--On parlait à l'abbé Terrasson d'une certaine édition de la _Bible_,

et on la vantait beaucoup. «Oui, dit-il, le scandale du texte y est

conservé dans toute sa pureté.»

--Une femme causant avec M. de M...., lui dit: «Allez, vous ne savez

que dire des sottises.--Madame, répondit-il, j'en entends quelquefois,

et vous me prenez sur le fait.»

--«Vous bâillez, disait une femme à son mari.--Ma chère amie, lui dit

celui-ci, le mari et la femme ne sont qu'un, et quand je suis seul, je

m'ennuie.»

--Maupertuis, étendu dans son fauteuil et bâillant, dit un jour: «Je

voudrais, dans ce moment-ci, résoudre un beau problème qui ne fût pas

difficile.» Ce mot le peint tout entier.

--Mademoiselle d'Entragues, piquée de la façon dont Bassompierre

refusait de l'épouser, lui dit: «Vous êtes le plus sot homme de la

cour.--Vous voyez bien le contraire, répondit-il.»

--Le roi nomma M. de Navailles gouverneur de M. le duc de Chartres,

depuis régent; M. de Navailles mourut au bout de huit jours: le roi

nomma M. d'Estrade pour lui succéder; il mourut au bout du même

terme: sur quoi Benserade dit: «On ne peut pas élever un gouverneur

pour M. le duc de Chartres.»

--Un entrepreneur de spectacles ayant prié M. de Villars d'ôter

l'entrée _gratis_ aux pages, lui dit: «Monseigneur, observez que

plusieurs pages font un volume.»

--Diderot, s'étant aperçu qu'un homme à qui il prenait quelqu'intérêt,

avait le vice de voler, et l'avait volé lui-même, lui conseilla de

quitter ce pays-ci. L'autre profita du conseil, et Diderot n'en

entendit plus parler pendant dix ans. Après dix ans, un jour il entend

tirer sa sonnette avec violence. Il va ouvrir lui-même, reconnaît son

homme, et, d'un air étonné, il s'écrie: «Ha! Ha! c'est vous!» Celui-ci

lui répond: «Ma foi, il ne s'en est guère fallu.» Il avait démêlé que

Diderot s'étonnait qu'il ne fût pas pendu.

--M. de..., fort adonné au jeu, perdit en un seul coup de dez son

revenu d'une année; c'était mille écus. Il les envoya demander à

M...., son ami, qui connaissait sa passion pour le jeu, et qui voulait

l'en guérir. Il lui envoya la lettre de change suivante: «Je prie

M..., banquier, de donner à M...., ce qu'il lui demandera, à la

concurrence de ma fortune.» Cette leçon terrible et généreuse

produisit son effet.

--On faisait l'éloge de Louis XIV, devant le roi de Prusse. Il lui

contestait toutes ses vertus et ses talens. «Au moins votre majesté

accordera qu'il faisait bien le roi.--Pas si bien que Baron, dit le

roi de Prusse avec humeur.»

--Une femme était à une représentation de _Mérope_, et ne pleurait

point; on était surpris. «Je pleurerais bien, dit-elle: mais je dois

souper en ville.»

--Un pape causant avec un étranger, de toutes les merveilles de

l'Italie, celui-ci dit gauchement: «J'ai tout vu, hors un conclave que

je voudrais bien voir.»

--Henri IV s'y prit singulièrement pour faire connaître à un

ambassadeur d'Espagne le caractère de ses trois ministres, Villeroi,

le président Jeannin et Sully. Il fit appeler d'abord Villeroi:

«Voyez-vous cette poutre qui menace ruine?--Sans doute, dit Villeroi,

sans lever la tête, il faut la faire raccomoder, je vais donner des

ordres.» Il appela ensuite le président Jeannin: «Il faudra s'en

assurer, dit celui-ci.» On fait venir Sully qui regarde la poutre:

«Eh! sire, y pensez-vous, dit-il? cette poutre durera plus que vous et

moi.»

--J'ai entendu un dévot, parlant contre des gens qui discutent des

articles de foi, dire naïvement: «Messieurs, un vrai chrétien

n'examine point ce qu'on lui ordonne de croire. Tenez, il en est de

cela comme d'une pillule amère, si vous la mâchez, jamais vous ne

pourrez l'avaler.»

--M. le régent disait à madame de Parabère, dévote, qui, pour lui

plaire, tenait quelques discours peu chrétiens: «Tu as beau faire, tu

seras sauvée.»

--Un prédicateur disait: «Quand le père Bourdaloue prêchait à Rouen,

il y causait bien du désordre; les artisans quittaient leurs

boutiques, les médecins leurs malades, etc. J'y prêchai l'année

d'après, ajoutait-il, j'y remis tout dans l'ordre.»

--Les papiers anglais rendirent compte ainsi d'une opération de

finances de M. l'abbé Terray: «Le roi vient de réduire les actions des

fermes à la moitié. Le reste à l'ordinaire prochain.»

--Quand M. de B.... lisait, ou voyait, ou entendait conter

quelqu'action bien infâme ou très-criminelle, il s'écriait: «Oh! comme

je voudrais qu'il m'en eût coûté un petit écu, et qu'il y eût un

Dieu.»

--Bachelier avait fait un mauvais portrait de Jésus; un de ses amis

lui dit: «Ce portrait ne vaut rien, je lui trouve une figure basse et

niaise.--Qu'est-ce que vous dites? répondit naïvement Bachelier;

d'Alembert et Diderot, qui sortent d'ici, l'ont trouvé très

ressemblant.»

--M. de Saint-Germain demandait à M. de Malesherbes quelques

renseignemens sur sa conduite, sur les affaires qu'il devait proposer

au conseil: «Décidez les grandes vous-même, lui dit M. Malesherbes, et

portez les autres au conseil.»

--Le chanoine Récupéro, célèbre physicien, ayant publié une savante

dissertation sur le mont Etna, où il prouvait, d'après les dates des

éruptions et la nature de leurs laves, que le monde ne pouvait pas

avoir moins de quatorze mille ans, la cour lui fit dire de se taire,

et que l'arche sainte avait aussi ses éruptions. Il se le tint pour

dit. C'est lui-même qui a conté cette anecdote au chevalier de la

Tremblaye.

--Marivaux disait que le style a un sexe, et qu'on reconnaissait les

femmes à une phrase.

--On avait dit à un roi de Sardaigne que la noblesse de Savoie était

très-pauvre. Un jour plusieurs gentils-hommes, apprenant que le roi

passait par je ne sais quelle ville, vinrent lui faire leur cour en

habits de gala magnifiques. Le roi leur fit entendre qu'il n'étaient

pas aussi pauvres qu'on le disait. «Sire, répondirent-ils, nous avons

appris l'arrivée de votre majesté; nous avons fait tout ce que nous

devions, mais nous devons tout ce nous avons fait.»

--On condamna en même temps le livre de l'_Esprit_ et le poème de la

_Pucelle_. Ils furent tous les deux défendus en Suisse. Un magistrat

de Berne, après une grande recherche de ces deux ouvrages, écrivit au

sénat: «Nous n'avons trouvé dans tout le canton, ni _Esprit_ ni

_Pucelle_.»

--«J'appelle un honnête homme celui à qui le récit d'une bonne action

rafraîchit le sang, et un malhonnête celui qui cherche chicane à une

bonne action.» C'est un mot de M. de Mairan.

--La Gabrielli, célèbre chanteuse, ayant demandé cinq mille ducats à

l'impératrice, pour chanter deux mois à Pétersbourg, l'impératrice

répondit: «Je ne paie sur ce pied-là aucun de mes feld-maréchaux.--En

ce cas, dit la Gabrielli, votre majesté n'a qu'à faire chanter ses

feld-maréchaux.» L'impératrice paya les cinq mille ducats.

--Madame du D.... disait de M.... qu'il était aux petits soins pour

déplaire.

--«Les athées sont meilleure compagnie pour moi, disait M. D...., que

ceux qui croient en Dieu. A la vue d'un athée, toutes les demi-preuves

de l'existence de Dieu me viennent à l'esprit; et à la vue d'un

croyant, toutes les demi-preuves contre son existence se présentent à

moi en foule.»

--M.... disait: «On m'a dit du mal de M. de...; j'aurais cru cela il y

a six mois, mais nous sommes réconciliés.»

--Un jour que quelques conseillers parlaient un peu trop haut à

l'audience, M. de Harlay, premier président, dit: «Si ces messieurs

qui causent ne faisaient pas plus de bruit que ces messieurs qui

dorment, cela accommoderait fort ces messieurs qui écoutent.

--Un certain marchand, avocat, homme d'esprit, disait: «On court les

risques du dégoût, en voyant comment l'administration, la justice et

la cuisine se préparent.»

--Colbert disait, à propos de l'industrie de la nation, que le

Français changerait les rochers en or, si on le laissait faire.

--«Je sais me suffire, disait M..., et dans l'occasion je saurai bien

me passer de moi», voulant dire qu'il mourrait sans chagrin.

--«Une idée qui se montre deux fois dans un ouvrage, surtout à peu de

distance, disait M..., me fait l'effet de ces gens qui, après avoir

pris congé, rentrent pour reprendre leur épée ou leur chapeau.»

--«Je joue aux échecs à vingt-quatre sous, dans un salon où le

passe-dix est à cent louis», disait un général employé dans une guerre

difficile et ingrate, tandis que d'autres faisaient des campagnes

faciles et brillantes.

--Mademoiselle du Thé, ayant perdu un de ses amans, et cette aventure

ayant fait du bruit, un homme qui alla la voir, la trouva jouant de la

harpe, et lui dit avec surprise: «Eh! mon Dieu! je m'attendais à vous

trouver dans la désolation.--Ah! dit-elle d'un ton pathétique, c'était

hier qu'il fallait me voir.»

--La marquise de Saint-Pierre était dans une société où on disait que

M. de Richelieu avait eu beaucoup de femmes, sans en avoir jamais aimé

une. «Sans aimer, c'est bientôt dit, reprit-elle: moi, je sais une

femme pour laquelle il est revenu de trois cents lieues.» Ici elle

raconte l'histoire en troisième personne, et, gagnée par sa narration:

«Il la porte sur le lit avec une violence incroyable, et nous y

sommes restés trois jours.»

--On faisait une question épineuse à M..., qui répondit: «Ce sont de

ces choses que je sais à merveille quand on ne m'en parle pas, et que

j'oublie quand on me les demande.»

--Le marquis de Choiseul-la-Baume, neveu de l'évêque de Châlons, dévot

et grand janséniste, étant très-jeune, devint triste tout-à-coup. Son

oncle l'évêque lui en demanda la raison: il lui dit qu'il avait vu une

cafetière qu'il voudrait bien avoir, mais qu'il en désespérait.--«Elle

est donc bien chère?--Oui, mon oncle: vingt-cinq louis.»--L'oncle les

donna à condition qu'il verrait cette cafetière. Quelques jours après,

il en demanda des nouvelles à son neveu.--«Je l'ai, mon oncle, et la

journée de demain ne se passera pas sans que vous ne l'ayez vue.» Il

la lui montra en effet au sortir de la grand'messe. Ce n'était point

un vase à verser du café, c'était une jolie cafetière, c'est-à-dire,

limonadière, connue depuis sous le nom de madame de Bussi. On conçoit

la colère du vieil évêque janséniste.

--Voltaire disait du poète Roi, qui avait été souvent repris de

justice, et qui sortait de Saint-Lazare: «C'est un homme qui a de

l'esprit, mais ce n'est pas un auteur assez châtié.»

--Je ne vois jamais jouer les pièces de ***, et le peu de monde qu'il

y a, sans me rappeler le mot d'un major de place qui avait indiqué

l'exercice pour telle heure. Il arrive, il ne voit qu'un trompette:

«Parlez donc, messieurs les b..., d'où vient donc est-ce que vous

n'êtes qu'un?»

--Le marquis de Villette appelait la banqueroute de M. de Guémenée, la

sérénissime banqueroute.

--Luxembourg, le crieur qui appelait les gens et les carosses au

sortir de la comédie, disait, lorsqu'elle fut transportée au

Carrousel: «La comédie sera mal ici, il n'y a point d'écho.»

--On demandait à un homme qui faisait profession d'estimer beaucoup

les femmes, s'il en avait eu beaucoup. Il répondit: «Pas autant que si

je les méprisais.»

--On faisait entendre à un homme d'esprit, qu'il ne connaissait pas

bien la cour. Il répondit: «On peut être très-bon géographe, sans être

sorti de chez soi.» Danville n'avait jamais quitté sa chambre.

--Dans une dispute sur le préjugé relatif aux peines infamantes, qui

flétrissent la famille du coupable, M.... dit: «C'est bien assez de

voir des honneurs et des récompenses où il n'y a pas de vertu, sans

qu'il faille voir encore un châtiment où il n'y a pas de crime.»

--M. de L...., pour détourner madame de B...., veuve depuis quelque

temps, de l'idée du mariage, lui dit: «Savez-vous que c'est une bien

belle chose de porter le nom d'un homme qui ne peut plus faire de

sottises!»

--Milord Tirauley disait qu'après avoir ôté à un Espagnol ce qu'il

avait de bon, ce qu'il en restait était un Portugais. Il disait cela

étant ambassadeur en Portugal.

--Le vicomte de S.... aborda un jour M. de Vaines, en lui disant:

«Est-il vrai, monsieur, que, dans une maison où l'on avait eu la bonté

de me trouver de l'esprit, vous avez dit que je n'en avais pas du

tout?» M. de Vaines lui répondit: «Monsieur, il n'y a pas un seul mot

de vrai dans tout cela; je n'ai jamais été dans une maison où l'on

vous trouvât de l'esprit, et je n'ai jamais dit que vous n'en aviez

pas.»

--M.... me disait que ceux qui entrent par écrit dans de longues

justifications devant le public, lui paraissaient ressembler aux

chiens qui courent et jappent après une chaise de poste.

--L'homme arrive novice à chaque âge de la vie.

--M.... disait à un jeune homme qui ne s'apercevait pas qu'il était

aimé d'une femme: «Vous êtes encore bien jeune, vous ne savez lire que

les gros caractères.»

--«Pourquoi donc, disait mademoiselle de...., âgée de douze ans,

pourquoi cette phrase: «Apprendre à mourir?» Je vois qu'on y réussit

très-bien dès la première fois.»

--On disait à M...., qui n'était plus jeune: «Vous n'êtes plus capable

d'aimer.--Je ne l'ose plus, dit-il, mais je me dis encore quelquefois

en voyant une jolie femme: «Combien je l'aimerais, si j'étais plus

aimable!»

--Dans le temps où parut le livre de Mirabeau sur l'agiotage, dans

lequel M. de Calonne est très-maltraité, on disait pourtant, à cause

d'un passage contre M. Necker, que le livre était payé par M. de

Calonne, et que le mal qu'on y disait de lui n'avait d'autre objet que

de masquer la collusion. Sur quoi, M. de.... dit que cela

ressemblerait trop à l'histoire du régent qui avait dit au bal à

l'abbé Dubois: «Sois bien familier avec moi, pour qu'on ne me

soupçonne pas.» Sur quoi l'abbé lui donna des coups de pied au c.., et

le dernier étant un peu fort, le régent, passant sa main sur son

derrière, lui dit: «L'abbé, tu me déguises trop.»

--Je n'aime point, disait M....., ces femmes impeccables, au-dessous

de toute faiblesse. Il me semble que je vois sur leur porte le vers du

Dante sur la porte de l'enfer:

«_Voi che intrate lasciate ogni speranza._

»Vous qui entrez ici, laissez toute espérance.»

C'est la devise des damnés.

--«J'estime le plus que je peux, disait M..., et cependant j'estime

peu: je ne sais comment cela se fait.»

--Un homme d'une fortune médiocre se chargea de secourir un malheureux

qui avait été inutilement recommandé à la bienfaisance d'un grand

seigneur et d'un fermier-général. Je lui appris ces deux

circonstances chargées de détails qui aggravaient la faute de ces

derniers. Il me répondit tranquillement: «Comment voudriez-vous que le

monde subsistât, si les pauvres n'étaient pas continuellement occupés

à faire le bien que les riches négligent de faire, ou à réparer le mal

qu'ils font?»

--On disait à un jeune homme de redemander ses lettres à une femme

d'environ quarante ans, dont il avait été fort amoureux.

«Vraisemblablement elle ne les a plus.--Si fait, lui répondit

quelqu'un; les femmes commencent vers trente ans à garder les lettres

d'amour.»

--M... disait, à propos de l'utilité de la retraite et de la force que

l'esprit y acquiert: «Malheur au poète qui se fait friser tous les

jours? Pour faire de bonne besogne, il faut être en bonnet de nuit, et

pouvoir faire le tour de sa tête avec sa main.»

--Les grands vendent toujours leur société à la vanité des petits.

--C'est une chose curieuse que l'histoire de Port-Royal écrite par

Racine. Il est plaisant de voir l'auteur de _Phèdre_ parler des grands

desseins de Dieu sur la mère Agnès.

--D'Arnaud, entrant chez M. le comte de Frise, le vit à sa toilette

ayant les épaules couvertes de ses beaux cheveux. «Ah! Monsieur,

dit-il, voilà vraiment des cheveux de génie.--Vous trouvez, dit le

comte? Si vous voulez, je me les ferai couper pour vous en faire une

perruque.»

--Il n'y a pas maintenant en France un plus grand objet de politique

étrangère, que la connaissance parfaite de ce qui regarde l'Inde.

C'est à cet objet que Brissot de Warville a consacré des années

entières; et je lui ai entendu dire que M. de Vergennes était celui

qui lui avait suscité le plus d'obstacles, pour le détourner de cette

étude.

--On disait à J.-J. Rousseau, qui avait gagné plusieurs parties

d'échecs au prince de Conti, qu'il ne lui avait pas fait sa cour, et

qu'il fallait lui en laisser gagner quelques-unes: «Comment! dit-il,

je lui donne la tour.»

--M... me disait que madame de Coislin, qui tâche d'être dévote, n'y

parviendrait jamais, parce que, outre la sottise de croire, il

fallait, pour faire son salut, un fond de bêtise quotidienne qui lui

manquerait trop souvent; «et c'est ce fonds, ajoutait-il, qu'on

appelle la grâce.»

--Madame de Talmont, voyant M. de Richelieu, au lieu de s'occuper

d'elle, faire sa cour à madame de Brionne, fort belle femme, mais qui

n'avait pas la réputation d'avoir beaucoup d'esprit, lui dit: «M. le

maréchal, vous n'êtes point aveugle; mais je vous crois un peu sourd.»

--L'abbé Delaville voulait engager à entrer dans la carrière politique

M. de....., homme modeste et honnête, qui doutait de sa capacité et

qui se refusait à ses invitations. «Eh! monsieur, lui dit l'abbé,

ouvrez l'_Almanach royal_.»

--Il y a une farce italienne où Arlequin dit, à propos des travers de

chaque sexe, que nous serions tous parfaits, si nous n'étions ni

hommes ni femmes.

--Sixte-Quint, étant pape, manda à Rome un jacobin de Milan, et le

tança comme mauvais administrateur de sa maison, en lui rappelant une

certaine somme d'argent qu'il avait prêtée quinze ans au paravant à un

certain cordelier. Le coupable dit: «Cela est vrai, c'était un mauvais

sujet qui m'a escroqué.--C'est moi, dit le pape, qui suis ce

cordelier: voilà votre argent; mais n'y retombez plus, et ne prêtez

jamais à des gens de cette robe.»

--La finesse et la mesure sont peut-être les qualités les plus

usuelles et qui donnent le plus d'avantages dans le monde. Elles font

dire des mots qui valent mieux que des saillies. On louait

excessivement dans une société le ministère de M. Necker; quelqu'un,

qui apparemment ne l'aimait pas, demanda: «Monsieur, combien de temps

est-il resté en place depuis la mort de M. de Pezay?» Ce mot, en

rappelant que M. Necker était l'ouvrage de ce dernier, fit tomber à

l'instant tout cet enthousiasme.

--Le roi de Prusse, voyant un de ses soldats balafré au visage, lui

dit: «Dans quel cabaret t'a-t-on équipé de la sorte?--Dans un cabaret

où vous avez payé votre écot, à Colinn, dit le soldat.» Le roi, qui

avait été battu à Colinn, trouva cependant le mot excellent.

--Christine, reine de Suède, avait appelé à sa cour le célèbre Naudé,

qui avait composé un livre très-savant sur les différentes danses

grecques, et Meibomius, érudit allemand, auteur du recueil et de la

traduction de sept auteurs grecs qui ont écrit sur la musique.

Bourdelot, son premier médecin, espèce de favori et plaisant de

profession, donna à la reine l'idée d'engager ces deux savans, l'un à

chanter un air de musique ancienne, et l'autre à le danser. Elle y

réussit; et cette farce couvrit de ridicule les deux savans qui en

avaient été les auteurs. Naudé prit la plaisanterie en patience; mais

le savant en _us_ s'emporta et poussa la colère jusqu'à meurtrir de

coups de poing le visage de Bourdelot; et après cette équipée, il se

sauva de la cour, et même quitta la Suède.

--M. le chancelier d'Aguesseau ne donna jamais de privilége pour

l'impression d'aucun roman nouveau, et n'accordait même de permission

tacite que sous des conditions expresses. Il ne donna à l'abbé Prévost

la permission d'imprimer les premiers volumes de _Cléveland_, que sous

la condition que _Cléveland_ se ferait catholique au dernier volume.

--Le cardinal de la Roche-Aymon, malade de la maladie dont il mourut,

se confessa de la façon de je ne sais quel prêtre, sur lequel on lui

demanda sa façon de penser. «J'en suis très-content, dit-il; il parle

de l'enfer comme un ange.»

--M.... disait de madame la princesse de....: «C'est une femme qu'il

faut absolument tromper; car elle n'est pas de la classe de celles

qu'on quitte.»

--On demandait à la Calprenède quelle était l'étoffe de ce bel habit

qu'il portait. «C'est du _Sylvandre_, dit-il, un de ses romans qui

avait réussi.»

--L'abbé de Vertot changea d'état très-souvent. On appelait cela les

révolutions de l'abbé de Vertot.

--M.... disait: «Je ne me soucierais pas d'être chrétien; mais je ne

serais pas fâché de croire en Dieu.»

--Il est extraordinaire que M. de Voltaire n'ait pas mis dans la

_Pucelle_ un fou comme nos rois en avaient alors. Cela pouvait fournir

quelques traits heureux pris dans les mœurs du temps.

--M. de...., homme violent, à qui on reprochait quelques torts, entra

en fureur et dit qu'il irait vivre dans une chaumière. Un de ses amis

lui répondit tranquillement: «Je vois que vous aimez mieux garder vos

défauts que vos amis.»

--Louis XIV, après la bataille de Ramillies dont il venait d'apprendre

le détail, dit: «Dieu a donc oublié tout ce que j'ai fait pour lui.

(Anecdote contée à M. de Voltaire par un vieux duc de Brancas.)»

--Il est d'usage en Angleterre que les voleurs détenus en prison et

sûrs d'être condamnés vendent tout ce qu'ils possèdent, pour en faire

bonne chère avant de mourir. C'est ordinairement leurs chevaux qu'on

est le plus empressé d'acheter, parce qu'ils sont pour la plupart

excellens. Un d'eux, à qui un lord demandait le sien, prenant le lord

pour quelqu'un qui voulait faire le métier, lui dit: «Je ne veux pas

vous tromper; mon cheval, quoique bon coureur, a un très-grand défaut,

c'est qu'il recule quand il est auprès de la portière.»

--On ne distingue pas aisément l'intention de l'auteur dans le _Temple

de Gnide_, et il y a même quelqu'obscurité dans les détails; c'est

pour cela que madame du Deffant l'appelait l'_Apocalypse_ de la

galanterie.

--On disait d'un certain homme qui répétait à différentes personnes le

bien qu'elles disaient l'une de l'autre, qu'il était tracassier en

bien.

--Fox avait emprunté des sommes immenses à différens Juifs, et se

flattait que la succession d'un de ses oncles paierait toutes ces

dettes. Cet oncle se maria et eut un fils; à la naissance de l'enfant,

Fox dit: «C'est le Messie que cet enfant; il vient au monde pour la

destruction des Juifs.»

--Dubuc disait que les femmes sont si décriées, qu'il n'y a même plus

d'hommes à bonnes fortunes.

--Un homme disait à M. de Voltaire qu'il abusait du travail et du

café, et qu'il se tuait. «Je suis né tué, répondit-il.»

--Une femme venait de perdre son mari. Son confesseur _ad honores_

vint la voir le lendemain et la trouva jouant avec un jeune homme

très-bien mis. «Monsieur, lui dit-elle, le voyant confondu, si vous

étiez venu une demi-heure plus tôt, vous m'auriez trouvée les yeux

baignés de larmes; mais j'ai joué ma douleur contre monsieur, et je

l'ai perdue.»

--On disait de l'avant-dernier évêque d'Autun, monstrueusement gros,

qu'il avait été créé et mis au monde pour faire voir jusqu'où peut

aller la peau humaine.

--M.... disait, à propos de la manière dont on vit dans le monde: «La

société serait une chose charmante, si on s'intéressait les uns aux

autres.»

--Il paraît certain que l'homme au masque de fer est un frère de Louis

XIV: sans cette explication, c'est un mystère absurde. Il paraît

certain non seulement que Mazarin eut la reine, mais (ce qui est plus

inconcevable) qu'il était marié avec elle; sans cela, comment

expliquer la lettre qu'il écrivit de Cologne, lorsqu'apprenant qu'elle

avait pris parti sur une grande affaire, il lui mande: «Il vous

convenait bien, madame, etc.?» Les vieux courtisans racontent

d'ailleurs que, quelques jours avant la mort de la reine, il y eut une

scène de tendresse, de larmes, d'explication entre la reine et son

fils; et l'on est fondé à croire que c'est dans cette scène que fut

faite la confidence de la mère au fils.

Œuvres complètes de Chamfort (Tome 2) Recueillies et publiées, avec une notice historique sur la vie et les écrits de l'auteur. · 第 8 / 26 段