--La source des mauvais procédés du cardinal de Fleury à l'égard de la

reine, femme de Louis XV, fut le refus qu'elle fit d'écouter ses

propositions galantes. On en a eu la preuve depuis la mort de la

reine, par une lettre du roi Stanislas, en réponse à celle où elle lui

demandait conseil sur la conduite qu'elle devait tenir. Le cardinal

avait pourtant soixante-seize ans; mais, quelques mois auparavant, il

avait violé deux femmes. Madame la maréchale de Mouchi et une autre

femme ont vu la lettre de Stanislas.

--De toutes les violences exercées à la fin du règne de Louis XIV, on

ne se souvient guère que des dragonades, des persécutions contre les

huguenots qu'on tourmentait en France et qu'on y retenait par force,

des lettres de cachet prodiguées contre Port-Royal, les jansénistes,

le molinisme et le quiétisme. C'est bien assez: mais on oublie

l'inquisition secrète, et quelquefois déclarée, que la bigoterie de

Louis XIV exerça contre ceux qui faisaient gras les jours maigres; les

recherches à Paris et dans les provinces que faisaient les évêques et

les intendans sur les hommes et les femmes qui étaient soupçonnés de

vivre ensemble, recherches qui firent déclarer plusieurs mariages

secrets. On aimait mieux s'exposer aux inconvéniens d'un mariage

déclaré avant le temps, qu'aux effets de la persécution du roi et des

prêtres. N'était-ce pas une ruse de madame de Maintenon qui voulait

par là faire deviner qu'elle était reine?

--On appela à la cour le célèbre Levret, pour accoucher la feue

dauphine. M. le dauphin lui dit: «Vous êtes bien content, M. Levret,

d'accoucher madame la dauphine? cela va vous faire de la

réputation.--Si ma réputation n'était pas faite, dit tranquillement

l'accoucheur, je ne serais pas ici.»

--Duclos disait un jour à madame de Rochefort et à madame de Mirepoix,

que les courtisanes devenaient bégueules, et ne voulaient plus

entendre le moindre conte un peu trop vif. «Elles étaient, disait-il,

plus timorées que les femmes honnêtes.» Et là-dessus, il enfile une

histoire fort gaie; puis une autre encore plus forte; enfin à une

troisième qui commençait encore plus vivement, madame de Rochefort

l'arrête et lui dit: «Prenez donc garde, Duclos, vous nous croyez

aussi par trop honnêtes femmes.»

--Le cocher du roi de Prusse l'ayant renversé, le roi entra dans une

colère épouvantable. «Eh bien! dit le cocher, c'est un malheur; et

vous, n'avez-vous jamais perdu une bataille?»

--M. de Choiseul-Gouffier, voulant faire, à ses frais, couvrir de

tuiles les maisons de ses paysans exposées à des incendies, ils le

remercièrent de sa bonté, et le prièrent de laisser leurs maisons

comme elles étaient, disant que, si leurs maisons étaient couvertes de

tuiles au lieu de chaume, les subdélégués augmenteraient leurs

tailles.

--Le maréchal de Villars fut adonné au vin, même dans sa vieillesse.

Allant en Italie, pour se mettre à la tête de l'armée dans la guerre

de 1734, il alla faire sa cour au roi de Sardaigne, tellement pris de

vin qu'il ne pouvait se soutenir, et qu'il tomba à terre. Dans cet

état, il n'avait pourtant pas perdu la tête, et il dit au roi: «Me

voilà porté tout naturellement aux pieds de votre majesté.»

--Madame Geoffrin disait de madame de la Ferté-Imbaut, sa fille:

«Quand je la considère, je suis étonnée comme une poule qui a couvé un

œuf de canne.»

--Le lord Rochester avait fait, dans une pièce de vers, l'éloge de la

poltronnerie. Il était dans un café; arrive un homme qui avait reçu

des coups de bâton sans se plaindre; Milord Rochester, après beaucoup

de complimens, lui dit: «Monsieur, si vous étiez homme à recevoir des

coups de bâton si patiemment, que ne le disiez-vous? je vous les

aurais donnés, moi, pour me remettre en crédit.»

--Louis XIV se plaignant, chez madame de Maintenon, du chagrin que lui

causait la division des évêques: «Si l'on pouvait, disait-il, ramener

les neuf opposans, on éviterait un schisme; mais cela ne sera pas

facile.--Eh bien! sire, dit en riant madame la duchesse, que ne

dites-vous aux quarante de revenir de l'avis des neuf? ils ne vous

refuseront pas.»

--Le roi, quelque temps après la mort de Louis XV, fit terminer, avant

le temps ordinaire, un concert qui l'ennuyait, et dit: «Voilà assez de

musique.» Les concertans le surent, et l'un d'eux dit à l'autre: «Mon

ami, quel règne se prépare!»

--Ce fut le comte de Grammont lui-même qui vendit quinze cents livres

le manuscrit des Mémoires où il est si clairement traité de fripon.

Fontenelle, censeur de l'ouvrage, refusait de l'approuver, par égard

pour le comte. Celui-ci s'en plaignit au chancelier, à qui Fontenelle

dit les raisons de son refus. Le comte ne voulant pas perdre les

quinze cents livres, força Fontenelle d'approuver le livre d'Hamilton.

--M. de L...., misanthrope à la manière de Timon, venait d'avoir une

conversation un peu mélancolique avec M. de B...., misantrope moins

sombre, et quelquefois même très-gai; M. de L.... parlait de M. de

B... avec beaucoup d'intérêt, et disait qu'il voulait se lier avec

lui. Quelqu'un lui dit: «Prenez garde; malgré son air grave, il est

quelquefois très-gai; ne vous y fiez pas.»

--Le Maréchal de Belle-Isle, voyant que M. de Choiseul prenait trop

d'ascendant, fit faire contre lui un mémoire pour le roi, par le

jésuite Neuville. Il mourut, sans avoir présenté ce mémoire; et le

porte-feuille fut porté à M. le duc de Choiseul, qui y trouva le

mémoire fait contre lui. Il fit l'impossible pour reconnaître

l'écriture, mais inutilement. Il n'y songeait plus, lorsqu'un jésuite

considérable lui fit demander la permission de lui lire l'éloge qu'on

faisait de lui, dans l'oraison funèbre du maréchal de Belle-Isle,

composée par le père de Neuville. La lecture se fit sur le manuscrit

de l'auteur, et M. de Choiseul reconnut alors l'écriture. La seule

vengeance qu'il en tira, ce fut de faire dire au père Neuville qu'il

réussissait mieux dans le genre de l'oraison funèbre, que dans celui

des mémoires au roi.

--M. d'Invau, étant contrôleur-général, demanda au roi la permission

de se marier; le roi, instruit du nom de la demoiselle, lui dit: «Vous

n'êtes pas assez riche.» Celui-ci lui parla de sa place, comme d'une

chose qui suppléait à la richesse: «Oh! dit le roi, la place peut s'en

aller et la femme reste.»

--Des députés de Bretagne soupèrent chez M. de Choiseul; un d'eux,

d'une mine très-grave, ne dit pas un mot. Le duc de Grammont, qui

avait été frappé de sa figure, dit au chevalier de Court, colonel des

Suisses: «Je voudrais bien savoir de quelle couleur sont les paroles

de cet homme.» Le chevalier lui adresse la parole.--«Monsieur, de

quelle ville êtes-vous?--De Saint-Malo.--De Saint-Malo! Par quelle

bizarrerie la ville est-elle gardée par des chiens?--Quelle bizarrerie

y a-t-il là? répondit le grave personnage; le roi est bien gardé par

des Suisses.»

--Pendant la guerre d'Amérique, un Écossais disait à un Français, en

lui montrant quelques prisonniers américains: «Vous vous êtes battu

pour votre maître; moi, pour le mien; mais ces gens-ci, pour qui se

battent-ils?» Ce trait vaut bien celui du roi de Pegu, qui pensa

mourir de rire en apprenant que les Vénitiens n'avaient pas de roi.

--Un vieillard, me trouvant trop sensible à je ne sais quelle

injustice, me dit: «Mon cher enfant, il faut apprendre de la vie à

souffrir la vie.»

--L'abbé de la Galaisière était fort lié avec M. Orri, avant qu'il fût

contrôleur-général. Quand il fut nommé à cette place, son portier,

devenu suisse, semblait ne pas le reconnaître. «Mon ami, lui dit

l'abbé de la Galaisière, vous êtes insolent beaucoup trop tôt; votre

maître ne l'est pas encore.»

--Une femme âgée de quatre-vingt-dix ans disait à M. de Fontenelle,

âgé de quatre-vingt-quinze: «La mort nous a oubliés.--Chut! lui

répondit M. de Fontenelle, en mettant le doigt sur sa bouche.»

--M. de Vendôme disait de madame de Nemours, qui avait un long nez

courbé sur des lèvres vermeilles: «Elle a l'air d'un perroquet qui

mange une cerise.»

--M. le prince de Charolais ayant surpris M. de Brissac chez sa

maîtresse, lui dit: «Sortez.» M. de Brissac lui répondit:

«Monseigneur, vos ancêtres auraient dit: «Sortons.»

--M. de Castries, dans le temps de la querelle de Diderot et de

Rousseau, dit avec impatience à M. de R..., qui me l'a répété: «Cela

est incroyable; on ne parle que de ces gens-là, gens sans état, qui

n'ont point de maison, logés dans un grenier: on ne s'accoutume point

à cela.»

--M. de Voltaire, étant chez madame du Châtelet et même dans sa

chambre, s'amusait avec l'abbé Mignot, encore enfant, et qu'il tenait

sur ses genoux. Il se mit à jaser avec lui, et à lui donner des

instructions. «Mon ami, lui dit-il, pour réussir avec les hommes, il

faut avoir les femmes pour soi; pour avoir les femmes pour soi, il

faut les connaître. Vous saurez donc que toutes les femmes sont

fausses et catins....--Comment! toutes les femmes! Que dites-vous là,

monsieur, dit madame du Châtelet en colère?--Madame, dit M. de

Voltaire, il ne faut pas tromper l'enfance.»

--M. de Turenne dînant chez M. de Lamoignon, celui-ci lui demanda si

son intrépidité n'était pas ébranlée au commencement d'une bataille.

«Oui, dit M. de Turenne, j'éprouve une grande agitation; mais il y a

dans l'armée plusieurs officiers subalternes et un grand nombre de

soldats qui n'en éprouvent aucune.»

--Diderot, voulant faire un ouvrage qui pouvait compromettre son

repos, confiait son secret à un ami qui, le connaissant bien, lui dit:

«Mais, vous-même, me garderez-vous bien le secret?» En effet, ce fut

Diderot qui le trahit.

--C'est M. de Maugiron qui a commis cette action horrible, que j'ai

entendu conter, et qui me parut une fable. Étant à l'armée, son

cuisinier fut pris comme maraudeur; on vient le lui dire: «Je suis

très-content de mon cuisinier, répondit-il; mais j'ai un mauvais

marmiton.» Il fait venir ce dernier, lui donne une lettre pour le

grand-prévôt. Le malheureux y va, est saisi, proteste de son

innocence, et est pendu.

--Je proposais à M. de L.... un mariage qui semblait avantageux. Il me

répondit: «Pourquoi me marierais-je? le mieux qui puisse m'arriver, en

me mariant, est de n'être pas cocu, ce que j'obtiendrai encore plus

sûrement en ne me mariant pas.»

--Fontenelle avait fait un opéra où il y avait un chœur de prêtres

qui scandalisa les dévots; l'archevêque de Paris voulut le faire

supprimer: «Je ne me mêle point de son clergé, dit Fontenelle; qu'il

ne se mêle pas du mien.»

--M. d'Alembert a entendu dire au roi de Prusse, qu'à la bataille de

Minden, si M. de Broglie eût attaqué les ennemis et secondé M. de

Contades, le prince Ferdinand était battu. Les Broglie ont fait

demander à M. d'Alembert s'il était vrai qu'il eût entendu dire ce

fait au roi de Prusse, et il a répondu qu'oui.

--Un courtisan disait: «Ne se brouille pas avec moi qui veut.»

--On demandait à M. de Fontenelle mourant: «Comment cela

va-t-il?--Cela ne va pas, dit-il; cela s'en va.»

--Le roi de Pologne, Stanislas, avait des bontés pour l'abbé Porquet,

et n'avait encore rien fait pour lui. L'abbé lui en faisait

l'observation: «Mais, mon cher abbé, dit le roi, il y a beaucoup de

votre faute; vous tenez des discours très-libres; on prétend que vous

ne croyez pas en Dieu; il faut vous modérer; tâchez d'y croire; je

vous donne un an pour cela.»

--M. Turgot, qu'un de ses amis ne voyait plus depuis long-temps, dit à

cet ami, en le retrouvant: «Depuis que je suis ministre, vous m'avez

disgracié.»

--Louis XV ayant refusé vingt-cinq mille francs de sa cassette à

Lebel, son valet de chambre, pour la dépense de ses petits

appartemens, et lui disant de s'adresser au trésor royal, Lebel lui

répondit: «Pourquoi m'exposerais-je aux refus et aux tracasseries de

ces gens-là, tandis que vous avez là plusieurs millions?» Le roi lui

répartit: «Je n'aime point à me dessaisir; il faut toujours avoir de

quoi vivre.» (_Anecdote contée par Lebel à M. Buscher._)

--Le feu roi était, comme on sait, en correspondance secrète avec le

comte de Broglie. Il s'agissait de nommer un ambassadeur en Suède; le

comte de Broglie proposa M. de Vergennes, alors retiré dans ses

terres, à son retour de Constantinople: le roi ne voulait pas; le

comte insistait. Il était dans l'usage d'écrire au roi à mi-marge, et

le roi mettait la réponse à côté. Sur la dernière lettre le roi

écrivit: «Je n'approuve point le choix de M. de Vergennes; c'est vous

qui m'y forcez: soit, qu'il parte; mais je défends qu'il amène sa

vilaine femme avec lui.» (_Anecdote contée par Favier, qui avait vu la

réponse du roi dans les mains du comte de Broglie._)

--On s'étonnait de voir le duc de Choiseul se soutenir aussi

long-temps contre madame Dubarri. Son secret était simple: au moment

où il paraissait le plus chanceler, il se procurait une audience ou un

travail avec le roi, et lui demandait ses ordres relativement à cinq

ou six millions d'économie qu'il avait faite dans le département de la

guerre, observant qu'il n'était pas convenable de les envoyer au

trésor royal. Le roi entendait ce que cela voulait dire, et lui

répondait: «Parlez à Bertin; donnez-lui trois millions en tels effets:

je vous fais présent du reste.» Le roi partageait ainsi avec le

ministre; et n'étant pas sûr que son successeur lui offrît les mêmes

facilités, gardait M. de Choiseul, malgré les intrigues de madame

Dubarri.

--M. Harris, fameux négociant de Londres, se trouvant à Paris dans le

cours de l'année 1786, à l'époque de la signature du traité de

commerce, disait à des Français: «Je crois que la France n'y perdra un

million sterling par an que pendant les vingt-cinq ou trente premières

années, mais qu'ensuite la balance sera parfaitement égale.»

--On sait que M. de Maurepas se jouait de tout; en voici une preuve

nouvelle. M. Francis avait été instruit par une voie sûre, mais sous

le secret, que l'Espagne ne se déclarerait dans la guerre d'Amérique

que pendant l'année 1780. Il l'avait affirmé à M. de Maurepas; et une

année s'étant passée sans que l'Espagne se déclarât, le prophète avait

pris du crédit. M. de Vergennes fit venir M. Francis, et lui demanda

pourquoi il répandait ce bruit. Celui-ci répondit: «C'est que j'en

suis sûr.» Le ministre, prenant la morgue ministérielle, lui ordonna

de lui dire sur quoi il fondait cette opinion. M. Francis répondit que

c'était son secret; et que, n'étant pas en activité, il ne devait rien

au gouvernement. Il ajouta que M. le comte de Maurepas savait, sinon

son secret, au moins tout ce qu'il pouvait dire là-dessus. M. de

Vergennes fut étonné; il en parle à M. de Maurepas, qui lui dit: «Je

le savais; j'ai oublié de vous le dire.»

--M. de Tressan, autrefois amant de madame de Genlis, et père de ses

deux enfants, alla, dans sa vieillesse, les voir à Sillery, une de

leurs terres. Ils l'accompagnèrent dans sa chambre à coucher, et

ouvrirent les rideaux de son lit, dans lequel ils avaient fait mettre

le portrait de leur défunte mère. Il les embrassa, s'attendrit; ils

partagèrent sa sensibilité: et cela produisit une scène de sentiment

la plus ridicule du monde.

--Le duc de Choiseul avait grande envie de ravoir les lettres qu'il

avait écrites à M. de Calonne dans l'affaire de M. de la Chalotais;

mais il était dangereux de manifester ce désir. Cela produisit une

scène plaisante entre lui et M. de Calonne, qui tirait ces lettres

d'un porte-feuille, bien numérotées, les parcourait, et disait à

chaque fois: «En voilà une bonne à brûler», ou telle autre

plaisanterie; M. de Choiseul dissimulant toujours l'importance qu'il y

mettait, et M. de Calonne se divertissant de son embarras, et lui

disant: «Si je ne fais pas une chose dangereuse pour moi, cela m'ôte

tout le piquant de la scène.» Mais ce qu'il y eut de plus singulier,

c'est que M. d'Aiguillon l'ayant su, écrivit à M. de Calonne: «Je

sais, monsieur, que vous avez brûlé les lettres de M. de Choiseul

relatives à l'affaire de M. de la Chalotais; je vous prie de garder

toutes les miennes.»

--Quand l'archevêque de Lyon, Montazet, alla prendre possession de son

siége, une vieille chanoinesse de...., sœur du cardinal de Tencin,

lui fit compliment de ses succès auprès des femmes, et entr'autres de

l'enfant qu'il avait eu de madame de Mazarin. Le prélat nia tout, et

ajouta: «Madame, vous savez que la calomnie ne vous a pas ménagée

vous-même; mon histoire avec madame de Mazarin n'est pas plus vraie

que celle qu'on vous prête avec M. le cardinal.--En ce cas, dit la

chanoinesse tranquillement, l'enfant est de vous.»

--Un homme très-pauvre, qui avait fait un livre contre le

gouvernement, disait: «Morbleu! la Bastille n'arrive point; et voilà

qu'il faut tout à l'heure payer mon terme.»

--Le roi et la reine de Portugal étaient à Belem, pour aller voir un

combat de taureaux, le jour du tremblement de terre de Lisbonne; c'est

ce qui les sauva; et une chose avérée, et qui m'a été garantie par

plusieurs Français alors en Portugal, c'est que le roi n'a jamais su

l'énormité du désastre. On lui parla d'abord de quelques maisons

tombées, ensuite de quelques églises; et, n'étant jamais revenu à

Lisbonne, on peut dire qu'il est le seul homme de l'Europe qui ne se

soit pas fait une véritable idée du désastre arrivé à une lieue de

lui.

--Madame de C.... disait à M. de B...: «J'aime en vous....--Ah,

madame! dit-il avec feu, si vous savez quoi, je suis perdu.»

--J'ai connu un misantrope, qui avait des instans de bonhomie, dans

lesquels il disait: «Je ne serais pas étonné qu'il y eût quelque

honnête homme caché dans quelque coin, et que personne ne connaisse.»

--Le maréchal de Broglie, affrontant un danger inutile et ne voulant

pas se retirer, tous ses amis faisaient de vains efforts pour lui en

faire sentir la nécessité. Enfin, l'un d'entr'eux, M. de Jaucour,

s'approcha, et lui dit à l'oreille: «Monsieur le maréchal, songez que,

si vous êtes tué, c'est M. de Routhe qui commandera.» C'était le plus

sot des lieutenans-généraux. M. de Broglie, frappé du danger que

courait l'armée, se retira.

--Le prince de Conti pensait et parlait mal de M. de Silhouette.

Louis XV lui dit un jour: «On songe pourtant à le faire

contrôleur-général.--Je le sais, dit le prince; et, s'il arrive à

cette place, je supplie votre majesté de me garder le secret.» Le roi,

quand M. de Silhouette fut nommé, en apprit la nouvelle au prince, et

ajouta: «Je n'oublie point la promesse que je vous ai faite, d'autant

plus que vous avez une affaire qui doit se rapporter au conseil»

(_Anecdote contée par madame de Bouflers._)

--Le jour de la mort de madame de Châteauroux, Louis XV paraissait

accablé de chagrin; mais ce qui est extraordinaire, c'est le mot par

lequel il le témoigna: «_Être malheureux pendant quatre-vingt-dix ans!

car je suis sûr que je vivrai jusques-là._» Je l'ai ouï raconter par

madame de Luxembourg, qui l'entendit elle-même, et qui ajoutait: «Je

n'ai raconté ce trait que depuis la mort de Louis XV.» Ce trait

méritait pourtant d'être su, pour le singulier mélange qu'il contient

d'amour et d'égoïsme.

--Un homme buvait à table d'excellent vin, sans le louer. Le maître de

la maison lui en fit servir de très-médiocre. «Voilà de bon vin, dit

le buveur silencieux.--C'est du vin à dix sous, dit le maître, et

l'autre est du vin des dieux.--Je le sais, reprit le convive; aussi ne

l'ai-je pas loué. C'est celui-ci qui a besoin de recommandation.»

--Duclos disait, pour ne pas profaner le nom de Romain, en parlant des

Romains modernes: _Un Italien de Rome_.

--«Dans ma jeunesse même, me disait M...., j'aimais à intéresser,

j'aimais assez peu à séduire, et j'ai toujours détesté de corrompre.»

--M. me disait: «Toutes les fois que je vais chez quelqu'un, c'est une

préférence que je lui donne sur moi; je ne suis pas assez désœuvré

pour y être conduit par un autre motif.»

--«Malgré toutes les plaisanteries qu'on rebat sur le mariage, disait

M...., je ne vois pas ce qu'on peut dire contre un homme de soixante

ans qui épouse une femme de cinquante-cinq.»

--M. de L.... me disait de M. de R....: «C'est l'entrepôt du venin de

toute la société. Il le rassemble comme les crapauds, et le darde

comme les vipères.»

--On disait de M. de Calonne, chassé après la déclaration du déficit:

«On l'a laissé tranquille quand il a mis le feu, et on l'a puni quand

il a sonné le tocsin.»

--Je causais un jour avec M. de V...., qui paraît vivre sans

illusions, dans un âge où l'on en est encore susceptible. Je lui

témoignais la surprise qu'on avait de son indifférence. Il me répondit

gravement: «On ne peut pas être et avoir été. J'ai été dans mon temps,

tout comme un autre, l'amant d'une femme galante, le jouet d'une

coquette, le passe-temps d'une femme frivole, l'instrument d'une

intrigante. Que peut-on être de plus?--L'ami d'une femme

sensible.--Ah! nous voilà dans les romans.»

--«Je vous prie de croire, disait M... à un homme très-riche, que je

n'ai pas besoin de ce qui me manque.»

--M..., à qui on offrait une place dont quelques fonctions blessaient

sa délicatesse, répondit: «Cette place ne convient ni à l'amour-propre

que je me permets, ni à celui que je me commande.»

--Un homme d'esprit ayant lu les petits traités de M. d'Alembert sur

l'élocution oratoire, sur la poésie, sur l'ode, on lui demanda ce

qu'il en pensait. Il répondit: «Tout le monde ne peut pas être sec.»

--M...., qui avait une collection des discours de réception à

l'académie française, me disait: «Lorsque j'y jette les yeux, il me

semble voir des carcasses de feu d'artifice, après la Saint-Jean.»

--«Je repousse, disait M..., les bienfaits de la protection, je

pourrais peut-être recevoir et honorer ceux de l'estime, mais je ne

chéris que ceux de l'amitié.»

--On demandait à M.... qu'est-ce qui rend plus aimable dans la

société? Il répondit: «C'est de plaire.»

--On disait à un homme que M...., autrefois son bienfaiteur, le

haïssait. «Je demande, répondit-il, la permission d'avoir un peu

d'incrédulité à cet égard. J'espère qu'il ne me forcera pas à changer

en respect pour moi, le seul sentiment que j'ai besoin de lui

conserver.»

--M... tient à ses idées. Il aurait de la suite dans l'esprit, s'il

avait de l'esprit. On en ferait quelque chose, si l'on pouvait changer

ses préjugés en principes.

--Une jeune personne, dont la mère était jalouse et à qui les treize

ans de sa fille déplaisaient infiniment, me disait un jour: «J'ai

toujours envie de lui demander pardon d'être née.»

--M...., homme de lettres connu, n'avait fait aucune démarche pour

voir tous ces princes voyageurs, qui, dans l'espace de trois ans, sont

venus en France l'un après l'autre. Je lui demandai la raison de ce

peu d'empressement. Il me répondit: «Je n'aime, dans les scènes de la

vie, que ce qui met les hommes dans un rapport simple et vrai les uns

avec les autres. Je sais, par exemple, ce que c'est qu'un père et un

fils, un amant et une maîtresse, un ami et une amie, un protecteur et

un protégé, et même un acheteur et un vendeur, etc.; mais ces visites

produisant des scènes sans objet, où tout est comme réglé par

l'étiquette, dont le dialogue est comme écrit d'avance, je n'en fais

aucun cas. J'aime mieux un canevas italien, qui a du moins le mérite

d'être joué à l'impromptu.»

--M.... voyant, dans ces derniers temps, jusqu'à quel point l'opinion

publique influait sur les grandes affaires, sur les places, sur le

choix des ministres, disait à M. de L..., en faveur d'un homme qu'il

voulait voir arriver: «Faites-nous, en sa faveur, un peu d'opinion

publique.»

--Je demandais à M. N.... pourquoi il n'allait plus dans le monde. Il

me répondit: «C'est que je n'aime plus les femmes, et que je connais

les hommes.»

--M.... disait de Sainte-Foix, homme indifférent au mal et au bien,

dénué de tout instinct moral: «C'est un chien placé entre une pastille

et un excrément, et ne trouvant d'odeur ni à l'une ni à l'autre.»

--M... avait montré beaucoup d'insolence et de vanité, après une

espèce de succès au théâtre (c'était son premier ouvrage). Un de ses

amis lui dit: «Mon ami, tu sèmes les ronces devant toi; tu les

trouveras en repassant.»

--«La manière dont je vois distribuer l'éloge et le blâme, disait M.

de B...., donnerait au plus honnête homme du monde l'envie d'être

diffamé.»

--Une mère, après un trait d'entêtement de son fils, disait que les

enfans étaient très-égoïstes. «Oui, dit M...., en attendant qu'ils

soient polis.»

Œuvres complètes de Chamfort (Tome 2) Recueillies et publiées, avec une notice historique sur la vie et les écrits de l'auteur. · 第 5 / 26 段