--On disait à M....: «Vous aimez beaucoup la considération.» Il

répondit ce mot qui me frappa: «Non, j'en ai pour moi, ce qui m'attire

quelquefois celle des autres.»

--On compte cinquante-six violations de la foi publique, depuis Henri

IV jusqu'au ministère du cardinal de Loménie inclusivement. M. D....

appliquait aux fréquentes banqueroutes de nos rois, ces deux vers de

Racine:

Et d'un trône si saint la moitié n'est fondée

Que sur la foi promise, et rarement gardée.

--On disait à M...., académicien: «Vous vous marierez quelque jour.»

Il répondit: «J'ai tant plaisanté l'académie, et j'en suis; j'ai

toujours peur qu'il ne m'arrive la même chose pour le mariage.»

--M.... disait de mademoiselle...., qui n'était point vénale,

n'écoutait que son cœur, et restait fidèle à l'objet de son choix:

«C'est une personne charmante, et qui vit le plus honnêtement qu'il

est possible, hors du mariage et du célibat.»

--Un mari disait à sa femme: «Madame, cet homme a des droits sur

vous, il vous a manqué devant moi; je ne le souffrirai pas. Qu'il vous

maltraite quand vous êtes seule: mais, en ma présence, c'est me

manquer à moi-même.»

--J'étais à table à côté d'un homme, qui me demanda si la femme qu'il

avait devant lui, n'était pas la femme de celui qui était à côté

d'elle. J'avais remarqué que celui-ci ne lui avait pas dit un mot;

c'est ce qui me fit répondre à mon voisin: «Monsieur, ou il ne la

connaît pas, ou c'est sa femme.»

--Je demandais à M. de.... s'il se marierait. «Je ne le crois pas, me

disait-il;» et il ajouta en riant: «La femme qu'il me faudrait, je ne

la cherche point, je ne l'évite même pas.»

--Je demandais à M. de T.... pourquoi il négligeait son talent, et

paraissait si complètement insensible à la gloire; il me répondit ces

propres paroles: «Mon amour-propre a péri dans le naufrage de

l'intérêt que je prenais aux hommes.»

--On disait à un homme modeste: «Il y a quelquefois des fentes au

boisseau sous lequel se cachent les vertus.»

--M...., qu'on voulait faire parler sur différens abus publics ou

particuliers, répondit froidement: «Tous les jours j'accrois la liste

des choses dont je ne parle plus. Le plus philosophe est celui dont la

liste est la plus longue.»

--«Je proposerais volontiers, disait M. D...., je proposerais aux

calomniateurs et aux méchans le traité que voici. Je dirais aux

premiers: je veux bien que l'on me calomnie, pourvu que, par une

action ou indifférente ou même louable, j'aie fourni le fond de la

calomnie; pourvu que son travail ne soit que la broderie du canevas;

pourvu qu'on n'invente pas les faits en même temps que les

circonstances; en un mot, pourvu que la calomnie ne fasse pas les

frais à la fois et du fond et de la forme. Je dirais aux méchans: je

trouve simple qu'on me nuise, pourvu que celui qui me nuit y ait

quelque intérêt personnel; en un mot, qu'on ne me fasse pas du mal

gratuitement comme il arrive.»

--On disait d'un escrimeur adroit mais poltron, spirituel et galant

auprès des femmes, mais impuissant: «Il manie très-bien le fleuret et

la fleurette, mais le duel et la jouissance lui font peur.»

--«C'est bien mal fait, disait M...., d'avoir laissé tomber le

cocuage, c'est-à-dire, de s'être arrangé pour que ce ne soit plus

rien. Autrefois, c'était un état dans le monde, comme de nos jours

celui de joueur. A présent, ce n'est plus rien du tout.»

--M. de L...., connu pour misantrope, me disait un jour à propos de

son goût pour la solitude: «Il faut diablement aimer quelqu'un pour le

voir.»

--M.... aime qu'on dise qu'il est méchant, à peu près comme les

jésuites n'étaient pas fâchés qu'on dît qu'ils assassinaient les

rois. C'est l'orgueil qui veut régner par la crainte sur la faiblesse.

--Un célibataire, qu'on pressait de se marier, répondit plaisamment:

«Je prie Dieu de me préserver des femmes, aussi bien que je me

préserverai du mariage.»

--Un homme parlait du respect que mérite le public. «Oui, dit M....,

le respect qu'il obtient de la prudence. Tout le monde méprise les

harangères; cependant qui oserait risquer de les offenser en

traversant la halle?»

--Je demandais à M. R...., homme plein d'esprit et de talens, pourquoi

il ne s'était nullement montré dans la révolution de 1789; il me

répondit: «C'est que, depuis trente ans, j'ai trouvé les hommes si

méchans en particulier et pris un à un, que je n'ai osé espérer rien

de bon d'eux, en public et pris collectivement.»

--«Il faut que ce qu'on appelle _la police_ soit une chose bien

terrible, disait plaisamment madame de...., puisque les Anglais aiment

mieux les voleurs et les assassins, et que les Turcs aiment mieux la

peste.»

--«Ce qui rend le monde désagréable, me disait M. de L...., ce sont

les fripons, et puis les honnêtes gens; de sorte que, pour que tout

fût passable, il faudrait anéantir les uns et corriger les autres; il

faudrait détruire l'enfer et recomposer le paradis.»

--D.... s'étonnait de voir M. de L...., homme très-accrédité, échouer

dans tout ce qu'il essayait de faire pour un de ses amis. C'est que la

faiblesse de son caractère anéantit la puissance de sa position. Celui

qui ne sait pas ajouter sa volonté à sa force, n'a point de force.

--Quand madame de F.... a dit joliment une chose bien pensée, elle

croit avoir tout fait; de façon que, si une de ses amies faisait à sa

place ce qu'elle a dit qu'il fallait faire, cela ferait à elles deux

une philosophe. M. de.... disait d'elle que, quand elle a dit une

jolie chose sur l'émétique, elle est toute surprise de n'être point

purgée.

--Un homme d'esprit définissait Versailles un pays où, en descendant,

il faut toujours paraître monter, c'est-à-dire, s'honorer de

fréquenter ce qu'on méprise.

--M.... me disait qu'il s'était toujours bien trouvé des maximes

suivantes sur les femmes: «Parler toujours bien du sexe en général,

louer celles qui sont aimables, se taire sur les autres, les voir peu,

ne s'y fier jamais, et ne jamais laisser dépendre son bonheur d'une

femme, quelle qu'elle soit.»

--Un philosophe me disait qu'après avoir examiné l'ordre civil et

politique des sociétés, il n'étudiait plus que les sauvages dans les

livres des voyageurs, et les enfans dans la vie ordinaire.

--Madame de.... disait de M. B..... «Il est honnête, mais médiocre et

d'un caractère épineux: c'est comme la perche, blanche, saine, mais

insipide et pleine d'arêtes.»

--M.... étouffe plutôt ses passions qu'il ne sait les conduire. Il me

disait là-dessus: «Je ressemble à un homme qui, étant à cheval, et ne

sachant pas gouverner sa bête qui l'emporte, la tue d'un coup de

pistolet et se précipite avec elle.»

--«Ne voyez vous pas, disait M..., que je ne suis rien que par

l'opinion qu'on a de moi; que lorsque je m'abaisse je perds de ma

force, et que je tombe lorsque je descends?»

--C'est une chose bien extraordinaire que deux auteurs pénétrés et

panégyristes, l'un en vers, l'autre en prose, de l'amour immoral et

libertin, Crébillon et Bernard, soient morts épris passionnément de

deux filles. Si quelque chose est plus étonnant, c'est de voir l'amour

sentimental posséder madame de Voyer jusqu'au dernier moment, et la

passionner pour le vicomte de Noailles; tandis que, de son côté, M. de

Voyer a laissé deux cassettes pleines de lettres céladoniques copiées

deux fois de sa main. Cela rappelle les poltrons, qui chantent pour

déguiser leur peur.

--«Qu'un homme d'esprit, disait en riant M. de..., ait des doutes sur

sa maîtresse, cela se conçoit; mais sur sa femme! il faut être bien

bête.»

--C'est un caractère curieux que celui de M. L...; son esprit est

plaisant et profond; son cœur est fier et calme; son imagination est

douce, vive et même passionnée.

--Je demandais à M.... pourquoi il avait refusé plusieurs places; il

me répondit: «Je ne veux rien de ce qui met un rôle à la place d'un

homme.»

--«Dans le monde, disait M..., vous avez trois sortes d'amis: vos amis

qui vous aiment, vos amis qui ne se soucient pas de vous, et vos amis

qui vous haïssent.»

--M.... disait: «Je ne sais pourquoi madame de L.... désire tant que

j'aille chez elle; car quand j'ai été quelque temps sans y aller, je

la méprise moins.» On pourrait dire cela du monde en général.

--D..., misantrope plaisant, me disait, à propos de la méchanceté des

hommes: «Il n'y a que l'inutilité du premier déluge qui empêche Dieu

d'en envoyer un second.»

--On attribuait à la philosophie moderne le tort d'avoir multiplié le

nombre des célibataires; sur quoi M.... dit: «Tant qu'on ne me

prouvera pas que ce sont les philosophes qui se sont cotisés pour

faire les fonds de mademoiselle Bertin, et pour élever sa boutique, je

croirai que le célibat pourrait bien avoir une autre cause.»

M. de.... disait qu'il ne fallait rien lire dans les séances publiques

de l'académie française, par-delà ce qui est imposé par les statuts;

et il motivait son avis en disant: «En fait d'inutilités, il ne faut

que le nécessaire.»

--N.... disait qu'il fallait toujours examiner si la liaison d'une

femme et d'un homme est d'âme à âme, ou de corps à corps; si celle

d'un particulier et d'un homme en place ou d'un homme de la cour, est

de sentiment à sentiment, ou de position à position, etc.

--On proposait un mariage à M...; il répondit: «Il y a deux choses que

j'ai toujours aimées à la folie; ce sont les femmes et le célibat.

J'ai perdu ma première passion, il faut que je conserve la seconde.»

--«La rareté d'un sentiment vrai fait que je m'arrête quelquefois dans

les rues à regarder un chien ronger un os: c'est au retour de

Versailles, Marly, Fontainebleau, disait M. de..., que je suis plus

curieux de ce spectacle.»

--M. Thomas me disait un jour: «Je n'ai pas besoin de mes

contemporains; mais j'ai besoin de la postérité.» Il aimait beaucoup

la gloire. «Beau résultat de philosophie, lui dis-je, de pouvoir se

passer des vivans, pour avoir besoin de ceux qui ne sont pas nés!»

--N.... disait à M. Barthe: «Depuis dix ans que je vous connais, j'ai

toujours cru qu'il était impossible d'être votre ami; mais je me suis

trompé; il y en aurait un moyen.--Et lequel?--Celui de faire une

parfaite abnégation de soi, et d'adorer sans cesse votre égoïsme.»

--M. de R... était autrefois moins dur et moins dénigrant

qu'aujourd'hui; il a usé toute son indulgence; et le peu qui lui en

reste, il le garde pour lui.

--M.... disait que le désavantage d'être au-dessous des princes est

richement compensé par l'avantage d'en être loin.

--On proposait à un célibataire de se marier. Il répondit par de la

plaisanterie; et comme il y avait mis beaucoup d'esprit, on lui dit:

«Votre femme ne s'ennuierait pas.» Sur quoi il répondit: «Si elle

était jolie, sûrement elle s'amuserait tout comme une autre.»

--On accusait M..... d'être misantrope. «Moi, dit-il, je ne le suis

pas; mais j'ai bien pensé l'être, et j'ai vraiment bien fait d'y

mettre ordre.--Qu'avez-vous fait pour l'empêcher? Je me suis fait

solitaire.»

--Il est temps, disait M......., que la philosophie ait aussi son

_index_, comme l'inquisition de Rome et de Madrid. Il faut qu'elle

fasse une liste des livres qu'elle proscrit, et cette proscription

sera plus considérable que celle de sa rivale. Dans les livres même

qu'elle approuve en général, combien d'idées particulières ne

condamnerait-elle pas comme contraires à la morale, et même au bon

sens!»

--«Ce jour-là je fus très-aimable, point brutal, me disait M. S...,

qui était en effet l'un et l'autre.»

--M...., qui venait de publier un ouvrage qui avait beaucoup réussi,

était sollicité d'en publier un second, dont ses amis faisaient grand

cas.

«Non, dit-il, il faut laisser à l'envie le temps d'essuyer son écume.»

--M.... me dit un jour plaisamment, à propos des femmes et de leurs

défauts: «Il faut choisir d'aimer les femmes ou de les connaître: il

n'y a pas de milieu.»

--M...., jeune homme, me demandait pourquoi madame de B.... avait

refusé son hommage qu'il lui offrait, pour courir après celui de M. de

L...., qui semblait se refuser à ses avances. Je lui dis: «Mon cher

ami, Gênes, riche et puissante, a offert sa souveraineté à plusieurs

rois qui l'ont refusée; et on a fait la guerre pour la Corse, qui ne

produit que des châtaignes, mais qui était fière et indépendante.»

--Un des parens de M. de Vergennes lui demandait pourquoi il avait

laissé arriver au ministère de Paris le baron de Breteuil, qui était

dans le cas de lui succéder. «C'est que, dit-il, c'est un homme qui,

ayant toujours vécu dans le pays étranger, n'est pas connu ici; c'est

qu'il a une réputation usurpée; que quantité de gens le croient digne

du ministère: il faut les détromper, le mettre en évidence, et faire

voir ce que c'est que le baron de Breteuil.»

--On reprochait à M. L...., homme de lettres, de ne plus rien donner

au public. «Que voulez-vous qu'on imprime, dit-il, dans un pays où

l'almanach de Liége est défendu de temps en temps?»

--M........ disait de M. de La Reynière, chez qui tout le monde va

pour sa table, et qu'on trouve très-ennuyeux: «On le mange, mais on ne

le digère pas.»

--M. de F......., qui avait vu à sa femme plusieurs amans, et qui

avait toujours joui de temps en temps de ses droits d'époux, s'avisa

un soir de vouloir en profiter. Sa femme s'y refuse. «Eh quoi! lui

dit-elle, ne savez-vous pas que je suis en affaire avec M....?--Belle

raison, dit-il! ne m'avez-vous pas laissé mes droits quand vous aviez

L...., S...., N...., B... T...? Oh! quelle différence! était-ce de

l'amour que j'avais pour eux? Rien, pures fantaisies; mais avec

M...... c'est un sentiment: c'est à la vie et à la mort.--Ah! je ne

savais pas cela; n'en parlons plus.» Et en effet tout fut dit. M. de

R....., qui entendait conter cette histoire, s'écria: «Mon Dieu! que

je vous remercie d'avoir amené le mariage à produire de pareilles

gentillesses!»

--«Mes ennemis ne peuvent rien contre moi, disait M.....; car ils ne

peuvent m'ôter la faculté de bien penser, ni celle de bien faire.»

--Je demandais à M.... s'il se marierait. Il me répondit: «Pourquoi

faire? pour payer au roi de France la capitation et les trois

vingtièmes après ma mort?»

--M. de.... demandait à l'évêque de... une maison de campagne où il

n'allait jamais. Celui-ci lui répondit: «Ne savez-vous pas qu'il faut

toujours avoir un endroit où l'on n'aille point, et où l'on croie que

l'on serait heureux si on y allait? M. de....., après un instant de

silence, répondit: «Cela est vrai, et c'est ce qui a fait la fortune

du paradis.»

--Milton, après le rétablissement de Charles II, était dans le cas de

reprendre une place très-lucrative qu'il avait perdue; sa femme l'y

exhortait; il lui répondit: «Vous êtes femme, et vous voulez avoir un

carrosse; moi, je veux vivre et mourir en honnête homme.»

--Je pressais M. de L..... d'oublier les torts de M. de B..... qui

l'avait autrefois obligé; il me répondit: «Dieu a recommandé le pardon

des injures; il n'a point recommandé celui des bienfaits.»

--M...... me disait: «Je ne regarde le roi de France que comme le roi

d'environ cent mille hommes, auxquels il partage et sacrifie la sueur,

le sang et les dépouilles de vingt-quatre millions neuf cents mille

hommes, dans des proportions déterminées par les idées féodales,

militaires, anti-morales et anti-politiques qui avilissent l'Europe

depuis vingt siècles.»

--M. de Calonne, voulant introduire des femmes dans son cabinet,

trouva que la clef n'entrait point dans la serrure. Il lâcha un

f...... d'impatience; et, sentant sa faute: «Pardon, mesdames, dit-il!

j'ai fait bien des affaires dans ma vie, et j'ai vu qu'il n'y a qu'un

mot qui serve.» En effet, la clef entra tout de suite.

--Je demandais à M..... pourquoi, en se condamnant à l'obscurité, il

se dérobait au bien qu'on pouvait lui faire. «Les hommes, me dit-il,

ne peuvent rien faire pour moi qui vaille leur oubli.»

--M. de... promettait je ne sais quoi à M. L...., et jurait foi de

gentilhomme. Celui-ci lui dit: «Si cela vous est égal, ne

pourriez-vous pas dire foi d'honnête homme?»

--Le fameux Ben-Johnson disait que tous ceux qui avaient pris les

Muses pour femmes étaient morts de faim, et que ceux qui les avaient

prises pour maîtresses s'en étaient fort bien trouvés. Cela revient

assez à ce que j'ai ouï dire à Diderot, qu'un homme de lettres sensé

pouvait être l'amant d'une femme qui fait un livre; mais ne devait

être le mari que de celle qui sait faire une chemise. Il y a mieux que

tout cela: c'est de n'être ni l'amant de celle qui fait un livre, ni

le mari d'aucune.

--«J'espère qu'un jour, disait M...., au sortir de l'assemblée

nationale, présidée par un juif, j'assisterai au mariage d'un

catholique séparé par divorce de sa première femme luthérienne, et

épousant une jeune anabaptiste; qu'ensuite nous irons dîner chez le

curé, qui nous présentera sa femme, jeune personne de la religion

anglicane, qu'il aura lui-même épousée en secondes noces, étant fille

d'une calviniste.»

--«Ce doit être, me disait M. de M......., un homme très-vulgaire, que

celui qui dit à la fortune: «Je ne veux de toi qu'à telle condition;

tu subiras le joug que je veux t'imposer»; et qui dit à la gloire: «Tu

n'es qu'une fille à qui je veux bien faire quelques caresses, mais que

je repousserai si tu en risques avec moi de trop familières et qui ne

conviennent pas.» C'était lui-même qu'il peignait; et tel est en effet

son caractère.

--On disait d'un courtisan léger, mais non corrompu: «Il a pris de la

poussière dans le tourbillon; mais il n'a pas pris de tache dans la

boue.»

--M....... disait qu'il fallait qu'un philosophe commençât par avoir

le bonheur des morts, celui de ne pas souffrir et d'être tranquille;

puis celui des vivans, de penser, sentir et s'amuser.»

--M. de Vergennes n'aimait pas les gens de lettres, et on remarqua

qu'aucun écrivain distingué n'avait fait des vers sur la paix de 1783;

sur quoi quelqu'un disait: «Il y en a deux raisons; il ne donne rien

aux poètes et ne prête pas à la poésie.»

--Je demandais à M.... quelle était sa raison de refuser un mariage

avantageux. «Je ne veux point me marier, dit-il, dans la crainte

d'avoir un fils qui me ressemble.» Comme j'étais surpris, vu que c'est

un très-honnête homme: «Oui, dit-il, oui, dans la crainte d'avoir un

fils qui, étant pauvre comme moi, ne sache ni mentir, ni flatter, ni

ramper, et ait à subir les mêmes épreuves que moi.»

--Une femme parlait emphatiquement de sa vertu, et ne voulait plus,

disait-elle, entendre parler d'amour. Un homme d'esprit dit là-dessus:

«A quoi bon toute cette forfanterie? ne peut-on pas trouver un amant

sans dire cela?»

--Dans le temps de l'assemblée des notables, un homme voulait faire

parler le perroquet de madame de.... «Ne vous fatiguez pas, lui dit

elle, il n'ouvre jamais le bec.--Comment avez-vous un perroquet qui ne

dit mot? Ayez-en un qui dise au moins: _Vive le roi!_--Dieu m'en

préserve, dit-elle: un perroquet disant vive le roi! je ne l'aurais

plus; on en aurait fait un notable.»

--Un malheureux portier, à qui les enfans de son maître refusèrent de

payer un legs de mille livres, qu'il pouvait réclamer par justice, me

dit: «Voulez-vous, monsieur, que j'aille plaider contre les enfans

d'un homme que j'ai servi vingt-cinq ans, et que je sers eux-mêmes

depuis quinze?» Il se faisait, de leur injustice même, une raison

d'être généreux à leur égard.

--On demandait à M......... pourquoi la nature avait rendu l'amour

indépendant de notre raison. «C'est, dit-il, parce que la nature ne

songe qu'au maintien de l'espèce; et, pour la perpétuer, elle n'a que

faire de notre sottise. Qu'étant ivre, je m'adresse à une servante de

cabaret ou à une fille, le but de la nature peut-être aussi bien

rempli, que si j'eusse obtenu Clarisse après deux ans de soins; au

lieu que ma raison me sauverait de la servante, de la fille, et de

Clarisse même peut-être. A ne consulter que la raison, quel est

l'homme qui voudrait être père et se préparer tant de soucis pour un

long avenir? Quelle femme, pour une épilepsie de quelques minutes, se

donnerait une maladie d'une année entière? la nature, en nous dérobant

à notre raison, assure mieux son empire; et voilà pourquoi elle a mis

de niveau sur ce point Zénobie et sa fille de basse-cour, Marc-Aurèle

et son palefrenier.»

--M...... est un homme mobile, dont l'âme est ouverte à toutes les

impressions, dépendant de ce qu'il voit, de ce qu'il entend, ayant une

larme prête pour la belle action qu'on lui raconte, et un sourire pour

le ridicule qu'un sot essaye de jeter sur elle.

--M..... prétend que le monde le plus choisi est entièrement conforme

à la description qui lui fut faite d'un mauvais lieu, par une jeune

personne qui y logeait. Il la rencontre au Vaux-hall; il s'approche

d'elle, et lui demande en quel endroit on pourrait la voir seule pour

lui confier quelques petits secrets. «Monsieur, dit-elle, je demeure

chez madame....... C'est un lieu très-honnête, où il ne va que des

gens comme il faut, la plupart en carrosse; une porte cochère, un joli

salon où il y a des glaces et un beau lustre. On y soupe quelquefois

et on est servi en vaisselle plate.--Comment donc, mademoiselle! j'ai

vécu en bonne compagnie, et je n'ai rien vu de mieux que cela.--Ni

moi non plus, qui ai pourtant habité presque toutes ces sortes de

maisons.» M....... reprenait toutes les circonstances, et faisait voir

qu'il n'y en avait pas une qui ne s'appliquât au monde tel qu'il est.

--M....... jouit excessivement des ridicules qu'il peut saisir et

apercevoir dans le monde. Il paraît même charmé lorsqu'il voit

quelqu'injustice absurde, des places données à contre-sens, des

contradictions ridicules dans la conduite de ceux qui gouvernent, des

scandales de toute espèce que la société offre trop souvent. D'abord

j'ai cru qu'il était méchant; mais, en le fréquentant davantage, j'ai

démêlé à quel principe appartient cette étrange manière de voir; c'est

un sentiment honnête, une indignation vertueuse qui l'a rendu

long-temps malheureux, et à laquelle il a substitué une habitude de

plaisanterie, qui voudrait n'être que gaie, mais qui, devenant

quelquefois amère et _sarcasmatique_, dénonce la source dont elle

part.

--Les amitiés de N....... ne sont autre chose que le rapport de ses

intérêts avec ceux de ses prétendus amis. Ses amours ne sont que le

produit de quelques bonnes digestions. Tout ce qui est au-dessus ou

au-delà n'existe point pour lui. Un mouvement noble et désintéressé en

amitié, un sentiment délicat lui paraissent une folie non moins

absurde que celle qui fait mettre un homme aux Petites-Maisons.

--M. de Ségur ayant publié une ordonnance qui obligeait à ne recevoir

dans le corps de l'artillerie que des gentilshommes, et d'une autre

part ces fonctions n'admettant que des gens instruits, il arriva une

chose plaisante: c'est que l'abbé Bossut, examinateur des élèves, ne

donna d'attestation qu'à des roturiers, et Cherin, qu'à des

gentilshommes. Sur une centaines d'élèves, il n'y en eut que quatre ou

cinq qui remplirent les deux conditions.

--M. de L..... me disait, relativement au plaisir des femmes, que

lorsqu'on cesse de pouvoir être prodigue, il faut devenir avare, et

qu'en ce genre celui qui cesse d'être riche commence à être pauvre.

«Pour moi, dit-il, aussitôt que j'ai été obligé de distinguer entre la

lettre de change payable à vue et la lettre payable à échéance, j'ai

quitté la banque.»

--Un homme de lettres à qui un grand seigneur faisait sentir la

supériorité de son rang, lui dit: «Monsieur le duc, je n'ignore pas ce

que je dois savoir; mais je sais aussi qu'il est plus aisé d'être

au-dessus de moi qu'à côté.»

--Madame de L..... est coquette avec illusion, en se trompant

elle-même. Madame de B..... l'est sans illusion; et il ne faut pas la

chercher parmi les dupes qu'elle fait.

--Le maréchal de Noailles avait un procès au parlement avec un de ses

fermiers. Huit à neuf conseillers se récusèrent, disant tous: «En

qualité de parent de M. de Noailles.» Et il l'étaient en effet au

_huitantième_ degré. Un conseiller, nommé M. Hurson, trouvant cette

vanité ridicule, se leva, disant: «Je me récuse aussi.» Le premier

président lui demanda en quelle qualité. Il répondit: «Comme parent du

fermier.»

--Madame de........ âgée de soixante-cinq ans, ayant épousé M......,

âgé de vingt-deux, quelqu'un dit que c'était le mariage de Pyrame et

de Baucis.

Œuvres complètes de Chamfort (Tome 2) Recueillies et publiées, avec une notice historique sur la vie et les écrits de l'auteur. · 第 6 / 26 段