Ici nous nous arrêterions, ou du moins nous nous contenterions

d'exposer les détails de cet acte de générosité, s'il ne rappelait ce

que doit la révolution française à ces braves soldats, qui, en

abandonnant tout-à-coup le service du despotisme, le glacèrent

d'effroi et précipitèrent sa chûte. Persuadé, par l'habitude de leur

obéissance, qu'ils étaient une portion de lui-même, en perdant leurs

secours, il crut voir ses bras se séparer de lui. Sa surprise, mêlée

d'une terreur profonde, s'accrut encore et fut au comble quand il les

vit se vouer à la cause publique. Il passa tout-à-coup du sentiment

exagéré de sa force au sentiment de sa faiblesse. Cette espèce de

miracle, qu'il avait cru impossible, n'étonna pourtant que lui, ses

agens et ses satellites. Depuis long-temps on observait le

mécontentement de toute l'armée, de tous les corps qui la composaient;

et ce mécontentement, loin d'éveiller l'attention des ministres et des

chefs sur les moyens de le calmer, ne semblait que les provoquer à

multiplier les fautes et les imprudences. Les chefs fatiguaient à pure

perte leurs subordonnés: ceux-ci, par une vengeance imprévoyante,

avaient, dans la lutte du roi et des parlemens, excité en secret à la

désobéissance leurs soldats, qu'eux-mêmes avaient fréquemment

indisposés. Comment ne s'apercevaient-ils pas qu'ils minaient à l'envi

les fondemens d'un édifice ébranlé, prêt à crouler sur eux? Mais leurs

destins étaient marqués: il fallait que la ruine de tous les

oppresseurs fût le fruit de leurs propres intrigues. On eût dit que le

ciel les aveuglait pour les perdre; caractère de cette fatalité

imposante que l'histoire des siècles passés conserve dans le récit

des grands événemens, et dont la révolution française rappelle

fréquemment le souvenir.

Telle était, en général, la disposition de l'armée; et le régiment des

gardes-françaises s'en était lui-même ressenti. Mais, à ces causes de

mécontentement, communes à tous les corps militaires, il s'en joignait

d'autres qui redoublaient dans celui-ci la fermentation sourde dont il

était agité. Le développement de ces causes contribuera à faire

admirer la réunion de circonstances favorables à la révolution.

Le régiment des gardes avait été long-temps commandé par le maréchal

de Biron. Cet homme, d'un mérite médiocre, avait eu pourtant celui de

se faire aimer de ses soldats. Distingué à Fontenoi, et depuis oublié

de la France, mais non pas de la cour, comblé de grâces, parvenu à une

extrême vieillesse, et possesseur d'une immense fortune, il en

consacrait une partie à la belle tenue de sa troupe, déjà

très-dispendieuse pour l'état. Jaloux en même temps, et de plaire à la

cour, et de briller par son faste à Paris, il allait à ce double but

par l'éclat extérieur de son régiment, qui semblait être devenu une

partie de son luxe personnel. Ces qualités avaient suffi pour en faire

l'idole de ses soldats. On se souvient de l'obéissance qu'ils lui

avaient montrée en 1788, dans une action engagée entre eux et le

peuple de Paris, dans la rue Saint-Dominique. Nous n'ignorons pas les

changemens qu'une année avait opérés dans l'opinion, même parmi les

soldats: mais, malgré ces changemens si rapides, nous avons lieu de

douter que l'influence des dispositions nouvelles se fût étendue

jusqu'aux gardes-françaises, s'ils eussent continué d'être commandés

par le maréchal de Biron. Leur patriotisme, dans la crise de 1789,

l'eût-il emporté sur leur affection pour leur général?...... Bénissons

le ciel qui nous a épargné les hasards d'une pareille épreuve, en

disposant des jours de leur vieux commandant! Tel était leur

attachement pour sa mémoire, qu'une des fautes les plus graves de leur

nouveau colonel fut d'avoir fait ôter de leurs casernes le buste de

son prédécesseur. C'était sans doute une grande imprudence, et ce ne

fut pas la seule. Chaque jour multipliait les plaintes qu'ils

formaient contre lui; ils lui reprochaient à la fois une excessive

dureté et une extrême avarice: deux défauts qui placent un chef entre

la haine et le mépris. Différentes circonstances hâtaient le moment

qui devait tourner en révolte ouverte leur ressentiment déjà si

dangereux. On sait que, dans ce régiment, plusieurs soldats exerçaient

dans la capitale des métiers et des professions qui les mettaient en

communication immédiate avec les artisans et les journaliers de toute

espèce. De là, des conversations sur les affaires publiques, dans un

temps où tous les esprits étaient échauffés; de là, des rapports plus

intimes avec le peuple, et en quelque sorte une communauté de

ressentiment. Ils lisaient ou entendaient lire cette foule d'écrits,

publiés tous les jours, où les torts du gouvernement, les projets

absurdes et désastreux des ministres et de tous les hommes en place,

étaient dénoncés au peuple dans un style grossièrement énergique, dont

l'effet s'est plus d'une fois manifesté trop rapidement. Ces écrits

étaient semés de ces maximes qu'on appelle philosophiques, et qui ne

sont que le résultat du plus simple bon sens, puisque la plupart

expriment des vérités incontestables, qui frappent par leur évidence,

et que le cœur saisit avidement. On portait, jusques dans les

casernes, ces écrits, qui répandaient parmi les soldats les idées, les

rumeurs et les agitations de la capitale. Des libéralités,

accompagnées de promesses, donnaient du poids parmi eux à cette

nouvelle doctrine; et l'accueil, quelquefois fraternel, qu'ils

recevaient des citoyens les plus aisés, formait un contraste saillant

avec la rudesse dont les agens du despotisme usaient à l'égard de ses

soutiens. On aigrissait encore leur mécontentement contre leur

colonel, qui, à ce titre seul, était très-odieux au peuple. On le

supposait complice des mesures prises avec les ministres contre Paris;

et l'opposition révoltante de cette conduite et de ses devoirs comme

député à l'assemblée nationale, redoublait l'indignation populaire:

plus d'une fois il en avait évité l'effet, lorsqu'il courut enfin le

risque d'en être la victime.

Le dimanche 12 juillet 1789, jour où commença l'insurrection, M. du

Châtelet fut reconnu et poursuivi par le peuple. Où croit-on qu'il

alla chercher un refuge? Au dépôt même de ses soldats, sur le

boulevard de la Chaussée-d'Antin. Il les crut capables d'un sentiment

généreux; et il ne se trompa point. Berbet, l'un d'eux, de la

compagnie de Gaillac, le couvre de son corps et en quelque sorte de

son courage; il presse, il conjure les grenadiers et soldats du poste

de sauver leur colonel; dit que, s'il est coupable, c'est aux lois à

le punir, et non pas au peuple. Il y a, dans l'expression des

sentimens honnêtes, une influence rapide et contagieuse qui saisit

toutes les âmes nobles. Tous oublient leurs ressentimens. Ils se

réunissent, l'entourent, le conduisent en sûreté au quartier-général,

hôtel de Richelieu, et le mettent à l'abri d'une vengeance populaire,

qui s'exerçait principalement pour eux. Ce ne fut pas la seule

occasion qu'eurent les gardes-françaises d'arracher leur colonel à la

fureur publique. Ce même général, en passant le bac des Invalides, fut

près d'être jeté dans la Seine, par le peuple qui remplissait la

barque et qui le reconnut. Ce furent encore ces soldats si cruellement

maltraités, qui le sauvèrent. Le cœur se complaît dans le récit de

ces actions qui honorent l'humanité. Plût au ciel que les généreux

sentimens des gardes-françaises eussent dès lors été accompagnés des

idées saines qui ne peuvent être que l'ouvrage du temps et de la

liberté! On n'aurait point à joindre à ces justes éloges des regrets

non moins justes: on n'aurait point à reprocher aux gardes-françaises

les inquiétudes qu'ils ont données à la liberté naissante, après

l'avoir assurée par leur courage: ils n'auraient pas envié à leurs

concitoyens, à leurs frères, vainqueurs de la Bastille, le modeste

honneur dû à ceux qui les avaient aidés à renverser cette forteresse

du despotisme. Braves gardes-françaises, l'empreinte d'une couronne

murale, tracée dans une broderie au bras de vos concitoyens qui, sans

être guerriers de profession, se sont montrés intrépides comme vous,

dignes de combattre auprès de vous, n'eût fait que rehausser l'éclat

de la médaille d'or dont vous êtes décorés. Mais vous avez eu le

triste avantage de l'emporter dans ces odieux débats si effrayans pour

la patrie. L'assemblée nationale s'est vue, pour la première fois,

contrainte de déroger à l'un de ses décrets, jusqu'alors immuables.

C'est vous, qui, opposant à la puissance des lois la puissance de

l'épée, l'avez forcée à recevoir, comme une offrande généreuse, comme

un nouveau don patriotique, le sacrifice que les vainqueurs de la

Bastille firent de leur vœu le plus ardent. Ne reprochons point à nos

législateurs une prudence nécessaire, qui a sauvé à la capitale des

scènes de sang, et arraché à nos ennemis une de leurs cruelles

espérances. L'assemblée nationale voulut voir dans la conduite des

gardes-françaises, non pas une violence de prétoriens, ni une révolte

de janissaires, comme le souhaitaient nos ennemis, mais un égarement

passager d'hommes livrés entièrement à des idées militaires, étrangers

aux idées civiques, et privés des instructions que la constitution

seule peut faire passer jusqu'à eux. Nous terminerons cet article par

le récit d'un fait jusqu'ici peu connu, et qui montre à-la-fois leur

loyauté, leur inconséquence, leur grandeur d'âme, et une indiscipline

qui pouvait devenir funeste, sans le courage, le sang froid et le sage

héroïsme du général la Fayette. Après avoir obtenu du roi la

permission de s'enrôler dans la garde nationale parisienne, il leur

prend fantaisie d'avoir des cartouches de leur ancien major. Ils se

portent de nuit, au nombre d'environ deux mille, à l'hôtel de M. de

Mathan et dans les rues adjacentes. Cet officier, plein de sens et de

mérite, leur représente que, maintenant qu'ils sont, de l'agrément du

roi, à la ville de Paris, s'ils veulent des cartouches de congé, c'est

au commandant la Fayette à leur en donner, comme leur général. Les

têtes s'échauffent, la fermentation s'accroît et devient effrayante.

Cinquante sont détachés pour aller chercher, à l'instant même, à trois

heures du matin, le général la Fayette. Pendant qu'ils y courent, on

dispose des canons, on s'échauffe mutuellement par des menaces, par

des propos injurieux contre lui. Le détachement arrive à l'hôtel du

commandant, et lui déclare ce dont il s'agit. «Soldats, répond-il,

allez dire à vos camarades que je vais y aller tout à l'heure et tout

seul.» La réponse vole: on n'y croit pas; on s'obstine à penser que si

le général se porte vers eux, il va y venir en forces. Il s'habille,

il monte à cheval; il arrive tranquillement seul au milieu de cette

troupe de furieux, confondus de son calme intrépide. A cet aspect

inattendu, ils se taisent. Il parle..... «Me voilà seul; osez! Que

ceux qui ne veulent pas servir la liberté prennent des cartouches de

M. de Mathan; ils appartiennent à l'ancien régime: que ceux qui,

fidèles à la patrie, veulent des congés pour un temps et revenir

ensuite sous les drapeaux de la révolution, se présentent à huit

heures à l'hôtel-de-ville; ils en auront de moi. Adieu.» C'est un

brave homme!..... Les applaudissemens partent, se communiquent; tous

les cœurs sont à lui. Le général s'en retourne comblé d'éloges, et

eux-mêmes se retirent en paix. L'idée d'un grand courage ne pouvait

manquer de saisir les gardes-françaises; et dès-lors les voilà rendus

à eux-mêmes et à la patrie.

SEPTIÈME TABLEAU.

Le prince de Lambesc entrant aux Tuileries par le Pont-Tournant, le 12

juillet 1789.

On s'étonnera peu sans doute que ce même jour du 12 juillet ait

produit, à la fois et presque à la même heure, plusieurs de ces scènes

imposantes ou terribles, que la peinture et l'histoire s'empressent

également de transmettre à la postérité. Rien ne prouve mieux qu'il

existait, entre toutes les classes de citoyens, un ordre de sentimens

communs à tous, auxquels se ralliaient alors les habitans de cette

grande ville, divisés depuis par la différence des opinions et des

intérêts.

Nous avons vu cette nombreuse portion du peuple qui accompagnait les

bustes de MM. Necker et d'Orléans se partager en trois files, dont

l'une se précipita dans les Tuileries par le Pont-Tournant; ceux qui

la composaient y furent poursuivis par un fort détachement de

Royal-Allemand, que commandait le prince de Lambesc, alors à la tête

de sa troupe. C'était le dimanche, un jour où les promenades publiques

sont remplies de monde. Le voisinage des Champs-Élysées, la curiosité

même d'être à portée de voir les manœuvres des troupes qui alarmaient

la capitale, avaient attiré dans les Tuileries une affluence de monde

plus grande que de coutume. Qu'on se figure le tumulte, l'effroi, la

surprise de ces citoyens paisibles, voyant accourir, avec les signes

de la terreur, une foule d'hommes qui cherchaient un asile dans le

jardin; et, sur leurs pas, se précipitant après eux une troupe de

cavalerie, les poursuivant, les frappant à coups de sabres, renversant

et foulant ceux qui se trouvaient sur leur chemin. Dans ce désordre,

on distinguait le féroce prince de Lambesc, qui, le sabre nu, blessa

un vieillard à qui l'âge ne permit pas de fuir assez promptement.

Cependant, après le premier instant de terreur, ceux qui, plus près du

Pont-Tournant et des terrasses voisines, avaient vu les cavaliers de

Royal-Allemand s'engager dans le jardin, s'animent tout-à-coup d'une

fureur égale au péril qu'ils ont couru. Le grand nombre de chaises

dont le jardin était rempli, devient, pour les citoyens désarmés, une

arme de défense. Les uns s'en couvrent pour être à l'abri des coups

qu'on dirige sur eux: d'autres les lancent sur les soldats du haut des

terrasses qui couronnent le fer à cheval. Ces chaises, semées et

accumulées vis-à-vis le Pont-Tournant, deviennent un obstacle au

retour des cavaliers: ils s'en apperçoivent, et eux-mêmes craignent

d'être enfermés parmi des ennemis sans armes. Déjà l'on essayait de

tourner le Pont, lorsque les cavaliers, revenus sur leurs pas,

écartent la foule, et, regagnant les Champs-Élysées, retournent au

galop dans l'enceinte destinée à leur rassemblement.

La nouvelle de cette irruption d'une troupe étrangère dans un lieu

consacré à des promenades paisibles, se répand aussitôt dans Paris:

l'effet qu'elle y produisit ne fut point la terreur, mais une

indignation générale, un vrai soulèvement. Chaque citoyen croit qu'on

va l'attaquer dans ses foyers, et se tient prêt à les défendre. Des

époux, des pères, des parens, alarmés pour leurs femmes, leurs enfans

et leurs proches, qui, dans ce jour de délassement, étaient allés ou

du moins avaient pu aller dans ce jardin et périr dans un danger si

imprévu, redoublèrent de haine pour un ministère qui se permettait de

pareils attentats; car, en ce moment, c'est aux ministres autant qu'au

prince de Lambesc qu'on imputait cette violence insensée. Ce fut elle

qui poussa des hommes, jusqu'alors timides, à prendre parti contre le

gouvernement. Tel bourgeois de Paris qui la veille eût frémi peut-être

de cette seule idée et l'eût rejetée avec effroi, devint un ennemi

mortel du ministère et de la cour. C'est ainsi que cette atrocité

absurde du prince de Lambesc a servi puissamment la cause publique. La

précipitation, en forçant les citoyens à se mettre sur la défensive,

en même temps qu'elle décelait les projets de la cour, les dérangea et

les fit échouer par la terreur qu'excitèrent, parmi les ministres, la

promptitude et l'unanimité de l'insurrection. En effet, si le prince

de Lambesc, fidèle aux ordres que sans doute il avait reçus, se fût

contenté de dissiper la foule de ceux qui suivaient les bustes de MM.

d'Orléans et Necker, il eût paru n'avoir fait que son devoir en

réprimant un désordre et des attroupemens nouveaux, dangereux pour la

tranquillité publique. C'est ainsi qu'en aurait jugé du moins cette

classe toujours nombreuse d'hommes imprévoyans et timides qui, dans

leur simplicité de citadins, sont bien loin de soupçonner les perfides

complots qui se trament autour des rois. Peut-être, sans

l'effervescence subite et universelle occasionnée par l'incursion du

prince de Lambesc, le ministère aurait pu, dans les deux jours

suivans, assurer le succès des mesures déjà préparées contre la

capitale: il ne s'agissait que de la tenir quelque temps dans cet état

intermédiaire entre l'espérance et la crainte, qui laisse les

inquiétudes, sans permettre les partis violens. C'est l'effet que les

ministres attendaient d'une proclamation affichée partout, dans

laquelle ils présentaient l'arrivée des troupes royales comme une

précaution de prudence nécessaire au maintien de l'ordre, un secours

contre les brigands. La proclamation n'ajoutait pas que les brigands

avaient été soudoyés par les ministres même, pour occasionner ces

désordres, et leur fournir un prétexte d'appeler des régimens autour

de Paris et de l'assemblée nationale, qu'on parlait de transférer à

Soissons ou à Noyon. L'invasion des Tuileries dans un pareil moment

décréditait la proclamation des ministres; et ce fut un service que le

colonel de Royal-Allemand rendit alors à la révolution.

Il lui en avait déjà rendu un précédemment, le samedi 11.

L'insubordination des gardes-françaises alarmait les chefs des autres

corps: le prince de Lambesc surtout avait redoublé de sévérité à

l'égard de son régiment, alors cantonné à la Meute. Une consigne

rigide défendait qu'aucun soldat des gardes-françaises entrât dans le

camp, sous quelque prétexte que ce fût. Deux grenadiers de ce régiment

suspect, ignorant la consigne, se présentèrent, pour voir quelques

soldats leurs compatriotes. On ne voulut point les laisser entrer. La

sentinelle les menaça de tirer sur eux. Là, devait finir la scène, et

la discipline militaire était satisfaite. Mais le prince de Lambesc

survint; et se livrant à l'emportement de son caractère, il mêla à ses

grossières imprécations la menace de leur faire donner cinquante coups

de plat de sabre. Ceux-ci, de retour dans leurs casernes, ne

manquèrent pas de raconter à leurs camarades les détails de cet

accueil. Tous s'associaient au ressentiment de leurs compagnons; et de

la haine pour le colonel français, on passait à la colère contre un

régiment étranger. Les soldats de Royal-Allemand en recueillirent les

fruits dès le lendemain, quoique leur seul tort fût d'obéir aux ordres

d'un commandant qu'ils détestaient, et que même ils maltraitèrent,

dit-on, dans sa fuite[8]. Mais revenons à cette après-midi du 12

juillet, dont l'époque sera si fameuse dans l'histoire de la

révolution. Tandis que M. de Lambesc était occupé d'un côté, d'autres

troupes étrangères, postées en différens faubourgs, firent aussi

quelques incursions dans les rues voisines, et contribuèrent à

augmenter la fermentation. Les citoyens de ces quartiers éloignés des

Tuileries, crurent tous avoir couru le même péril que ceux qui

s'étaient promenés dans ce jardin. Dès le soir même de cette journée

mémorable, l'indignation contre les soldats étrangers fut générale: il

semblait qu'ils eussent cessé d'être des troupes royales; on ne voyait

plus en eux que des ennemis et des Allemands. On paraissait au

contraire ne voir que des amis dans les soldats français; le peuple

pressentait, comme le disait en ce même temps un orateur célèbre,

qu'ils oublieraient un moment leur qualité de soldats pour se souvenir

qu'ils étaient hommes. C'est ce que craignait le despotisme, malgré

son aveuglement; et voilà pourquoi il s'était environné de troupes

étrangères. Trois régimens suisses étaient campés au Champ-de-Mars,

Salis-Samade, Diesbach et Châteauvieux; ce même Châteauvieux qui

trompa l'espérance des ministres et des chefs, en prenant parti pour

la révolution; crime impardonnable à leurs yeux, crime qui long-temps

après, dans l'affaire de Nancy, attira sur ce régiment la vengeance

d'un homme que nul Français ne nommera plus sans horreur, le perfide

de Bouillé.

[8] Il est à remarquer que, quelques jours après la fuite de M.

de Lambesc, le peuple s'étant porté en foule à sa maison pour la

détruire, la garde nationale, quoique partageant le ressentiment

de chaque individu contre cet homme féroce, n'en fut ni moins

prompte ni moins zélée à la préserver de l'incendie.

A Sèvres et à Meudon, se trouvaient ceux d'Helmstadt et de

Royal-Pologne. Trois autres régimens étaient prêts à marcher vers la

porte d'Enfer. C'étaient encore des Allemands.

C'est alors que se montra, dans toute son horreur, aux yeux des

Français, ce vieux secret des cours, ce moyen d'opprimer une nation

par des étrangers que cette nation paie pour sa défense. En tout pays

et en tout temps, le premier pas vers la liberté devrait être la

suppression de cet abus révoltant: mais, par malheur, il ne peut être

détruit que quand la liberté commence à s'établir, comme il ne

commence à s'établir (du moins pour l'ordinaire), que lorsque la

liberté chancèle ou quand elle n'existe plus. Elle n'existait plus

sous Louis XI, qui le premier appela en France ces étrangers

mercenaires, empressés à trafiquer de leur sang, à le répandre (s'il

le faut) au-dedans du royaume comme au-dehors, sur l'ordre de celui

qui les soudoie. Bientôt cet instrument de la tyrannie devint un faste

du trône. Les cours se remplirent de soldats étrangers, comme si le

monarque était en guerre avec son peuple. Partout les rois se sont

trop souvent, il est vrai, montrés les ennemis des nations qu'ils

gouvernaient: mais cette vérité cruelle, ne devaient-ils pas la cacher

avec soin, plutôt que de l'annoncer, de la publier eux-mêmes, de la

rendre, en quelque sorte, visible aux yeux les moins éclairés, en ne

s'offrant aux regards qu'avec l'appareil d'une force armée, et surtout

d'une force étrangère, entourés d'hommes indifférens au bien, au mal

de leur empire, sans patrie, sans affection locale, insensibles comme

l'acier qui les couvre et comme le fer dont ils menacent les citoyens?

Ah! si cette pompe féroce est odieuse et déplacée partout, combien ne

l'est-elle pas davantage chez un peuple de tout temps célèbre par son

amour pour ses rois!

Ces réflexions sur les troupes étrangères, soit dans l'armée, soit

auprès de la personne de nos rois, ne peuvent s'appliquer

rigoureusement aux Suisses, qui, par une singularité remarquable, née

de leur constitution politique, conservent le goût de la liberté, en

vendant leurs services militaires aux despotes. Leur conduite dans la

révolution a prouvé qu'en se croyant engagés au service du roi, ils ne

se regardaient pas comme étrangers à la nation. Fidèles à la

discipline, ils ont prévenu des désordres, sans se montrer disposés à

répandre le sang français. Cette sagesse semble les naturaliser en

France; et peut-être, avec le temps, y prendront-ils ces idées de

liberté politique qui déjà inquiètent les dépositaires du pouvoir dans

les cantons où règne l'aristocratie. Sans doute que, dans ces cantons,

ceux qui gouvernent auraient voulu que les Suisses au service de

France eussent cru n'être qu'au service du roi, et qu'ils eussent obéi

fidèlement aux ordres du despotisme: mais cette imprudence,

qu'eût-elle produit qu'une inutile effusion de sang et la destruction

de ceux qui s'en seraient souillés? Telle est, depuis cette époque, la

propagation des idées libres, que peut-être les aristocraties

helvétiques redoutent, pour leurs sujets établis en France, la

communication de ces idées qu'ils pourraient reporter dans leur

patrie; il est probable qu'elles s'empresseront moins d'exposer leurs

compatriotes à la contagion qu'elles redoutent. Elles aimeront mieux

les vendre à des despotes chez lesquels les Suisses sont moins exposés

à _se corrompre_, que dans un pays entièrement libre comme la France,

qui peut leur apprendre que, dans les cantons aristocratiques, ils ne

jouissent que d'une liberté trop incomplète.

Œuvres complètes de Chamfort (Tome 2) Recueillies et publiées, avec une notice historique sur la vie et les écrits de l'auteur. · 第 12 / 26 段