Quoique le courage des habitans de Paris et sur-tout la valeur des

gardes-françaises eussent repoussé un instant les troupes étrangères,

la ville n'en paraissait pas moins menacée des horreurs d'un siége;

elle n'en restait pas moins livrée à des dangers non moins grands de

la part des ennemis qu'elle recelait dans son sein. C'était peu de

l'armée dont on l'avait investie: on avait rassemblé depuis peu, dans

les faubourgs, une foule de brigands sous le nom d'ouvriers; on avait

pris, pour ce rassemblement, le prétexte honorable de les occuper à

des travaux publics et de soulager leur misère. Mais si leur misère

était réelle, l'utilité de leurs travaux n'était pas également

évidente. Cette multitude d'hommes, la plupart sans domicile, sans

aveu, sans profession, menaçaient la capitale d'une invasion d'autant

plus formidable, qu'il était impossible de leur en interdire l'entrée.

Le désœuvrement général par lequel les artisans célèbrent chez nous

le dimanche, leur permettait d'errer dans la ville; ils usèrent de

cette liberté, pour se permettre tous les excès de la licence. Ces

coupables auxiliaires des ministres y exerçaient un brigandage qui

servait de prétexte à l'introduction des soldats et d'une force armée

suffisante pour réprimer le désordre. On en tirait un prétexte non

moins spécieux, celui de calomnier le peuple, en comprenant dans ce

mot collectif _peuple_ la foule de malfaiteurs qui abondent toujours

dans une capitale immense, et que multiplient encore les abus d'un

gouvernement pervers: odieuse confusion d'idées dont le despotisme a

tiré grand parti en faisant illusion au plus grand nombre des citoyens

honnêtes vivant de leurs propriétés ou de leur industrie, qui

s'accoutumaient à ne voir dans la multitude qu'un ramas d'hommes

dangereux contre lesquels il n'existait qu'un rempart, l'autorité

arbitraire, seule capable de les contenir. Mais, au lieu de les

contenir, elle avait plus d'une fois pris le parti de les soudoyer.

C'est ce qu'on avait fait un mois auparavant, lorsqu'une troupe de

bandits pilla dans le faubourg Saint-Antoine les maisons des sieurs

Henriot, salpêtrier, et Réveillon, manufacturier intelligent; deux

citoyens honnêtes, dont l'industrie faisait vivre un grand nombre

d'ouvriers, et qui se trouvèrent ainsi ruinés, eux et leurs

locataires, par cet acte de brigandage commis en plein jour. On avait

vu une troupe de mille à douze cents hommes armés de bâtons, démolir

une maison de fond en comble, brûler tranquillement les ateliers, des

magasins, porter l'effigie d'un citoyen jusqu'à l'hôtel-de-ville, en

observant dans cette exécution, comme dans cette marche, une espèce

d'ordre et même de subordination scandaleuse, sans que la police

d'alors, qui était pourtant dans toute la vigueur de son activité, fît

le moindre mouvement pour réprimer cet audacieux brigandage. Ce

silence, ou plutôt ce sommeil volontaire de la police, devenue

complice d'une troupe de bandits, fit soupçonner alors à plusieurs

citoyens le secret du gouvernement, qui sondait ainsi les dispositions

des gardes-françaises, et justifiait en quelque sorte l'approche des

troupes étrangères, seules capables de prévenir ou de châtier de

pareils attentats.

Quoi qu'il en soit de ce mystère plus odieux qu'impénétrable, et en se

bornant au récit des faits, il est certain que des brigands répandus

dans la ville et dans les faubourgs terminèrent leurs manœuvres de

cette journée du 12 juillet, par l'incendie des barrières. On y

procéda méthodiquement, comme on avait fait à celui de la maison du

sieur Réveillon. Les barrières arrachées, on renverse les baraques des

commis qui avaient pris la fuite. La foule du peuple assistait à cette

opération comme à un spectacle. Un moment après, arrivent des

gardes-françaises qui se placent entre les spectateurs et les

incendiaires, sans troubler ceux-ci ou leur porter le moindre

empêchement; ils paraissaient n'être venus que pour établir l'ordre au

sein même de ce désordre, et pour empêcher que le feu ne se

communiquât aux maisons voisines.

Le même tableau se reproduisait à chacune des barrières qui ferment

l'enceinte de Paris. Nous avons préféré celui qu'offrit la barrière de

la Conférence: c'est que ce fut celle dont la destruction laissa le

plus de regrets, après que la terreur publique fut calmée, et lorsque

le calme eut amené la réflexion. Les amateurs des arts regrettent

encore les figures colossales, et cependant finies, qui décoraient

particulièrement cette barrière: c'étaient des figures allégoriques de

la Bretagne et de la Normandie, qui semblaient indiquer la route qui

conduit à la capitale et à ces deux provinces. Le feu les eût

faiblement altérées: mais la rage des incendiaires, décidés à tout

détruire, les porta à employer le fer, qui supplée si cruellement à

l'impuissance du feu, et anéantit les formes quand la matière ne peut

être consumée.

A la même heure, au même instant, d'autres hordes de bandits allèrent

brûler les pataches sur la rivière, les cabanes, les meubles des

commis, et faisaient ainsi la guerre à la ferme générale sur la terre

et sur l'eau. C'est ce qui fait penser à plusieurs personnes qu'une

partie des désordres de cette journée fut l'effet d'une spéculation de

contrebandiers: supposition qui n'en exclut aucune autre; car, dans ce

bouleversement universel, diverses causes agissant à la fois, tous les

effets ne peuvent se rapporter à une seule. Des vengeances

personnelles, des intérêts particuliers, occasionnèrent encore, dans

l'enceinte de Paris, l'embrasement de plusieurs échoppes, hangars et

boutiques des marchés publics, qui pouvaient être la proie des

flammes. C'était de loin surtout que ce spectacle était le plus

effrayant. Ce grand nombre de citoyens qui, les jours de fête, vont se

promener dans les environs et sur les hauteurs qui dominent la

capitale, étaient saisis de terreur en la voyant environnée d'un

cercle de feu, tandis que du centre il s'élevait un nuage épais de

fumée: ils se persuadaient que la ville entière était embrasée; ils

étaient dans des transes mortelles pour leurs parens et leurs amis

qu'ils y avaient laissés, et n'étaient pas sans crainte sur le danger

qu'ils couraient eux-mêmes en y rentrant; quelques-uns même crurent,

pour pouvoir y rentrer, avoir besoin de déguisement. On ne peut

représenter que faiblement la terreur, les angoisses de cette

multitude d'hommes, de femmes, d'enfans, de vieillards, revenant le

soir à pied, à cheval, en voiture, se pressant d'arriver et craignant

des nouvelles désastreuses, avertis d'un danger qu'ils ne

connaissaient pas et qu'ils n'en redoutaient que davantage, se frayant

un passage au travers de feux mal éteints et des débris qui brûlaient

encore, au milieu d'une foule dont ils ignoraient les intentions, ne

cherchant qu'à regagner leur demeure, bravant les coups de fusil qui

sont tirés ou qui s'échappent à côté d'eux, arrêtés à chaque pas par

mille accidens et par des patrouilles dont ils ne peuvent sentir

l'utilité et dont les questions les importunent. Arrivés chez eux, et

trouvant tout dans l'état où ils l'ont laissé, ils interrogent à leur

tour, et sont conduits d'étonnement en étonnement par les récits

qu'ils écoutent avec avidité, qu'ils entendent à peine, et dont le

résultat ne se représente à leur mémoire le lendemain que comme un

tissu de rêves incohérens.

Tout ce mouvement dure une partie de la nuit, pendant laquelle les

brigands parurent maîtres de la ville. Plusieurs habitans, n'osant

rentrer chez eux, demandaient l'hospitalité aux amis chez lesquels ils

se trouvaient. D'autres qui se hasardaient à regagner leur logement,

virent briller plusieurs fois la lumière des fusils dont ils

entendaient le coup, et ne savaient dans l'obscurité s'il était dirigé

contre eux. Les aventures particulières, les cas fortuits, les

spectacles inattendus, tous les incidens bizarres de cette nuit

unique, à peine racontés le lendemain et oubliés pendant la semaine au

milieu de tant d'agitations et d'événemens successifs, ont fourni

depuis, en des temps plus calmes, une matière inépuisable aux

conversations des citoyens.

Cependant, au milieu de ce chaos, les principaux habitans, les hommes

honnêtes, et tous ceux qui avaient quelque chose à perdre,

s'empressèrent d'arrêter, autant qu'il était possible, ce brigandage

et cette dévastation. Les ouvriers des ports, les forts de la halle,

accoururent armés de bâtons, et tombèrent sur tous ceux qui leur

parurent des vagabonds et des gens sans aveu: ils les chassèrent hors

de la ville; et, rejoignant les pompiers qui travaillaient avec une

ardeur incroyable, ils parvinrent à modérer la violence des flammes

partout où elles menaçaient les bâtimens voisins. Bientôt après, ils

vinrent à bout d'éteindre le feu dans tous les quartiers avant le

milieu de la nuit; et ceux que l'excès de l'inquiétude ou de la

terreur ne priva point du sommeil, purent prendre quelque repos dans

une ville livrée à elle-même, et qui se trouva soudain sans roi, sans

gouvernement, sans police, et redoutant pour le lendemain les mêmes

désordres et peut être des périls encore plus grands.

ONZIÈME TABLEAU.

Le peuple gardant Paris.

Après ce grand spectacle d'un empire qui ose prétendre à se régénérer,

et qui renouvelle les bases du contrat politique qui doit unir

vingt-cinq millions d'hommes, s'il est un tableau digne d'attacher

tous les regards, c'est celui que présente une ville immense, capitale

de cette empire, menacée de sa ruine entière par la chûte subite de

toutes les autorités légales, contrainte de passer précipitamment

d'un régime à un régime opposé, et réduite, dans ce passage trop

rapide, à se défendre contre les attaques du despotisme, sans avoir eu

le temps d'organiser en quelque sorte la liberté. Quelle devait être

la terreur de tous les bons citoyens, dans une ville où se

réunissaient toutes les corruptions, celle de l'excessive opulence et

celle de l'extrême misère, asile de quelques vertus, mais à coup sûr,

repaire de tous les vices, et recelant dans son sein les ennemis

mortels du nouvel ordre politique qui s'établissait pour la France,

armés de tous les moyens qu'ils avaient en leur pouvoir!

Heureusement le ministère avait lui-même brisé une partie de ses

propres trames, par la menace prématurée d'une attaque ou d'un siége,

menace qui sur-le-champ rallia, pour la défense de Paris, une portion

nombreuse des agens du despotisme ou de ceux qui tenaient de lui leurs

moyens d'existence. La plupart, ayant dans la capitale leur famille,

leur domicile, leurs propriétés, se trouvaient intéressés à prévenir

les désastres accidentels qu'entraîne après soi l'invasion violente

d'une force étrangère et armée. C'est ainsi que, par la faute du

ministère, ils se trouvaient placés entre deux sentimens, dont le plus

impérieux les forçait de voler au danger le plus pressant. Plusieurs

combattirent pour la liberté naissante, en croyant ne combattre que

pour leur défense et pour celle de leurs foyers; d'autres, entraînés

par le mouvement général, la servirent en la détestant, et pour se

mettre à couvert des dangers qu'eût attirés sur eux une suspecte et

alarmante inaction. Voilà ce qui sauva Paris; et tel fut le concours

des causes qui empêchèrent que la ruine du gouvernement n'entraînât

celle de la société même.

Esquissons rapidement quelques traits de ce tableau si varié, si

mobile, trop supérieur au pinceau et à la description.

Les événemens de la veille en présageaient de plus terribles pour le

lendemain. La crainte et les précautions de la prudence avaient tenu

éveillée une grande partie des citoyens. Les brigands avaient, dans la

soirée du dimanche, paru les maîtres de la ville; cette même nuit, on

avait vu paraître dans les rues des patrouilles composées d'hommes et

même de femmes, armés de fusils, de sabres, de haches, de massues,

agitant en l'air des flambeaux allumés. Il est vrai que cet appareil,

imaginé pour défendre et pour éclairer la ville, semblait la menacer

d'incendie, et inspirait plus de terreur que de confiance, en montrant

sous le même aspect le secours et le danger, les amis et les ennemis,

les citoyens et les brigands. En effet, dès le matin, plusieurs de ces

derniers, marchant en troupes, enrôlaient de force les passans pour

aller brûler les maisons des aristocrates, nom sous lequel ils

comprenaient tous les propriétaires et même tout homme dont le

maintien annonçait quelque aisance. On eût dit que Paris allait être

leur proie, d'autant plus que, dans cette alarme universelle, on

confondait les tentatives que faisait la liberté pour se procurer des

armes, et les attentats que méditaient la licence et le brigandage.

Mais bientôt le besoin général rallia tous les amis de l'ordre. Les

bourgeois s'armèrent; le tocsin de chaque paroisse les appela dans

leurs districts. Chaque district vota deux cents hommes pour sa

défense. On en forme des compagnies; elles marchent sous des chefs

nommés par elles, un magistrat, un marchand, un chevalier de

Saint-Louis, un homme de lettres, un procureur, un acteur: tous sont

égaux, citoyens, frères. Des curés vénérables par leur âge et par

leurs vertus marchent à la tête de leurs paroissiens armés, prêchant

ou ordonnant le calme et la paix. Les cohortes citoyennes se divisent

selon le besoin; elles prennent différens noms, _Volontaires des

Tuileries_, _du Palais-Royal_, etc. Les armes manquaient, on en

cherche. On se saisit de celles qui se trouvent chez les armuriers et

les fourbisseurs: on expédie un reçu de ce qu'on emporte, qu'on promet

de rendre, et que depuis on rendit en effet. Point d'effraction, point

de vol: tout se passait en règle, autant que le permettait une

nécessité si instante. Cependant une portion du peuple, celle à qui le

guet était odieux et suspect, le dépouille de ses armes et s'en

empare. On court dans tous les lieux où l'on croit en trouver ainsi

que des canons. On délivre les prisonniers de l'hôtel de la Force, à

l'exception des criminels; on arrête des voitures chargées d'effets,

un bateau chargé de poudre, que l'on conduit à la ville; on établit

des barricades, des tranchées dans les faubourgs; enfin, on se dispose

soit à soutenir un siége, soit à repousser l'attaque dont on était

menacé.

Voilà ce que le peuple fit par lui-même et comme d'un mouvement subit

et spontané, tandis que, dans les districts, on cherchait les moyens

d'imprimer à ce mouvement une direction plus régulière et mieux

ordonnée. On commença par envoyer des députations à l'hôtel-de-ville,

où, depuis l'ouverture des états-généraux, les électeurs étaient dans

l'usage de s'assembler; mesure prudente, à laquelle le ministère n'osa

s'opposer, et qui devint le salut de la patrie. Là, dès six heures du

matin, les électeurs, devenus magistrats provisoires par la confiance

du peuple et par la nécessité, proposent, délibèrent, exécutent. Ils

établissent entre eux et les districts une correspondance active et

continuelle. On cherche à donner à l'assemblée des électeurs une force

légale. On mande le prévôt des marchands. Il arrive, et le peuple

applaudit. Il offre de se démettre de sa place, et ne veut, dit-il, la

tenir que de la confiance de ses concitoyens: on refuse sa démission.

Cependant le tumulte augmente, et l'assemblée ne peut suffire à

toutes les demandes, à toutes les plaintes. On forme un comité

permanent qui doit rester assemblé jour et nuit pour rétablir la

tranquillité publique. On crée différens bureaux, afin de pourvoir aux

différens objets de sûreté ou d'utilité, subsistances, formation de

milice parisienne, etc. On arrête provisoirement qu'elle sera de

quarante-huit mille hommes; mesure sage, qui augmenta la confiance et

rassura les esprits timides. Toutes ces délibérations se prenaient en

présence du peuple, dont une partie remplissait la salle, tandis que

le grand nombre faisait retentir la place de Grève d'acclamations, à

l'arrivée des grains, des canons, des soldats, des voitures chargées

de meubles et d'effets. Cette place semblait tour-à-tour un camp, un

marché, un port, un arsenal.

Telles étaient les opérations achevées avant deux heures; et celles de

l'après-midi ne furent ni moins rapides ni moins étonnantes.

Effectuer la formation de la milice parisienne; en promulguer le

réglement à l'instant même; nommer les principaux chefs; entendre tous

les renseignemens donnés par le lieutenant de police; recevoir

l'adhésion de tous les districts, de toutes les corporations, aux

arrêtés du matin; accepter les offres patriotiques de plusieurs

compagnies de gardes-françaises; députer à quelques autres, aux

troupes étrangères; entendre le récit des députés de la ville à

l'assemblée nationale, et instruire l'assemblée de ce qui se passait

dans la capitale; donner l'ordre de prendre des cartouches à

l'arsenal, et (ce qui fut plus décisif) autoriser les soixante

districts à faire fabriquer cinquante mille piques; distribuer les

armes, les balles, la poudre, le plomb, dont le peuple s'était emparé:

voilà ce qui fut exécuté au milieu des cris, des demandes, des

menaces, malgré la multitude d'incidens vrais ou faux, mais également

funestes et menaçans pour les électeurs, accusés à tout moment de

trahir la confiance publique. Perdre ces hommes courageux était le

principal but des mal-intentionnés: on suscitait contre eux, au

Palais-Royal, les motions les plus furieuses et les plus insensées.

Leur refus de découvrir l'arsenal secret de l'hôtel-de-ville,

c'est-à-dire de faire l'impossible, pensa leur être funeste; ce qui,

l'instant d'après, ne les empêchait pas d'être les modérateurs des

mouvemens populaires, tant le besoin de la subordination se faisait

sentir aux plus forcenés! A chaque événement inattendu, ils couraient,

se précipitaient d'une manière formidable. Tantôt ils priaient

impérieusement, tantôt ils commandaient avec menaces qu'on leur donnât

des ordres. On les donnait ces ordres, et ils étaient exécutés. Des

hommes de tout état, de tout âge, de tout rang, multiplièrent des

preuves d'une intrépidité inébranlable. Un électeur faible et infirme

courut à travers la foule chercher le drapeau de la ville, que des

hommes mal-intentionnés ou violens avaient enlevé: il parvint à le

leur arracher, et le reporta lui-même à sa place. Un jeune prêtre,

chargé de distribuer au peuple plusieurs barils de poudre déjà

ouverts, continua de s'acquitter de cette fonction après avoir entendu

siffler à son oreille la balle d'un pistolet, tandis qu'un indigent,

presque nu, fumait sa pipe sur un de ces barils; plaisir auquel il ne

voulait renoncer, disait-il, qu'en vendant sa pipe, et on la lui

acheta.

On s'est depuis souvent étonné que, dans cette soirée tumultueuse,

quelque accident inévitable parmi tant de torches et de flambeaux,

n'ait pas fait sauter l'hôtel-de-ville. La plupart de ceux qui s'y

trouvaient n'y pensèrent pas, et ceux qui y pensèrent y étaient

résignés. Une troupe d'hommes pervers ayant imaginé, vers la nuit,

d'effrayer le comité permanent, en lui disant qu'on avait vu quinze

mille soldats entrer dans Paris, et qu'ils allaient arriver pour

forcer l'hôtel-de-ville: «Il ne le sera pas, dit froidement un des

électeurs[9], car je le ferai sauter à temps[10]. Et aussitôt il

ordonna d'apporter six barils de poudre et de les déposer dans le

cabinet communément appelé _la petite audience_. Les mal intentionnés

en pâlirent, et se retirèrent au premier qui fut apporté.

[9] M. Le Grand de Saint-René, le même qui avait reporté, dans la

grande salle, le drapeau de la ville qu'on en avait enlevé.

[10] Il était homme à le faire, dit M. Dussaulx, un de ses

collègues, auteur de l'intéressant ouvrage intitulé: _De

l'Insurrection parisienne_. Qu'il nous soit permis de saisir

cette occasion de rendre hommage à la vertu de cet homme

respectable, qui était patriote par ses mœurs long-temps avant

la révolution. Ce sont là les véritables et peut-être les seuls.

Paris recueillit, dès le soir même, le fruit d'un courage si général,

d'une activité si unanime. On se crut en sûreté du moins contre les

brigands intérieurs; on en avait désarmé une grande partie, soit à

force ouverte, soit en se mêlant habilement avec eux. C'est un service

qu'avait rendu un certain nombre d'ouvriers ou d'indigens, qui,

honnêtes sous les livrées de la misère, avaient bien voulu se joindre

à des scélérats pour tromper leur fureur sous prétexte de la conduire.

Un ordre du comité permanent avait fait illuminer les rues, et par là

prévenu de grands désordres. Mais ces cris fréquens et répétés, _aux

armes! aux armes!_ ces lampions tour-à-tour retirés et placés suivant

les différens avis d'un danger éloigné ou prochain, ces courses de la

milice bourgeoise, des gens à cheval portant des ordres de toutes

parts, ces coups de canon, ces signaux d'avertissemens convenus, mille

incidens divers tenaient dans un mouvement continuel l'âme et

l'imagination, effarouchées du plus grand de tous les périls, le péril

inconnu. Toutefois, on était loin de l'épouvante; une vive émotion et

non le désespoir, une grande attente et non la terreur, se

manifestaient sur les visages; hommes, femmes, enfans, tous se

prémunissaient contre une attaque nocturne; tous avaient transporté,

sur les maisons, aux balcons, aux fenêtres, des meubles, des

ustensiles pesans, des bûches, et jusqu'aux pavés des rues:

précautions inutiles, puisque, dès la nuit même, les régimens campés

aux Champs-Élysées se retirèrent et disparurent.

Telle fut cette journée qui s'annonçait d'une manière si formidable,

qui commença la destruction de l'ancien gouvernement et prépara la

naissance du nouveau, qui vit s'élever tout-à-coup une ombre de

puissance civile et de force militaire capables de remplacer celles

qui venaient de disparaître; faibles appuis, frêles étais sans doute,

mais qui heureusement suffirent à soutenir l'édifice social prêt à

crouler. Paris, le matin livré aux brigands, compta le soir cent mille

défenseurs. Le peuple se montra digne de la liberté: il en fit les

actions, il en parla le langage. Même intrépidité, même patriotisme

dans les arrêtés de tous les districts, de toutes les corporations; et

quelques traits d'éloquence antique se firent remarquer dans les

discours de plus d'un orateur. Nombre de traits de vertu brillèrent

parmi la classe d'hommes les plus opprimés, et que, par cette raison,

on croyait les plus avilis. Un homme presque sans vêtemens avait sauvé

un citoyen opulent d'un grand danger. Celui-ci le prie d'accepter un

écu. «Vous ne savez donc pas, répondit le pauvre, qu'aujourd'hui

l'argent ne sert plus à rien. En voulez-vous la preuve? qui veut cet

écu? ajouta-t-il: c'est monsieur qui le donne.--Point d'argent! point

d'argent! s'écrièrent ses camarades.» Quelques traits de gaîté

française se mêlèrent même à ces scènes passionnées. Un petit

marchand, ayant surfait les cocardes tricolores, qui venaient d'être

substituées à la cocarde verte, fut menacé par les assistans d'être

traité en criminel de _lèse-révolution_. Enfin, ce qu'il faut compter

pour beaucoup, aucun crime ne se mêla aux orages de cette journée; car

il ne faut pas attribuer au peuple l'incendie de Saint-Lazare, œuvre

d'une bande de scélérats soudoyés dès long-temps et pour la plupart

étrangers. Ces deux dernières circonstances sont la seule consolation

que nous puissions présenter à nos lecteurs, en leur offrant le

tableau suivant, dont leur ame va être douloureusement affectée.

DOUZIÈME TABLEAU.

Pillage de Saint-Lazare.

L'événement funeste dont le tableau ci-joint n'a pu présenter que

quelques traits principaux, est, de tous les désastres précurseurs de

la révolution, celui qui l'annonçait sous les auspices les plus

sinistres. Il rassemble des circonstances qui font frémir. Nous

supprimerons les plus horribles, dont le souvenir, presque perdu, a

été comme englouti dans le torrent rapide des événemens qui se

succédèrent d'heure en heure, dans cette semaine à jamais mémorable.

Le lundi 13 juillet, à deux heures du matin, pendant qu'à l'extrémité

de chaque faubourg les barrières incendiées fumaient encore, tandis

que le plus grand nombre des citoyens, après avoir vu l'incendie

éteint, se retiraient chez eux, des brigands (c'était le nom qu'ils se

donnaient eux-mêmes, exemple imité deux ans après par les scélérats

d'Avignon, qui ont surpassé les crimes de leurs devanciers), des

brigands se rassemblèrent derrière le moulin des dames de Montmartre,

et là tinrent conseil pour savoir par où ils commenceraient leurs

forfaits, qu'ils appelaient leurs exploits.

Œuvres complètes de Chamfort (Tome 2) Recueillies et publiées, avec une notice historique sur la vie et les écrits de l'auteur. · 第 14 / 26 段