dussaulx, un de ses
collègues, auteur de l'intéressant ouvrage intitulé: _De
l'Insurrection parisienne_. Qu'il nous soit permis de saisir
cette occasion de rendre hommage à la vertu de cet homme
respectable, qui était patriote par ses mœurs long-temps avant
la révolution. Ce sont là les véritables et peut-être les seuls.
Paris recueillit, dès le soir même, le fruit d'un courage si général,
d'une activité si unanime. On se crut en sûreté du moins contre les
brigands intérieurs; on en avait désarmé une grande partie, soit à
force ouverte, soit en se mêlant habilement avec eux. C'est un service
qu'avait rendu un certain nombre d'ouvriers ou d'indigens, qui,
honnêtes sous les livrées de la misère, avaient bien voulu se joindre
à des scélérats pour tromper leur fureur sous prétexte de la conduire.
Un ordre du comité permanent avait fait illuminer les rues, et par là
prévenu de grands désordres. Mais ces cris fréquens et répétés, _aux
armes! aux armes!_ ces lampions tour-à-tour retirés et placés suivant
les différens avis d'un danger éloigné ou prochain, ces courses de la
milice bourgeoise, des gens à cheval portant des ordres de toutes
parts, ces coups de canon, ces signaux d'avertissemens convenus, mille
incidens divers tenaient dans un mouvement continuel l'âme et
l'imagination, effarouchées du plus grand de tous les périls, le péril
inconnu. Toutefois, on était loin de l'épouvante; une vive émotion et
non le désespoir, une grande attente et non la terreur, se
manifestaient sur les visages; hommes, femmes, enfans, tous se
prémunissaient contre une attaque nocturne; tous avaient transporté,
sur les maisons, aux balcons, aux fenêtres, des meubles, des
ustensiles pesans, des bûches, et jusqu'aux pavés des rues:
précautions inutiles, puisque, dès la nuit même, les régimens campés
aux Champs-Élysées se retirèrent et disparurent.
Telle fut cette journée qui s'annonçait d'une manière si formidable,
qui commença la destruction de l'ancien gouvernement et prépara la
naissance du nouveau, qui vit s'élever tout-à-coup une ombre de
puissance civile et de force militaire capables de remplacer celles
qui venaient de disparaître; faibles appuis, frêles étais sans doute,
mais qui heureusement suffirent à soutenir l'édifice social prêt à
crouler. Paris, le matin livré aux brigands, compta le soir cent mille
défenseurs. Le peuple se montra digne de la liberté: il en fit les
actions, il en parla le langage. Même intrépidité, même patriotisme
dans les arrêtés de tous les districts, de toutes les corporations; et
quelques traits d'éloquence antique se firent remarquer dans les
discours de plus d'un orateur. Nombre de traits de vertu brillèrent
parmi la classe d'hommes les plus opprimés, et que, par cette raison,
on croyait les plus avilis. Un homme presque sans vêtemens avait sauvé
un citoyen opulent d'un grand danger. Celui-ci le prie d'accepter un
écu. «Vous ne savez donc pas, répondit le pauvre, qu'aujourd'hui
l'argent ne sert plus à rien. En voulez-vous la preuve? qui veut cet
écu? ajouta-t-il: c'est monsieur qui le donne.--Point d'argent! point
d'argent! s'écrièrent ses camarades.» Quelques traits de gaîté
française se mêlèrent même à ces scènes passionnées. Un petit
marchand, ayant surfait les cocardes tricolores, qui venaient d'être
substituées à la cocarde verte, fut menacé par les assistans d'être
traité en criminel de _lèse-révolution_. Enfin, ce qu'il faut compter
pour beaucoup, aucun crime ne se mêla aux orages de cette journée; car
il ne faut pas attribuer au peuple l'incendie de Saint-Lazare, œuvre
d'une bande de scélérats soudoyés dès long-temps et pour la plupart
étrangers. Ces deux dernières circonstances sont la seule consolation
que nous puissions présenter à nos lecteurs, en leur offrant le
tableau suivant, dont leur ame va être douloureusement affectée.
DOUZIÈME TABLEAU.
Pillage de Saint-Lazare.
L'événement funeste dont le tableau ci-joint n'a pu présenter que
quelques traits principaux, est, de tous les désastres précurseurs de
la révolution, celui qui l'annonçait sous les auspices les plus
sinistres. Il rassemble des circonstances qui font frémir. Nous
supprimerons les plus horribles, dont le souvenir, presque perdu, a
été comme englouti dans le torrent rapide des événemens qui se
succédèrent d'heure en heure, dans cette semaine à jamais mémorable.
Le lundi 13 juillet, à deux heures du matin, pendant qu'à l'extrémité
de chaque faubourg les barrières incendiées fumaient encore, tandis
que le plus grand nombre des citoyens, après avoir vu l'incendie
éteint, se retiraient chez eux, des brigands (c'était le nom qu'ils se
donnaient eux-mêmes, exemple imité deux ans après par les scélérats
d'Avignon, qui ont surpassé les crimes de leurs devanciers), des
brigands se rassemblèrent derrière le moulin des dames de Montmartre,
et là tinrent conseil pour savoir par où ils commenceraient leurs
forfaits, qu'ils appelaient leurs exploits.