Quant aux autres corps de troupes étrangères au service de France, un

décret de l'assemblée nationale les a depuis peu incorporés dans

l'armée française; et cette mesure provisoire annonce et présage le

moment où la liberté n'admettra que ses enfans et ses amis parmi ses

défenseurs armés.

Français, vous êtes libres; vous avez conquis la liberté sur les

ennemis du dedans; vous seuls la défendrez avec courage contre les

ennemis du dehors. On vous vante la discipline des armées étrangères,

on s'en fait un titre pour vous engager à conserver dans la vôtre des

régimens étrangers; eh bien! imitez-la cette discipline, surpassez-la,

s'il se peut: mais croyez que votre liberté, votre patrie, ne seront

bien défendues que par vous. Défiez-vous de tous ces argumens répétés

par le despotisme; éclairez-vous, armez-vous, soyez fidèles à votre

devise; à ce prix, vous vous passerez des étrangers; et le temps

approche où les étrangers souhaiteront de devenir Français.

HUITIÈME TABLEAU.

Action des Gardes-Françaises contre Royal-Allemand, vis-à-vis le

dépôt, Chaussée-d'Antin.

Dans le trouble et les alarmes qu'inspirait aux ministres

l'inquiétante disposition des troupes et surtout des gardes-françaises,

on avait pris soin d'opposer à ceux-ci des rivaux redoutables; et

c'était ce qui avait fait préférer le régiment de cavalerie

Royal-Allemand, dont la tenue paraissait excellente, que

l'on croyait plein de bravoure et très-attaché à son colonel, M. de

Lambesc, dès long-temps odieux par une férocité grossière, excusée en

partie sous l'apparence d'un zèle ardent pour la discipline. Cet homme

avait paru digne d'être un des principaux instrumens des projets

ministériels. Nous venons de voir à quels excès il s'était porté

contre le peuple, mot qui, pour lui et pour ses pareils, équivalait à

celui de populace. Cette violence imprudente et prématurée, si

heureuse par les désastres qu'elle prévint, produisit, dans cette même

journée, des événemens utiles à la révolution. Cet assemblage de

circonstances préparées pour elle comme par une providence

bienfaisante, cette fatalité qui fit tourner à la ruine des

oppresseurs toutes les mesures concertées pour le succès de leurs

entreprises, tandis qu'au contraire les malheurs apparens et passagers

du peuple, ses fautes même et celles de ses conducteurs, servirent au

succès de sa cause; c'est le phénomène qui se reproduit le plus

fréquemment dans l'histoire de la révolution: voilà ce qui la

distingue de toutes les révolutions connues, soit qu'en effet ce

caractère lui appartienne exclusivement, soit que les historiens qui,

dans les siècles passés, nous ont transmis le récit de ces grands

bouleversemens politiques aient négligé de recueillir et de rendre

saillantes les circonstances par lesquelles ce même caractère se

serait plus ou moins manifesté.

Revenons aux effets qui résultèrent immédiatement de l'absurde

conduite de M. de Lambesc. Il avait commandé à un détachement de

soixante hommes de son régiment de traverser un faubourg de Paris,

d'aller se poster devant le dépôt des gardes-françaises,

Chaussée-d'Antin: mais ces étrangers ignorant leur chemin et pouvant

s'égarer dans les rues, on leur avait donné, pour les précéder et les

conduire, un cavalier du guet. Ils arrivèrent au galop à la porte

Saint-Martin, défilèrent le long du boulevard, et vinrent, suivant

l'ordre qu'ils avaient reçu, se poster devant le dépôt des

gardes-françaises. Ce poste parut choisi pour les outrager. Et en

effet, ceux-ci, étant comme prisonniers dans leurs casernes, virent,

dans cette provocation gratuite, une insulte d'autant plus grande

qu'elle paraissait impossible à punir. Ce surcroît d'indignation, mêlé

à la rivalité militaire, anoblie alors par l'intérêt de la vengeance

nationale, les eût sur-le-champ fait courir aux armes: mais un reste

de subordination leur fit respecter la consigne et les ordres d'un

colonel qu'ils détestaient. M. du Châtelet, désespéré de perdre un

régiment qui avait prodigué à son prédécesseur, le maréchal de Biron,

une obéissance et un respect filial, n'avait trouvé d'autre moyen pour

le conserver que d'enfermer les soldats. Leurs officiers, autrefois si

durs et si orgueilleux, avaient changé de ton; harangues, prières,

menaces, promesses, supplications, rien n'était épargné pour les

enlever à la cause du peuple. Tout fut inutile. Résolus à ne point

céder, ils se faisaient pourtant une peine de résister à leurs

supérieurs et de désobéir à des ordres qu'on supposait émanés du roi.

Partagés entre ces divers sentimens, ils n'en demeuraient pas moins

inébranlables dans leur attachement à la cause du peuple. Un cri

intérieur, plus fort que la voix de leurs officiers, repoussait

invinciblement les prières et les menaces, les craintes et les

espérances. Dans ce combat de tant de passions opposées, un incident

nouveau vint accroître le trouble et presser leur détermination:

c'était le retour de leurs camarades, qui, rentrant précipitamment et

d'un air égaré dans les casernes, après l'héroïque expédition de M. de

Lambesc, s'écriaient qu'on égorgeait leurs frères, et racontaient ce

qu'ils avaient vu, ce qu'ils avaient entendu. Alors ce n'est plus

qu'un cri d'indignation; le tumulte redouble; ils veulent sortir,

s'élancer de leurs casernes. Plusieurs officiers, hors d'eux-mêmes,

saisissent les soldats, les embrassent; d'autres se couchant à terre,

barrent la porte en criant: «Vous ne sortirez de vos casernes qu'en

marchant sur mon corps!» Ces obstacles les retiennent un moment, leur

courage chancelle, lorsque tout-à-coup il se ranime et devient une

fureur guerrière. Ce mouvement subit et impétueux venait de l'approche

d'un détachement de leurs camarades, qui arrivait tambours battans.

Dès-lors rien ne les arrête: ils repoussent ou écartent les officiers,

accourent en foule vers la grille, l'ébranlent, parviennent à

l'ouvrir, et sur-le-champ se rangent en bataille à l'entrée du dépôt,

en face des Allemands qui semblaient les braver. _Qui vive?_ s'écrient

les gardes-françaises. Royal-Allemand, répondit-on. _Êtes-vous pour le

tiers-état?_ C'était alors le nom de la nation française, en mettant à

part ses oppresseurs prêtres et laïcs, c'est-à-dire trois cents mille

hommes tout au plus sur vingt-cinq millions. A cette demande,

_êtes-vous pour le tiers-état?_ des étrangers, des mercenaires, durent

répondre et répondirent en effet: _Nous sommes pour ceux qui nous

donnent des ordres_. Cette réponse leur valut une décharge suivie d'un

feu roulant, qui leur tua deux hommes et en blessa trois. Ils tirèrent

de leur côté quelques coups de pistolets, dont un seul homme fut

blessé légèrement. Ce fut le terme de leurs exploits: une fuite

soudaine les déroba à la fureur de leurs adversaires et à la vengeance

du peuple. Ce qui étonna davantage, ce fut le désordre dans lequel ils

s'enfuirent, les uns prenant à droite, les autres à gauche, oubliant

leurs brillantes manœuvres, et occupés seulement du soin de se

sauver. Il semblait que le génie de la France les eût frappés de

terreur, comme il avait frappé de vertige les chefs qui leur donnaient

des ordres et les ministres qui avaient employé de pareils chefs.

Les gardes-françaises, vainqueurs de ces ennemis détestés,

s'avancèrent au pas de charge, et la baïonnette en avant, jusqu'à la

place de Louis XV, à travers la foule immense du peuple, qui passait

tour-à-tour d'un silence profond à de bruyantes acclamations, et

réunissait dans sa marche et dans son maintien l'expression d'une

sorte de terreur à celle de l'allégresse, toutes les deux également

effrayantes. On arriva ainsi jusqu'aux Champs-Élysées où étaient

retranchées d'autres troupes étrangères. Aucune ne fit le moindre

mouvement: les gardes-françaises eurent le choix du poste qui leur

convenait; et ce poste choisi, ils le gardèrent tranquillement pendant

cette nuit alarmante, se trouvant ainsi placés entre l'armée du

ministère et leurs concitoyens, dont ils étaient devenus l'espérance

et l'appui.

Divers incidens nés de la même cause accéléraient, dans la capitale,

les progrès d'un mouvement universel. Vers la même heure, sur le

boulevard, mais beaucoup plus loin, un fort détachement de

Royal-Cravate, vint se poster au bout de la rue du Temple, en face des

petits spectacles. Là, ils firent plusieurs évolutions en présence

d'une foule de curieux, dont le nombre, considérable en tout temps et

surtout le dimanche, se trouvait encore accru par la clôture inopinée

des théâtres voisins. Le résultat de ces évolutions fut enfin de se

ranger en bataille; et en dernier lieu, lorsque ces cavaliers

barraient toute la largeur du boulevard, un ordre que l'on n'entendit

pas, les fit partir à la fois comme un trait et à bride abattue,

renversant dans leur course tout ce qui traversait le boulevard,

hommes, femmes, enfans, qui, dans la sécurité de la paix, se

trouvaient exposés à des accidens réservés pour la guerre. Ces

pandours brutaux eurent bientôt parcouru la longueur des boulevards,

et arrivèrent en peu de minutes vers la place de Louis XV, où M. de

Lambesc les attendait.

Nous omettons quelques actes de violence, ou plutôt quelques

assassinats commis dans cette même soirée, par des hussards et par des

officiers de Royal-Allemand, sur des grenadiers des gardes-françaises,

qui, pour réponse à la question du jour, _êtes-vous pour le

tiers-état?_ reçurent des coups de sabre ou de pistolet. Ces

atrocités, qu'on apprenait d'un moment à l'autre, appelaient le peuple

à la réunion de toutes ses forces contre des ennemis si barbares. La

plupart furent punis sur-le-champ par ceux qui avaient pensé en être

les victimes. Le peuple se précipitait sur le coupable au moment où il

venait de tomber, et la figure d'homme disparaissait sous les coups

dont l'accablait la fureur de la multitude. On portait ces restes

hideux au Palais-Royal, devenu l'entrepôt de ce commerce meurtrier

entre les agens du ministère et leurs ennemis. Là, étaient le foyer de

l'insurrection, le point de départ et de retour pour tous les projets,

pour toutes les vengeances; et ce lieu, dans son étroite enceinte,

offrit aux yeux, pendant plus d'un mois, ce qu'ont de plus terrible le

crime et sa punition.

L'action la plus coupable de cette journée, plus heureuse par ses

suites que funeste par ses désastres, celle qui fait le sujet de ce

tableau, jointe à l'incursion gratuite de M. de Lambesc dans les

Tuileries, a été, comme on sait, l'objet d'une poursuite juridique.

L'accusé a été absous, et il en sera quitte pour le mépris et

l'horreur de la postérité. En avouant les faits, il a prétendu n'avoir

agi que d'après des ordres supérieurs, quoique ces ordres n'aient pu

lui faire un devoir de poursuivre ses victimes jusques dans un jardin

rempli d'hommes désarmés, de femmes et d'enfans. Au défaut de la loi

civile, un conseil de guerre devait juger ses moyens de défense. Mais

qu'eût servi ce conseil de guerre, sinon à faire voir la difficulté de

porter un jugement dans une affaire de ce genre, au moment où

périssent les principes du despotisme, où commencent à naître ceux de

la liberté? Si l'insurrection eût fini par être appelée révolte (ce

qui ne pouvait arriver que par la victoire du despotisme) M. de

Lambesc, absous par la loi, eût été récompensé par les dépositaires de

la puissance; mais il eût été encore méprisé autant que haï, pour

avoir mêlé à l'exécution de leurs ordres une cruauté inutile. Dans le

triomphe de la cause publique, quand l'unanimité et le succès de

l'insurrection rendent ridicule la tentative de lui donner le nom de

révolte, l'indulgence de la loi qui l'absout, prouve seulement que

cette loi, ouvrage du despotisme, ménageait des ressources et des

subterfuges aux hommes vils qui s'en montraient les appuis et les

défenseurs. La liberté les dédaigne et leur pardonne.

NEUVIÈME TABLEAU.

Les troupes du Champ-de-Mars partant pour la place Louis XV, le 12

juillet 1789.

Tandis que Paris était livré au tumulte et aux désordres dont les

tableaux précédens n'expriment qu'une faible partie, les troupes

répandues aux environs de la capitale semblaient la menacer d'un siége

ou d'un blocus. C'était le résultat des mesures prises après la séance

royale du 23 juin. Dès-lors le renvoi des ministres avait été décidé.

Les prêtres et les nobles, parvenus à faire de l'autorité royale

l'instrument d'une faction, avaient déterminé le roi à des mesures de

rigueur; et le choix même des nouveaux ministres, connus par leur

mépris pour le peuple, attestait cette effrayante résolution. Inquiets

cependant de l'esprit nouveau qu'ils avaient vu se développer

rapidement, plus alarmés encore de l'insubordination des

gardes-françaises, ils avaient appelé les régimens qu'ils avaient cru

les plus attachés à l'obéissance passive, ce dogme si cher aux

despotes, mais alors ébranlé partout et même dans les armées. On

avait cru le raffermir et le fortifier parmi les soldats, en mettant à

leur tête un maréchal de France célèbre dans la guerre. M. de Broglio,

désigné depuis long-temps comme un des généraux que la France

opposerait le plus heureusement à ses ennemis étrangers, fut choisi

pour s'opposer aux Français dans la guerre élevée entre eux et

l'aristocratie féodale et sacerdotale. Il eut sous ses ordres une

véritable armée; on porte à plus de trente mille hommes le nombre des

soldats qui environnaient Paris. C'était le parti le plus funeste que

l'on pût faire prendre au monarque; aussi eut-on beaucoup de peine à

l'y résoudre; et, pour y réussir, il avait fallu le remplir de fausses

terreurs. On lui montra les troubles de Paris sous un aspect

formidable, même pour sa personne; et ces troubles furent le prétexte

dont on se servit pour arracher de lui l'ordre de faire venir ce grand

nombre de régimens. On supposait que, plus ce nombre serait

considérable, plus le péril paraîtrait grand au roi que l'on voulait

tromper. On assure qu'en voyant le maréchal de Broglio mandé de

Lorraine, le roi en pleurs, se jeta dans ses bras, et lui dit: «Que je

suis malheureux! J'ai tout perdu, je n'ai plus le cœur de mes sujets,

et je suis sans finances et sans soldats.» Le roi se trompait sur le

premier point: sa personne était aimée. Mais puisqu'il n'avait point

de soldats, ce n'était donc point d'eux qu'il fallait rien attendre;

et d'ailleurs, quand il en aurait eu, des soldats ne pouvaient

rétablir ses finances; et l'appareil militaire qui menaçait Paris,

n'aurait pu qu'affaiblir l'amour de ses sujets pour sa personne. Cet

appareil était vraiment formidable: mais ce qui le rendit plus odieux,

plus révoltant, ce fut ce grand nombre de trains d'artillerie, de

bombes, de mortiers, et autres instrumens réservés à l'usage des

siéges: attirail peu propre à persuader au peuple qu'on voulait

seulement maintenir l'ordre et assurer la tranquillité publique, comme

le disaient les ministres. Ces affreux détails étaient sans doute

ignorés du roi; et les dépositaires de sa puissance lui cachaient avec

soin l'usage qu'ils en faisaient. Nous sommes loin d'appuyer l'opinion

alors admise, et qui n'est pas même encore détruite, qu'il s'agissait

de bombarder Paris: c'est une idée que repousse l'excès de son

invraisemblance, encore plus que son atrocité. Mais ce qui ne serait

guère moins invraisemblable, si le fait ne l'eût démontré possible,

c'est qu'il ait pu exister des ministres assez stupides pour ne pas

voir qu'en promenant sous les yeux d'un peuple entier ces instruments

de carnage et de destruction, ils ajoutaient déjà à sa force si

redoutable, toute celle qu'il emprunterait de sa fureur. En ne

supposant à cet appareil guerrier que l'intention de la menace,

comment ne sentaient-ils pas que cette menace était d'un genre à

inspirer autant d'horreur que l'exécution même du projet? De plus,

ces affreux préparatifs accréditaient le bruit déjà trop répandu que

des troupes armées devaient secrètement entrer dans Paris, livrer au

pillage le Palais-Royal et les maisons des patriotes, sans épargner

les personnes qui, par la hardiesse de leurs actions, de leurs

discours ou de leurs écrits, avaient attiré les regards et l'attention

des nouveaux ministres. Quoi qu'il en soit de ces complots, quel

qu'ait été le projet formé contre Paris et dont le secret n'échappera

pas à l'œil pénétrant de l'histoire, il est certain que les Parisiens

dûrent croire alors au projet formel de les exterminer. On mettait en

mouvement, on faisait avancer les troupes contre la capitale; le camp

principal était au Champ-de-Mars. A peu de distance, aux Invalides,

était caserné un régiment entier destiné à servir ce train

d'artillerie qui avait répandu tant d'effroi. Le quartier-général

était l'hôtel de Richelieu; des détachemens postés à Sèvres et à

Saint-Denis devaient servir de renfort. Pendant ce temps, l'assemblée

nationale multipliait les adresses au roi pour demander le renvoi des

troupes; et elle recevait du monarque trompé ou des refus ou des

réponses dilatoires. On parlait dans Paris de lettres de cachet

préparées contre ses membres les plus distingués; on faisait courir

des listes de proscription contre les patriotes. Tous ces bruits faux

ou exagérés, les nouvelles, les soupçons, étaient portés aux

électeurs, qui, en se ralliant fréquemment, avaient formé un centre de

réunion où tout aboutissait, et commençaient à devenir en quelque

sorte une puissance publique, supplément des autorités civiles, qui

gardaient un silence inexplicable. Il semblait qu'en employant la

force armée, le ministère n'attendît rien que d'elle. Déjà les troupes

postées dans le Champ-de-Mars avaient reçu de Versailles l'ordre de

s'avancer vers Paris. Aussitôt les officiers font rassembler les

soldats; ils les rangent en bataille, et les haranguent pour les

encourager à cette expédition, comme ils eussent fait pour

l'entreprise la plus glorieuse. Ces soldats étaient pour la plupart

étrangers; mais il ne fallait pas moins les tromper, pour en obtenir

l'obéissance qu'on souhaitait. Ils avaient vécu en France depuis

long-temps; plusieurs y avaient contracté des liaisons; et il était

difficile de leur représenter comme un exploit héroïque le triste

courage de marcher en ordre de bataille contre des citoyens désarmés,

de porter le feu dans une ville agitée par des troubles, mais qui

n'avait pas encore arboré l'étendard de l'insurrection, et qui

peut-être n'en avait pas conçu l'idée. Il fallut donc, pour les

engager à marcher contre Paris, leur faire entendre qu'ils allaient à

son secours: on leur dit que cette ville était remplie de brigands

qu'on ne pouvait réprimer que par la force militaire. La troupe

défile, ayant pour avant-garde un détachement de Royal-Allemand: ils

passent les bacs vis-à-vis l'hôtel des Invalides, et viennent se

ranger en bataille dans les Champs-Élysées.

Dès que le peuple voit s'avancer cette colonne imposante, il murmure,

il s'indigne, il mêle la menace à la crainte; et bientôt le bruit se

répand qu'une armée venait pour égorger tous les habitans de Paris.

Mais quelle fut leur fureur, quand ils virent cette armée, que la

terreur seule avait grossie à leurs yeux, s'augmenter et se recruter

en chemin des dragons, des hussards, des régimens de Royal-Bourgogne,

de Royal-Cravate, et enfin d'un détachement du guet à cheval! Ce

dernier corps, que les habitans de Paris avaient toujours détesté,

était devenu pour eux un objet d'horreur, depuis que la police en

avait fait l'instrument du despotisme le plus odieux. Une guerre

ouverte s'était élevée entre lui et cette portion du peuple que

l'orgueil désigne sous le nom de _populace_ ou même de _canaille_, et

que plus d'une fois le guet avait foulée aux pieds dans les rues, sur

les quais, et même sur les trottoirs des ponts. La seule apparition

des cavaliers de ce corps suffisait pour provoquer le peuple au

combat. Mais quel combat! et combien il était inégal! Des pierres,

alors la seule arme du peuple, assaillirent les hommes et les chevaux.

A ces coups peu meurtriers, les adversaires répondent par des coups de

fusil, dont le bruit appelle de nouveaux combattans ou de nouveaux

témoins. La nouvelle de ce combat pénètre dans l'intérieur de la

ville. Aussitôt les forts de la halle, les ouvriers des ports, les

artisans robustes de toute espèce, s'arment à la hâte de tout ce

qu'ils rencontrent, la plupart de bâtons, quelques-uns de mauvais

fusils, et viennent au secours de leurs concitoyens. Mais ce qui les

servit le plus efficacement, ce fut l'arrivée d'un détachement des

gardes-françaises, qui, devenus l'idole du peuple, s'empressèrent de

marcher à son secours. C'était un spectacle curieux, que l'approche de

cette troupe guerrière au milieu d'une foule désarmée qui la suivait

ou la précédait au combat. Des femmes, des enfans, augmentaient cette

foule; et l'on distinguait surtout, dans l'obscurité de la nuit qui

s'approchait, la hardiesse de ces petits garçons nommés

_porte-falots_, qui, avec leurs lanternes, éclairaient, par zèle et

avec gaîté, cette colonne de gardes-françaises marchant vers les coups

de fusil. Ce sont de ces tableaux qu'on ne peut oublier; et Paris en a

offert, pendant cette célèbre semaine, plusieurs peut-être qui ne se

renouvelleront jamais.

La seule approche des gardes-françaises et quelques coups de fusil

avaient suffi pour forcer leurs adversaires à s'enfoncer dans les

Champs-Élysées. Vainement voulut-on employer le renfort des petits

Suisses: ces braves alliés de la France refusèrent de tirer sur des

Français. Ce fut de ces étrangers que le reste des troupes reçut un

exemple si généreux et si salutaire pour les deux partis. Les

officiers frémissaient de colère de voir que leurs ordres demeuraient

sans exécution. Pour être obéis, ils ne voient qu'un moyen; c'est

celui qu'ils prirent: ils ordonnèrent la retraite, et les troupes

rétrogradèrent jusqu'à la grille de Chaillot. Elles y demeurèrent deux

heures, après lesquelles elles reprirent le chemin du Champ-de-Mars.

Là, le prince de Lambesc reparut le lendemain, pour essayer d'obtenir

de ses soldats ce qu'il n'avait pu en obtenir la veille; mais la

résolution des troupes était prise: elles s'étaient rappelé que leur

engagement n'avait été que de combattre les ennemis de l'état, et

elles n'en voyaient point. Ces ennemis n'étaient visibles qu'aux

officiers qui appellent l'état le gouvernement qui les paie. C'est

cette équivoque qui a perdu les peuples; et le despotisme finit ou va

finir, quand cette équivoque commence à s'éclaircir. C'est ce que ne

savait pas M. de Lambesc, qui menaça du dernier supplice ses soldats

réfractaires; menace qui ne servit qu'à les irriter contre celui qui

se la permettait. Toute l'armée se souleva contre lui: il fut forcé de

se sauver à Versailles, où il ne trouva pas plus de sûreté

qu'ailleurs. Il vit préparer contre lui ce même châtiment dont il

avait menacé de généreux soldats, il fut encore contraint de fuir; et

comme la France entière ne lui présentait plus que des ennemis, il la

quitta, retrouvant par-tout sur sa route le danger du même traitement

auquel il venait de se soustraire.

DIXIÈME TABLEAU.

La barrière de la Conférence incendiée, le 12 juillet 1789.

Œuvres complètes de Chamfort (Tome 2) Recueillies et publiées, avec une notice historique sur la vie et les écrits de l'auteur. · 第 13 / 26 段