sollicita M. le garde des sceaux (1784) de vouloir bien écrire, en sa
faveur, un mot qui lui ferait gagner un procès très-juste; le garde
des sceaux la refusa. La comtesse Talleyrand prenait intérêt à cette
femme; elle en parla au garde des sceaux: nouveau refus. Madame de
Talleyrand en fit parler par la reine; autre refus. Madame de
Talleyrand se souvint que le garde des sceaux caressait beaucoup
l'abbé de Périgord, son fils; elle fit écrire par lui: refus très-bien
tourné. Cette femme, désespérée, résolut de faire une tentative, et
d'aller à Versailles. Le lendemain, elle part; l'incommodité de la
voiture publique l'engage à descendre à Sèvres, et à faire le reste de
la route à pied. Un homme lui offre de la mener par un chemin plus
agréable et qui abrège; elle accepte, et lui conte son histoire. Cet
homme lui dit: «Vous aurez demain ce que vous demandez.» Elle le
regarde, et reste confondue. Elle va chez le garde des sceaux, est
refusée encore, veut partir. L'homme l'engage à coucher à Versailles;
et, le lendemain matin, lui apporte le papier qu'elle demandait.
C'était un commis d'un commis, nommé M. Etienne.
--Le duc de la Vallière, voyant à l'Opéra la petite Lacour sans
diamans, s'approche d'elle, et lui demande comment cela se fait.
«C'est, lui dit-elle, que les diamans sont la croix de Saint-Louis de
notre état». Sur ce mot, il devint amoureux fou d'elle. Il a vécu avec
elle long-temps. Elle le subjuguait par les mêmes moyens qui
réussirent à madame Dubarry près de Louis XV. Elle lui ôtait son
cordon bleu, le mettait à terre, et lui disait: «Mets-toi à genoux
là-dessus, vieille ducaille.»
--Un joueur fameux, nommé Sablière, venait d'être arrêté. Il était au
désespoir, et disait à Beaumarchais, qui voulait l'empêcher de se
tuer: «Moi, arrêté pour deux cents louis! abandonné par tous mes amis!
C'est moi qui les ai formés, qui leur ai appris à friponner. Sans
moi, que seraient B...., D...., N....? (Ils vivent tous). Enfin,
monsieur, jugez de l'excès de mon avilissement: pour vivre, je suis
espion de police.»
--Un banquier anglais, nommé Ser ou Sair, fut accusé d'avoir fait une
conspiration pour enlever le roi (George III), et le transporter à
Philadelphie. Amené devant ses juges, il leur dit: «Je sais très-bien
ce qu'un roi peut faire d'un banquier, mais j'ignore ce qu'un banquier
peut faire d'un roi.»
--On disait au satirique anglais Donne: «Tonnez sur les vices; mais
ménagez les vicieux.--Comment, dit-il, condamner les cartes, et
pardonner aux escrocs?»
--On demandait à M. de Lauzun ce qu'il répondrait à sa femme (qu'il
n'avait pas vue depuis dix ans), si elle lui écrivait: «Je viens de
découvrir que je suis grosse.» Il réfléchit, et répondit: «Je lui
écrirais: je suis charmé d'apprendre que le ciel ait enfin béni notre
union; soignez votre santé; j'irai vous faire ma cour ce soir.»
--Madame de H.... me racontait la mort de M. le duc d'Aumont. «Cela a
tourné bien court, disait-elle; deux jours auparavant, M. Bouvard lui
avait permis de manger, et le jour même de sa mort, deux heures avant
la récidive de sa paralysie, il était comme à trente ans, comme il
avait été toute sa vie; il avait demandé son perroquet, avait dit:
Brossez ce fauteuil, voyons mes deux broderies nouvelles, enfin,
toute sa tête, ses idées comme à l'ordinaire.»
--M...., qui, après avoir connu le monde, prit le parti de la
solitude, disait, pour ses raisons, qu'après avoir examiné les
conventions de la société dans le rapport qu'il y a de l'homme de
qualité à l'homme vulgaire, il avait trouvé que c'était un marché
d'imbécile et de dupe. «J'ai ressemblé, ajoutait-il, à un grand joueur
d'échecs, qui se lasse de jouer avec des gens auxquels il faut donner
la dame. On joue divinement, on se casse la tête, et on finit par
gagner un petit écu.»
--Un courtisan disait, à la mort de Louis _XIV_: «Après la mort du
roi, on peut tout croire.»
--J.-J. Rousseau passe pour avoir eu madame la comtesse de Bouflers,
et même (qu'on me passe ce terme) pour l'avoir manquée: ce qui leur
donna beaucoup d'humeur l'un contre l'autre. Un jour, on disait devant
eux que l'amour du genre humain éteignait l'amour de la patrie. «Pour
moi, dit-elle, je sais, par mon exemple, et je sens que cela n'est pas
vrai; je suis très-bonne Française, et je ne m'intéresse pas moins au
bonheur de tous les peuples.--Oui, je vous entends, dit Rousseau, vous
êtes Française par votre buste, et cosmopolite du reste de votre
personne.»
--La maréchale de Noailles, actuellement vivante (1780), est une
mystique, comme madame Guyon, à l'esprit près. Sa tête s'était montée
au point d'écrire à la vierge. Sa lettre fut mise dans le tronc de
l'église Saint-Roch; et la réponse à cette lettre fut faite par un
prêtre de cette paroisse. Ce manége dura long-temps: le prêtre fut
découvert et inquiété; mais on assoupit cette affaire.
--Un jeune homme avait offensé le complaisant d'un ministre. Un ami,
témoin de la scène, lui dit, après le départ de l'offensé: «Apprenez
qu'il vaudrait mieux avoir offensé le ministre même, que l'homme qui
le suit dans sa garde-robe.»
--Une des maîtresses de M. le régent lui ayant parlé d'affaires dans
un rendez-vous, il parut l'écouter avec attention: «Croyez-vous, lui
répondit-il, que le chancelier soit une bonne jouissance?»
--M. de...., qui avait vécu avec des princesses, me disait:
«Croyez-vous que M. de L.... ait madame de S...?» Je lui répondis: «Il
n'en a pas même la prétention; il se donne pour ce qu'il est, pour un
libertin, un homme qui aime les filles par-dessus tout.--Jeune homme,
me répondit-il, n'en soyez pas la dupe; c'est avec cela qu'on a des
reines.»
--M. de Stainville, lieutenant-général, venait de faire enfermer sa
femme. M. de Vaubecourt, maréchal de camp, sollicitait un ordre pour
faire enfermer la sienne. Il venait d'obtenir l'ordre, et sortait de
chez le ministre avec un air triomphant. M. de Stainville, qui crut
qu'il venait d'être nommé lieutenant-général, lui dit devant beaucoup
de monde: «Je vous félicite, vous êtes sûrement des nôtres.»
--L'Écluse, celui qui a été à la tête des _Variétés amusantes_,
racontait que, tout jeune et sans fortune, il arriva à Lunéville, où
il obtint la place de dentiste du roi Stanislas, précisément le jour
où le roi perdit sa dernière dent.
--On assure que Madame de Montpensier, ayant été quelquefois obligée,
pendant l'absence de ses dames, de se faire remettre un soulier par
quelqu'un de ses pages, lui demandait s'il n'avait pas eu quelque
tentation. Le page répondait qu'oui. La princesse, trop honnête pour
profiter de cet aveu, lui donnait quelques louis pour le mettre en
état d'aller chez quelque fille perdre la tentation dont elle était la
cause.
--M. de Marville disait qu'il ne pouvait y avoir d'honnête homme à la
police, que le lieutenant de police tout au plus.
--Quand le duc de Choiseul était content d'un maître de poste par
lequel il avait été bien mené, ou dont les enfants étaient jolis, il
lui disait: «Combien paie-t-on? Est-ce poste ou poste et demie, de
votre demeure à tel endroit?--Poste, monseigneur.--Eh bien! il y aura
désormais poste et demie.» La fortune du maître de poste était faite.
--Madame de Prie, maîtresse du régent, dirigée par son père, un
traitant, nommé, je crois, Pleneuf, avait fait un accaparement de
blé, qui avait mis le peuple au désespoir, et enfin causé un
soulèvement. Une compagnie de mousquetaires reçut ordre d'aller
appaiser le tumulte; et leur chef, M. d'Avejan, avait dans ses
instructions de tirer sur la canaille: c'est ainsi qu'on désignait le
peuple en France. Cet honnête homme se fit une peine de faire feu sur
ses concitoyens; et voici comme il s'y prit pour remplir sa
commission. Il fit faire tous les apprêts d'une salve de mousqueterie;
et avant de dire: _tirez_, il s'avança vers la foule, tenant d'une
main son chapeau, et de l'autre l'ordre de la cour. «Messieurs,
dit-il, mes ordres portent de tirer sur la canaille. Je prie tous les
honnêtes gens de se retirer, avant que j'ordonne de faire feu.» Tout
s'enfuit et disparut.
--C'est un fait connu que la lettre du roi, envoyée à M. de Maurepas,
avait été écrite pour M. de Machault. On sait quel intérêt particulier
fit changer cette disposition; mais ce qu'on ne sait point, c'est que
M. de Maurepas escamota, pour ainsi dire, la place qu'on croit qui lui
avait été offerte. Le roi ne voulait que causer avec lui; et à la fin
de la conversation, M. de Maurepas lui dit: «Je développerai mes idées
demain au conseil.» On assure aussi que, dans cette même conversation,
il avait dit au roi: «Votre majesté me fait donc premier ministre?--Non,
dit le roi, ce n'est point du tout mon intention.--J'entends, dit
M. de Maurepas, votre majesté veut que je lui apprenne à s'en passer.»
--On disputait, chez madame de Luxembourg, sur ces vers de l'abbé
Delille:
Et ces deux grands débris se consolaient entre eux.
On annonce le bailly de Breteuil et madame de La Reinière. «Le vers
est bon, dit la maréchale.»
--M...., m'ayant développé ses principes sur la société, sur le
gouvernement, sa manière de voir les hommes et les choses, qui me
sembla triste et affligeante, je lui en fis la remarque, et j'ajoutai
qu'il devait être malheureux. Il me répondit, qu'en effet il l'avait
été assez long-temps; mais que ces idées n'avaient plus rien
d'effrayant pour lui. «Je ressemble, continua-t-il, aux Spartiates, à
qui l'on donnait pour lit des bancs épineux, dont il ne leur était
permis de briser les épines qu'avec leur corps, opération après
laquelle leur lit leur paraissait très-supportable.»
--Un homme de qualité se marie sans aimer sa femme, prend une fille
d'opéra qu'il quitte en disant: «C'est comme ma femme;» prend une
femme honnête pour varier, et quitte celle-ci en disant: «C'est comme
une telle;» ainsi de suite.
--Des jeunes gens de la cour soupaient chez M. de Conflans. On débute
par une chanson libre, mais sans excès d'indécence; M. de Fronsac[3],
sur-le-champ, se met à chanter des couplets abominables, qui
étonnèrent même la bande joyeuse. M. de Conflans interrompit le
silence universel, en disant: «Que diable! Fronsac? il y a dix
bouteilles de vin de Champagne entre cette chanson et la première.»
[3] Le fils du maréchal de Richelieu.
--Madame du Deffant, étant petite fille, et au couvent, y prêchait
l'irréligion à ses petites camarades. L'abbesse fit venir Massillon, à
qui la petite exposa ses raisons. Massillon se retira, en disant:
«Elle est charmante!» L'abbesse, qui mettait de l'importance à tout
cela, demanda à l'évêque quel livre il fallait lire à cet enfant. Il
réfléchit une minute, et il répondit: «Un catéchisme de cinq sous.» On
ne put en tirer autre chose.
--L'abbé Baudeau disait de M. Turgot, que c'était un instrument d'une
trempe excellente, mais qui n'avait pas de manche.
--Le prétendant, retiré à Rome, vieux et tourmenté de la goutte,
criait dans ses accès: _Pauvre roi! pauvre roi!_ Un Français voyageur,
qui allait souvent chez lui, lui dit qu'il s'étonnait de n'y pas voir
d'Anglais. «Je sais pourquoi, répondit-il; ils s'imaginent que je me
ressouviens de ce qui s'est passé. Je les verrais encore avec plaisir.
J'aime mes sujets, moi.»
--M. de Barbançon, qui avait été très-beau, possédait un très-joli
jardin que madame la duchesse de La Vallière alla voir. Le
propriétaire, alors très-vieux et très-goutteux, lui dit qu'il avait
été amoureux d'elle à la folie. Madame de La Vallière lui répondit:
«Hélas! mon Dieu, que ne parliez-vous? vous m'auriez eue comme les
autres.»
--L'abbé Fraguier perdit un procès qui avait duré vingt ans. On lui
faisait remarquer toutes les peines que lui avait causées un procès
qu'il avait fini par perdre. «Oh! dit-il, je l'ai gagné tous les soirs
pendant vingt ans.» Ce mot est très-philosophique, et peut s'appliquer
à tout. Il explique comment on aime la coquette: elle vous fait gagner
votre procès pendant six mois, pour un jour où elle vous le fait
perdre.
--Madame Dubarri, étant à Luciennes, eut la fantaisie de voir le Val,
maison de M. de Beauveau. Elle fit demander à celui-ci si cela ne
déplairait pas à madame de Beauveau. Madame de Beauveau crut plaisant
de s'y trouver et d'en faire les honneurs. On parla de ce qui s'était
passé sous Louis XV. Madame Dubarri se plaignit de différentes choses
qui semblaient faire voir qu'on haïssait sa personne. «Point du tout,
dit madame de Beauveau, nous n'en voulions qu'à votre place.» Après
cet aveu naïf, on demanda à madame Dubarri si Louis XV ne disait pas
beaucoup de mal d'elle (madame de Beauveau) et de madame de
Grammont.--«Oh! beaucoup.--Eh bien! quel mal, de moi, par exemple?--De
vous, madame? que vous étiez hautaine, intrigante; que vous meniez
votre mari par le nez.» M. de Beauveau était présent; on se hâta de
changer de conversation.
--M. de Maurepas et M. de Saint-Florentin, tous deux ministres dans le
temps de madame de Pompadour, firent un jour, par plaisanterie, la
répétition du compliment de renvoi qu'ils prévoyaient que l'un ferait
un jour à l'autre. Quinze jours après cette facétie, M. de Maurepas
entre un jour chez M. de Saint-Florentin, prend un air triste et
grave, et vient lui demander sa démission. M. de Saint-Florentin
paraissait en être la dupe, lorsqu'il fut rassuré par un éclat de rire
de M. de Maurepas. Trois semaines après, arriva le tour de celui-ci,
mais sérieusement. M. de Saint-Florentin entre chez lui, et, se
rappelant le commencement de la harangue de M. de Maurepas, le jour de
sa facétie, il répéta ses propres mots. M. de Maurepas crut d'abord
que c'était une plaisanterie; mais, voyant que l'autre parlait tout de
bon: «Allons, dit-il, je vois bien que vous ne me persifflez pas; vous
êtes un honnête homme; je vais vous donner ma démission.»
--L'abbé Maury, tâchant de faire conter à l'abbé de Beaumont, vieux et
paralytique, les détails de sa jeunesse et de sa vie: «L'abbé, lui dit
celui-ci, vous me prenez mesure;» indiquant qu'il cherchait des
matériaux pour son éloge à l'académie.
--D'Alembert se trouva chez Voltaire avec un célèbre professeur de
droit à Genève. Celui-ci, admirant l'universalité de Voltaire, dit à
d'Alembert: «Il n'y a qu'en droit public que je le trouve un peu
faible.--Et moi, dit d'Alembert, je ne le trouve un peu faible qu'en
géométrie.»
--Madame de Maurepas avait de l'amitié pour le comte Lowendal (fils du
maréchal); et celui-ci, à son retour de Saint-Domingue, bien fatigué
du voyage, descendit chez elle. «Ah! vous voilà, cher comte, dit elle;
vous arrivez bien à propos; il nous manque un danseur, et vous nous
êtes nécessaire.» Celui-ci n'eut que le temps de faire une courte
toilette et dansa.
--M. de Calonne, au moment où il fut renvoyé, apprit qu'on offrait sa
place à M. de Fourqueux, mais que celui-ci balançait à l'accepter. «Je
voudrais qu'il la prît, dit l'ex-ministre: il était ami de M. Turgot,
il entrerait dans mes plans.--Cela est vrai,» dit Dupont, lequel était
fort ami de M. de Fourqueux; et il s'offrit pour aller l'engager à
accepter la place. M. de Calonne l'y envoie. Dupont revient une heure
après, criant: «Victoire! victoire! nous le tenons, il accepte.» M. de
Calonne pensa crever de rire.
--L'archevêque de Toulouse a fait avoir à M. de Cadignan quarante
mille livres de gratification pour les services qu'il avait rendus à
la province. Le plus grand était d'avoir eu sa mère, vieille et laide,
madame de Loménie.
--Le comte de Saint-Priest, envoyé en Hollande, et retenu à Anvers
huit ou quinze jours, après lesquels il est revenu à Paris, a eu pour
son voyage quatre-vingt mille livres, dans le moment même où l'on
multipliait les suppressions de places, d'emplois, de pensions, etc.
--Le vicomte de Saint-Priest, intendant de Languedoc pendant quelque
temps, voulut se retirer, et demanda à M. de Calonne une pension de
dix mille livres. «Que voulez-vous faire de dix mille livres, dit
celui-ci?» et il fit porter la pension à vingt mille. Elle est du
petit nombre de celles qui ont été respectées, à l'époque du
retranchement des pensions, par l'archevêque de Toulouse, qui avait
fait plusieurs parties de filles avec le vicomte de Saint-Priest.
--M...... disait, à propos de madame de...: «J'ai cru quelle me
demandait un fou, et j'étais prêt de le lui donner; mais elle me
demandait un sot, et je le lui ai refusé net.»
M.... disait, à propos des sottises ministérielles et ridicules: «Sans
le gouvernement, on ne rirait plus en France.»
--«En France, disait M...., il faut purger l'humeur mélancolique et
l'esprit patriotique. Ce sont deux maladies contre-nature dans le pays
qui se trouve entre le Rhin et les Pyrénées; et quand un Français se
trouve atteint de l'un de ces deux maux, il a tout à craindre pour
lui.»
--Il a plu un moment à madame la duchesse de Grammont de dire que M.
de Liancourt avait autant d'esprit que M. de Lauzun. M. de Créqui
rencontre celui-ci, et lui dit: «Tu dînes aujourd'hui chez moi.--Mon
ami, cela m'est impossible.--Il le faut; et d'ailleurs tu y es
intéressé.--Comment?--Liancourt y dîne: on lui donne ton esprit; il ne
s'en sert point; il te le rendra.»
--On disait de J.-J. Rousseau: «C'est un hibou.--Oui, dit quelqu'un,
mais c'est celui de Minerve; et quand je sors du _Devin du Village_,
j'ajouterais déniché par les Grâces.»
--Deux femmes de la cour, passant sur le Pont-Neuf, virent, en deux
minutes, un moine et un cheval blanc; une des deux, poussant l'autre
du coude, lui dit: «Pour la catin, vous et moi nous n'en sommes pas en
peine[4].»
[4] Allusion à l'ancien proverbe populaire: «On ne passe jamais
sur le Pont-Neuf sans y voir un moine, un cheval blanc et une
catin.»
--Le prince de Conti actuel s'affligeait de ce que le comte d'Artois
venait d'acquérir une terre auprès de ses cantons de chasses: on lui
fit entendre que les limites étaient bien marquées, qu'il n'y avait
rien à craindre pour lui, etc. Le prince de Conti interrompit le
harangueur, en lui disant: «Vous ne savez pas ce que c'est que les
princes!»
--M.... disait que la goutte ressemblait aux bâtards des princes,
qu'on baptise le plus tard qu'on peut.
--M.... disait à M. de Vaudreuil, dont l'esprit est droit et juste,
mais encore livré à quelques illusions: «Vous n'avez pas de taie dans
l'œil, mais il y a un peu de poussière sur votre lunette.»
--M. de B... disait qu'on ne dit point à une femme à trois heures, ce
qu'on lui dit à six; à six, ce qu'on lui dit à neuf, à minuit, etc. Il
ajoutait que le plein midi a une sorte de sévérité. Il prétendait que
son ton de conversation avec madame de.... était changé, depuis
qu'elle avait changé en cramoisi le meuble de son cabinet qui était
bleu.
--J.-J. Rousseau, étant à Fontainebleau, à la représentation de son
_Devin du Village_, un courtisan l'aborda, et lui dit poliment:
«Monsieur, permettez-vous que je vous fasse mon compliment?--Oui,
monsieur, dit Rousseau, s'il est bien.» Le courtisan s'en alla. On dit
à Rousseau: «Mais, y songez-vous? quelle réponse vous venez de
faire!»--Fort bonne, dit Rousseau; connaissez-vous rien de pire qu'un
compliment mal fait?»
--M. de Voltaire, étant à Potsdam, un soir après souper, fit un
portrait d'un bon roi en contraste avec celui d'un tyran; et
s'échauffant par degrés, il fit une description épouvantable des
malheurs dont l'humanité était accablée sous un roi despotique,
conquérant, etc. Le roi de Prusse ému laisse tomber quelques larmes.
«Voyez, voyez! s'écria M. de Voltaire, il pleure, le tigre!»
--On sait que M. de Luynes, ayant quitté le service pour un soufflet
qu'il avait reçu sans en tirer vengeance, fut fait bientôt après
archevêque de Sens. Un jour qu'il avait officié pontificalement, un
mauvais plaisant prit sa mitre, et l'écartant des deux côtés: «C'est
singulier, dit-il, comme cette mitre ressemble à un soufflet.»
--Fontenelle avait été refusé trois fois de l'académie, et le
racontait souvent. Il ajoutait: «J'ai fait cette histoire à tous ceux
que j'ai vus s'affliger d'un refus de l'académie, et je n'ai consolé
personne.»
--A propos des choses de ce bas monde, qui vont de mal en pis, M...
disait: «J'ai lu quelque part, qu'en politique il n'y avait rien de si
malheureux pour les peuples, que les règnes trop longs. J'entends dire
que Dieu est éternel; tout est dit.»
--C'est une remarque très-fine et très-judicieuse de M..., que
quelqu'importuns, quelqu'insupportables que nous soient les défauts
des gens avec qui nous vivons, nous ne laissons pas d'en prendre une
partie: être la victime de ces défauts étrangers à notre caractère,
n'est pas même un préservatif contre eux.
--J'ai assisté hier à une conversation philosophique entre M. D.....
et M. L......, où un mot m'a frappé. M. D..... disait: «Peu de
personnes et peu de choses m'intéressent; mais rien ne m'intéresse
moins que moi.» M. L..... lui répondit: «N'est-ce point par la même
raison? et l'un n'explique-t-il pas l'autre?--Cela est très-bien ce
que vous dites-là, reprit froidement M. D.....; mais je vous dis le
fait. J'ai été amené là par degrés: en vivant et en voyant les hommes,
il faut que le cœur se brise ou se bronze.»
--C'est une anecdote connue en Espagne, que le comte d'Aranda reçut un
soufflet du prince des Asturies (aujourd'hui roi). Ce fait se passa à
l'époque où il fut envoyé ambassadeur en France.
--Dans ma première jeunesse, j'eus occasion d'aller voir dans la même
journée M. Marmontel et M. d'Alembert. J'allai le matin chez M.
Marmontel, qui demeurait alors chez madame Geoffrin; je frappe, en me
trompant de porte; je demande M. Marmontel; le suisse me répond: «M.
de Montmartel ne demeure plus dans ces quartiers-ci»; et il me donna
son adresse. Le soir, je vais chez M. d'Alembert, rue Saint-Dominique.
Je demande l'adresse à un suisse, qui me dit: «M. Staremberg,
ambassadeur de Venise? La troisième porte...--Non, M. d'Alembert, de
l'académie française.--Je ne connais pas.»
--M. Helvétius, dans sa jeunesse, était beau comme l'amour. Un soir
qu'il était assis dans le foyer et fort tranquille, quoiqu'auprès de
mademoiselle Gaussin, un célèbre financier vint dire à l'oreille de
cette actrice, assez haut pour qu'Helvétius l'entendît: «Mademoiselle,
vous serait-il agréable d'accepter six cents louis, en échange de
quelques complaisances? Monsieur, répondit-elle assez haut pour être
entendue aussi, et en montrant Helvétius, je vous en donnerai deux
cents, si vous voulez venir demain matin chez moi avec cette
figure-là.»
--La duchesse de Fronsac, jeune et jolie, n'avait point eu d'amans, et
l'on s'en étonnait; une autre femme, voulant rappeler qu'elle était
rousse, et que cette raison avait pu contribuer à la maintenir dans sa
tranquille sagesse, dit: «Elle est comme Samson, sa force est dans ses
cheveux.»
--Madame Brisard, célèbre par ses galanteries, étant à Plombières,
plusieurs femmes de la cour ne voulaient point la voir. La duchesse de
Gisors était du nombre; et, comme elle était très-dévote, les amis de
madame Brisard comprirent que, si madame de Gisors la recevait, les
autres n'en feraient aucune difficulté. Ils entreprirent cette
négociation et réussirent. Comme madame Brisard était aimable, elle
plut bientôt à la dévote, et elles en vinrent à l'intimité. Un jour,
madame de Gisors lui fit entendre que, tout en concevant très-bien
qu'on eût une faiblesse, elle ne comprenait pas qu'une femme vînt à
multiplier à un certain point le nombre de ses amans. «Hélas! lui dit
madame Brisard, c'est qu'à chaque fois j'ai cru que celui-là serait le
dernier.»
--Le régent voulait aller au bal, et n'y être pas reconnu: «J'en sais
un moyen, dit l'abbé Dubois»; et, dans le bal, il lui donna des coups
de pied dans le derrière. Le régent, qui les trouva trop forts, lui
dit: «L'abbé, tu me déguises trop.»
--C'est une chose remarquable que Molière, qui n'épargnait rien, n'a
pas lancé un seul trait contre les gens de finance. On dit que Molière
et les auteurs comiques du temps eurent là-dessus des ordres de
Colbert.
--Un énergumène de gentilhommerie, ayant observé que le contour du
château de Versailles était empuanti d'urine, ordonna à ses
domestiques et à ses vassaux de venir lâcher de l'eau autour de son
château.
--La Fontaine, entendant plaindre le sort des damnés au milieu du feu
de l'enfer, dit: «Je me flatte qu'ils s'y accoutument, et qu'à la fin
ils sont là comme le poisson dans l'eau.»
--Madame de Nesle avait M. de Soubise. M. de Nesle, qui méprisait sa
femme, eut un jour une dispute avec elle en présence de son amant; il
lui dit: «Madame, on sait bien que je vous passe tout; je dois
pourtant vous dire que vous avez des fantaisies trop dégradantes, que
je ne vous passerai pas: telle est celle que vous avez pour le
perruquier de mes gens, avec lequel je vous ai vue sortir et rentrer
chez vous.» Après quelques menaces, il sortit, et la laissa avec M. de
Soubise, qui la souffleta, quoiqu'elle pût dire. Le mari alla ensuite
conter ce bel exploit, ajoutant que l'histoire du perruquier était
fausse, se moquant de M. de Soubise qui l'avait crue, et de sa femme
qui avait été souffletée.