spectacle de ces trois ordres divisés d'intérêts, d'opinions, même de
costumes, mais réunis par une nécessité impérieuse, la seule vue du
maintien et des mouvemens de ces hommes si différens, oppresseurs et
opprimés, mêlés et confondus sous le nom général de Français, auraient
suffi pour faire pressentir à un observateur instruit et attentif
qu'une telle assemblée, composée d'élémens si dissemblables, se
dissoudrait, ou se constituerait sous une autre forme, qui, sans
établir une véritable unité d'intérêts, forcerait tous ces intérêts
opposés à marcher quelque temps ensemble. Il était facile dès-lors de
prévoir quels seraient les embarras du trône, entre les privilèges qui
l'entouraient, et les représentans d'un peuple éclairé connaissant ses
droits et sa force, disposé également à repousser la violence ou le
mépris.
Dans cette première séance, la noblesse s'était signalée par
l'expression d'un orgueil offensant, puisé sans doute dans son costume
et dans sa parure, plus que dans ses droits, dans ses talens et dans
ses moyens de puissance. Ses refus et ceux du clergé de vérifier en
commun les pouvoirs des trois ordres respectifs avaient occasionné des
débats, dans lesquels les députés du peuple avaient vu à la fois et
l'arrogance et la faiblesse de leurs adversaires. Un temps précieux se
consumait dans ces discussions. La cour, dans une neutralité
apparente, feignait de tenir la balance égale entre les concurrens,
pour attirer à elle la décision de tous les points contestés. Elle
n'avait voulu, en doublant la représentation du peuple, que forcer
les privilégiés au sacrifice de leurs exemptions pécuniaires; et elle
commençait à redouter cette nouvelle puissance du peuple, près de se
diriger contre d'autres avantages des privilégiés qu'elle voulait
maintenir. Dans cette lutte de la noblesse et de la nation, le clergé
semblait s'offrir comme médiateur; et bien qu'opposé à la vérification
des pouvoirs en commun, il ne s'était point constitué en chambre
séparée, comme les nobles s'étaient hâtés de le faire. Les communes,
réduites à l'inaction par l'absence de leurs collaborateurs,
s'apercevaient tous les jours que leur force d'inertie devenait une
puissance formidable; et, secondées par quelques prêtres vertueux, par
quelques nobles éclairés, qui ne virent le salut de la patrie que dans
une prompte réunion au parti populaire, elles osèrent enfin, après une
mûre délibération, se constituer en assemblée nationale: c'était
déclarer ce qu'elles étaient, la nation. Cette grande et sublime
mesure remplit le peuple d'un nouvel enthousiasme pour ses
représentans, et fit trembler la cour, les ministres, les nobles et
les prêtres, avertis alors de leur faiblesse. Ce fut en vain qu'ils se
liguèrent, ou plutôt que leur ligue, jusqu'alors secrète, se manifesta
par des signes évidens. Mais il est trop tard: le colosse national
s'était élevé à sa véritable hauteur, et tout devait dès-lors fléchir
ou se briser devant lui.
Une autre délibération, plus subite et non moins hardie, avait, en
conservant provisoirement les impositions, déclaré qu'elles étaient
toutes illégales, et qu'elles ne seraient perçues dans les formes
existantes, que jusqu'à la première séparation de l'assemblée
nationale, quelle que fût la cause de cette séparation. C'était couper
à la fois tous les nerfs du despotisme, dans un temps où le peuple,
surchargé d'impôts, accablé de toutes les calamités réunies, était
affligé d'une disette de grains, qu'il imputait au gouvernement encore
plus qu'à la nature.
Un autre article de cet arrêté mémorable mettait la dette publique
sous la protection de la loyauté française. On attachait ainsi, on
dévouait à la cause nationale la classe immense des créanciers de
l'état, que leurs préjugés, leurs habitudes et leurs intérêts mal
conçus avaient rendus jusqu'alors partisans et soutiens du despotisme.
Qu'on se représente, s'il est possible, à la nouvelle de cet arrêté,
la surprise et la terreur de tous ceux qui jusqu'alors n'avaient vu
dans le peuple français qu'un assemblage d'hommes nés pour la
servitude. Ce fut en ce moment que les ennemis du peuple eurent
recours aux mesures les plus violentes. Maîtres de la personne du roi,
ils le reléguèrent en quelque sorte à Marly, et l'entourèrent suivant
leurs convenances; ils le rendirent invisible, inaccessible comme un
sultan d'Asie; ils mirent entre lui et la nation une barrière que ni
la nation ni la vérité ne pouvaient franchir, et que lui-même n'aurait
pu renverser. Enfin, en l'environnant d'illusions, ils le forcèrent
d'appuyer de son autorité la division des trois ordres en trois
chambres; ils amenèrent le roi de France à se déclarer le roi des
privilégiés: et sans doute on résolut alors la tenue de cette séance
royale, dans laquelle on allait dicter des lois arbitraires à ce
peuple qui devait se régénérer; violence du despotisme connue sous le
nom de lit de justice, détestée des Français même au temps de
l'esclavage, et qui, en 1789, devait révolter des hommes appelés pour
être législateurs d'un grand empire.
On la proclame donc cette séance royale, qui devait se tenir quelques
jours après. Dans l'intervalle, la porte de l'hôtel de l'assemblée est
fermée et gardée par des soldats. Les députés de la nation sont
repoussés du lieu de la séance. Le président, M. Bailly, paraît,
demande l'officier de garde. Celui-ci a l'audace de lui intimer
l'ordre de ne laisser entrer personne dans la salle des
états-généraux. «Je proteste contre de pareils ordres, répond le
président, et j'en rendrai compte à l'assemblée.» Les députés arrivent
en foule, se partagent en divers groupes dans l'avenue, s'irritent et
se communiquent leur indignation. Le peuple la partageait. On s'étonne
encore aujourd'hui, deux ans après la révolution, que les habitans de
Versailles, ces hommes nourris et enrichis ou du faste ou des
bienfaits du despotisme, aient montré contre lui une si violente
aversion. C'est pourtant ce qu'on vit alors. On vit même plusieurs
des soldats exécuteurs de cet ordre barbare, dire tout bas à quelques
représentans du peuple: «Courage, braves députés!» Le courage
remplissait toutes les âmes, il brillait dans tous les yeux. Les uns
voulaient que l'assemblée se tint sur la place même, au milieu d'un
peuple innombrable; d'autres proposaient d'aller tenir la séance sur
la terrasse de Marly, et d'éclairer le prince, qu'on emprisonnait pour
l'aveugler. Au milieu de ces cris et de ce tumulte, le président avait
cherché un local où l'on pût délibérer avec ordre et sagesse. Un jeu
de paume est indiqué. La circonstance rendait auguste tout lieu qui
pouvait servir d'asile à l'assemblée nationale. On s'invite
mutuellement à s'y rendre. L'ordre est donné, tous y accourent. Un des
députés[7], malade, et qu'on instruisait d'heure en heure des
mouvemens de l'assemblée, s'élance de son lit, s'y fait porter; il
assiste à l'appel que suivait le serment national; il demande que, par
indulgence pour son état, l'ordre de l'appel soit interverti, et qu'on
lui permette d'être un des premiers à prononcer ce serment: sa demande
est agréée; il le prononce à voix haute: «Grâce au ciel, dit-il en se
retirant, si je meurs, mon dernier serment sera pour ma patrie!»
[7] M. Goupilleau, député de la Vendée, dont le patriotisme ne
s'est pas démenti un seul moment.
Le voici ce décret qui décida des hautes destinées de la France:
«L'Assemblée nationale, considérant qu'appelée à fixer la constitution
du royaume, opérer la régénération de l'ordre public et maintenir les
vrais principes de la monarchie, rien ne peut empêcher qu'elle ne
continue ses délibérations et ne consomme l'œuvre importante pour
laquelle elle s'est réunie, dans quelque lieu qu'elle soit forcée de
s'établir; et qu'enfin partout où ses membres se réunissent, là est
l'assemblée nationale, a arrêté que tous les membres de cette
assemblée prêteront à l'instant le serment de ne jamais se séparer,
que la constitution du royaume et la régénération publique ne soient
établies et affermies; et que, le serment étant prêté, tous les
membres et chacun d'eux confirmeront par leur signature cette
résolution inébranlable.»
Le président prêta le premier ce serment à l'assemblée et le signa.
L'assemblée le prêta entre les mains de son président, et chacun
apposa sa signature à ce grand acte. Qui le croirait, que, dans ce
jour de gloire, un homme ait pu vouloir assurer l'éternité de sa honte
en refusant de signer? Il fut le seul. Qu'il jouisse du fruit de sa
lâcheté! que le nom de Martin de Castelnaudari obtienne l'immortalité
de l'opprobre!
Pendant cette grande scène, la capitale, instruite de moment en
moment, se livrait aux transports de la joie, de l'admiration et de
l'espérance. La majorité du clergé se décidait à la réunion, qui
s'opéra le lundi 22, dans l'église de Saint-Louis, où l'assemblée
nationale tint sa séance avec un recueillement plein de majesté,
malgré le concours des spectateurs qui remplissaient les bas côtés du
temple. Les cent quarante-neuf pasteurs citoyens qui avaient signé la
délibération du 19 pour la vérification des pouvoirs en commun,
sortirent du sanctuaire après un appel nominal, et s'avancèrent en
ordre dans la nef, cessant ainsi d'être les représentans d'un ordre et
devenus les représentans de la nation. Le vénérable archevêque de
Vienne mêla, dans un discours touchant, les conseils de la concorde et
le vœu de la liberté. Ses cheveux blancs, son éloquence paisible, le
profond silence de l'assemblée et de tout le peuple qui remplissait
l'enceinte, la réponse du président pleine d'un sentiment doux et
d'une dignité tranquille, les larmes de joie de dix mille assistans,
les accens unanimes d'une sensibilité tout ensemble patriotique et
religieuse, le retentissement des voûtes sacrées, le saisissement de
tous les cœurs, le mélange de toutes les passions nobles et fières,
peintes et rayonnantes sur tous les fronts et dans tous les regards,
formaient un spectacle d'enchantement, nouveau sur la terre. Le
souvenir de ces pures et délicieuses sensations est demeuré
ineffaçable dans l'âme de ceux qui les éprouvèrent: il n'a pu être
étouffé sous la multitude des sensations successives, récentes et
accumulées, qu'ont fait naître tous les grands événemens de la
révolution.
Quel contraste entre ce jour de concorde, de fraternité sociale, et
cet autre jour qui suivit bientôt après, où le roi vint parler en
maître moins à ses propres esclaves qu'aux esclaves des privilégiés!
Une garde nombreuse entoure la salle des états; des barrières en
écartent le public. Le roi commande qu'on délibère par ordres et en
chambres séparées; il dicte ses lois, et sort. La noblesse, une partie
du clergé, le suivent: les communes restent. Un appariteur royal se
présente, intime l'ordre de sortir. L'étonnement et l'indignation
remplissaient toutes les âmes. Un citoyen se lève, et prononce ces
paroles, gravées depuis sur sa statue et dans le cœur de tous les
Français: «Allez dire à ceux qui vous envoient que nous sommes les
représentans de la nation française, et que nous ne sortirons d'ici
que par la puissance des baïonnettes. Tel est le vœu de la
l'assemblée.» Ce fut le cri de tous, la réponse unanime. Un nouveau
serment confirme le premier; et cette journée, d'abord si menaçante
pour la liberté publique, ne fit que l'affermir sur ses bases
désormais inébranlables.
Si les petites circonstances ne servaient quelquefois à réveiller de
grandes idées ou du moins à y ajouter un nouvel intérêt, nous nous
abstiendrions de rappeler une anecdote oubliée et comme perdue dans
les grands mouvemens de la révolution. Croira-t-on qu'un prince
français ait, le soir même du jour où fut prononcé le serment
patriotique, retenu et loué pour le lendemain ce même jeu de paume
consacré depuis comme un temple élevé à la liberté?
Il pensait (et ses conseillers le pensaient comme lui) qu'un tel
obstacle empêcherait une seconde séance de l'assemblée. Tel était
l'aveuglement des nobles et leur mépris pour la nation. Osons le dire,
elle l'avait mérité par sa patience; et la révolution même peut bien
la faire absoudre et non la justifier.
SECOND TABLEAU.
Les Gardes-Françaises détenus à l'Abbaye Saint-Germain, délivrés par
le peuple.
On ne doit point compter parmi les mouvemens généreux du peuple vers
la liberté, ni regarder comme son ouvrage, l'émeute excitée contre
Réveillon, riche manufacturier du faubourg Saint-Antoine et citoyen
estimable. Le pillage de ses ateliers, la fureur des brigands qui s'y
livrèrent, les cris de mort poussés contre lui, l'ordre de fermer les
maisons donné par une troupe de scélérats qui couraient les rues, les
alarmes, les terreurs répandues en un instant dans la capitale,
n'étaient qu'un complot de l'aristocratie pour effrayer les esprits,
faire redouter la révolution, et se ménager le prétexte plausible
d'entourer Paris de forces menaçantes, afin de le garantir du pillage.
Les commis des fermes, qui, au grand étonnement des financiers leurs
commettans et du peuple jusqu'alors leur victime, se montrèrent de
bons citoyens, avaient annoncé que, depuis quelques jours, il entrait
dans la ville une foule de gens sans aveu. On ne voulut tenir aucun
compte de cet avis. La police laissa les brigands s'attrouper, porter
avec insolence l'effigie du citoyen dont ils détruisaient les
possessions, et prononcer son arrêt de mort.
M. de Crosne, homme faible et indécis, esclave d'un ministère
corrompu, et gardant par ambition une place supérieure à ses talens,
ne se met nullement en peine d'arrêter le brigandage. Il répond que le
guet à pied et à cheval a d'autres occupations, et qu'il faut
s'adresser au commandant des gardes-françaises. On fait vingt courses
inutiles pour trouver M. du Châtelet; enfin on réussit à le joindre.
Il n'est point effrayé de tout ce qui arrive; il va envoyer de
puissans secours; et ces puissans secours sont une poignée de soldats
pour garder un vaste enclos, une maison immense, et pour faire face à
une multitude innombrable de vagabonds effrénés, qui passent la nuit
dans les tavernes, et se disposent, par des orgies, aux crimes
commandés pour le lendemain. Le commandant se repose, et la police
dort; ou plutôt tout le gouvernement veille, dans l'espérance d'un
désordre qui va remplir ses vues. Aucun des séditieux n'est arrêté,
aucune mesure n'est prise afin de réprimer les misérables, qui se
trouvent assez riches pour répandre eux-mêmes l'argent à pleines
mains, et entraîner avec eux les ouvriers séduits ou trompés. Ils
commettent en effet les désordres qu'on avait prévus et désirés.
Quand les excès sont à leur comble, alors le secours arrive, et il ne
peut que redoubler le mal en nécessitant le carnage. Des ordres
exécrables sont donnés pour tirer sur une multitude de citoyens, dont
la plupart n'étaient attirés là que par la singularité de l'événement,
ou même par le zèle de la chose publique. On avait préparé pour les
malfaiteurs des charrettes chargées de pierres, un bateau rempli de
cailloux et de bâtons: ils furent interceptés; mais les tuiles, les
ardoises, les meubles, y suppléèrent, et furent lancés comme une grêle
sur les soldats de Royal-Cravate et sur les gardes françaises. Blessés
et furieux, ils obéirent à l'ordre de la vengeance. Les fusils, les
baïonnettes, immolèrent des troupes de citoyens, tués sur les toits,
percés dans les appartemens, dans les caves; et la nuit seule mit un
terme à ces meurtres. Il ne fallait qu'un bataillon, placé le veille
sur les lieux, pour parer à tout: mais on voulait un événement qui
parût rendre nécessaire à Paris la présence des troupes nombreuses
qu'on allait y amener, et il importait au ministère de rendre le
peuple et le soldat irréconciliables.
La providence, qui, depuis le premier moment du nouvel ordre de
choses, a toujours déconcerté les mesures de nos anciens tyrans, fit
tourner contre eux cet exécrable projet. Les troupes, indignées de la
mauvaise foi de leurs chefs, frémirent de l'odieux emploi auquel on
réservait leur courage. Elles se souvinrent qu'elles étaient
françaises et citoyennes, et les soldats du roi devinrent les soldats
de la patrie. On en remplit cependant tous les environs de la
capitale. Quoique la réunion des trois ordres fût consommée à
l'assemblée nationale, et que les ministres ne parlassent que de
concorde entre le roi et les représentants, trente-cinq mille hommes
de troupes de ligne étaient répartis entre Paris et Versailles; vingt
mille autres étaient attendus; des trains d'artillerie les suivaient
avec des frais énormes. Les camps sont tracés, les emplacemens des
batteries sont formés; on s'assure des communications, on intercepte
les passages; les chemins, les ponts, les promenades sont
métamorphosés en postes militaires. Le maréchal de Broglie dirigeait
tous ces mouvemens.
La capitale, émue d'une indignation profonde à la vue d'un appareil de
guerre si audacieux, cherche des amis et des alliés dans les soldats
français qui arrivaient de toutes parts. On leur fit sentir que la
soumission absolue à la discipline des camps et des combats, qui fait
leur force contre les ennemis de la patrie, n'est pas exigible contre
la patrie elle-même, et que le serment des guerriers les lie à la
nation encore plus qu'au roi. Le régiment des gardes-françaises, plus
éclairé que le reste de l'armée par son séjour dans Paris, et
particulièrement animé d'un juste ressentiment pour s'être vu dans
l'alternative d'être la victime des brigands du Faubourg-Antoine ou le
bourreau de ses concitoyens, donna le premier les preuves d'un
patriotisme déclaré. Deux compagnies de ce corps refusent, le 23 juin,
de tirer sur le peuple. Un jeune homme, officier récemment sorti de
cette brave légion, et, malgré tous les liens du sang qui doivent
l'attacher à l'aristocratie, intrépide apôtre de la liberté, M. de
Valadi, va, de caserne en caserne, prêcher les droits de l'homme, et
rappeler à chaque soldat ce qu'il se doit à lui-même et ce qu'exige la
patrie. Le succès répond à son zèle: les gardes se mêlent avec le
peuple et prennent part à tous les événemens qui intéressent la
nation. En vain les chefs inquiets les consignent; des cohortes
entières sortent des casernes où elles étaient emprisonnées; et, après
avoir paru par centaines, deux à deux, et sans armes, au Palais-Royal,
et y avoir reçu les applaudissemens dus à leur patriotisme, ils
rentrent dans les mêmes casernes, sans causer aucun désordre.
Cependant onze gardes-françaises, du nombre de ceux qui avaient refusé
de tourner leurs armes contre le peuple, étaient détenus dans les
prisons de l'abbaye Saint-Germain. Le 30 juin, un commissionnaire
remit au café de Foi une lettre, par laquelle on donnait avis au
public que la nuit même ils devaient être transférés à Bicêtre,
_lieu_, disait la lettre, _destiné à de vils scélérats et non à de
braves gens comme eux_. A peine un citoyen d'une voix forte a-t-il
fait, au milieu du jardin, lecture de cet avis, aussitôt plusieurs
jeunes gens s'écrient ensemble: _A l'abbaye! à l'abbaye!_ et ils
courent. Le cri se répète; les compagnons se multiplient; la troupe
s'augmente; les ouvriers qui s'y joignent se munissent d'instrumens,
et dix mille personnes arrivent devant la prison. Les portes sont
enfoncées, les gardes-françaises sont mis en liberté, ainsi que ceux
du guet de Paris et quelques officiers qui, pour diverses causes, s'y
trouvaient captifs; les coups redoublés de haches, de pics, de
maillets, donnés dans l'intérieur, retentissaient au loin, malgré le
bruit occasionné par un peuple immense qui emplissait les rues
adjacentes. Une compagnie de hussards et de dragons, le sabre à la
main, se présente. Le peuple saisit les rênes des chevaux: les soldats
baissent le sabre, plusieurs mêmes ôtent leur casque en signe de paix.
Les prisonniers délivrés sont conduits en triomphe au Palais-Royal par
leurs libérateurs. On les fait souper dans le jardin; ils couchent
dans la salle des Variétés, sous la garde des citoyens; et le
lendemain on les loge à l'hôtel de Genève. Des paniers suspendus aux
fenêtres par des rubans reçurent les offrandes qu'on s'empressait
d'apporter à ces guerriers patriotes. On fit reconduire un soldat
prévenu de crime, le peuple déclarant qu'il ne prenait sous sa
protection que ceux qui étaient victimes de leur civisme.
L'assemblée nationale, qu'une députation de jeunes citoyens instruisit
de cet événement, se vit alors entre deux pièges. Placée entre le
monarque et le peuple, compromise avec l'un ou l'autre si elle prenait
un parti décisif, elle demanda au roi d'employer, pour le
rétablissement de l'ordre, les moyens de la clémence et de la bonté.
Le roi attacha la grâce des soldats délivrés, à la condition de leur
retour dans les prisons de l'abbaye. On craignait au Palais-Royal
quelque vengeance secrète de la part des ministres et des chefs
aristocrates contre ces braves gens, s'ils redevenaient prisonniers.
Eux-mêmes, inquiets de la forme dans laquelle était conçue la promesse
royale, résistaient aux invitations de ceux qui étaient plus confians.
Cette cause fut agitée dans l'assemblée des électeurs, qui dès lors
tenaient des séances publiques à l'hôtel-de-ville, séances dont
bientôt devait dépendre le salut de la patrie. M. l'abbé Fauchet
plaida éloquemment pour les soldats, et fit sentir la nécessité de
rendre à une sécurité entière les gardes françaises dont la
délivrance avait fait la joie publique. On proposa divers moyens:
celui qui vint en pensée à M. l'abbé Bertolio eut la préférence et
réussit. On arrêta une députation de douze membres à Versailles, qui
s'engagèrent par serment à ne point rentrer dans Paris, que les
soldats qui retourneraient à la prison n'en fussent ressortis, avec
une pleine assurance de n'être jamais ni recherchés ni inquiétés pour
cette cause. Ils n'hésitèrent point d'y retourner. Les députés
allèrent à la cour: mais, instruite de cette démarche, elle se hâta,
pendant que la députation était en route, d'envoyer la lettre de
rémission. Les députés revinrent le même jour à Paris embrasser les
soldats citoyens, qu'on s'empressa de féliciter. Cet événement fit
sentir au peuple toute sa force, acheva de troubler les ministres,
précipita leurs opérations insensées contre la capitale, et hâta le
moment décisif où l'on devait anéantir le despotisme, et élever sur
ses débris la souveraineté nationale.
TROISIÈME TABLEAU.
Première motion du Palais-Royal.
L'histoire morale de la révolution n'est pas d'un moindre intérêt que
son histoire politique; et si, dans la rapidité de tant d'événemens
extraordinaires, il eût pu se trouver un spectateur tranquille et
indifférent, qui, passant tour à tour de Paris à Versailles et de
Versailles à Paris, eût entendu et comparé les discours et les
opinions, il eût joui du plaisir attaché au plus grand contraste qui
puisse, à cet égard, exister parmi les hommes; il eût senti la vérité
de l'observation que nous avons déjà indiquée, qu'il y a des nations
moins différentes entre elles que ne l'étaient en France la classe qui
gouvernait et celle qui était gouvernée.