Ganganelli, ce pape lui demanda s'il pouvait faire quelque chose qui
lui fût agréable. Le baron de la Houze, rusé gascon, le pria de lui
faire donner un corps saint. Le pape fut très-surpris de cette
demande, de la part d'un Français. Il lui fit donner ce qu'il
demandait. Le baron, qui avait une petite terre dans les Pyrénées,
d'un revenu très-mince, sans débouché pour les denrées, y fit porter
son saint, le fit accréditer. Les chalans accoururent, les miracles
arrivèrent, un village d'auprès se peupla, les denrées augmentèrent de
prix, et les revenus du baron triplèrent.
--Le roi Jacques, retiré à Saint-Germain, et vivant des libéralités de
Louis XIV, venait à Paris pour guérir les écrouelles, qu'il ne
touchait qu'en qualité de roi de France.
--M. Cérutti avait fait une pièce de vers où il y avait ce vers:
Le vieillard de Ferney, celui de Pont-Chartrain.
D'Alembert, en lui renvoyant le manuscrit, changea le vers ainsi:
Le vieillard de Ferney, _le vieux_ de Pont-Chartrain.
--M. de B...., âgé de cinquante ans, venait d'épouser mademoiselle de
C...., âgée de treize ans. On disait de lui, pendant qu'il
sollicitait ce mariage, qu'il demandait la survivance de la poupée de
cette demoiselle.
--Un sot disait au milieu d'une conversation: «Il me vient une idée.»
Un plaisant dit: «J'en suis bien surpris.»
--Milord Hamilton, personnage très-singulier, étant ivre dans une
hôtellerie d'Angleterre, avait tué un garçon d'auberge et était rentré
sans savoir ce qu'il avait fait. L'aubergiste arrive tout effrayé et
lui dit: «Milord, savez-vous que vous avez tué ce garçon?--Mettez-le
sur la carte.»
--Le chevalier de Narbonne, accosté par un importun dont la
familiarité lui déplaisait, et qui lui dit, en l'abordant: «Bon jour,
mon ami, comment te portes-tu?» répondit: «Bon jour, mon ami, comment
t'appelles-tu?»
--Un avare souffrait beaucoup d'un mal de dent; on lui conseillait de
la faire arracher: «Ah! dit-il, je vois bien qu'il faudra que j'en
fasse la dépense.»
--On dit d'un homme tout-à-fait malheureux: Il tombe sur le dos et se
casse le nez.
--Je venais de raconter une histoire galante de madame la présidente
de...., et je ne l'avais pas nommée. M.... reprit naïvement: «Cette
présidente de Bernière dont vous venez de parler....» Toute la société
partit d'un éclat de rire.
--Le roi de Pologne Stanislas avançait tous les jours l'heure de son
dîner. M. de la Galaisière lui dit à ce sujet: «Sire, si vous
continuez, vous finirez par dîner la veille.»
--M.... disait, à son retour d'Allemagne: «Je ne sache pas de chose à
quoi j'eusse été moins propre qu'à être un Allemand.»
--M.... me disait, à propos des fautes de régime qu'il commet sans
cesse, des plaisirs qu'il se permet et qui l'empêchent seuls de
recouvrer sa santé: «Sans moi, je me porterais à merveille.»
--Un catholique de Breslau vola, dans une église de sa communion, des
petits cœurs d'or et autres offrandes. Traduit en justice, il dit
qu'il les tient de la vierge. On le condamne. La sentence est envoyée
au roi de Prusse pour la signer, suivant l'usage. Le roi ordonne une
assemblée de théologiens pour décider s'il est rigoureusement
impossible que la vierge fasse à un dévot catholique de petits
présens. Les théologiens de cette communion, bien embarrassés,
décident que la chose n'est pas rigoureusement impossible. Alors le
roi écrit au bas de la sentence du coupable: «Je fais grâce au nommé
N....; mais je lui défends, sous peine de la vie, de recevoir
désormais aucune espèce de cadeau de la vierge ni des saints.»
--M. de Voltaire, passant par Soissons, reçut la visite des députés de
l'académie de Soissons, qui disaient que cette académie était la fille
aînée de l'académie française. «Oui, messieurs, répondit-il, la fille
aînée, fille sage, fille honnête, qui n'a jamais fait parler d'elle.»
--M. l'évêque de L...., étant à déjeûner, il lui vint en visite l'abbé
de....; l'évêque le prie de déjeûner, l'abbé refuse. Le prélat
insiste: «Monseigneur, dit l'abbé, j'ai déjeûné deux fois; et
d'ailleurs, c'est aujourd'hui jeûne.»
--L'évêque d'Arras, recevant dans sa cathédrale le corps du maréchal
de Levi, dit, en mettant la main sur le cercueil: «Je le possède enfin
cet homme vertueux.»
--Madame la princesse de Conti, fille de Louis XIV, ayant vu madame la
dauphine de Bavière qui dormait, ou faisait semblant de dormir, dit,
après l'avoir considérée: «Madame la dauphine est encore plus laide en
dormant que lorsqu'elle veille.» Madame la dauphine, prenant la parole
sans faire le moindre mouvement, lui répondit: «Madame, tout le monde
n'est pas enfant de l'amour.»
--Un Américain, ayant vu six Anglais séparés de leur troupe, eut
l'audace inconcevable de leur courir sus, d'en blesser deux, de
désarmer les autres, et de les amener au général Washington. Le
général lui demanda comment il avait pu faire pour se rendre maître de
six hommes. «Aussitôt que je les ai vus, dit-il, j'ai couru sur eux,
et je les ai environnés.»
--Dans le temps qu'on établit plusieurs impôts qui portaient sur les
riches, un millionnaire se trouvant parmi des gens riches qui se
plaignaient du malheur des temps, dit: «Qui est-ce qui est heureux
dans ces temps-ci?... quelques misérables.»
--Ce fut l'abbé S..... qui administra le viatique à l'abbé Pétiot,
dans une maladie très-dangereuse, et il raconte qu'en voyant la
manière très-prononcée dont celui-ci reçut ce que vous savez, il se
dit à lui-même: «S'il en revient, ce sera mon ami.»
--Un poète consultait Chamfort sur un distique: «Excellent,
répondit-il, sauf les longueurs.»
--Rulhière lui disait un jour: «Je n'ai jamais fait qu'une méchanceté
dans ma vie.--Quand finira-t-elle? demanda Chamfort.»
--M. de Vaudreuil se plaignait à Chamfort de son peu de confiance en
ses amis. «Vous n'êtes point riche, lui disait-il, et vous oubliez
notre amitié.--Je vous promets, répondit Chamfort, de vous emprunter
vingt-cinq louis, quand vous aurez payé vos dettes.»
FIN DES CARACTÈRES ET ANECDOTES.
TABLEAUX HISTORIQUES
DE
LA RÉVOLUTION FRANÇAISE.
INTRODUCTION.
La révolution de 1789 est le résultat d'un assemblage de causes
agissant depuis des siècles, et dont l'action rapidement accrue,
fortement accélérée dans ces derniers temps, s'est trouvée tout-à-coup
aidée d'un concours de circonstances dont la réunion paraît un
prodige.
Jetons un coup-d'œil sur notre histoire; c'est celle de tous les maux
politiques qui peuvent accabler un peuple. On s'étonne qu'il ait pu
subsister tant de siècles, en gémissant sous le fardeau de tant de
calamités. Mais c'est à la patience de nos ancêtres et de nos pères
que les générations suivantes devront la félicité qui les attend. Si
la révolution s'était faite plutôt, si l'ancien édifice fût tombé
avant que la nation, par ses lumières récentes, fût en état d'en
reconstruire un nouveau, sur un plan vaste, sage et régulier, la
France, dans les âges suivans, n'eût pas joui de la prospérité qui lui
est réservée, et le bonheur de nos descendans n'eût pas été, comme il
le sera sans doute, proportionné aux souffrances de leurs aïeux.
Après l'affranchissement des communes (car nous ne remonterons pas
plus haut, le peuple était serf, et les esclaves n'ont point
d'histoire), à cette époque, les Français sortirent de leur
abrutissement; mais ils ne cessèrent pas d'être avilis. Un peu moins
opprimés, moins malheureux, ils n'en furent pas moins contraints de
ramper devant des hommes appelés nobles et prêtres qui, depuis si
long-temps, formaient deux castes privilégiées. Seulement quelques
individus parvenaient, de loin en loin, à s'élever au-dessus de la
classe opprimée, par le moyen de l'anoblissement; invention de la
politique ou plutôt de l'avarice des rois, qui vendirent à plusieurs
de leurs sujets nommés roturiers quelques-uns des droits et des
privilèges attribués aux nobles. Parmi ces privilèges, était
l'exemption de plusieurs impôts avilissans, dont la masse, croissant
par degrés, retombait sur la nation contribuable, qui voyait ainsi ses
oppresseurs se recruter dans son sein, se perpétuer par elle, et les
plus distingués de ses enfans passer parmi ses adversaires. Le droit
de conférer la noblesse, et les abus qui en résultèrent, devinrent le
fléau du peuple pendant plusieurs générations successives. Des guerres
continuelles, les nouvelles impositions, qu'elles occasionnèrent,
rendirent ce fardeau toujours plus insupportable. Mais ce qui fut
encore plus funeste, c'est qu'elles prolongèrent l'ignorance et la
barbarie de la nation.
La renaissance des lettres, au seizième siècle, paraissait devoir
amener celle de la raison: mais, égarée dès ses premiers pas dans le
dédale des disputes religieuses et scholastiques, elle ne put servir
aux progrès de la société; et cinquante ans de guerres civiles, dont
l'ambition des grands fut la cause et dont la religion fut le
prétexte, plongèrent la France dans un abîme de maux dont elle ne
commença à sortir que vers la fin du règne de Henri IV. La régence de
Marie de Médicis ne fut qu'une suite de faiblesses, de désordres et de
déprédations. Enfin Richelieu parut, et l'aristocratie féodale sembla
venir expirer au pied du trône. Le peuple, un peu soulagé, mais
toujours avili, compta pour une vengeance et regarda comme un bonheur
la chûte de ces tyrans subalternes écrasés sous le poids de l'autorité
royale. C'était sans doute un grand bien, puisque le ministre faisait
cesser les convulsions politiques qui tourmentaient la France depuis
tant de siècles. Mais qu'arriva-t-il? Les aristocrates, en cessant
d'être redoutables au roi, se rendirent aussitôt les soutiens du
despotisme. Ils restèrent les principaux agens du monarque, les
dépositaires de presque toutes les portions de son pouvoir.
Richelieu, né dans leur classe, dont il avait conservé tous les
préjugés, crut, en leur accordant des préférences de toute espèce, ne
leur donner qu'un faible dédommagement des immenses avantages
qu'avaient perdus les principaux membres de cette classe privilégiée.
Ils environnèrent le trône, ils en bloquèrent toutes les avenues.
Maîtres de la personne du monarque et du berceau de ses enfans, ils ne
laissèrent entrer, dans l'esprit des rois et dans l'éducation des
princes, que des idées féodales et sacerdotales: c'était presque la
même chose sous le rapport des privilèges communs aux nobles et aux
prêtres. Tous les honneurs, toutes les places, tous les emplois qui
exercent quelque influence sur les mœurs et sur l'esprit général d'un
peuple, ne furent confiés qu'à des hommes plus ou moins imbus d'idées
nobiliaires. Il se trouva que Richelieu avait bien détruit
l'aristocratie comme puissance rivale de la royauté, mais qu'il
l'avait laissée subsister comme puissance ennemie de la nation. Cet
esprit de gentilhommerie, devant lequel les idées d'homme et de
citoyen ont si long-temps disparu en Europe, cet esprit destructeur de
toute société et (quoiqu'on puisse dire), de toute morale, reçut alors
un nouvel accroissement, et pénétra plus avant dans toutes les
classes. C'était une source empoisonnée que Richelieu venait de
partager en différens ruisseaux. Aussi observe-t-on, à cette époque,
un redoublement marqué dans la fureur des anoblissemens: maladie
politique, vanité nationale, qui devait à la longue miner la
monarchie, et qui l'a minée en effet.
Les ennemis de la révolution ne cessent de vanter l'éclat extérieur
que jeta la France sous ce ministère, et que répandirent sur elle les
victoires du grand Condé sous celui de Mazarin. Ils en concluent
qu'alors tout était bien; et nous concluons seulement que, même chez
une nation malheureuse et avilie, un gouvernement ferme, tel que celui
de Richelieu, pouvait faire respecter la France par l'Espagne et
l'Allemagne, encore plus malheureuses, et surtout plus mal gouvernées.
Nous concluons des victoires de Condé, qu'il était un guerrier plus
habile ou plus heureux que les généraux qu'on lui opposa. Mais ce qui
est, pour ces mêmes ennemis de la révolution, le sujet d'un triomphe
éternel, c'est la gloire de Louis XIV, autour duquel un concours de
circonstances heureuses fit naître et appela une foule de grands
hommes. On a tout dit sur ce règne brillant et désastreux, où l'on vit
un peuple entier, tour-à-tour victorieux et vaincu, mais toujours
misérable, déifier un monarque qui sacrifiait sans cesse sa nation à
sa cour et sa cour à lui-même. La banqueroute qui suivit ce règne
théâtral n'éclaira point, ne désenchanta point les Français, qui,
pendant cinquante années, ayant porté tout leur génie vers les arts
d'agrément, restèrent épris de l'éclat, de la pompe extérieure, du
luxe et des bagatelles, dont ils avaient été profondément occupés.
Les titres, les noms, les grands continuèrent d'être leurs idoles,
même sous la régence, pendant laquelle ces idoles n'avaient pourtant
rien négligé pour s'avilir. Ce frivole égarement, cette folie servile,
se perpétuèrent, à travers les maux publics, jusqu'au milieu du règne
de Louis XV.
Alors on vit éclore en France le germe d'un esprit nouveau. On se
tourna vers les objets utiles; et les sciences, dont les semences
avaient été jetées le siècle précédent, commencèrent à produire
quelques heureux fruits. Bientôt on vit s'élever ce monument
littéraire si célèbre[5], qui, ne paraissant offrir à l'Europe qu'une
distribution facile et pour ainsi dire l'inventaire des richesses de
l'esprit humain, leur en ajoutait réellement de nouvelles, en
inspirant de plus l'ambition de les accroître. Voltaire, après avoir
parcouru la carrière des arts, attaquait tous les préjugés
superstitieux dont la ruine devait avec le temps entraîner celle des
préjugés politiques. Une nouvelle classe de philosophes, disciples des
précédens, dirigea ses travaux vers l'étude de l'économie sociale, et
soumit à des discussions approfondies des objets qui jusqu'alors
avaient paru s'y soustraire. Alors la France offrit un spectacle
singulier; c'était le pays des futilités, où la raison venait
chercher un établissement: tout fut contraste et opposition dans ce
combat des lumières nouvelles et des anciennes erreurs, appuyées de
toute l'autorité d'un gouvernement d'ailleurs faible et avili. On vit,
dans la nation, deux nations différentes s'occuper d'encyclopédie et
de billets de confession, d'économie politique et de miracles
jansénistes, d'Émile et d'un mandement d'évêque, d'un lit de justice
et du Contrat social, de jésuites proscrits, de parlemens exilés, de
philosophes persécutés. C'est à travers ce cahos que la nation
marchait vers les idées qui devaient amener une constitution libre.
[5] L'Encyclopédie.
Louis XV meurt, non moins endetté que Louis XIV. Un jeune monarque lui
succède, rempli d'intentions droites et pures, mais ignorant les
piéges ou plutôt l'abîme caché sous ses pas. Il appelle à son secours
l'expérience d'un ancien ministre disgracié. Maurepas, vieillard
enfant, doué du don de plaire, gouverne, comme il avait vécu, pour
s'amuser. La réforme des abus, l'économie, étaient les seules
ressources capables de restaurer les finances. Il parut y recourir. Il
met en place un homme que la voix publique lui désignait[6]; mais il
l'arrête dans le cours des réformes que voulait opérer ce ministre,
dont tout le malheur fut d'être appelé quinze ans trop tôt à
gouverner. Maurepas le sacrifie: il lui donne pour successeur un
autre homme estimé, laborieux, intègre, qu'il gêne également et encore
plus, qu'il inquiète, et qu'il retient dans une dépendance
affligeante, ennemie de toute grande amélioration. Cependant il engage
la France dans une alliance et dans une guerre étrangère, qui ne
laisse au directeur des finances que l'alternative d'établir de
nouveaux impôts ou de proposer des emprunts. Le dernier parti était le
seul qui put maintenir en place le directeur des finances, peu
agréable à la cour et au ministre principal. Les emprunts se
multiplient; nulle réforme économique n'en assure les intérêts, au
moins d'une manière durable. M. Necker est renvoyé. Cet emploi
périlleux passe successivement en différentes mains mal-habiles,
bientôt forcées d'abandonner ce pesant fardeau.
[6] M. Turgot.
M. de Calonne, connu par son esprit et par un travail facile, osa s'en
charger; mais ce poids l'accabla. Il avait à combattre la haine des
parlemens et les préventions fâcheuses d'une partie de la nation.
Toutefois son début fut brillant. Une opération heureuse et surtout sa
confiante sécurité en imposa. Elle réveilla le crédit public, qui,
fatigué de ses nouveaux efforts, s'épuisa et finit par succomber;
enfin il fallut prononcer l'aveu d'une détresse complète. Il prit le
parti désespéré, mais courageux, de convoquer une assemblée de
notables pour leur exposer les besoins de l'état.
Alors fut déclaré le vide annuel des finances, si fameux sous le nom
de _deficit_, mot qui, de l'idiôme des bureaux, passa dans la langue
commune, et que la nation avait d'avance bien payé. Un cri général
s'élève contre le ministre accusé de déprédation et de complaisances
aveugles pour une cour follement dissipatrice. L'indignation publique
n'eut plus de bornes. Elle devint une arme formidable dans les mains
du clergé et de la noblesse, que M. de Calonne voulait ranger parmi
les contribuables, en attaquant leurs priviléges pécuniaires. Les deux
ordres se réunirent contre le ministre. Le royaume entier retentit de
leurs clameurs, auxquelles se joignit la clameur populaire.
C'est alors qu'on reconnut tout l'empire de cette puissance nouvelle
et désormais irrésistible, l'opinion publique. Elle avait précédemment
entraîné M. de Maurepas dans la guerre d'Amérique; et ce triomphe même
avait accru sa force. On avait pu apercevoir, pendant cette guerre,
quels immenses progrès avaient faits les principes de la liberté. Une
singularité particulière les avait fait reconnaître dans le traité
avec les Américains, signé par le monarque; et on peut dire que les
presses royales avaient, en quelque sorte, promulgué la déclaration
des droits de l'homme, avant qu'elle le fût, en 1789, par l'assemblée
nationale. C'est ainsi que le despotisme s'anéantit quelquefois par
lui-même et par ses ministres.
Observons de plus qu'en 1787, outre cette classe déjà nombreuse de
citoyens épris des maximes d'une philosophie générale, il s'en était
depuis peu formé une autre, non moins nombreuse, d'hommes occupés des
affaires publiques, encore plus par goût que par intérêt. M. Necker,
en publiant, après sa disgrace, son compte rendu, et, quelques années
après, son ouvrage sur l'administration des finances, avait donné au
public des instructions que jusqu'alors on avait pris soin de lui
cacher. Il avait formé en quelque sorte une école d'administrateurs
théoriciens, qui devenaient les juges des administrateurs actifs; et
parmi ces juges, alors si redoutables pour son rival, il s'en est
trouvé plusieurs qui, quelque temps après, le sont devenus pour
lui-même.
M. de Calonne fut renvoyé: une intrigue de cour, habilement tramée,
mit à sa place son ennemi, l'archevêque de Sens, qui, avant d'être
ministre, passait pour propre au ministère. C'était sur-tout celui des
finances qu'il desirait, et c'était celui dont il était le plus
incapable. Il porta dans sa place les idées avec lesquelles, trente
ans plus tôt, on pouvait gouverner la France, et avec lesquelles il ne
pouvait alors que se rendre ridicule. Il s'était servi des parlemens
pour perdre M. de Calonne; et ensuite, sur le refus d'enregistrer des
édits modelés sur ceux de son prédécesseur, dont il s'appropriait les
plans comme une partie de sa dépouille, il exila les parlemens. La
nation, qui, sans les aimer, les regardait comme la seule barrière qui
lui restât contre le despotisme, leur montra un intérêt qu'ils
exagérèrent, et du moins dont ils n'aperçurent pas les motifs. Ils
s'étaient rendus recommandables à ses yeux en demandant la convocation
des états-généraux, dans lesquels ils croyaient dominer, et dont ils
espéraient influencer la composition. L'archevêque de Sens, entraîné
par la force irrésistible du vœu national, avait promis cette
convocation, qu'il se flattait d'éluder; de plus il avait reconnu et
marqué du sceau de l'autorité royale le droit de la nation à consentir
l'impôt, aveu qui, dans l'état des lumières publiques, conduisait, par
des conséquences presque immédiates, à la destruction du despotisme.
Cette déclaration de leurs droits, donnée aux Français, comme un mot,
fut acceptée par eux comme une chose; et le ministre put s'en
apercevoir au soulèvement général qu'excita son projet de cour
plénière. Il fallut soutenir par la force armée cette absurde
invention; mais la force armée se trouva insuffisante, dans plusieurs
provinces, contre le peuple, excité secrètement par les nobles, les
prêtres et les parlementaires. La nation essayait ainsi contre le
despotisme d'un seul la force qu'elle allait bientôt déployer contre
le despotisme des ordres privilégiés; cette lutte ébranlait partout
les fondemens des autorités alors reconnues. Les impôts qui les
alimentent étaient mal perçus; et lorsqu'après une banqueroute
partielle, prémices d'une banqueroute générale, l'archevêque de Sens
eut cédé sa place à M. Necker, appelé une seconde fois au ministère
par la voix publique, le gouvernement parut décidé en effet à
convoquer ces états-généraux si universellement désirés. Chaque jour,
chaque instant lui montrait sa faiblesse et la force du peuple.
M. Necker signala sa rentrée au ministère par le rappel des parlemens,
qu'avait exilés l'archevêque de Sens. Bientôt après, il fit décider
une seconde assemblée, composée des mêmes personnes que la précédente.
Ces notables détruisirent, en 1788, ce qu'ils avaient statué en 1787,
déclarant ainsi qu'ils avaient plus haï M. de Calonne qu'ils n'avaient
aimé la nation. Mais en vain les notables, en vain les parlemens
s'efforçaient de la faire rétrograder, en cherchant à soumettre la
composition des états-généraux au mode adopté en 1614: l'opinion
publique, secondée depuis quelque temps de la liberté de la presse,
triompha de tous ces obstacles. Le jour où M. Necker fit accorder au
peuple une représentation égale à celle des deux ordres réunis, le
couvrit d'une gloire plus pure que celle dont il avait joui quand son
rappel au ministère était le sujet de l'allégresse publique. Heureux
si, après avoir aidé la nation à faire un si grand pas, il eût pu
l'accompagner, ou du moins la suivre! Mais il s'arrêta, et elle
continua sa marche. Au milieu des désordres qu'entraîna la chûte
subite du gouvernement, l'assemblée nationale poursuivit
courageusement ses immenses travaux; et, dans l'espace de deux ans et
quelques mois, elle consomma son ouvrage, malgré les fureurs des
ennemis renfermés dans son sein ou répandus autour d'elle. Le peuple
français prit sa place parmi les nations libres; et alors tomba ce
préjugé politique, admis même de nos jours et par des philosophes,
qu'une nation vieillie et long-temps corrompue ne pouvait plus
renaître à la liberté. Maxime odieuse, qui condamnait presque tout le
genre humain à une servitude éternelle!
PREMIER TABLEAU.
Le Serment de l'Assemblée nationale dans le jeu de Paume, à
Versailles, le 20 juin 1789.
Le tableau qui ouvre cette galerie vraiment nationale, est un de ceux
qui sont le plus marqués d'un caractère auguste et imposant. Mais,
pour assurer et accroître son effet sur l'âme des spectateurs, il
convient de leur présenter le précis des événemens qui, depuis
l'ouverture des états-généraux, ont préparé cette scène attachante,
unique jusqu'ici dans l'histoire.