--On a dit, sur le résultat du conseil de guerre tenu à Lorient pour

juger l'affaire de M. de Grasse: _L'armée innocentée, le général

innocent, le ministre hors de cour, le roi condamné aux dépens_. Il

faut savoir que ce conseil coûta au roi quatre millions, et qu'on

prévoyait la chute de M. de Castries.

--On répétait cette plaisanterie devant une assemblée de jeunes gens

de la cour. Un d'eux, enchanté jusqu'à l'ivresse, dit en levant les

mains après un instant de silence et avec un air profond: «Comment ne

serait-on pas charmé des grands événemens, des bouleversemens même qui

font dire de si jolis mots?» On suivit cette idée, on repassa les

mots, les chansons faites sur tous les désastres de la France. La

chanson sur la bataille d'Hochstet fut trouvée mauvaise, et

quelques-uns dirent à ce sujet: «Je suis fâché de la perte de cette

bataille, la chanson ne vaut rien.»

--Il s'agissait de corriger Louis XV, jeune encore, de l'habitude de

déchirer les dentelles de ses courtisans; M. de Maurepas s'en chargea.

Il parut devant le roi avec les plus belles dentelles du monde; le roi

s'approche, et lui en déchire une; M. de Maurepas froidement déchire

celle de l'autre main, et dit simplement: «Cela ne m'a fait nul

plaisir.» Le roi surpris devint rouge, et depuis ce temps ne déchira

plus de dentelles.

--Beaumarchais, qui s'était laissé maltraiter par le duc de Chaulnes

sans se battre avec lui, reçut un défi de M. de La Blache. Il lui

répondit: «J'ai refusé mieux.»

--M......, pour peindre d'un seul mot la rareté des honnêtes gens, me

disait que, dans la société, l'honnête homme est une variété de

l'espèce humaine.

--Louis XV pensait qu'il fallait changer l'esprit de la nation, et

causait, sur les moyens d'opérer ce grand effet, avec M. Bertin (le

petit ministre), lequel demanda gravement du temps pour y rêver. Le

résultat de son rêve, c'est-à-dire, de ses réflexions, fut qu'il

serait à souhaiter que la nation fût animée de l'esprit qui règne à la

Chine. Et c'est cette belle idée qui a valu au public la collection

intitulée: _Histoire de la Chine_, ou _Annales des Chinois_.

--M. de Sourches, petit fat, hideux, le teint noir, et ressemblant à

un hibou, dit un jour en se retirant: «Voilà la première fois, depuis

deux ans, que je vais coucher chez moi.» L'évêque d'Agde, se

retournant et voyant cette figure, lui dit en le regardant: «Monsieur

perche apparemment?»

--M. de R. venait de lire dans une société trois ou quatre épigrammes

contre autant de personnes dont aucune n'était vivante. On se tourna

vers M. de....., comme pour lui demander s'il n'en avait pas

quelques-unes dont il pût régaler l'assemblée. «Moi! dit-il naïvement:

tout mon monde vit, je ne puis vous rien dire.»

--Plusieurs femmes s'élèvent dans le monde au-dessus de leur rang,

donnent à souper aux grands seigneurs, aux grandes dames, reçoivent

des princes, des princesses, qui doivent cette considération à la

galanterie. Ce sont, en quelque sorte, des filles avouées par les

honnêtes gens, et chez lesquelles on va, comme en vertu de cette

convention tacite, sans que cela signifie quelque chose et tire le

moins du monde à conséquence. Telles ont été, de nos jours, madame

Brisard, madame Caze et tant d'autres.

--M. de Fontenelle, âgé de quatre-vingt-dix-sept ans, venant de dire à

madame Helvétius, jeune, belle et nouvellement mariée, mille choses

aimables et galantes, passa devant elle pour se mettre à table, ne

l'ayant pas aperçue. «Voyez, lui dit madame Helvétius, le cas que je

dois faire de vos galanteries; vous passez devant moi sans me

regarder.--Madame, dit le vieillard, si je vous eusse regardée, je

n'aurais pas passé.»

--Dans les dernières années du règne de Louis XV, le roi étant à la

chasse, et ayant peut-être de l'humeur contre madame Dubarri, s'avisa

de dire un mot contre les femmes; le maréchal de Noailles se répandit

en invectives contre elles, et dit que, quand on avait fait d'elles ce

qu'il faut en faire, elles n'étaient bonnes qu'à renvoyer. Après la

chasse, le maître et le valet se retrouvèrent chez madame Dubarri, à

qui M. de Noailles dit mille jolies choses. «Ne le croyez pas, dit le

roi.» Et alors il répéta ce qu'avait dit le maréchal à la chasse.

Madame Dubarri se mit en colère, et le maréchal lui répondit: «Madame,

à la vérité, j'ai dit cela au roi; mais c'était à propos des dames de

Saint-Germain, et non pas de celles de Versailles.» Les dames de

Saint-Germain étaient sa femme, madame de Tessé, madame de Duras, etc.

Cette anecdote m'a été contée par le maréchal de Duras, témoin

oculaire.

--Le duc de Lauzun disait: «J'ai souvent de vives disputes avec M. de

Calonne; mais, comme ni l'un ni l'autre nous n'avons de caractère,

c'est à qui se dépêchera de céder; et celui de nous deux qui trouve la

plus jolie tournure pour battre en retraite, est celui qui se retire

le premier.»

--Le roi Stanislas venait d'accorder des pensions à plusieurs

ex-jésuites; M. de Tressan lui dit: «Sire, votre majesté ne

fera-t-elle rien pour la famille de Damiens, qui est dans la plus

profonde misère?»

--Fontenelle, âgé de quatre-vingts ans, s'empressa de relever

l'éventail d'une femme jeune et belle, mais mal élevée, qui reçut sa

politesse dédaigneusement. «Ah! madame, lui dit-il, vous prodiguez

bien vos rigueurs.»

--M. de Brissac, ivre de gentilhommerie, désignait souvent Dieu par

cette phrase: «Le gentilhomme d'en haut.»

--M.... disait que d'obliger, rendre service, sans y mettre toute la

délicatesse possible, était presque peine perdue. Ceux qui y manquent

n'obtiennent jamais le cœur, et c'est lui qu'il faut conquérir. Ces

bienfaiteurs maladroits ressemblent à ces généraux qui prennent une

ville, en laissant la garnison se retirer dans la citadelle, et qui

rendent ainsi leur conquête presqu'inutile.

--M. Lorri, médecin, racontait que Mme de Sully, étant indisposée,

l'avait appelé et lui avait conté une insolence de Bordeu, lequel lui

avait dit: «Votre maladie vient de vos besoins; voilà un homme.» Et en

même temps il se présenta dans un état peu décent. Lorri excusa son

confrère, et dit à madame de Sully force galanteries respectueuses. Il

ajoutait: «Je ne sais ce qui est arrivé depuis; mais ce qu'il y a de

certain, c'est qu'après m'avoir rappelé une fois, elle reprit Bordeu.»

--L'abbé Arnaud avait tenu autrefois sur ses genoux une petite fille,

devenue depuis madame Dubarri. Un jour elle lui dit qu'elle voulait

lui faire du bien; elle ajouta: «Donnez-moi un mémoire. Un mémoire!

lui dit-il; il est tout fait; le voici: je suis l'abbé Arnaud.»

--Le curé de Bray, ayant passé trois ou quatre fois de la religion

catholique à la religion protestante, et ses amis s'étonnant de cette

indifférence: «Moi, indifférent! dit le curé; moi, inconstant! rien de

tout cela, au contraire, je ne change point; je veux être curé de

Bray.»

--Le chevalier de Montbarey avait vécu dans je ne sais quelle ville de

province; et, à son retour, ses amis le plaignaient de la société

qu'il avait eue. «C'est ce qui vous trompe, répondit-il; la bonne

compagnie de cette ville y est comme par tout, et la mauvaise y est

excellente.»

--Un paysan partagea le peu de biens qu'il avait entre ses quatre

fils, et alla vivre tantôt chez l'un, tantôt chez l'autre. On lui dit,

à son retour d'un de ses voyages chez ses enfans: «Eh bien! comment

vous ont-ils reçu? comment vous ont-ils traité?--Ils m'ont traité,

dit-il, comme leur enfant.» Ce mot paraît sublime dans la bouche d'un

père tel que celui-ci.»

--Dans une société où se trouvait M. de Schwalow, ancien amant de

l'impératrice Elisabeth, on voulait savoir quelque fait relatif à la

Russie. Le bailli de Chabrillant dit: «M. de Schwalow, dites-nous

cette histoire; vous devez la savoir, vous qui étiez le Pompadour de

ce pays-là.»

--Le comte d'Artois, le jour de ses noces, prêt à se mettre à table,

et environné de tous ses grands officiers et de ceux de madame la

comtesse d'Artois, dit à sa femme, de façon que plusieurs personnes

l'entendirent: «Tout ce monde que vous voyez, ce sont nos gens.» Ce

mot a couru; mais c'est le millième; et cent mille autres pareils

n'empêcheront jamais la noblesse française de briguer en foule les

emplois où l'on fait exactement la fonction de valet.

--«Pour juger de ce que c'est que la noblesse, disait M..., il suffit

d'observer que M. le prince de Turenne, actuellement vivant, est plus

noble que M. de Turenne, et que le marquis de Laval est plus noble que

le connétable de Montmorenci.

--M. de..., qui voyait la source de la dégradation de l'espèce

humaine, dans l'établissement de la secte nazaréenne et dans la

féodalité, disait que, pour valoir quelque chose, il fallait se

défranciser et se débaptiser, et devenir Grec ou Romain par l'âme.

--Le roi de Prusse demandait à d'Alembert s'il avait vu le roi de

France. «Oui, sire, dit celui-ci, en lui présentant mon discours de

réception à l'académie française.--Eh bien! reprit le roi de Prusse,

que vous a-t-il dit?--Il ne m'a pas parlé, sire.--A qui donc

parle-t-il, poursuivit Frédéric?»

--C'est un fait certain et connu des amis de M. d'Aiguillon, que le

roi ne l'a jamais nommé ministre des affaires étrangères; ce fut

madame Dubarri qui lui dit: «Il faut que tout ceci finisse, et je veux

que vous alliez demain matin remercier le roi de vous avoir nommé à la

place.» Elle dit au roi: «M. d'Aiguillon ira demain vous remercier de

sa nomination à la place de secrétaire d'état des affaires

étrangères.» Le roi ne dit mot. M. d'Aiguillon n'osait pas y aller:

madame Dubarri le lui ordonna: il y alla. Le roi ne lui dit rien, et

M. d'Aiguillon entra en fonction sur-le-champ.

--M. Amelot, ministre de Paris, homme excessivement borné, disait à

M. Bignon: «Achetez beaucoup de livres pour la bibliothèque du roi,

que nous ruinions ce Necker.» Il croyait que trente ou quarante mille

francs de plus feraient une grande affaire.

--M.... faisant sa cour au prince Henri, à Neufchâtel, lui dit que les

Neufchâtelois adoraient le roi de Prusse. «Il est fort simple, dit le

prince, que les sujets aiment un maître qui est à trois cents lieues

d'eux.»

--L'abbé Raynal dînant à Neufchâtel avec le prince Henri, s'empara de

la conversation, et ne laissa point au prince le moment de placer un

mot. Celui-ci, pour obtenir audience, fit semblant de croire que

quelque chose tombait du plancher et profita du silence pour parler à

son tour.

--Le roi de Prusse causant avec d'Alembert, il entra chez le roi un de

ses gens du service domestique, homme de la plus belle figure qu'on

pût voir; d'Alembert en parut frappé. «C'est, dit le roi, le plus bel

homme de mes états: il a été quelque temps mon cocher; et j'ai eu une

tentation bien violente de l'envoyer ambassadeur en Russie.»

--Quelqu'un disait que la goutte est la seule maladie qui donne de la

considération dans le monde. «Je le crois bien, répondit M.......,

c'est la croix de Saint-Louis de la galanterie.»

--M. de la Reynière devoit épouser mademoiselle de Jarinte, jeune et

aimable. Il revenait de la voir, enchanté du bonheur qui l'attendait,

et disait à M. de Malesherbes, son beau-frère: «Ne pensez-vous pas en

effet que mon bonheur sera parfait?--Cela dépend de quelques

circonstances.--Comment! que voulez-vous dire?--Cela dépend du premier

amant qu'elle aura.»

--Diderot était lié avec un mauvais sujet qui, par je ne sais quelle

mauvaise action récente, venait de perdre l'amitié d'un oncle, riche

chanoine, qui voulait le priver de sa succession. Diderot va voir

l'oncle, prend un air grave et philosophique, prêche en faveur du

neveu, et essaie de remuer la passion et de prendre le ton pathétique.

L'oncle prend la parole, et lui conte deux ou trois indignités de son

neveu. «Il a fait pis que tout cela, reprend Diderot.--Et quoi? dit

l'oncle.--Il a voulu vous assassiner un jour dans la sacristie, au

sortir de votre messe; et c'est l'arrivée de deux ou trois personnes

qui l'en a empêché.--Cela n'est pas vrai, s'écria l'oncle; c'est une

calomnie.--Soit, dit Diderot; mais, quand cela serait vrai, il

faudrait encore pardonner à la vérité de son repentir, à sa position

et aux malheurs qui l'attendent, si vous l'abandonnez.»

--Parmi cette classe d'hommes nés avec une imagination vive et une

sensibilité délicate, qui font regarder les femmes avec un vif

intérêt, plusieurs m'ont dit qu'ils avaient été frappés de voir

combien peu de femmes avaient de goût pour les arts, et

particulièrement pour la poésie. Un poète connu par des ouvrages

très-agréables, me peignait un jour la surprise qu'il avait éprouvée

en voyant une femme pleine d'esprit, de grâces, de sentiment, de goût

dans sa parure, bonne musicienne et jouant de plusieurs instrumens,

qui n'avait pas l'idée de la mesure d'un vers, du mélange des rimes,

qui substituait à un mot heureux et de génie un autre mot trivial et

qui même rompait la mesure du vers. Il ajoutait qu'il avait éprouvé

plusieurs fois ce qu'il appelait un petit malheur, mais qui en était

un très-grand pour un poète érotique, lequel avait sollicité toute sa

vie le suffrage des femmes.

--M. de Voltaire se trouvant avec madame la duchesse de Chaulnes,

celle-ci, parmi les éloges qu'elle lui donna, insista principalement

sur l'harmonie de sa prose. Tout d'un coup, voilà M. de Voltaire qui

se jette à ses pieds. «Ah! Madame, je vis avec un cochon qui n'a pas

d'organes, qui ne sait pas ce que c'est qu'harmonie, mesure, etc.» Le

cochon dont il parlait, c'était madame Duchâtelet, son Émilie.

--Le roi de Prusse a fait plus d'une fois lever des plans

géographiques très-défectueux de tel ou tel pays; la carte indiquait

tel marais impraticable qui ne l'était point, et que les ennemis

croyaient tel sur la foi du faux plan.

--M.... disait que le grand monde est un mauvais lieu que l'on avoue.

--Je demandais à M.... pourquoi aucun des plaisirs ne paraissait

avoir prise sur lui; il me répondit: «Ce n'est pas que j'y sois

insensible; mais il n'y en a pas un qui ne m'ait paru surpayé. La

gloire expose à la calomnie; la considération demande des soins

continuels; les plaisirs, du mouvement, de la fatigue corporelle. La

société entraîne mille inconvéniens: tout est vu, revu et jugé. Le

monde ne m'a rien offert de tel qu'en descendant en moi-même, je n'aie

trouvé encore mieux chez moi. Il est résulté de ces expériences

réitérées cent fois, que, sans être apathique ni indifférent, je suis

devenu comme immobile, et que ma position actuelle me paraît toujours

la meilleure, parce que sa bonté même résulte de son immobilité et

s'accroît avec elle. L'amour est une source de peines; la volupté sans

amour est un plaisir de quelques minutes; le mariage est jugé encore

plus que le reste; l'honneur d'être père amène une suite de calamités;

tenir maison est le métier d'un aubergiste. Les misérables motifs qui

font que l'on recherche un homme et qu'on le considère, sont

transparens et ne peuvent tromper qu'un sot, ni flatter qu'un homme

ridiculement vain. J'en ai conclu que le repos, l'amitié et la pensée

étaient les seuls biens qui convinssent à un homme qui a passé l'âge

de la folie.»

--Le marquis de Villequier était des amis du grand Condé. Au moment où

ce prince fut arrêté par ordre de la cour, le marquis de Villequier,

capitaine des gardes, était chez madame de Motteville, lorsqu'on

annonça cette nouvelle. «Ah mon Dieu! s'écria le marquis, je suis

perdu!» Madame de Motteville, surprise de cette exclamation, lui dit:

«Je savais bien que vous étiez des amis de M. le prince; mais

j'ignorais que vous fussiez son ami à ce point.--Comment! dit le

marquis de Villequier, ne voyez-vous pas que cette exécution me

regardait? et, puisqu'on ne m'a point employé, n'est-il pas clair

qu'on n'a nulle confiance en moi?» Madame de Motteville, indignée, lui

répondit: «Il me semble que, n'ayant point donné lieu à la cour de

soupçonner votre fidélité, vous devriez n'avoir point cette

inquiétude, et jouir tranquillement du plaisir de n'avoir point mis

votre ami en prison.» Villequier fut honteux du premier mouvement, qui

avait trahi la bassesse de son âme.

--On annonça, dans une maison où soupait madame d'Egmont, un homme qui

s'appelait Duguesclin. A ce nom son imagination s'allume; elle fait

mettre cet homme à table à côté d'elle, lui fait mille politesses, et

enfin lui offre du plat qu'elle avait devant elle (c'étaient des

truffes): «Madame, répond le sot, il n'en faut pas à côté de vous.--A

ce ton, dit-elle, en contant cette histoire, j'eus grand regret à mes

honnêtetés. Je fis comme ce dauphin qui, dans le naufrage d'un

vaisseau, crut sauver un homme, et le rejeta dans la mer, en voyant

que c'était un singe.»

--Marmontel, dans sa jeunesse, recherchait beaucoup le vieux Boindin,

célèbre par son esprit et son incrédulité. Le vieillard lui dit:

«Trouvez-vous au café Procope.--Mais nous ne pourrons pas parler de

matières philosophiques.--Si fait, en convenant d'une langue

particulière, d'un argot.» Alors ils firent leur dictionnaire: l'âme

s'appelait _Margot_; la religion, _Javotte_; la liberté, _Jeanneton_;

et le père-éternel, _M. de l'Être_. Les voilà disputant et s'entendant

très-bien. Un homme en habit noir, avec une fort mauvaise mine, se

mêlant à la conversation, dit à Boindin: «Monsieur, oserais-je vous

demander ce que c'était que ce monsieur de l'Être qui s'est si souvent

mal conduit, et dont vous êtes si mécontent?--Monsieur, reprit

Boindin, c'était un espion de police.» On peut juger de l'éclat de

rire, cet homme étant lui-même du métier.

--Le lord Bolingbroke donna à Louis XIV mille preuves de sensibilité

pendant une maladie très-dangereuse. Le roi étonné lui dit: «J'en suis

d'autant plus touché, que vous autres Anglais, vous n'aimez pas les

rois.--Sire, dit Bolingbroke, nous ressemblons aux maris qui, n'aimant

pas leurs femmes, n'en sont que plus empressés à plaire à celles de

leurs voisins.»

--Dans une dispute que les représentans de Genève eurent avec le

chevalier de Bouteville, l'un d'eux s'échauffant, le chevalier lui

dit: «Savez-vous que je suis le représentant du roi mon

maître?--Savez-vous, lui dit le Genevois, que je suis le représentant

de mes égaux?»

--La comtesse d'Egmont, ayant trouvé un homme du premier mérite à

mettre à la tête de l'éducation de M. de Chinon, son neveu, n'osa pas

le présenter en son nom. Elle était pour M. de Fronsac, son frère, un

personnage trop grave. Elle pria le poète Bernard de passer chez elle.

Il y alla; elle le mit au fait. Bernard lui dit: «Madame, l'auteur de

l'_Art d'aimer_ n'est pas un personnage bien imposant; mais je le suis

encore un peu trop pour cette occasion: je pourrais vous dire que

mademoiselle Arnould serait un passeport beaucoup meilleur auprès de

monsieur votre frère......--Eh bien! dit madame d'Egmont en riant,

arrangez le soupé chez mademoiselle Arnould.» Le soupé s'arrangea.

Bernard y proposa l'abbé Lapdant pour précepteur: il fut agréé. C'est

celui qui a depuis achevé l'éducation du duc d'Enghien.

--Un philosophe, à qui l'on reprochait son extrême amour pour la

retraite, répondit: «Dans le monde, tout tend à me faire descendre;

dans la solitude, tout tend à me faire monter.»

--M. de B. est un de ces sots qui regardent, de bonne foi, l'échelle

des conditions comme celle du mérite; qui, le plus naïvement du monde,

ne conçoit pas qu'un honnête homme non décoré ou au-dessous de lui

soit plus estimé que lui. Le rencontre-t-il dans une de ces maisons où

l'on sait encore honorer le mérite? M. de B. ouvre de grands yeux,

montre un étonnement stupide; il croit que cet homme vient de gagner

un quaterne à la loterie; il l'appelle mon cher un tel, quand la

société la plus distinguée vient de le traiter avec la plus grande

considération. J'ai vu plusieurs de ces scènes dignes du pinceau de La

Bruyère.

--J'ai bien examiné M...., et son caractère m'a paru piquant:

très-aimable, et nulle envie de plaire, si ce n'est à ses amis ou à

ceux qu'il estime; en récompense, une grande crainte de déplaire. Ce

sentiment est juste, et accorde ce qu'on doit à l'amitié et ce qu'on

doit à la société. On peut faire plus de bien que lui: nul ne fera

moins de mal. On sera plus empressé, jamais moins importun. On

caressera davantage: on ne choquera jamais moins.

--L'abbé Delille devait lire des vers à l'académie pour la réception

d'un de ses amis. Sur quoi il disait: «Je voudrais bien qu'on ne le

sût pas d'avance, mais je crains bien de le dire à tout le monde.»

--Madame Beauzée couchait avec un maître de langue allemande. M.

Beauzée les surprit au retour de l'académie. L'Allemand dit à la

femme: «Quand je vous disais qu'il était temps que je m'en _aille_.»

M. Beauzée, toujours puriste, lui dit: «Que je m'en _allasse_,

monsieur.»

--M. Dubreuil, pendant la maladie dont il mourut, disait à son ami M.

Pehméja: «Mon ami, pourquoi tout ce monde dans ma chambre? Il ne

devrait y avoir que toi; ma maladie est contagieuse.»

--On demandait à Pehméja quelle était sa fortune?--«Quinze cents

livres de rente.--C'est bien peu.--Oh! reprit Pehméja, Dubreuil est

riche.»

--Madame la comtesse de Tessé disait après la mort de M. Dubreuil: «Il

était trop inflexible, trop inabordable aux présens, et j'avais un

accès de fièvre toutes les fois que je songeais à lui en faire.--Et

moi aussi, lui répondit madame de Champagne qui avait placé trente six

mille livres sur sa tête; voilà pourquoi j'ai mieux aimé me donner

tout de suite une bonne maladie, que d'avoir tous ces petits accès de

fièvre dont vous parlez.»

--L'abbé Maury, étant pauvre, avait enseigné le latin à un vieux

conseiller de grand'chambre, qui voulait entendre les _Institutes_ de

Justinien. Quelques années se passent, et il rencontre ce conseiller

étonné de le voir dans une maison honnête. «Ah! l'abbé, vous voilà,

lui dit-il lestement? par quel hasard vous trouvez-vous dans cette

maison-ci?--Je m'y trouve comme vous vous y trouvez.--Oh! ce n'est pas

la même chose. Vous êtes donc mieux dans vos affaires? Avez-vous fait

quelque chose dans votre métier de prêtre?--Je suis grand-vicaire de

M. de Lombez.--Diable! c'est quelque chose: et combien cela

vaut-il?--Mille francs.--C'est bien peu; et il reprend le ton leste

et léger.--Mais j'ai un prieuré de mille écus.--Mille écus! bonnes

affaires (_avec l'air de la considération_).--Et j'ai fait la

rencontre du maître de cette maison-ci, chez M. le cardinal de

Rohan.--Peste! vous allez chez le cardinal de Rohan?--Oui, il m'a fait

avoir une abbaye.--Une abbaye! ah! cela posé, monsieur l'abbé,

faites-moi l'honneur de revenir dîner chez moi.»

--M. de La Popelinière se déchaussait un soir devant ses complaisans,

et se chauffait les pieds; un petit chien les lui léchait. Pendant ce

temps-là, la société parlait d'amitié, d'amis: «Un ami, dit M. de La

Popelinière, montrant son chien, le voilà.»

--Jamais Bossuet ne put apprendre au grand dauphin à écrire une

lettre. Ce prince était très-indolent. On raconte que ses billets à la

comtesse du Roure finissaient tous par ces mots: _Le roi me fait

mander pour le conseil_. Le jour que cette comtesse fut exilée, un des

courtisans lui demanda s'il n'était pas bien affligé. «Sans doute, dit

le dauphin; mais cependant me voilà délivré de la nécessité d'écrire

le petit billet.»

--L'archevêque de Toulouse (Brienne) disait à M. de Saint-Priest,

grand-père de M. d'Entragues: «Il n'y a eu en France, sous aucun roi,

aucun ministre qui ait poussé ses vues et son ambition jusqu'où elles

pouvaient aller.» M. de Saint-Priest lui dit: «Et le cardinal de

Richelieu?--Arrêté à moitié chemin; répondit l'archevêque.» Ce mot

peint tout un caractère.

--Le maréchal de Broglie avait épousé la fille d'un négociant; il eut

deux filles. On lui proposait, en présence de madame de Broglie, de

faire entrer l'une dans un chapitre. «Je me suis fermé, dit-il, en

épousant madame, l'entrée de tous les chapitres....--Et de l'hôpital,

ajouta-t-elle.»

--La maréchale de Luxembourg, arrivant à l'église un peu trop tard,

demanda où en était la messe, et dans cet instant la sonnette du

lever-dieu sonna. Le comte de Chabot lui dit en bégayant: «Madame la

maréchale,

«J'entends la petite clochette,

Le petit mouton n'est pas loin.»

Ce sont deux vers d'un opéra comique.

Œuvres complètes de Chamfort (Tome 2) Recueillies et publiées, avec une notice historique sur la vie et les écrits de l'auteur. · 第 3 / 26 段