On a peine à se figurer quel fut l'étonnement de la cour, des

ministres, des nobles en général, en apprenant que le peuple avait

forcé les prisons de l'abbaye pour en tirer les gardes françaises.

Mais cet étonnement mêlé de mépris et d'indignation, ressemblait à

celui que des maîtres ont pour des esclaves révoltés, dont la punition

est infaillible. Tous les dépositaires de l'autorité, dans quelque

grade que ce fût, accoutumés à la regarder comme leur propriété

particulière, ne pouvaient concevoir et plaignaient presque

l'audacieuse démence qui venait de se permettre un pareil attentat: le

plus grand nombre, demeuré étranger au progrès des idées générales,

n'avait pas le plus léger pressentiment sur les approches d'une

révolution que la partie éclairée de la nation regardait comme

inévitable, sans pouvoir toutefois en calculer le terme ni la mesure.

Quant aux maximes de liberté publique, de souveraineté nationale, de

droits des hommes, devenues, quelques mois après, constitutionnelles,

ces axiomes ne semblaient à la plupart des privilégiés que des

blasphèmes d'une philosophie nouvelle; et ceux qui, plus instruits, en

étaient moins surpris ou moins indignés, ne les considéraient que

comme des principes spéculatifs qui ne pouvaient jamais avoir

d'application, et qui, dans une nation destinée, selon eux, à un

esclavage éternel, perdraient infailliblement les insensés capables de

les croire admissibles dans la pratique. C'est ce qu'on vit peu de

jours après, lorsque M. de La Fayette, député à l'assemblée nationale,

vint proposer un projet de déclaration des droits de l'homme et du

citoyen, et dire qu'on pouvait rendre la France libre comme

l'Amérique. Cette idée, pardonnable peut-être à un philosophe ou à un

avocat (c'était presque la même chose dans les idées de la cour),

parut le comble de la folie dans la bouche d'un jeune gentilhomme, qui

se dégradait lui-même, et qui de plus attirait sur lui les vengeances

du despotisme forcé à regret d'envelopper un chevalier français dans

la proscription de tous ces hommes sans naissance, de tous ces gens

_de rien_ qui partageaient ses principes et son espoir.

Telle était, à Versailles, l'illusion générale parmi tous les ennemis

du peuple, lorsqu'ils apprirent la sortie des gardes-françaises

prisonniers à l'abbaye. Les ministres, en partageant l'indignation

qu'elle excitait, réprimèrent néanmoins les premiers mouvemens de

leur fureur. Ils se rassuraient en songeant qu'ils avaient à leurs

ordres une armée prête à punir les rebelles. Ils dictèrent au roi une

réponse mesurée, qui calma le peuple sans dissiper ses inquiétudes.

Pendant ce temps, les maîtres de la force armée environnaient de

troupes et de canons l'assemblée nationale; et, tandis qu'elle

s'occupait à rédiger les droits de l'homme et du citoyen, elle était

menacée d'une prochaine destruction.

Déjà Paris, qui votait pour la liberté, était menacé des plus grandes

violences. Déjà se développait un plan d'attaque dont le succès

paraissait infaillible. Les vives clameurs de la capitale éveillent

enfin les alarmes des représentans, et l'éloquence de Mirabeau les

décide à demander au roi la retraite des troupes. Dans la soirée du 10

juillet, une députation de vingt-quatre membres, présidée par

l'archevêque de Vienne, est reçue dans ce même palais qui recelait les

conspirateurs; elle présente au roi une adresse pleine d'énergie et de

raison, pour le décider à éloigner sans délai les régimens nombreux,

les trains d'artillerie, et tous les apprêts d'incendie et de meurtre

qu'on étalait d'une manière si terrible aux yeux des Français.

Dans cette adresse, où l'on avait épuisé toutes les armés de

l'éloquence, on avait prédit les suites que devait avoir l'appareil

formidable qui menaçait le peuple, et l'on proposait au roi les

moyens de tout prévenir.

«La France, lui disait-on, ne souffrira pas qu'on abuse le meilleur

des rois, et qu'on l'écarte, par des vues sinistres, du noble plan

qu'il a lui-même tracé. Vous nous avez appelés pour fixer, de concert

avec vous, la constitution, pour opérer la régénération du royaume.

L'assemblée nationale vient vous déclarer que vos vœux seront

accomplis, que vos promesses ne seront point vaines; que les pièges,

les difficultés, les terreurs, ne retarderont point sa marche,

n'intimideront point son courage.»

On entrait dans les détails de tous les dangers qu'occasionnait le

rassemblement des troupes, et l'on ajoutait:

«Il est d'ailleurs une contagion dans les mouvemens passionnés. Nous

ne sommes que des hommes: la défiance de nous-mêmes, la crainte de

paraître faibles, peuvent entraîner au-delà du but. Nous serons

obsédés d'ailleurs de conseils violens et démesurés; et la raison

calme, la tranquille sagesse, ne rendent pas leurs oracles au milieu

du tumulte, des désordres et des scènes factieuses. Le danger est plus

terrible encore; et jugez de son étendue par les alarmes qui nous

amènent devant vous: de grandes révolutions ont eu des causes bien

moins éclatantes; plus d'une entreprise fatale aux nations (on n'osait

dire _aux rois_) s'est annoncée d'une manière moins sinistre et moins

formidable, etc.»

Le monarque, dont on dictait les paroles, fit une réponse ambiguë, et

persista dans le projet de conserver autour de lui toutes les forces

qu'il prétendait nécessaires au bon ordre et à la tranquillité

publique.

Cette démarche de l'assemblée nationale, cette confiance dans la

parole du roi, confiance que Paris ne partagea point, déterminèrent

les ministres à presser l'exécution de leur projet. La disgrâce de M.

Necker, qui désapprouvait toutes ces mesures, était résolue; mais elle

ne devait avoir lieu que dans la nuit du 14 au 15. Les conjurés,

impatiens, devancèrent l'exécution de ce projet, et crurent faire un

grand pas en précipitant le départ du seul ministre qui leur était

contraire. Dès le 11, on lui fit donner l'ordre de sortir du royaume

dans vingt-quatre heures et avec tout le secret possible. Il obéit si

exactement, que son frère et sa fille, en présence desquels il avait

reçu la lettre de cachet, n'en furent instruits par lui-même que

lorsqu'il fut arrivé, le lendemain 12, à Bruxelles. Paris reçut le

même jour à midi cette nouvelle inattendue. Celui qui l'apporta au

Palais-Royal fut traité comme un insensé, et pensa être jeté dans le

bassin: mais bientôt elle se confirma, et il ne fut plus permis d'en

douter. Le jardin était rempli de groupes menaçans ou mornes. Alors

parut au milieu d'eux un jeune homme, Camille Desmoulins. Il faut

l'écouter lui-même: «Il était deux heures et demie. Je venais sonder

le peuple. Ma colère contre les despotes était tournée en désespoir.

Je ne voyais pas les groupes, quoique vivement émus ou consternés,

assez disposés au soulèvement. Trois jeunes gens me parurent agités

d'un plus véhément courage: ils se tenaient par la main. Je vis qu'ils

étaient venus au Palais-Royal dans le même dessein que moi. Quelques

citoyens _passifs_ les suivaient: «Messieurs, leur dis-je, voici un

commencement d'attroupement civique: il faut qu'un de nous se dévoue,

et monte sur une table pour haranguer le peuple.--Montez-y.--J'y

consens...» Aussitôt je fus porté sur la table, plutôt que je n'y

montai. A peine y étais-je, que je me vis entouré d'une foule immense:

voici ma harangue que je n'oublierai jamais:

»Citoyens, il n'y a pas un moment à perdre. J'arrive de Versailles; M.

Necker est renvoyé: ce renvoi est le tocsin d'un St.-Barthélemi de

patriotes; ce soir tous les bataillons suisses et allemands sortiront

du Champ-de-Mars pour nous égorger. Il ne nous reste qu'une ressource,

c'est de courir aux armes, et de prendre une cocarde pour nous

reconnaître.

»J'avais les larmes aux yeux; et je parlais avec une action que je ne

pourrais ni retrouver, ni peindre. Ma motion fut reçue avec des

applaudissemens infinis.--Quelles couleurs voulez-vous?.... Quelqu'un

s'écria:--Choisissez.--Voulez-vous le verd, couleur de l'espérance, ou

le bleu de Cincinnatus, couleur de la liberté d'Amérique et de la

démocratie?.... Des voix s'élevèrent:--Le verd, couleur de

l'espérance... Alors je m'écriai:--Amis, le signal est donné: voici

les espions et les satellites de la police qui me regardent en face.

Je ne tomberai pas du moins vivant entre leurs mains.... Puis tirant

deux pistolets de ma poche, je dis:--Que tous les citoyens

m'imitent.... Je descendis, étouffé d'embrassemens: les uns me

serraient contre leurs cœurs; d'autres me baignaient de leurs larmes.

Un citoyen de Toulouse, craignant pour mes jours, ne voulut jamais

m'abandonner. Cependant on m'avait apporté du ruban verd: j'en mis le

premier à mon chapeau, et j'en distribuai à ceux qui m'environnaient.»

Telle fut la première motion qui établit l'insurrection au

Palais-Royal et donna le signal de la liberté. Le citoyen qui eut le

courage de la faire, s'est encore distingué depuis par des ouvrages

pleins de talent, où la gaîté, la hardiesse, plusieurs saillies

heureuses, et même quelques grandes pensées, demandent et obtiennent

grâce pour des folies burlesques, des disparates bizarres: défauts

qui, dans ces temps orageux, contribuaient plutôt qu'ils ne nuisaient

au succès de ces ouvrages.

On peut citer ce jeune homme comme un exemple mémorable des rapides

effets de la liberté. Il a lui-même raconté depuis, que, né avec une

âme timide et un esprit pusillanime, l'une se trouva tout d'un coup

échauffée d'un courage intrépide, et l'autre comme éclairé d'une

lumière nouvelle. Sans doute cette même influence de la révolution

prochaine se fit sentir à tous les jeunes gens dont l'âme était née

pour elle, et qui, des ténèbres où la servitude publique devait tenir

enfouis leurs talens ou leurs vertus, passaient, subitement et contre

leur espérance, au grand jour de la liberté, qui devait développer ces

mêmes vertus et ces mêmes talens.

QUATRIÈME TABLEAU.

Sortie de l'Opéra.

Le grand mouvement excité dans Paris par le renvoi de M. Necker avait

deux causes: d'abord l'opinion qu'on s'était formée de cet

administrateur, dont l'influence au conseil se liait alors dans tous

les esprits à l'idée du bonheur public. On l'avait vu, dans son

premier ministère, porter la plus stricte économie dans l'emploi des

revenus de l'état. Il avait fréquemment repoussé les avides

sollicitations des courtisans; et une fois, entre autres, il avait

répondu à l'un d'eux: «Ce que vous me demandez forme la contribution

de plusieurs villages.» Ce mot, répandu parmi le peuple, était devenu

presque aussi célèbre que _la poule au pot_, promise en quelque sorte

aux paysans par Henri IV, et qui ne leur a été donnée ni par lui ni

par ses successeurs. Ce mot avait concilié au ministre une popularité

qui semblait indestructible. Son retour au ministère l'avait encore

accrue, et son exil inattendu paraissait le signal des projets

hostiles médités contre Paris. Il devenait, en quelque sorte, une

déclaration de guerre aux habitans de la capitale.

Le second motif de l'insurrection, moins aperçu de la multitude, mais

non moins impérieux, était le besoin presque généralement senti de

mettre Paris sous la protection d'une force publique, capable de

diriger l'indiscrète énergie du peuple, qui, par l'impétueuse

irrégularité de ses mouvemens, pouvoit compromettre le salut de la

ville et même de l'empire.

Les électeurs ne tenaient d'assemblées ordinaires qu'une fois la

semaine. Déjà leurs séances, qu'ils avaient rendues publiques, les

avaient montrés capables de prendre des mesures de vigueur dans les

événemens décisifs que chacun prévoyait. Nicolas Bonneville avait fait

le premier la motion d'armer les citoyens, et de former ce qu'on

appelait alors une garde bourgeoise. Cette idée, qui avait d'abord

effrayé les esprits, incertains du moment où l'on pourrait tenter à

force ouverte de secouer le joug du despotisme, s'était reproduite peu

de jours avant l'exil du ministre chéri; et l'on se proposait, vu la

multitude des régimens qui environnaient Paris, de la réaliser au plus

tôt. Mais la formation des citoyens en corps de commune était un

préalable nécessaire.

Dans les premières assemblées électives, séparées en trois chambres,

l'abbé Fauchet avait soutenu le droit et la nécessité de cette

organisation des habitans en commune: mais il parlait à un clergé trop

ami de l'ancien régime pour entendre des pensées libres et

courageuses. Il fit de nouveau cette proposition aux électeurs réunis:

elle fut accueillie comme elle devait l'être par des hommes qui

voulaient se montrer citoyens. Il alla plus loin. Le 9, veille du

premier jour de l'insurrection décidée, on venait de faire un tableau

très-sensible des dangers qui environnaient la cité. Il proposa aux

électeurs de se constituer eux-mêmes comme élus du peuple, et les

seuls actuellement en activité, sous le titre de représentans

provisoires de la commune de Paris, jusqu'à l'instant où elle se

rassemblerait elle-même, soit pour les confirmer dans cette fonction,

soit pour en nommer d'autres. Les présidens de l'assemblée, MM. la

Vigne et Moreau de Saint-Méry, eurent peur des applaudissemens

qu'obtenait cette proposition; et, dans l'inquiétude qui les agitait,

ils demandèrent du temps pour discuter cette question importante, et

voulurent remettre à huit jours une décision si essentielle. A cette

proposition du délai d'une semaine entière pour rassembler les

électeurs, tandis que tout annonçait une crise prochaine, un d'entre

eux, qui arrivait de Versailles, et qui avait vu tout l'appareil de la

guerre préparée à la patrie, M. de Leutre, se lève, et d'une voix

perçante crie: «Qu'ose-t-on nous dire? Huit jours! Dans trois, si nous

ne sommes sur nos gardes, tout est perdu! Rassemblons-nous demain. Si

nos présidens balancent, qu'ils se démettent, nous en choisirons de

moins timides.» Il désigna M. de la Salle et l'abbé Fauchet.

MM. La Vigne et Moreau de Saint-Méry cédèrent à leurs craintes; ils

déclarèrent qu'ils se démettaient. L'assemblée s'ajourna au

surlendemain pour l'élection des présidens. On s'étonne de ne pas

trouver, dans l'historique du procès-verbal des électeurs, ces faits

authentiques et incontestables. La justice et l'intérêt public

condamnent également ces réticences mensongères, qui trompent ou

égarent l'opinion du peuple sur le vrai caractère de ses défenseurs

plus ou moins courageux, dans le moment où il lui importe le plus de

les connaître et de les distinguer. Dès que la révolution fut décidée

par l'unanime et invincible insurrection de la capitale, ces deux

mêmes hommes qui, trente-six heures auparavant, se démettaient de leur

présidence pour n'être pas comptables aux despotes de l'énergie de

l'assemblée, reprirent leurs fonctions, où ils se trouvaient forts de

toute la puissance du peuple. La prise de la Bastille acheva de les

rendre intrépides.

Si la motion de M. de Leutre (qui voulait, le samedi au soir 9

juillet, que dès le lendemain l'assemblée des électeurs se réunît) eût

été arrêtée, le centre de ralliement se fût trouvé prêt pour diriger à

l'instant même les forces éparses des citoyens, les brigands eussent

été contenus, les barrières n'eussent pas été incendiées, Saint-Lazare

n'eût pas été pillé, et la liberté eût marché d'un pas mesuré dès sa

naissance. Mais les électeurs ne croyaient pas la crise si prochaine,

et ils étaient persuadés qu'on serait à temps le lundi 13 pour

prévenir tous les périls. L'exil de M. Necker ayant tout précipité,

dès quatre heures du soir le dimanche, après la motion de Camille

Desmoulins au Palais-Royal, l'effervescence des patriotes fut extrême.

Le peuple, outré de colère, mais non consterné de l'insulte qui venait

de lui être faite par le renvoi d'un ministre en qui il avait placé sa

confiance, n'apprit qu'avec indignation que les spectacles étaient

ouverts et qu'ils étaient remplis. La motion faite au Palais-Royal de

les fermer, fut appuyée, décrétée, exécutée sur-le-champ: chose inouïe

jusqu'alors, et dont l'idée seule était faite pour frapper

d'étonnement! Jamais particulier n'avait obtenu cet honneur, devenu

exclusivement un hommage à la splendeur du rang suprême, ou de ceux

que la naissance en approche. Une adulation aussi absurde

qu'avilissante supposait que leurs maladies, leurs infortunes, et

surtout leur mort, étaient toujours des calamités publiques. Cinq

semaines auparavant, le 4 juin, pendant la dernière maladie du

dauphin, mort âgé de sept ans, les spectacles avaient été fermés; et,

le 11 juillet, on les fermait pour la retraite d'un citoyen cher au

peuple. Ce rapprochement seul eût suffi pour irriter l'orgueil de ceux

qui croient que tout hommage public n'appartient qu'à la grandeur. La

plupart détestaient dès long-temps M. Necker; et, lors de son renvoi

après son premier ministère, sa chûte avait été pour eux le sujet

d'une joie révoltante et scandaleuse. On les avait vus alors venir

étaler leur triomphe insolent dans les spectacles, dont le peuple les

eût dès-lors chassés volontiers. Cette seconde fois, le 12 juillet

1789, ils y étaient accourus en foule et leur allégresse était encore

plus grande. Ils connaissaient la destination de cette armée dont on

investissait la capitale; ils croyaient voir bientôt le peuple,

effrayé, asservi, retomber sous le joug qu'il venait de soulever un

moment, et qui n'était pas encore brisé. Qu'on se représente leur

indignation et leur rage, quand l'insurrection publique vint troubler

le sentiment trompeur qu'ils avaient de leur victoire, et surtout leur

intimer l'ordre de sortir du spectacle! Il fallut obéir et céder à

cette force, qui d'ailleurs se manifesta sans violence et avec une

sorte de règle. Nul accident grave ne signala cette sortie. Le seul

désagrément, très-odieux sans doute pour des ducs, marquis et comtes,

mais qu'il fut impossible de leur sauver, ce fut la nécessité de

défiler entre deux haies de citoyens non décorés, obscurs même, et

dont peut-être aucun, par sa naissance, ne pouvait être présenté à la

cour.

Plût au ciel que, sans nuire à l'établissement de la liberté publique,

il eût été possible d'épargner à ses ennemis des malheurs plus grands

que cette humiliation passagère!

CINQUIÈME TABLEAU.

Bustes de MM. d'Orléans et Necker portés en triomphe et brisés à la

place Louis-XV.

Les tableaux précédens ont suffisamment fait concevoir quel était le

trouble, le désordre, l'agitation de Paris. Chaque instant y apportait

de Versailles des nouvelles qui, vraies ou fausses, redoublaient la

fermentation générale. Les lieux publics, les jardins, les cafés,

n'offraient partout que des groupes d'hommes avides de parler ou

empressés d'entendre; et, dès le matin de cette journée mémorable, un

pressentiment inquiet avait fait sortir de leurs maisons les citoyens

les plus paisibles. Les amis, les voisins se visitaient; les

indifférens même s'abordaient avec cet air de confiance, de

bienveillance mutuelle, qui naît du sentiment d'un péril et d'un

intérêt commun. Dès la veille, un bruit sourd s'était répandu que M.

Necker était disgracié, et l'on connaissait les dispositions de la

cour peu favorables pour ce ministre. Elle pardonne rarement à ceux

qui ont été l'objet d'un enthousiasme universel, comme il l'avait été

le jour de la séance royale; et de pareils triomphes sont représentés,

par les courtisans, comme de cruelles offenses pour le trône.

Cependant, telle était à Paris l'opinion qu'on avait de M. Necker, du

besoin que la cour même avait de lui, qu'on supposait la cour

convaincue de cette vérité, autant que la capitale. Cet homme célèbre

jouissait alors, dans une monarchie, d'une popularité que les

démagogues les plus heureux ont rarement obtenue dans les républiques:

on se plaisait à voir en lui l'homme du peuple et l'ami de la liberté.

Il l'était en effet, mais dans des limitations alors inconnues, qu'il

n'a laissé entrevoir depuis que successivement et par degrés, jusqu'à

l'instant où il les a enfin exprimées et motivées, dans un ouvrage

composé après son départ, et qui ne lui a pas rendu la faveur

nationale. Revenons à ce moment du 12 juillet, qui associe le triomphe

de M. Necker aux premiers mouvemens de la liberté naissante.

A peine la nouvelle de sa disgrace et de son départ fut-elle répandue

et confirmée, la consternation devint générale. Elle se manifesta par

des emportemens, par une fureur aveugle qui porta une partie du peuple

à incendier plusieurs barrières: chez les citoyens d'une classe plus

éclairée, elle se montra par une douleur profonde, mêlée

d'indignation: bientôt elle se caractérisa par tous les signes qui

annoncent une calamité publique. En un mot, on retrouva par-tout le

deuil de la patrie. Tandis que des multitudes de citoyens ferment les

grands théâtres, interdisent les petites salles des boulevards où le

peuple se porte habituellement, tandis que l'on commandait à tous des

pensées sévères, quelques-uns conçurent l'idée d'un spectacle nouveau,

à la fois triomphal et funèbre, qui annonçait en même temps la

confiance et la terreur. Dans le cabinet de Curtius, étaient en cire

coloriée un grand nombre de bustes d'hommes célèbres. On y saisit ceux

de M. Necker et de M. d'Orléans, qu'on croyait enveloppé dans la

disgrace du ministre. On les couvre de crêpes, ainsi que le tambour

qui les précède. On les porte des allées du boulevard du Temple dans

la rue Saint-Martin, au milieu d'un cortége innombrable qui se grossit

à chaque pas. Le cri répété, _chapeau bas!_ fait un devoir aux passans

de saluer ces images révérées. Le guet à cheval du poste de la

Planchette reçoit du peuple l'ordre d'escorter les porteurs. La garde

de Paris cède aussitôt à cette volonté générale. On se précipite de

toutes les issues, pour voir cette nouveauté républicaine. On en

augmente sans cesse la pompe tumultueuse, bizarre, et cependant

imposante. Tout s'anoblissait par l'idée d'honorer avec éclat deux

hommes qu'on croit victimes de leur généreux amour pour le peuple. Les

rues Grenéta, Saint-Denis, la Féronnerie, Saint-Honoré, par où passent

successivement les images devenues momentanément l'objet du culte

public, contiennent à peine les flots de citoyens qui se succèdent

avec une rapidité toujours croissante.

C'est avec cet immense cortége que les bustes arrivent à la place

Vendôme. On les promène autour de la statue de Louis XIV..... O

changemens opérés par la révolution d'un siècle! Là, fut élevé, par

l'adulation servile d'un courtisan, le bronze de ce monarque, qui,

d'un regard, faisait trembler sa cour, vit près de soixante ans son

peuple à ses genoux; et maintenant..... Ce sont les suites de son

despotisme, de son faste orgueilleux, qui, de loin, préparaient les

afflictions douloureuses d'un de ses petits-fils. L'esprit du peuple

est changé. Ce ne sont plus ces Parisiens, ridicules héros de la

fronde, fuyant devant quelques soldats soudoyés pour contenir ou

châtier des bourgeois: c'est pourtant ce que l'on croyait; mais on se

trompa. Un détachement de Royal-Allemand se précipite sur ces

bourgeois devenus citoyens, qui ne prennent point la fuite, comme les

stipendiaires s'en étaient flattés. L'action fut vive; plusieurs

personnes y furent blessées. Un cavalier de Royal-Allemand fut tué

d'un coup de pistolet par un médecin. Le cortège écarte enfin la

troupe et continue sa route avec une ardeur nouvelle. On voulait se

rendre aux Tuileries par la place Louis-XV. Là, commença l'exécution

manifeste des projets hostiles de la cour contre les citoyens. Un

détachement de dragons se précipite à coups de sabres sur

l'innombrable multitude qui s'y était rassemblée pour voir passer les

bustes de MM. Necker et d'Orléans. Le porteur de la première effigie

fut tué, le buste mis en pièces: incident qui, dans les siècles où la

superstition changeait tout en augure, serait devenu un présage

menaçant pour la personne de M. Necker, ou du moins pour la durée de

sa faveur populaire. François Pepin, qui portait l'effigie de M.

d'Orléans, reçut un coup d'épée dans la poitrine, de la main de

l'officier qui commandait le détachement, et fut encore atteint d'un

coup de pistolet à la jambe gauche. Un garde-française fut tué par un

dragon; mais un soldat de la garde de Paris, qui avait vu d'où le coup

partait, tua à son tour, d'un coup de fusil, le dragon, dont les

dépouilles furent portées au Palais-Royal. Le cortège des patriotes,

sans armes, étonné plus qu'effrayé de cette course à bride abattue, de

ce cliquetis de sabres, de ces images brisées, de ce sang, de ces

morts, fut forcé de se diviser. Une partie se porta vers le quai, une

autre rebroussa chemin par le boulevard; et ceux qui occupaient le

milieu de la scène entrèrent pêle-mêle dans les Tuileries par le

Pont-Tournant. C'est le sujet d'un autre tableau.

SIXIÈME TABLEAU.

Les Gardes-Françaises sauvant M. du Châtelet, leur colonel, de

l'effervescence populaire.

S'il fallait se borner à développer les circonstances principales des

tableaux que nous présentons au public, quelques lignes suffiraient à

celui que nous mettons en cet instant sous ses yeux. Il serait

seulement nécessaire de rappeler, comme un fait incontestable, que les

gardes-françaises, en sauvant leur général, triomphaient d'un

ressentiment qu'ils avaient même déjà fortement exprimé. Cette

circonstance à part, le sauver d'un péril imminent n'eût été que leur

devoir et même un acte d'humanité vulgaire. Mais ils le regardaient

comme leur ennemi; et là commence la générosité, disons même

l'héroïsme, puisque leur haine s'était récemment montrée d'une manière

menaçante et dangereuse pour sa vie.

Œuvres complètes de Chamfort (Tome 2) Recueillies et publiées, avec une notice historique sur la vie et les écrits de l'auteur. · 第 11 / 26 段