--La jeune madame de M........, étant quittée par le vicomte de

Noailles, était au désespoir, et disait: «J'aurai vraisemblablement

beaucoup d'amans; mais je n'en aimerai aucun, autant que j'aime le

vicomte de Noailles.»

--Le duc de Choiseul, à qui l'on parlait de son étoile, qu'on

regardait comme sans exemple, répondit: «Elle l'est pour le mal autant

que pour le bien.--Comment?--Le voici: j'ai toujours très-bien traité

les filles: il y en a une que je néglige; elle devient reine de

France, ou à peu près. J'ai traité à merveille tous les inspecteurs,

je leur ai prodigué l'or et les honneurs: Il y en a un extrêmement

méprisé que je traite légèrement, il devient ministre de la guerre,

c'est M. de Monteynard. Les ambassadeurs, on sait ce que j'ai fait

pour eux sans exception, hormis un seul: mais il y en a un qui a le

travail lent et lourd, que tous les autres méprisent, qu'ils ne

veulent plus voir à cause d'un ridicule mariage: c'est M. de

Vergennes; et il devient ministre des affaires étrangères. Convenez

que j'ai des raisons de dire que mon étoile est aussi extraordinaire

en mal qu'en bien.»

--M. le président de Montesquieu avait un caractère fort au-dessous de

son génie. On connaît ses faiblesses sur la gentilhommerie, sa petite

ambition, etc. Lorsque l'_Esprit des Lois_ parut, il s'en fit

plusieurs critiques mauvaises ou médiocres, qu'il méprisa fortement.

Mais un homme de lettres connu en fit une dont M. du Pin voulut bien

se reconnaître l'auteur, et qui contenait d'excellentes choses. M. de

Montesquieu en eut connaissance, et en fut au désespoir. On la fit

imprimer, et elle allait paraître, lorsque M. de Montesquieu alla

trouver madame de Pompadour qui, sur sa prière, fit venir l'imprimeur

et l'édition tout entière. Elle fut hachée, et on n'en sauva que cinq

exemplaires.

--Le maréchal de Noailles disait beaucoup de mal d'une tragédie

nouvelle. On lui dit: «Mais M. d'Aumont, dans la loge duquel vous

l'avez entendue, prétend qu'elle vous a fait pleurer.--Moi! dit le

maréchal, point du tout; mais comme il pleurait lui-même dès la

première scène, j'ai cru honnête de prendre part à sa douleur.»

--Monsieur et madame d'Angeviler, Monsieur et madame Necker paraissent

deux couples uniques, chacun dans son genre. On croirait que chacun

d'eux convenait à l'autre exclusivement, et que l'amour ne peut aller

plus loin. Je les ai étudiés, et j'ai trouvé qu'ils se tenaient

très-peu par le cœur; et que, quant au caractère, ils ne se tenaient

que par des contrastes.

--M. Th...... me disait un jour qu'en général dans la société,

lorsqu'on avait fait quelque action honnête et courageuse par un motif

digne d'elle, c'est-à-dire, très-noble, il fallait que celui qui avait

fait cette action lui prêtât, pour adoucir l'envie, quelque motif

moins honnête et plus vulgaire.

--Louis XV demanda au duc d'Ayen (depuis maréchal de Noailles) s'il

avait envoyé sa vaisselle à la monnaie; le duc répondit que non. «Moi,

dit le roi, j'ai envoyé la mienne.--Ah! sire, dit M. d'Ayen, quand

Jésus-Christ mourut le vendredi-saint, il savait bien qu'il

ressusciterait le dimanche.»

--Dans le temps qu'il y avait des jansénistes, on les distinguait à la

longueur du collet de leur manteau. L'archevêque de Lyon avait fait

plusieurs enfans; mais, à chaque équipée de cette espèce, il avait

soin de faire allonger d'un pouce le collet de son manteau. Enfin, le

collet s'allongea tellement qu'il a passé quelque temps pour

janséniste, et a été suspect à la cour.

--Un Français avait été admis à voir le cabinet du roi d'Espagne.

Arrivé devant son fauteuil et son bureau: «C'est donc ici, dit-il, que

ce grand roi travaille.--Comment, travaille! dit le conducteur: quelle

insolence! ce grand roi travailler! Vous venez chez lui pour insulter

sa majesté!» Il s'engagea une querelle où le Français eut beaucoup de

peine à faire entendre à l'Espagnol qu'on n'avait pas eu l'intention

d'offenser la majesté de son maître.

--M. de...... ayant aperçu que M. Barthe était jaloux (de sa femme),

lui dit: «Vous jaloux! mais savez-vous bien que c'est une prétention?

C'est bien de l'honneur que vous vous faites: je m'explique. N'est pas

cocu qui veut: savez-vous que, pour l'être, il faut savoir tenir une

maison, être poli, sociable, honnête? Commencez par acquérir toutes

ces qualités, et puis les honnêtes gens verront ce qu'ils auront à

faire pour vous. Tel que vous êtes, qui pourrait vous faire cocu? une

espèce? Quand il sera temps de vous effrayer, je vous en ferai mon

compliment.»

--Madame de Créqui me disait du baron de Breteuil: «Ce n'est morbleu

pas une bête, que le baron; c'est un sot.»

--Un homme d'esprit me disait un jour que le gouvernement de France

était une monarchie absolue, tempérée par des chansons.

--L'abbé Delille, entrant dans le cabinet de M. Turgot, le vit lisant

un manuscrit: c'était celui des _Mois_ de M. Roucher. L'abbé Delille

s'en douta, et dit en plaisantant: «Odeur de vers se sentait à la

ronde.--Vous êtes trop parfumé, lui dit M. Turgot, pour sentir les

odeurs.»

--M. de Fleuri, procureur-général, disait devant quelques gens de

lettres: «Il n'y a que depuis ces derniers temps que j'entends parler

du peuple dans les conversations où il s'agit du gouvernement. C'est

un fruit de la philosophie nouvelle. Est-ce que l'on ignore que le

_tiers n'est qu'adventice dans la constitution_? (Cela veut dire, en

d'autres termes, que vingt-trois millions neuf cents mille hommes ne

sont qu'un hasard et un accessoire dans la totalité de vingt-quatre

millions d'hommes.)»

--Milord Hervey, voyageant dans l'Italie et se trouvant non loin de la

mer, traversa une lagune dans l'eau de laquelle il trempa son doigt:

«Ah! ah! dit-il, l'eau est salée; ceci est à nous.»

--Duclos disait à un homme ennuyé d'un sermon prêché à Versailles:

«Pourquoi avez-vous entendu ce sermon jusqu'au bout?--J'ai craint de

déranger l'auditoire et de le scandaliser.--Ma foi, reprit Duclos,

plutôt que d'entendre ce sermon, je me serais converti au premier

point.»

--M. d'Aiguillon, dans le temps qu'il avait madame Dubarri, prit

ailleurs une galanterie: il se crut perdu, s'imaginant l'avoir donnée

à la comtesse; heureusement il n'en était rien. Pendant le traitement,

qui lui paraissait très-long et qui l'obligeait à s'abstenir de madame

Dubarri, il disait au médecin: «Ceci me perdra, si vous ne me

dépêchez.» Ce médecin était M. Busson, qui l'avait guéri, en Bretagne,

d'une maladie mortelle et dont les médecins avaient désespéré. Le

souvenir de ce mauvais service rendu à la province, avait fait ôter à

M. Basson toutes ses places, après la ruine de M. d'Aiguillon.

Celui-ci, devenu ministre, fut très-long-temps sans rien faire pour M.

Busson, qui, en voyant la manière dont le duc en usait avec Linguet,

disait: «M. d'Aiguillon ne néglige rien, hors ceux qui lui ont sauvé

l'honneur et la vie.»

--M. de Turenne, voyant un enfant passer derrière un cheval, de façon

à pouvoir être estropié par une ruade, l'appela et lui dit: «Mon bel

enfant, ne passez jamais derrière un cheval sans laisser entre lui et

vous l'intervalle nécessaire pour que vous ne puissiez en être blessé.

Je vous promets que cela ne vous fera pas faire une demi-lieue de plus

dans le cours de votre vie entière; et souvenez-vous que c'est M. de

Turenne qui vous l'a dit.»

--M. de Th..., pour exprimer l'insipidité des bergeries de M. de

Florian, disait: «Je les aimerais assez, s'il y mettait des loups.»

--On demandait à Diderot quel homme était M. d'Épinai. «C'est un

homme, dit-il, qui a mangé deux millions, sans dire un bon mot et sans

faire une bonne action.»

--M. de Fronsac alla voir une mappemonde que montrait l'artiste qui

l'avait imaginée. Cet homme, ne le connaissant pas et lui voyant une

croix de Saint-Louis, ne l'appelait que le chevalier. La vanité de M.

de Fronsac blessée de ne pas être appelé duc, lui fit inventer une

histoire, dont un des interlocuteurs, un de ses gens, l'appelait

_monseigneur_. M. de Genlis l'arrête à ce mot, et lui dit: «Qu'est-ce

que tu dis là? monseigneur! on va te prendre pour un évêque.»

--M. de Lassay, homme très-doux, mais qui avait une grande

connaissance de la société, disait qu'il faudrait avaler un crapaud

tous les matins, pour ne trouver plus rien de dégoûtant le reste de la

journée, quand on devait la passer dans le monde.

--M. d'Alembert eut occasion de voir madame Denis, le lendemain de son

mariage avec M. du Vivier. On lui demanda si elle avait l'air d'être

heureuse. «Heureuse! dit-il, je vous en réponds: heureuse à faire mal

au cœur.»

--Quelqu'un ayant entendu la traduction des _Géorgiques_ de l'abbé

Delille, lui dit: «Cela est excellent; je ne doute pas que vous n'ayez

le premier bénéfice qui sera à la nomination de Virgile.»

--M. de B. et M. de C. sont intimes amis, au point d'être cités pour

modèles. M. de B. disait un jour à M. de C.: «Ne t'est-il point arrivé

de trouver, parmi les femmes que tu as eues, quelque étourdie qui

t'ait demandé si tu renoncerais à moi pour elle, si tu m'aimais mieux

qu'elle?--Oui, répondit celui-ci.--Qui donc?--Madame de M....» C'était

la maîtresse de son ami.

--M..... me racontait, avec indignation, une malversation de vivriers:

«Il en coûta, me dit-il, la vie à cinq mille hommes qui moururent

exactement de faim; _et voilà, monsieur, comme le roi est servi!_»

--M. de Voltaire, voyant la religion tomber tous les jours, disait une

fois: «Cela est pourtant fâcheux, car de quoi nous moquerons-nous?--Oh!

lui dit M. Sabatier de Cabre, consolez-vous; les occasions ne vous

manqueront pas plus que les moyens.--Ah! monsieur, reprit

douloureusement M. de Voltaire, hors de l'église point de salut.»

--Le prince de Conti disait, dans sa dernière maladie, à Beaumarchais,

qu'il ne pourrait s'en tirer, vu l'état de sa personne épuisée par les

fatigues de la guerre, du vin et de la jouissance. «A l'égard de la

guerre, dit celui-ci, le prince Eugène a fait vingt-une campagnes, et

il est mort à soixante dix-huit ans; quant au vin, le marquis de

Brancas buvait par jour six bouteilles de vin de Champagne, et il est

mort à quatre-vingt-quatre ans.--Oui, mais le coït, reprit le

prince?--Madame votre mère.... répondit Beaumarchais. (La princesse

était morte à soixante-dix neuf ans.)--Tu as raison, dit le prince; il

n'est pas impossible que j'en revienne.»

--M. le régent avait promis de faire _quelque chose_ du jeune Arouet,

c'est-à-dire, d'en faire un important et le placer. Le jeune poète

attendit le prince au sortir du conseil, au moment où il était suivi

de quatre secrétaires d'état. Le régent le vit, et lui dit: «Arouet,

je ne t'ai pas oublié, et je te destine le département des

niaiseries.--Monseigneur, dit le jeune Arouet, j'aurais trop de

rivaux: en voilà quatre.» Le prince pensa étouffer de rire.

--Quand le maréchal de Richelieu vint faire sa cour à Louis XV, après

la prise de Mahon, la première chose ou plutôt la seule que lui dit le

roi fut celle-ci: «Maréchal, savez-vous la mort de ce pauvre

Lansmatt?» Lansmatt était un vieux garçon de la chambre.

--Quelqu'un, ayant lu une lettre très-sotte de M. Blanchard sur le

ballon, dans le _Journal de Paris_: «Avec cet esprit-là, dit-il, ce M.

Blanchard doit bien s'ennuyer en l'air.»

--Un bon trait de prêtre de cour, c'est la ruse dont s'avisa l'évêque

d'Autun, Montazet, depuis archevêque de Lyon. Sachant bien qu'il y

avait de bonnes frasques à lui reprocher, et qu'il était facile de le

perdre auprès de l'évêque de Mirepoix, le théatin Boyer, il écrivit

contre lui-même une lettre anonyme pleine de calomnies absurdes et

faciles à convaincre d'absurdité. Il l'adressa à l'évêque de Narbonne;

il entra ensuite en explication avec lui, et fit voir l'atrocité de

ses ennemis prétendus. Arrivèrent ensuite les lettres anonymes écrites

en effet par eux, et contenant des inculpations réelles: ces lettres

furent méprisées. Le résultat des premières avait mené le théatin à

l'incrédulité sur les secondes.

--Louis XV se fit peindre par La Tour. Le peintre, tout en

travaillant, causait avec le roi, qui paraissait le trouver bon. La

Tour, encouragé et naturellement indiscret, poussa la témérité jusqu'à

lui dire: «Au fait, sire, vous n'avez point de marine.» Le roi

répondit sèchement: «Que dites-vous là? Et Vernet, donc?»

--On dit à la duchesse de Chaulnes, mourante et séparée de son mari:

«Les sacremens sont là.--Un petit moment.--M. le duc de Chaulnes

voudrait vous revoir.--Est-il là?--Oui.--Qu'il attende: il entrera

avec les sacremens.»

--Je me promenais un jour avec un de mes amis, qui fut salué par un

homme d'assez mauvaise mine. Je lui demandai ce que c'était que cet

homme: il me répondit que c'était un homme qui faisait, pour sa

patrie, ce que Brutus n'aurait pas fait pour la sienne. Je le priai de

mettre cette grande idée à mon niveau. J'appris que son homme était un

espion de police.

--M. Lemière a mieux dit qu'il ne voulait, en disant qu'entre sa

_Veuve de Malabar_, jouée en 1770, et sa _Veuve de Malabar_, jouée en

1781, il y avait la différence d'une falourde à une voie de bois.

C'est en effet le bûcher perfectionné qui a fait le succès de la

pièce.

--Un philosophe, retiré du monde, m'écrivait une lettre pleine de

vertu et de raison. Elle finissait par ces mots: «Adieu, mon ami;

conservez, si vous pouvez, les intérêts qui vous attachent à la

société; mais cultivez les sentimens qui vous en séparent.»

--Diderot, âgé de soixante-deux ans, et amoureux de toutes les femmes,

disait à un de ses amis: «Je me dis souvent à moi-même, vieux fou,

vieux gueux, quand cesseras-tu donc de t'exposer à l'affront d'un

refus ou d'un ridicule?»

M. de C...., parlant un jour du gouvernement d'Angleterre et de ses

avantages, dans une assemblée où se trouvaient quelques évêques,

quelques abbés; l'un d'eux nommé l'abbé de Seguerand, lui dit:

«Monsieur, sur le peu que je sais de ce pays-là, je ne suis nullement

tenté d'y vivre, et je sais que je m'y trouverais très mal.--M.

l'abbé, lui répondit naïvement M. de C..., c'est parce-que vous y

seriez mal, que le pays est excellent.»

--Plusieurs officiers français étant allés à Berlin, l'un d'eux parut

devant le roi sans uniforme et en bas blancs. Le roi s'approcha de

lui, et lui demanda son nom. «Le marquis de Beaucour.--De quel

régiment?--De Champagne.--Ah! oui, ce régiment où l'on se f... de

l'ordre.» Et il parla ensuite aux officiers qui étaient en uniforme et

en bottes.

--M. de Chaulnes avait fait peindre sa femme en Hébé; il ne savait

comment se faire peindre pour faire pendant. Mademoiselle Quinaut, à

qui il disait son embarras, lui dit: «Faites-vous peindre en hébété.»

--Le médecin Bouvard avait sur le visage une balafre en forme de C,

qui le défigurait beaucoup. Diderot disait que c'était un coup qu'il

s'était donné, en tenant maladroitement la faulx de la mort.

--L'empereur, passant à Trieste _incognito_ selon sa coutume, entra

dans une auberge. Il demanda s'il y avait une bonne chambre; on lui

dit qu'un évêque d'Allemagne venait de prendre la dernière, et qu'il

ne restait plus que deux petits bouges. Il demanda à souper; on lui

dit qu'il n'y avait plus que des œufs et des légumes, parce que

l'évêque et sa suite avaient demandé toute la volaille. L'empereur fit

demander à l'évêque si un étranger pouvait souper avec lui; l'évêque

refusa. L'empereur soupa avec un aumônier de l'évêque, qui ne mangeait

point avec son maître. Il demanda à cet aumônier ce qu'il allait faire

à Rome. «Monseigneur, dit celui-ci, va solliciter un bénéfice de

cinquante mille livres de rente, avant que l'empereur soit informé

qu'il est vacant.» On change de conversation. L'empereur écrit une

lettre au cardinal dataire, et une autre à son ambassadeur. Il fait

promettre à l'aumônier de remettre ces deux lettres à leur adresse, en

arrivant à Rome. Celui-ci tient sa promesse. Le cardinal dataire fait

expédier les provisions à l'aumônier surpris. Il va conter son

histoire à son évêque qui veut partir. L'autre, ayant affaire à Rome,

voulut rester, et apprit à son évêque que cette aventure était l'effet

d'une lettre, écrite au cardinal dataire et à l'ambassadeur de

l'empire, par l'empereur, lequel était cet étranger avec lequel

monseigneur n'avait pas voulu souper à Trieste.

--Le comte de.... et le marquis de.... me demandant quelle différence

je faisais entre eux, en fait de principes, je répondis: «La

différence qu'il y a entre vous, est que l'un lécherait l'écumoire, et

que l'autre l'avalerait.»

--Le baron de Breteuil, après son départ du ministère, en 1788,

blâmait la conduite de l'archevêque de Sens. Il le qualifiait de

despote, et disait: «Moi, je veux que la puissance royale ne dégénère

point en despotisme; et je veux qu'elle se renferme dans les limites

où elle était resserrée sous Louis XIV.» Il croyait, en tenant ce

discours, faire acte de citoyen, et risquer de se perdre à la cour.

--Madame Desparbès, couchant, avec Louis XV, le roi lui dit: «Tu as

couché avec tous mes sujets.--Ah! sire.--Tu as eu le duc de

Choiseul.--Il est si puissant!--Le maréchal de Richelieu.--Il a tant

d'esprit!--Monville.--Il a une si belle jambe!--A la bonne heure; mais

le duc d'Aumont, qui n'a rien de tout cela.--Ah! sire, il est attaché

à votre majesté!»

--Madame de Maintenon et madame de Caylus se promenaient autour de la

pièce d'eau de Marly. L'eau était très-transparente, et on y voyait

des carpes dont les mouvemens étaient lents, et qui paraissaient aussi

tristes qu'elles étaient maigres. Madame de Caylus le fit remarquer à

madame de Maintenon, qui répondit: «Elles sont comme moi; elles

regrettent leur bourbe.».

--Collé avait placé une somme d'argent considérable, à fonds perdu et

à dix pour cent, chez un financier qui, à la seconde année, ne lui

avait pas encore donné un sou. «Monsieur, lui dit Collé, dans une

visite qu'il lui fit, quand je place mon argent en viager, c'est pour

être payé de mon vivant.»

--Un ambassadeur anglais à Naples avait donné une fête charmante, mais

qui n'avait pas coûté bien cher. On le sut, et on partit de là pour

dénigrer sa fête, qui avait d'abord beaucoup réussi. Il s'en vengea en

véritable Anglais, et en homme à qui les guinées ne coûtaient pas

grand chose. Il annonça une autre fête. On crut que c'était pour

prendre sa revanche, et que la fête serait superbe. On accourt.

Grande affluence. Point d'apprêts. Enfin, on apporte un réchaud à

l'esprit-de-vin. On s'attendait à quelque miracle. «Messieurs, dit-il,

ce sont les dépenses, et non l'agrément d'une fête, que vous cherchez:

regardez bien (et il entr'ouvre son habit dont il montre la doublure),

c'est un tableau du Dominicain, qui vaut cinq mille guinées; mais ce

n'est pas tout: voyez ces dix billets; ils sont de mille guinées

chacun, payables à vue sur la banque d'Amsterdam. (Il en fait un

rouleau, et les met sur le réchaud allumé.) Je ne doute pas,

messieurs, que cette fête ne vous satisfasse, et que vous ne vous

retiriez tous contens de moi. Adieu, messieurs, la fête est finie.»

--«La postérité, disait M. de B...., n'est pas autre chose qu'un

public qui succède à un autre: or, vous voyez ce que c'est que le

public d'à présent.»

--«Trois choses, disait N...., m'importunent, tant au moral qu'au

physique, au sens figuré comme au sens propre: le bruit, le vent et la

fumée.»

--A propos d'une fille qui avait fait un mariage avec un homme

jusqu'alors réputé assez honnête, madame de L.... disait: «Si j'étais

une catin, je serais encore une fort honnête femme; car je ne voudrais

point prendre pour amant un homme qui serait capable de m'épouser.»

--«Madame de G...., disait M...., a trop d'esprit et d'habileté pour

être jamais méprisée autant que beaucoup de femmes moins méprisables.»

--Feue madame la duchesse d'Orléans était fort éprise de son mari,

dans les commencemens de son mariage, et il y avait peu de réduits

dans le Palais-Royal qui n'en eussent été témoins. Un jour les deux

époux allèrent faire visite à la duchesse douairière qui était malade.

Pendant la conversation, elle s'endormit; et le duc et la jeune

duchesse trouvèrent plaisant de se divertir sur le pied du lit de la

malade. Elle s'en aperçut, et dit à sa belle-fille: «Il vous était

réservé, madame, de faire rougir du mariage.»

--Le maréchal de Duras, mécontent d'un de ses fils, lui dit:

«Misérable, si tu continues, je te ferai souper avec le roi.» C'est

que le jeune avait soupé deux fois à Marly, où il s'était ennuyé à

périr.

--Duclos, qui disait sans cesse des injures à l'abbé d'Olivet, disait

de lui: «C'est un si grand coquin, que, malgré les duretés dont je

l'accable, il ne me hait pas plus qu'un autre.»

--Duclos parlait un jour du paradis que chacun se fait à sa manière.

Madame de Rochefort lui dit: «Pour vous, Duclos, voici de quoi

composer le vôtre: du pain, du vin, du fromage et la première venue.»

--Un homme a osé dire: «Je voudrais voir le dernier des rois étranglé

avec le boyau du dernier des prêtres.»

--C'était l'usage chez madame Deluchet que l'on achetât une bonne

histoire à celui qui la faisait... «Combien en voulez-vous?... Tant.»

Il arriva que madame Deluchet demandant à sa femme de chambre l'emploi

de cent écus, celle-ci parvint à rendre ce compte à l'exception de

trente-six livres; lorsque tout-à-coup elle s'écria: «Ah! madame, et

cette histoire pour laquelle vous m'avez sonné, que vous avez achetée

à M. Coqueley, et que j'ai payée trente-six livres!»

--M. de Bissi, voulant quitter la présidente d'Aligre, trouva sur sa

cheminée une lettre dans laquelle elle disait à un homme avec qui elle

était en intrigue, qu'elle voulait ménager M. de Bissi, et s'arranger

pour qu'il la quittât le premier. Elle avait même laissé cette lettre

à dessein. Mais M. de Bissi ne fit semblant de rien, et la garda six

mois, en l'importunant de ses assiduités.

--M. de R. a beaucoup d'esprit, mais tant de sottises dans l'esprit,

que beaucoup de gens pourraient le croire un sot.

--M. d'Epréménil vivait depuis long-temps avec madame Tilaurier.

Celle-ci voulait l'épouser. Elle se servit de Cagliostro, qui faisait

espérer la découverte de la pierre philosophale. On sait que

Cagliostro mêlait le fanatisme et la superstition aux sottises de

l'alchimie. D'Epréménil se plaignant de ce que cette pierre

philosophale n'arrivait pas, et une certaine formule n'ayant point eu

d'effet, Cagliostro lui fit entendre que cela venait de ce qu'il

vivait dans un commerce criminel avec madame Tilaurier. «Il faut, pour

réussir, que vous soyez en harmonie avec les puissances invisibles et

avec leur chef, l'Être Suprême. Épousez ou quittez madame Tilaurier.»

Celle-ci redoubla de coquetterie; d'Epréménil épousa, et il n'y eut

que sa femme qui trouva la pierre philosophale.

--On disait à Louis XV qu'un de ses gardes, qu'on lui nommait, allait

mourir sur-le-champ, pour avoir fait la mauvaise plaisanterie d'avaler

un écu de six livres. «Ah! bon Dieu, dit le roi, qu'on aille chercher

Andouillet, Lamartinière, Lassone.--Sire, dit le duc de Noailles, ce

ne sont point là les gens qu'il faut.--Et qui donc?--Sire, c'est

l'abbé Terray.--L'abbé Terray! comment?--Il arrivera, il mettra sur ce

gros écu un premier dixième, un second dixième, un premier vingtième,

un second vingtième; le gros écu sera réduit à trente-six sous, comme

les nôtres; il s'en ira par les voies ordinaires, et voilà le malade

guéri.» Cette plaisanterie fut la seule qui ait fait de la peine à

l'abbé Terray; c'est la seule dont il eût conservé le souvenir: il le

dit lui même au marquis de Sesmaisons.

--M. d'Ormesson, étant contrôleur-général, disait devant vingt

personnes qu'il avait long-temps cherché à quoi pouvaient avoir été

utiles des gens comme Corneille, Boileau, La Fontaine, et qu'il ne

l'avait jamais pu trouver. Cela passait, car, quand on est

contrôleur-général, tout passe. M. Pelletier de Mort-Fontaine, son

beau-père, lui dit avec douceur: «Je sais que c'est votre façon de

penser; mais ayez pour moi le ménagement de ne pas la dire. Je

voudrais bien obtenir que vous ne vous vantassiez plus de ce qui vous

manque. Vous occupez la place d'un homme qui s'enfermait souvent avec

Racine et Boileau, qui les menait à sa maison de campagne, et disait,

en apprenant l'arrivée de plusieurs évêques: «Qu'on leur montre le

château, les jardins, tout, excepté moi.»

Œuvres complètes de Chamfort (Tome 2) Recueillies et publiées, avec une notice historique sur la vie et les écrits de l'auteur. · 第 4 / 26 段