disait: «Je puis dire sur elles ce que madame de C...... disait sur
les enfans: j'ai dans la tête un fils dont je n'ai jamais pu
accoucher; j'ai dans l'esprit une femme _comme il y en a peu_, qui me
préserve des femmes comme il y en a beaucoup; j'ai bien des
obligations à cette femme-là.
--«Ce qui me paraît le plus comique dans le monde civil, disait
M....., c'est le mariage, c'est l'état de mari; ce qui me paraît le
plus triste dans le monde politique, c'est la royauté, c'est le métier
de roi. Voilà les deux choses qui m'égaient le plus: ce sont les deux
sources intarissables de mes plaisanteries. Ainsi, qui me marierait et
me ferait roi, m'ôterait à la fois une partie de mon esprit et de ma
gaîté.»
--On avisait dans une société aux moyens de déplacer un mauvais
ministre, déshonoré par vingt turpitudes. Un de ses ennemis connus dit
tout-à-coup: «Ne pourrait-on pas lui faire faire quelque opération
raisonnable, quelque chose d'honnête, pour le faire chasser?»
--«Que peuvent pour moi, disait M......., les grands et les princes?
Peuvent-ils me rendre ma jeunesse ou m'ôter ma pensée, dont l'usage me
console de tout?»
--Madame de...... disait un jour à M.......: «Je ne saurais être à ma
place dans votre esprit, parce que j'ai beaucoup vu pendant quelque
temps M. d'Ur...... Je vais vous en dire la raison, qui est en
même-temps ma meilleure excuse. Je couchais avec lui; et je hais si
fort la mauvaise compagnie, qu'il n'y avait qu'une pareille raison qui
pût me justifier à mes yeux, et, je m'imagine, aux vôtres.»
--M. de B..... voyait madame de L...... tous les jours; le bruit
courut qu'il allait l'épouser. Sur quoi il dit à l'un de ses amis: «Il
y a peu d'hommes qu'elle n'épousât pas plus volontiers que moi, et
réciproquement. Il serait bien étrange que, dans quinze ans d'amitié,
nous n'eussions pas vu combien nous sommes antipathiques l'un à
l'autre.»
--«L'illusion, disait M......., ne fait d'effet sur moi, relativement
aux personnes que j'aime, que celui d'un verre sur un pastel. Il
adoucit les traits sans changer les rapports ni les proportions.»
--On agitait dans une société la question: _Lequel était plus agréable
de donner ou de recevoir_. Les uns prétendaient que c'était de donner;
d'autres, que, quand l'amitié était parfaite, le plaisir de recevoir
était peut-être aussi délicat et plus vif. Un homme d'esprit, à qui on
demanda son avis, dit: «Je ne demanderais pas lequel des deux plaisirs
est le plus vif; mais je préférerais celui de donner; il m'a semblé
qu'au moins il était le plus durable; et j'ai toujours vu que c'était
celui des deux dont on se souvenait plus long-temps.»
--Les amis de M....... voulaient plier son caractère à leurs
fantaisies, et, le trouvant toujours le même, disaient qu'il était
incorrigible. Il leur répondit: «Si je n'étais pas incorrigible, il y
a bien long-temps que je serais corrompu.»
--«Je me refuse, disait M....., aux avances de M. de B......., parce
que j'estime assez peu les qualités pour lesquelles il me recherche,
et que, s'il savait quelles sont les qualités pour lesquelles je
m'estime, il me fermerait sa porte.»
--On reprochait à M. de.......... d'être le médecin _Tant-Pis_. «Cela
vient, répondit-il, de ce que j'ai vu enterrer tous les malades du
médecin _Tant-Mieux_. Au moins, si les miens meurent, on n'a point à
me reprocher d'être un sot.»
--Un homme qui avait refusé d'avoir madame de Staël, disait: «A quoi
sert l'esprit, s'il ne sert à n'avoir point madame de....?»
--M. Joli de Fleuri, contrôleur-général en 1781, a dit à mon ami M.
B....: «Vous parlez toujours de nation; il n'y a point de nation. Il
faut dire le peuple; le peuple que nos plus anciens publicistes
définissent: _Peuple serf, corvéable et taillable à merci et
miséricorde_.»
--On offrait à M.... une place lucrative qui ne lui convenait pas; il
répondit: Je sais qu'on vit avec de l'argent; mais je sais aussi qu'il
ne faut pas vivre pour de l'argent.»
--Quelqu'un disait d'un homme très-personnel: «Il brûlerait votre
maison pour se faire cuire deux œufs.»
Le duc de...., qui avait autrefois de l'esprit, qui recherchait la
conversation des honnêtes gens, s'est mis, à cinquante ans, à mener la
vie d'un courtisan ordinaire. Ce métier et la vie de Versailles lui
conviennent dans la décadence de son esprit, comme le jeu convient aux
vieilles femmes.
--Un homme, dont la santé s'était rétablie en assez peu de temps, et à
qui on en demandait la raison, répondit: «C'est que je compte avec
moi, au lieu qu'auparavant je comptais sur moi.»
--«Je crois, disait M...., sur le duc de...., que son nom est son plus
grand mérite, et qu'il a toutes les vertus qui se font dans une
parcheminerie.»
--On accusait un jeune homme de la cour d'aimer les filles avec
fureur. Il y avait là plusieurs femmes honnêtes et considérables avec
qui cela pouvait le brouiller. Un de ses amis, qui était présent,
répondit: «Exagération! méchanceté! il a aussi des femmes.»
M...., qui aimait beaucoup les femmes, me disait que leur commerce
lui était nécessaire, pour tempérer la sévérité de ses pensées, et
occuper la sensibilité de son âme. «J'ai, disait-il, du Tacite dans la
tête, et du Tibulle dans le cœur.»
--M. de L.... disait qu'on aurait dû appliquer au mariage la police
relative aux maisons, qu'on loue par un bail pour trois, six et neuf
ans, avec pouvoir d'acheter la maison si elle vous convient.
--«La différence qu'il y a de vous à moi, me disait M...., c'est que
vous avez dit à tous les masques: «Je vous connais;» et moi je leur ai
laissé l'espérance de me tromper. Voilà pourquoi le monde m'est plus
favorable qu'à vous. C'est au bal dont vous avez détruit l'intérêt
pour les autres, et l'amusement pour vous-même.»
--Quand M. de R... a passé une journée sans écrire, il répète le mot
de Titus: «J'ai perdu un jour.»
--«L'homme, disait M...., est un sot animal, si j'en juge par moi.»
--M.... avait, pour exprimer le mépris, une formule favorite: «C'est
l'avant-dernier des hommes.--Pourquoi l'avant-dernier, lui
demandait-on?--Pour ne décourager personne; car il y a presse.»
--«Au physique, disait M....., homme d'une santé délicate et d'un
caractère très-fort, je suis le roseau qui plie et ne rompt pas; au
moral, je suis au contraire le chêne qui rompt et qui ne plie point.
_Homo interior totus nervus_, dit Vanhelmont.»
--«J'ai connu, me disait M. de L....., âgé de quatre-vingt-onze ans,
des hommes qui avaient un caractère grand, mais sans pureté; d'autres
qui avaient un caractère pur, mais sans grandeur.»
--M. de Condorcet avait reçu un bienfait de M. d'Anville; celui-ci
avait recommandé le secret. Il fut gardé. Plusieurs années après, il
se brouillèrent; alors M. de Condorcet révéla le secret du bienfait
qu'il avait reçu. M. Talleyrand, leur ami commun, instruit, demanda à
M. de Condorcet la raison de cette apparente bizarrerie. Celui-ci
répondit: «J'ai tû son bienfait tant que je l'ai aimé. Je parle, parce
que je ne l'aime plus. C'était alors son secret; à présent, c'est le
mien.»
--M...... disait du prince de Beauveau, grand puriste: «Quand je le
rencontre dans ses promenades du matin, et que je passe dans l'ombre
de son cheval (il se promène souvent à cheval pour sa santé), j'ai
remarqué que je ne fais pas une faute de français de toute la
journée.»
--N..... disait, qu'il s'étonnait toujours de ces festins meurtriers
qu'on se donne dans le monde. «Cela se concevrait entre parens qui
héritent les uns des autres; mais entre amis qui n'héritent pas, quel
peut en être l'objet?»
--On engageait M. de.... à quitter une place, dont le titre seul
faisait sa sûreté contre des hommes puissans; il répondit: «On peut
couper à Samson sa chevelure; mais il ne faut pas lui conseiller de
prendre perruque.»
--J'ai vu, disait M...., peu de fierté dont j'aie été content. Ce que
je connais de mieux en ce genre, c'est celle de Satan dans le _Paradis
Perdu_.»
--«Le bonheur, disait M...., n'est pas chose aisée. Il est
très-difficile de le trouver en nous, et impossible de le trouver
ailleurs.»
--On disait que M.... était peu sociable. «Oui, dit un de ses amis, il
est choqué de plusieurs choses qui dans la société choquent la
nature.»
--On fesait la guerre à M.... sur son goût pour la solitude; il
répondit: «C'est que je suis plus accoutumé à mes défauts qu'à ceux
d'autrui.»
--M. de...., se prétendant ami de M. Turgot, alla faire compliment à
M. de Maurepas d'être délivré de M. Turgot.
Ce même ami de M. Turgot fut un an sans le voir après sa disgrâce; et
M. Turgot ayant eu besoin de le voir, il lui donna un rendez-vous, non
chez M. Turgot, non chez lui-même, mais chez Duplessis, au moment où
il se faisait peindre.
Il eut depuis la hardiesse de dire à M. Bert....., qui n'était parti
de Paris que huit jours après la mort de M. Turgot: «Moi qui ai vu M.
Turgot dans tous les momens de sa vie, moi, son ami intime, qui lui ai
fermé les yeux.»
Il n'a commencé à braver M. Necker, que quand celui-ci fut très-mal
avec M. de Maurepas; et à sa chute, il alla dîner chez Sainte-Foix
avec Bourboulon, ennemi de Necker, qu'il méprisait tous les deux.
Il passa sa vie à médire de M. de Calonne, qu'il a fini par loger; de
M. de Vergennes, qu'il n'a cessé de capter, par le moyen d'Hénin,
qu'il a ensuite mis à l'écart; il lui a substitué dans son amitié
Renneval, dont il s'est servi pour faire faire un traitement
très-considérable à M. Dornano, nommé pour présider à la démarcation
des limites de France et d'Espagne.
Incrédule, il fait maigre les vendredi et samedi à tout hasard. Il
s'est fait donner cent mille livres du roi pour payer les dettes de
son frère, et a eu l'air de faire de son propre argent tout ce qu'il a
fait pour lui, comme frais pour son logement du Louvre, etc. Nommé
tuteur du petit Bart....., à qui sa mère avait donné cent mille écus
par testament, au préjudice de sa sœur, madame de Verg....., il a
fait une assemblée de famille, dans laquelle il a engagé le jeune
homme à renoncer à son legs, à déchirer le testament; et, à la
première faute de jeune homme qu'a faite son pupille, il s'est
débarrassé de la tutelle.
--On se souvient encore de la ridicule et excessive vanité de
l'archevêque de Reims, Le Tellier-Louvois, sur son sang et sur sa
naissance. On sait combien, de son temps, elle était célèbre dans
toute la France. Voici une des occasions où elle se montra tout
entière le plus plaisamment. Le duc d'A..., absent de la cour depuis
plusieurs années, revenu dans son gouvernement de Berri, allait à
Versailles. Sa voiture versa et se rompit. Il faisait un froid
très-aigu. On lui dit qu'il fallait deux heures pour la remettre en
état. Il vit un relais, et demanda pour qui c'était: on lui dit que
c'était pour l'archevêque de Reims qui allait à Versailles aussi. Il
envoya ses gens devant lui, n'en réservant qu'un, auquel il recommanda
de ne point paraître sans son ordre. L'archevêque arrive. Pendant
qu'on attelait, le duc charge un des gens de l'archevêque de lui
demander une place pour un honnête homme, dont la voiture vient de se
briser, et qui est condamné à attendre deux heures qu'elle soit
rétablie. Le domestique va et fait la commission. «Quel homme est-ce?
dit l'archevêque. Est-ce quelqu'un comme il faut?--Je le crois,
monseigneur; il a un air bien honnête.--Qu'appelles-tu bien honnête?
est-il bien mis?--Monseigneur, simplement, mais bien.--A-t-il des
gens?--Monseigneur; je l'imagine.--Va-t-en le savoir. (Le domestique
va et revient).--Monseigneur, il les a envoyés devant à
Versailles.--Ah! c'est quelque chose. Mais ce n'est pas tout.
Demande-lui s'il est gentilhomme. (Le laquais va et revient.)--Oui,
monseigneur, il est gentilhomme.--A la bonne heure: qu'il vienne, nous
verrons ce que c'est.» Le duc arrive, salue. L'archevêque fait un
signe de tête, se range à peine pour faire une petite place dans sa
voiture. Il voit une croix de Saint-Louis. «Monsieur, dit-il au duc,
je suis fâché de vous avoir fait attendre; mais je ne pouvais donner
une place dans ma voiture à un homme de rien: vous en conviendrez. Je
sais que vous êtes gentilhomme. Vous avez servi, à ce que je
vois?--Oui, monseigneur.--Et vous allez à Versailles?--Oui,
monseigneur.--Dans les bureaux, apparemment?--Non, je n'ai rien à
faire dans les bureaux. Je vais remercier...--Qui? M. de
Louvois?--Non, monseigneur, le roi.--Le roi! (Ici l'archevêque se
recule et fait un peu de place.) Le roi vient donc de vous faire
quelque grâce toute récente?--Non, monseigneur; c'est une longue
histoire.--Contez toujours.--C'est qu'il y a deux ans j'ai marié ma
fille à un homme peu riche (l'archevêque reprend un peu de l'espace
qu'il a cédé dans la voiture), mais d'un très-grand nom (l'archevêque
recède la place.)» Le duc continue: «Sa majesté avait bien voulu
s'intéresser à ce mariage.... (l'archevêque fait beaucoup de place) et
avait même promis à mon gendre le premier gouvernement qui
vaquerait.--Comment donc? Un petit gouvernement sans doute! De quelle
ville?--Ce n'est pas d'une ville, monseigneur; c'est d'une
province.--D'une province, monsieur! crie l'archevêque, en reculant
dans l'angle de sa voiture; d'une province!--Oui, et il va y en avoir
un de vacant.--Lequel donc?--Le mien, celui de Berri, que je veux
faire passer à mon gendre.--Quoi! monsieur... Vous êtes gouverneur
de?... Vous êtes donc le duc de?... (et il veut descendre de sa
voiture...) Mais, monsieur le duc, que ne parliez vous? Mais cela est
incroyable. Mais à quoi m'exposez-vous! Pardon de vous avoir fait
attendre...... Ce maraud de laquais qui ne me dit pas.... Je suis bien
heureux encore d'avoir cru, sur votre parole, que vous étiez
gentilhomme: tant de gens le disent sans l'être! Et puis ce d'Hosier
est un fripon! Ah! M. le duc, je suis confus.--Remettez-vous,
monseigneur. Pardonnez à votre laquais, qui s'est contenté de vous
dire que j'étais un honnête homme. Pardonnez à d'Hosier, qui vous
exposait à recevoir dans votre voiture un vieux militaire non titré;
et pardonnez-moi aussi de n'avoir pas commencé par faire mes preuves,
pour monter dans votre carrosse.»
--Au Pérou, il n'était permis qu'aux nobles d'étudier. Les nôtres
pensent différemment.
--Louis XIV, voulant envoyer en Espagne un portrait du duc de
Bourgogne, le fit faire par Coypel; et, voulant en retenir un pour
lui-même, chargea Coypel d'en faire faire une copie. Les deux tableaux
furent exposés en même temps dans la galerie: il était impossible de
les distinguer. Louis XIV, prévoyant qu'il allait se trouver dans cet
embarras, prit Coypel à part, et lui dit: «Il n'est pas décent que je
me trompe en cette occasion; dites-moi de quel côté est le tableau
original.» Coypel le lui indiqua; et Louis XIV, repassant, dit: «La
copie et l'original sont si semblables qu'on pourrait s'y méprendre;
cependant on peut voir avec un peu d'attention que celui-ci est
l'original.»
--M.... disait d'un sot sur lequel il n'y a pas prise: «C'est une
cruche sans anse.»
--«Henri IV fut un grand roi: Louis XIV fut le roi d'un beau règne.»
Ce mot de Voisenon passe sa portée ordinaire.
--Le feu prince de Conti, ayant été très-maltraité de paroles par
Louis XV, conta cette scène désagréable à son ami le lord Tirconnel, à
qui il demandait conseil. Celui-ci, après avoir rêvé, lui dit
naïvement: «Monseigneur, il ne serait pas impossible de vous venger,
si vous aviez de l'argent et de la considération.»
--Le roi de Prusse, qui ne laisse pas d'avoir employé son temps, dit
qu'il n'y a peut-être pas d'homme qui ait fait la moitié de ce qu'il
aurait pu faire.
--Messieurs Montgolfier, après leur superbe découverte des aérostats,
sollicitaient à Paris un bureau de tabac pour un de leurs parens; leur
demande éprouvait mille difficultés de la part de plusieurs personnes,
et entre autres de M. de Colonia, de qui dépendait le succès de
l'affaire. Le comte d'Antraigues, ami des Montgolfier, dit à M. de
Colonia: «Monsieur, s'ils n'obtiennent pas ce qu'ils demandent,
j'imprimerai ce qui s'est passé à leur égard en Angleterre, et ce qui,
grâce à vous, leur arrive en France dans ce moment-ci.--Et que
s'est-il passé en Angleterre?--Le voici, écoutez: M. Étienne
Montgolfier est allé en Angleterre l'année dernière; il a été présenté
au roi qui lui a fait un grand accueil, et l'a invité à lui demander
quelque grâce. M. Montgolfier répondit au lord Sidney, qu'étant
étranger, il ne voyait pas ce qu'il pouvait demander. Le lord le
pressa de faire une demande quelconque. Alors M. Montgolfier se
rappela qu'il avait à Québec un frère prêtre et pauvre; il dit qu'il
souhaiterait bien qu'on lui fît avoir un petit bénéfice de cinquante
guinées. Le lord répondit que cette demande n'était digne ni de
messieurs Montgolfier, ni du roi, ni du ministre. Quelque temps après,
l'évêché de Québec vint à vaquer; le lord Sidney le demanda au roi qui
l'accorda, en ordonnant au duc de Glocester de cesser la sollicitation
qu'il faisait pour un autre. Ce ne fut point sans peine que messieurs
Montgolfier obtinrent que cette bonté du roi n'eût de moins grands
effets.» Il y a loin de là au bureau de tabac refusé en France.
--On parlait de la dispute sur la préférence qu'on devait donner, pour
les inscriptions, à la langue latine ou à la langue française.
«Comment peut-il y avoir une dispute sur cela, dit M. B....?--Vous
avez bien raison, dit M. T....--Sans doute, reprit M. B..., c'est la
langue latine, n'est-il pas vrai?--Point du tout, dit M. T...., c'est
la langue française.»
--«Comment trouvez-vous M. de...?--Je le trouve très-aimable; je ne
l'aime point du tout.» L'accent dont le dernier mot fut dit, marquait
très-bien la différence de l'homme aimable et de l'homme digne d'être
aimé.
--«Le moment où j'ai renoncé à l'amour, disait M...., le voici: c'est
lorsque les femmes ont commencé à dire: «M...., je l'aime beaucoup, je
l'aime de tout mon cœur, etc.» Autrefois, ajoutait-il, quand j'étais
jeune, elles disaient: «M...., je l'estime infiniment, c'est un jeune
homme bien honnête.»
--Je hais si fort le despotisme, disait M...., que je ne puis souffrir
le mot _ordonnance_ du médecin.
--Un homme était abandonné des médecins; on demanda à M. Tronchin s'il
fallait lui donner le viatique. «Cela est bien colant, répondit-il.»
--Quand l'abbé de Saint-Pierre approuvait quelque chose, il disait:
«Ceci est bon, pour moi, quant à présent.» Rien ne peint mieux la
variété des jugemens humains, et la mobilité du jugement de chaque
homme.
--Avant que Mademoiselle Clairon eût établi le costume au théâtre
français, on ne connaissait, pour le théâtre tragique, qu'un seul
habit qu'on appellait l'habit à la romaine, et avec lequel on jouait
les pièces grecques, américaines, espagnoles, etc. Lekain fut le
premier à se soumettre au costume, et fit faire un habit grec pour
jouer Oreste d'_Andromaque_. Dauberval arrive dans la loge de Lekain,
au moment où le tailleur de la comédie apportait l'habit d'Oreste. La
nouveauté de cet habit frappa Dauberval qui demanda ce que c'était.
«Cela s'appelle un habit à la grecque, dit Lekain.--Ah qu'il est beau,
reprend Dauberval! le premier habit à la romaine dont j'aurai besoin,
je le ferai faire à la grecque.»
--M.... disait qu'il y avait tels ou tels principes excellens pour tel
ou tel caractère ferme et vigoureux, et qui ne vaudraient rien pour
des caractères d'un ordre inférieur. Ce sont les armes d'Achille qui
ne peuvent convenir qu'à lui, et sous lesquelles Patrocle lui-même est
opprimé.
--Après le crime et le mal faits à dessein, il faut mettre les mauvais
effets des bonnes intentions, les bonnes actions nuisibles à la
société publique, comme le bien fait aux méchans, les sottises de la
bonhomie, les abus de la philosophie appliquée mal à propos, la
maladresse en servant ses amis, les fausses applications des maximes
utiles ou honnêtes, etc.
--La nature, en nous accablant de tant de misère et en nous donnant un
attachement invincible pour la vie, semble en avoir agi avec l'homme
comme un incendiaire qui mettrait le feu à notre maison, après avoir
posé des sentinelles à notre porte. Il faut que le danger soit bien
grand, pour nous obliger à sauter par la fenêtre.
--Les ministres en place s'avisent quelquefois, lorsque par hazard ils
ont de l'esprit, de parler du temps où ils ne seront plus rien. On en
est communément la dupe, et l'on s'imagine qu'ils croient ce qu'ils
disent. Ce n'est de leur part qu'un trait d'esprit. Ils sont comme les
malades qui parlent souvent de leur mort, et qui n'y croient pas,
comme on peut le voir par d'autres mots qui leur échappent.
--On disait à Delon, médecin mesmériste: «Eh bien! M. de B... est
mort, malgré la promesse que vous aviez faite de le guérir.--Vous
avez, dit-il, été absent; vous n'avez pas suivi les progrès de la
cure: il est mort guéri.»
--On disait de M...., qui se créait des chimères tristes et qui voyait
tout en noir: «Il fait des cachots en Espagne.»
--L'abbé Dangeau, de l'académie française, grand puriste, travaillait
à une grammaire et ne parlait d'autre chose. Un jour on se lamentait
devant lui sur les malheurs de la dernière campagne (c'étoit pendant
les dernières années de Louis XIV.) «Tout cela n'empêche pas, dit-il,
que je n'aie dans ma cassette deux mille verbes français bien
conjugués.»
--Un gazetier mit dans sa gazette: «Les uns disent le cardinal Mazarin
mort, les autres vivant; moi je ne crois ni l'un ni l'autre.»
--Le vieux d'Arnoncour avait fait un contrat de douze cents livres de
rente à une fille, pour tout le temps qu'il en serait aimé. Elle se
sépara de lui étourdiment, et se lia avec un jeune homme qui, ayant
vu ce contrat, se mit en tête de le faire revivre. Elle réclama en
conséquence les quartiers échus depuis le dernier paiement, en lui
faisant signifier, sur papier timbré, qu'elle l'aimait toujours.
--Un marchand d'estampes voulait (le 25 juin) vendre cher le portrait
de madame Lamotte (fouettée et marquée le 21), et donnait pour raison
que l'estampe était avant la lettre.
--Massillon était fort galant. Il devint amoureux de madame de
Simiane, petite fille de madame de Sévigné. Cette dame aimait beaucoup
le style soigné, et ce fut pour lui plaire qu'il mit tant de soin à
composer ses _Synodes_, un de ses meilleurs ouvrages. Il logeait à
l'Oratoire et devait être rentré à neuf heures; madame de Simiane
soupait à sept par complaisance pour lui. Ce fut à un de ces soupers
tête-à-tête qu'il fit une chanson très-jolie, dont j'ai retenu la
moitié d'un couplet.
. . . . . . . . . . . . . . . .
Aimons-nous tendrement, Elvire:
Ceci n'est qu'une chanson
Pour qui voudrait en médire;
Mais, pour nous, c'est tout de bon.
--On demandait à madame de Rochefort, si elle aurait envie de
connaître l'avenir: «Non, dit-elle, il ressemble trop au passé.»
--On pressait l'abbé Vatri de solliciter une place vacante au Collége
royal. «Nous verrons cela», dit-il, et ne sollicita point. La place
fut donnée à un antre. Un ami de l'abbé court chez lui: «Eh bien!
voilà comme vous êtes! vous n'avez pas voulu solliciter la place, elle
est donnée.--Elle est donnée, reprit-il! eh bien! je vais la
demander.--Êtes-vous fou?--Parbleu! non; j'avais cent concurrens, je
n'en ai plus qu'un.» Il demanda la place et l'obtint.
--Madame....., tenant un bureau d'esprit, disait de L.... «Je n'en
fais pas grand cas; il ne vient pas chez moi.»
--L'abbé de Fleury avait été amoureux de madame la maréchale de
Noailles, qui le traita avec mépris. Il devint premier ministre; elle
eut besoin de lui; et il lui rappella ses rigueurs. «Ah! monseigneur,
lui dit naïvement la maréchale, qui l'aurait pû prévoir?»
--M. le duc de Chabot ayant fait peindre une Renommée sur son
carrosse, on lui appliqua ces vers:
Votre prudence est endormie,
De loger magnifiquement
Et de traiter superbement
Votre plus cruelle ennemie.
--Un médecin de village allait visiter un malade au village prochain.
Il prit avec lui un fusil pour chasser en chemin et se désennuyer. Un
paysan le rencontra, et lui demanda où il allait. «Voir un
malade.--Avez-vous peur de le manquer?»
--Une fille, étant à confesse, dit: «Je m'accuse d'avoir estimé un
jeune homme.--Estimé! combien de fois? demanda le père.»
--Un homme étant à l'extrémité, un confesseur alla le voir, et il lui
dit: «Je viens vous exhorter à mourir.--Et moi, répondit l'autre, je
vous exhorte à me laisser mourir.»