Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le
typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée
et n'a pas été harmonisée.
ŒUVRES
COMPLÈTES
DE CHAMFORT.
TOME SECOND.
DE L'IMPRIMERIE DE DAVID,
RUE DU FAUBOURG POISSONNIÈRE, No 1.
ŒUVRES
COMPLÈTES
DE CHAMFORT,
RECUEILLIES et PUBLIÉES, AVEC UNE NOTICE HISTORIQUE
SUR LA VIE ET LES ÉCRIS DE L'AUTEUR,
PAR P. R. AUGUIS.
TOME SECOND.
[Illustration]
PARIS.
CHEZ CHAUMEROT JEUNE, LIBRAIRE,
PALAIS-ROYAL, GALERIES DE BOIS, No 189.
1824.
AVANT-PROPOS
Écrivain spirituel, élégant et ingénieux, Chamfort a marqué sa place
entre Duclos et La Harpe: plus correct que le premier, il a plus de
précision que le second. Son éloquence, dans les éloges et les
discours académiques, a moins d'abondance, moins de rondeur que celle
de La Harpe, mais elle étincelle de traits piquans; on reconnaît dans
sa tragédie de _Mustapha et Zéangir_ un poète formé à l'école de
Racine; ses comédies offrent un tableau fidèle des opinions et des
sentimens de la société à l'époque où il les composa, en même temps
qu'elles font connaître et les principes et le caractère que l'auteur
manifesta plus tard avec une nouvelle énergie. Il avait porté dans le
monde un esprit d'observation qu'on retrouve tout entier dans la
partie de ses ouvrages recueillis sous le titre de _Maximes et
Pensées:_ c'est là qu'on rencontre à chaque instant ce qu'Hérault de
Séchelles, qui fut lui-même un homme de beaucoup d'esprit, appelait
les _tenailles mordicantes_ de Chamfort. S'il ne voit dans la société
que des ridicules, des défauts et des vices, il faut convenir que nul
écrivain ne les a peints de couleurs plus vives. C'était un des
caractères de son esprit, de ne voir dans le perfectionnement de la
civilisation que l'excessive corruption des mœurs, des vices hideux
et ridicules, et les travers de toute espèce.
Chamfort était dans l'usage d'écrire chaque jour, sur de petits carrés
de papier, les résultats de ses réflexions rédigées en maximes, les
anecdotes qu'il avait apprises, les faits servant à l'histoire des
mœurs, dont il avait été témoin dans le monde, enfin les mots piquans
et les réparties ingénieuses qu'il avait entendus, et qui lui étaient
échappés à lui-même. Il y règne la plus heureuse variété: la cour, la
ville, hommes, femmes, gens de lettres, figurent tour-à-tour et
presque ensemble dans cette scène mobile, comme ils figuraient dans
celle du monde.
Avec une littérature moins étendue que celle de La Harpe, Chamfort
sait imprimer à l'examen des ouvrages qu'il analysait pour le _Mercure
de France_, cette raillerie un peu amère qui était le caractère
dominant de son esprit; il rendait compte de préférence des mémoires
historiques, des voyages et des ouvrages sur les réformes politiques
qui se préparaient en France à l'époque où, de concert avec Marmontel
et la Harpe qui partageait alors ses opinions, il rédigeait la partie
littéraire du _Mercure_. Il n'est pas rare de le voir se mettre à la
place de l'auteur, raconter de la manière la plus piquante les
anecdotes que celui-ci n'a pas sues, redresser celles qu'il a
défigurées, tirer des faits les plus ingénieuses conséquences, parler
des hommes et des choses en philosophe.
S'il entreprend de retracer le tableau des révolutions dont le royaume
de Naples a été le théâtre, c'est avec la plume de Saint-Réal qu'il en
écrit l'histoire. Il semblait préluder par ce morceau vraiment
remarquable, composé pour être placé en tête du voyage pittoresque de
Naples et de Sicile par l'abbé de Saint-Non, à une autre composition
plus importante, et par le sujet, et par la manière dont il est
traité; nous voulons parler des _Tableaux de la Révolution
française_[A] que Chamfort a dessinés d'une main ferme et hardie.
[A] _Tableaux de la Révolution Française_, ou Collection de
quarante-huit Gravures représentant les événemens principaux qui
ont eu lieu en France, depuis la transformation des
États-Généraux en Assemblée Nationale, le 20 juin 1789; ouvrage
dont le texte primitif est de Chamfort, mais que M. Auber, son
éditeur, fit refaire à plusieurs reprises, selon que la France
changeait de mode de gouvernement, afin qu'il fût toujours au
niveau des opinions qui régnaient.
L'ardeur avec laquelle Chamfort s'attacha au char de la révolution,
l'espèce d'enthousiasme avec lequel il en professait les principes, il
en suivait les événemens, il en exaltait les hommes, il en approuvait
les institutions, en même temps qu'il immolait impitoyablement à son
opinion tout ce qui ne la partageait pas, qu'il poursuivait de ses
sarcasmes quiconque avait le malheur de ne pas penser comme lui,
revivent tout entiers dans les tableaux qu'il a tracés des premières
époques de nos orages politiques: il dessine à grands traits, et ses
portraits ont la physionomie du moment. Aujourd'hui que l'expérience
est venue amortir le feu des passions, que la réflexion s'est arrêtée
sur l'histoire de nos agitations politiques, qu'elle en a médité les
principes et les causes, qu'elle s'est rendue un compte plus exact des
hommes et des choses, il nous semble que les Tableaux de la révolution
sont peints moins avec les couleurs de l'histoire qu'avec les passions
du temps. Cependant, comme ils sont une image fidèle des opinions et
des sentimens d'une partie de la nation à l'époque où ils furent
faits, ils doivent être considérés comme un des monumens historiques
les plus précieux de cette époque. Tout explique, dans un homme qui
n'avait voulu voir dans l'ancien ordre de choses que des abus
consacrés par d'autres abus, dans la société qu'un outrage fait au
plus grand nombre, cette âpreté républicaine, qui a parfois quelque
chose de sauvage, avec laquelle il retrace les premiers triomphes de
la révolution sur ce qui avait été constamment l'objet de sa haine et
de ses bons mots. Il ne semble avoir cultivé les lettres jusques-là,
que pour se trouver prêt à écrire l'histoire des événemens qu'il
entrevoit dans le lointain. Il n'est pas étonnant que, placé sur le
cratère, au milieu des éclairs et des détonations, il porte dans ses
récits le feu et la chaleur de tout ce qu'il voit, de tout ce qu'il
entend. Il faut se reporter au temps où cet ouvrage fut composé, se
pénétrer des opinions de l'auteur, se rappeler les circonstances de sa
vie, ce qu'il pensait de la société telle qu'il la voyait organisée
avant la révolution, la haine implacable que dans l'ivresse de
l'amour-propre il avait vouée à certaines conditions. Les excès d'une
populace effrénée ne sont pour lui que de justes représailles de ce
que le peuple a eu à souffrir, pendant tant de siècles, de quelques
castes privilégiées. La vengeance est permise à qui a si long-temps
gémi dans l'oubli de ses droits. L'incendie qui consume l'édifice
social, ne fait qu'éclairer le triomphe de la liberté. La France est
en travail d'une régénération politique; Chamfort s'en est promis les
plus heureux résultats: cette pensée l'absorbe tout entier; il ne voit
dans tous les événemens qui se pressent autour de lui, que le concours
de tout un peuple à hâter l'enfantement de la liberté. C'est vainement
que le sang innocent a coulé, que le trône est ébranlé jusqu'en ses
fondemens, que la couronne chancelle sur le front des rois, que
l'anarchie dresse une tête altière, et que les institutions
s'écroulant ne laissent après elles que le désordre: tranquille au
milieu de leurs ruines, il ressemble aux filles d'Œson, qui attendent
des maléfices de Médée le rajeunissement de leur vieux père. On assure
que c'est Chamfort qui dit, après le massacre de Foulon et de
Berthier: _la révolution fera le tour du globe_; phrase tant répétée
depuis. C'est encore lui qui donna à M. Sieyes le titre et l'idée de
la brochure intitulée: _Qu'est-ce que le Tiers-État?_ brochure qui fit
la fortune politique et littéraire de son auteur. Chamfort avait
coutume de dire: «Qu'est-ce que le tiers-état? rien et tout.» C'est
sur ce mot que Sieyes bâtit la pensée qui sert de fondement à sa
brochure[1]; aussi le comte, aujourd'hui duc de Lauragais, disait à
Chamfort, en lui parlant de l'abbé Sieyes et de cette brochure: «Vous
lui avez donné le peuple à vendre au tiers-état.»
[1] Mémoires de Condorcet sur la Révolution Française, t. II,
pag. 145 et suiv.
Tour-à-tour poète et orateur, Chamfort n'avait pas été pour La Harpe
un rival moins redoutable dans la lice poétique que dans la carrière
de l'éloquence. Couronné d'un double laurier, il occupe sur le
Parnasse une double place; assis, comme prosateur, à côté de
Fontanelle, dont il a l'esprit avec plus de goût et de force, il
récite ses contes à Voltaire, qui sourit aux traits malins d'une muse
caustique formée à son école, et qu'il aime à reconnaître comme une de
celles qui ont le mieux profité de la lecture de ses ouvrages.
La littérature dramatique avait été pour lui l'objet d'une étude
particulière; il avait même entrepris d'en écrire la poétique. Les
principaux articles de l'ouvrage, publié en 1807 par Lacombe, sous le
titre d'_Art théâtral_, sont de Chamfort; on y retrouve cette justesse
d'esprit, cette finesse d'observation, cette précision claire et
piquante, qui sont autant de caractères distinctifs de son talent. On
lira surtout avec intérêt ce qu'il a écrit sur la tragédie et sur la
comédie chez les anciens; sur le théâtre français; des observations
générales sur l'art dramatique, sur les parties constitutives d'une
pièce de théâtre; sur l'intérêt qui doit animer le tout et chacune de
ses parties; sur les différens genres d'intérêt; sur les caractères
dans la tragédie, dans la comédie; sur l'amour dans les pièces de
théâtre; sur les divers sentimens que l'auteur peut y développer avec
avantage; sur le style dramatique, sujet délicat et difficile à
traiter; sur la terreur, comme moyen puissant d'émouvoir le
spectateur; sur l'horreur, comme source de crainte et de pitié; sur le
genre comique; sur l'opéra ou poème lyrique, etc.
Le coup-d'œil rapide que nous venons de jeter sur les principaux
ouvrages de Chamfort, indique assez que ce n'est point une
réimpression de ses œuvres, telles qu'elles ont été publiées, que
nous avons voulu donner. Nous les avons complétées de tout ce que
n'avaient pas recueilli les éditeurs précédens. De ce nombre sont le
_Précis historique des révolutions de Naples et de Sicile_; les _Notes
sur les Fables de la Fontaine_, qui n'avaient été imprimées que dans
un recueil étranger à Chamfort et de la manière la plus fautive; les
vingt-six premiers _Tableaux de la Révolution française_, ouvrage d'un
grand intérêt; les articles qui faisaient rechercher, avec un si juste
empressement, les numéros du _Mercure_ qui les contenaient, et qui, à
l'exception de trois, n'avaient point été retirés de l'énorme
collection où ils étaient oubliés; les ébauches de la _Poétique du
Théâtre_ qu'il avait commencée; vingt-deux _Contes_ inédits faisant
partie du recueil plus considérable que Chamfort avait composé, et
qu'on ne retrouva pas parmi ses papiers après sa mort; les opéras de
_Zénis et Almasie_ et de _Palmire_; et quelques _Poésies_ légères
pleines d'esprit; quelques _Lettres_ écrites par Chamfort, dénoncé à
la société des Jacobins, et menacé de porter sa tête à l'échafaud; sa
_Défense_ qu'il fit placarder sur les murs de Paris, pièce dans
laquelle il présente une récapitulation rapide de ce qu'il a fait pour
fonder la liberté en France; quelques-unes des lettres que lui
écrivait Mirabeau, et dans lesquelles il se plaît à reconnaître tout
ce qu'il doit à la plume éloquente et fière de Chamfort, dans la
composition des meilleurs ouvrages publiés avec son nom, mais qui
étaient presque toujours composés par ses amis; enfin nous n'avons
rien négligé pour que cette édition de Chamfort présentât réunis tous
ceux de ses ouvrages qui rendront sa mémoire durable.
FIN DE L'AVANT-PROPOS.
ŒUVRES
COMPLÈTES
DE CHAMFORT.
CARACTÈRES ET ANECDOTES
Notre siècle a produit huit grandes comédiennes: quatre du théâtre et
quatre de la société. Les quatre premières sont mademoiselle
d'Angeville, mademoiselle Duménil, mademoiselle Clairon et madame
Saint-Huberti; les quatre autres sont madame de Montesson, madame de
Genlis, madame Necker et madame d'Angivilliers.
--M..... me disait: «Je me suis réduit à trouver tous mes plaisirs en
moi-même, c'est-à-dire, dans le seul exercice de mon intelligence. La
nature a mis, dans le cerveau de l'homme, une petite glande appelée
cervelet, laquelle fait office d'un miroir; on se représente, tant
bien que mal, en petit et en grand, en gros et en détail, tous les
objets de l'univers, et même les produits de sa propre pensée. C'est
une lanterne magique dont l'homme est propriétaire, et devant
laquelle se passent des scènes où il est acteur et spectateur. C'est
là proprement l'homme; là se borne son empire: tout le reste lui est
étranger.»
--«Aujourd'hui, 15 mars 1782, j'ai fait, disait M. de..., une bonne
œuvre d'une espèce assez rare. J'ai consolé un homme honnête, plein
de vertus, riche de cent mille livres de rente, d'un très-grand nom,
de beaucoup d'esprit, d'une très-bonne santé, etc; et moi, je suis
pauvre, obscur et malade.»
--On sait le discours fanatique que l'évêque de Dol a tenu au roi, au
sujet du rappel des protestans. Il parla au nom du clergé. L'évêque de
Saint-Pol lui ayant demandé pourquoi il avait parlé au nom de ses
confrères, sans les consulter: «J'ai consulté, dit-il, mon
crucifix.--En ce cas, répliqua l'évêque de saint-Pol, il fallait
répéter exactement ce que votre crucifix vous avait répondu.»
--C'est un fait avéré que Madame, fille du roi, jouant avec une de ses
bonnes, regarda à sa main, et après avoir compté ses doigts: «Comment!
dit l'enfant avec surprise, vous avez cinq doigts aussi, comme moi?»
Et elle recompta pour s'en assurer.
--Le maréchal de Richelieu, ayant proposé pour maîtresse à Louis XV
une grande dame, j'ai oublié laquelle; le roi n'en voulut pas, disant
qu'elle coûterait trop cher à renvoyer.
--M. de Tressan avait fait, en 1738, des couplets contre M. le duc de
Nivernois. Il sollicita l'académie en 1780, et alla chez M. de
Nivernois, qui le reçut à merveille, lui parla du succès de ses
derniers ouvrages, et le renvoyait comblé d'espérances, lorsque,
voyant M. de Tressan prêt à remonter en voiture, il lui dit: «Adieu,
monsieur le comte, je vous félicite de n'avoir pas plus de mémoire.»
--Le maréchal de Biron eut une maladie très-dangereuse: il voulut se
confesser; et dit devant plusieurs de ses amis: «Ce que je dois à
Dieu, ce que je dois au roi, ce que je dois à l'état».... Un de ses
amis l'interrompit: «Tais-toi, dit-il, tu mourras insolvable.»
--Duclos avait l'habitude de prononcer sans cesse en pleine académie,
des f..., des b...; l'abbé du Renel, qui, à cause de sa longue figure,
était appelé un grand serpent sans venin, lui dit: «Monsieur, sachez
qu'on ne doit prononcer dans l'académie que des mots qui se trouvent
dans le dictionnaire.»
--M. de L.... parlait à son ami M. de B....., homme très-respectable,
et cependant très-peu ménagé par le public; il lui avouait les bruits
et les faux jugemens qui couraient sur son compte. Celui-ci répondit
froidement: «C'est bien à une bête et à un coquin comme le public
actuel, à juger un caractère de ma trempe!»
--M.... me disait: «J'ai vu des femmes de tous les pays; l'Italienne
ne croit être aimée de son amant que quand il est capable de
commettre un crime pour elle; l'Anglaise, une folie; et la Française,
une sottise.»
--Duclos disait de je ne sais quel bas coquin qui avait fait fortune:
«On lui crache au visage, on le lui essuie avec le pied, et il
remercie.»
--D'Alembert, jouissant déjà de la plus grande réputation, se trouvait
chez madame du Deffant, où étaient M. le président Hénault et M. de
Pont-de-Veyle. Arrive un médecin, nommé Fournier, qui, en entrant, dit
à madame du Deffant: «Madame, j'ai l'honneur de vous présenter mon
très-humble respect»; à M. le président Hénault: «Monsieur, j'ai bien
l'honneur de vous saluer»; à M. de Pont-de-Veyle: «Monsieur, je suis
votre très-humble serviteur»; et à d'Alembert: «Bon jour, monsieur.»
--Un homme allait, depuis trente ans, passer toutes les soirées chez
madame de..... Il perdit sa femme; on crut qu'il épouserait l'autre,
et on l'y encourageait. Il refusa: «Je ne saurais plus, dit-il, où
aller passer mes soirées.»
--Madame de Tencin, avec des manières douces, était une femme sans
principes, et capable de tout, exactement. Un jour, on louait sa
douceur: «Oui, dit l'abbé Trublet, si elle eût eu intérêt de vous
empoisonner, elle eût choisi le poison le plus doux.»
--M. de Broglie, qui n'admire que le mérite militaire, disait un jour:
«Ce Voltaire qu'on vante tant, et dont je fais peu de cas, il a
pourtant fait un beau vers:
»Le premier qui fut roi fut un soldat heureux.»
--On réfutait je ne sais quelle opinion de M..... sur un ouvrage, en
lui parlant du public qui en jugeait autrement: «Le public! le public!
dit-il, combien faut-il de sots pour faire un public?»
--M. d'Argenson disait à M. le comte de Sébourg, qui était l'amant de
sa femme: «Il y a deux places qui vous conviendraient également: le
gouvernement de la Bastille et celui des Invalides; si je vous donne
la Bastille, tout le monde dira que je vous y ai envoyé; si je vous
donne les Invalides, on croira que c'est ma femme.»
--Il existe une médaille que M. le prince de Condé m'a dit avoir
possédée et que je lui ai vu regretter. Cette médaille représente d'un
côté Louis XIII, avec les mots ordinaires: _Rex Franc_. et Nav., et de
l'autre, le cardinal de Richelieu, avec ces mots autour: _Nil sine
consilio_.
--M....., ayant lu la lettre de Saint-Jérôme où il peint avec la plus
grande énergie la violence de ses passions, disait: «La force de ses
tentations me fait plus d'envie que sa pénitence ne me fait peur.»
--M..... disait: «Les femmes n'ont de bon que ce qu'elles ont de
meilleur.»
--Madame la princesse de Marsan, maintenant si dévote, vivait
autrefois avec M. de Bissy. Elle avait loué une petite maison, rue
Plumet, où elle alla, tandis que M. de Bissy y était avec des filles:
il lui fit refuser la porte. Les fruitières de la rue de Sèvres
s'assemblèrent autour de son carrosse, disant: «C'est bien vilain de
refuser la maison à la princesse qui paie, pour y donner à souper à
des filles de joie!»
--Un homme, épris des charmes de l'état de prêtrise, disait: «Quand je
devrais être damné, il faut que je me fasse prêtre.»
--Un homme était en deuil de la tête aux pieds: grandes pleureuses,
perruque noire, figure allongée. Un de ses amis l'aborde tristement:
«Eh! bon Dieu! qui est-ce donc que vous avez perdu?--Moi, dit-il, je
n'ai rien perdu; c'est que je suis veuf.»
--Madame de Bassompierre, vivant à la cour du roi Stanislas, était la
maîtresse connue de M. de la Galaisière, chancelier du roi de Pologne.
Le roi alla un jour chez elle, et prit avec elle quelques libertés qui
ne réussirent pas: «Je me tais, dit Stanislas; mon chancelier vous
dira le reste.»
--Autrefois on tirait le gâteau des rois avant le repas. M. de
Fontanelle fut roi; et comme il négligeait de servir d'un excellent
plat qu'il avait devant lui, on lui dit: «Le roi oublie ses sujets.» A
quoi il répondit: «Voilà comme nous sommes, nous autres.»
--Quinze jours avant l'attentat de Damiens, un négociant provençal,
passant dans une petite ville à six lieues de Lyon, et étant à
l'auberge, entendit dire, dans une chambre qui n'était séparée de la
sienne que par une cloison, qu'un nommé Damiens devait assassiner le
roi. Ce négociant venait à Paris; il alla se présenter chez M.
Berrier, ne le trouva point, lui écrivit ce qu'il avait entendu,
retourna voir M. Berrier, et lui dit qui il était. Il repartit pour sa
province: comme il était en route, arriva l'attentat de Damiens. M.
Berrier, qui comprit que ce négociant conterait son histoire, et que
cette négligence le perdrait (lui Berrier), envoie un exempt de police
et des gardes sur la route de Lyon; on saisit l'homme, on le
bâillonne, on le mène à Paris; on le met à la Bastille, où il est
resté pendant dix-huit ans. M. de Malesherbes, qui en délivra
plusieurs prisonniers en 1775, conta cette histoire dans le premier
moment de son indignation.
--Un jeune homme sensible, et portant l'honnêteté dans l'amour, était
bafoué par des libertins qui se moquaient de sa tournure sentimentale.
Il leur répondit avec naïveté: «Est-ce ma faute à moi, si j'aime mieux
les femmes que j'aime, que les femmes que je n'aime pas?»
--Le cardinal de Rohan, qui a été arrêté pour dettes dans son
ambassade de Vienne, alla, en qualité de grand aumônier, délivrer des
prisonniers du Châtelet, à l'occasion de la naissance du dauphin. Un
homme, voyant un grand tumulte autour de la prison, en demanda la
cause; on lui répondit que c'était pour M. le cardinal de Rohan, qui,
ce jour là, venait au Châtelet: «Comment! dit-il naïvement, est-ce
qu'il est arrêté?»
--M. de Roquemont, dont la femme était très-galante, couchait une fois
par mois dans la chambre de madame, pour prévenir les mauvais propos,
si elle devenait grosse, et s'en allait en disant: «Me voilà net;
arrive qui plante.»
--M. de...., que des chagrins amers empêchaient de reprendre sa santé,
me disait: «Qu'on me montre le fleuve d'Oubli, et je trouverai la
fontaine de Jouvence.»
--On faisait une quête à l'académie française; il manquait un écu de
six francs ou un louis d'or. Un des membres, connu par son avarice,
fut soupçonné de n'avoir pas contribué; il soutint qu'il avait mis;
celui qui faisait la collecte dit: «Je ne l'ai pas vu; mais je le
crois.» M. de Fontenelle termina la discussion en disant: «Je l'ai vu,
moi; mais je ne le crois pas.»
--L'abbé Maury, allant chez le Cardinal de la Roche-Aymon, le
rencontra revenant de l'assemblée du clergé. Il lui trouva de l'humeur
et lui en demanda la raison. «J'en ai de bien bonnes, dit le vieux
cardinal: on m'a engagé à présider cette assemblée du clergé, où tout
s'est passé on ne saurait plus mal; il n'y a pas jusqu'à ces jeunes
agens du clergé, cet abbé de la Luzerne, qui ne veulent pas se payer
de mauvaises raisons.»
--L'abbé Raynal, jeune et pauvre, accepta une messe à dire tous les
jours pour vingt sous: quand il fut plus riche, il la céda à l'abbé
de la Porte, en retenant huit sous dessus: celui-ci, devenu moins
gueux, la sous-loua à l'abbé Dinouart, en retenant quatre sous dessus,
outre la portion de l'abbé Raynal; si bien que cette pauvre messe,
grevée de deux pensions, ne valait que huit sous à l'abbé Dinouart.
--Un évêque de Saint-Brieux, dans une oraison funèbre de
Marie-Thérèse, se tira d'affaire fort simplement sur le partage de la
Pologne: «La France, dit il, n'ayant rien dit sur ce partage, je
prendrai le parti de faire comme la France, et de n'en rien dire non
plus.»
--Milord Marlborough étant à la tranchée avec un de ses amis et un de
ses neveux, un coup de canon fit sauter la cervelle à cet ami, et en
couvrit le visage du jeune homme, qui recula avec effroi. Marlborough
lui dit intrépidement: «Eh quoi! monsieur, vous paraissez
étonné?--Oui, dit le jeune homme, en s'essuyant la figure, je le suis
qu'un homme, qui a autant de cervelle, restât exposé gratuitement à un
danger si inutile.»
--Madame la duchesse du Maine, dont la santé allait mal, grondait son
médecin, et lui disait: «Était-ce la peine de m'imposer tant de
privations, et de me faire vivre en mon particulier?--Mais votre
altesse a maintenant quarante personnes au château?--Eh bien! ne
savez-vous pas que quarante ou cinquante personnes sont le particulier
d'une princesse?»
--Le duc de Chartres[2], apprenant l'insulte faite à madame la
duchesse de Bourbon, sa sœur, par M. le comte d'Artois, dit: «On est
bien heureux de n'être ni père ni mari.»
[2] Le duc d'Orléans, guillotiné le 6 novembre 1793.
--Un jour, que l'on ne s'entendait pas dans une dispute à l'académie,
M. de Mairan dit: «Messieurs, si nous ne parlions que quatre à la
fois!»
--Le comte de Mirabeau, très-laid de figure, mais plein d'esprit,
ayant été mis en cause pour un prétendu rapt de séduction, fut
lui-même son avocat. «Messieurs, dit-il, je suis accusé de séduction;
pour toute réponse et pour toute défense, je demande que mon portrait
soit mis au greffe.» Le commissaire n'entendait pas: «Bête, dit le
juge, regarde donc la figure de monsieur!»
--M.... me disait: «C'est faute de pouvoir placer un sentiment vrai,
que j'ai pris le parti de traiter l'amour comme tout le monde. Cette
ressource a été mon pis aller: comme un homme qui, voulant aller au
spectacle, et n'ayant pas trouvé de place à _Iphigénie_, s'en va aux
_Variétés amusantes_.»
--Madame de Brionne rompit avec le cardinal de Rohan, à l'occasion du
duc de Choiseul, que le cardinal voulait faire renvoyer. Il y eut
entre eux une scène violente, que madame de Brionne termina en
menaçant de le faire jeter par la fenêtre: «Je puis bien descendre,
dit-il, par où je suis monté si souvent.»
--M. le duc de Choiseul était du jeu de Louis XV, quand il fut exilé.
M. de Chauvelin, qui en était aussi, dit au roi qu'il ne pouvait le
continuer, parce que le duc en était de moitié. Le roi dit à M. de
Chauvelin: «Demandez-lui s'il veut continuer.» M. de Chauvelin écrivit
à Chanteloup: M. de Choiseul accepta. Au bout du mois, le roi demanda
si le partage des gains était fait. «Oui, dit M. de Chauvelin; M. de
Choiseul gagne trois mille louis.--Ah! j'en suis bien aise, dit le
roi; mandez-le lui bien vîte.»
--«L'amour, disait M....., devrait n'être le plaisir que des âmes
délicates. Quand je vois des hommes grossiers se mêler d'amour, je
suis tenté de dire: «De quoi vous mêlez-vous?» Du jeu, de la table, de
l'ambition à cette canaille!»
--Ne me vantez point le caractère de N....: c'est un homme dur,
inébranlable, appuyé sur une philosophie froide, comme une statue de
bronze sur du marbre.
--«Savez-vous pourquoi, me disait M. de...., on est plus honnête, en
France, dans la jeunesse et jusqu'à trente ans, que passé cet âge?
c'est que ce n'est qu'après cet âge, qu'on s'est détrompé; que chez
nous, il faut être enclume ou marteau; que l'on voit clairement que
les maux dont gémit la nation sont irrémédiables. Jusqu'alors, on
avait ressemblé au chien qui défend le dîner de son maître contre les
autres chiens; après cette époque, on fait comme le même chien, qui en
prend sa part avec les autres.»
--Madame de B..... ne pouvant, malgré son grand crédit, rien faire
pour M. de D...., son amant, homme par trop médiocre, l'a épousé. En
fait d'amans, il n'est pas de ceux que l'on montre; en fait de maris,
on montre tout.
--M. le comte d'Orsai, fils d'un fermier-général, et si connu par sa
manie d'être homme de qualité, se trouva avec M. de Choiseul-Gouffier,
chez le prévôt des marchands. Celui-ci venait chez ce magistrat pour
faire diminuer sa capitation considérablement augmentée: l'autre y
venait porter ses plaintes de ce qu'on avait diminué la sienne, et
croyait que cette diminution supposait quelque atteinte portée à ses
titres de noblesse.
--On disait de M. l'abbé Arnaud, qui ne conte jamais: «Il parle
beaucoup, non qu'il soit bavard, mais c'est qu'en parlant on ne conte
pas.»
--M. d'Autrep disait de M. de Ximenez: «C'est un homme qui aime mieux
la pluie que le beau temps, et qui, entendant chanter le rossignol,
dit: «Ah! la vilaine bête!»
--Le tzar Pierre Ier, étant à Spithead, voulut savoir ce que c'était
que le châtiment de la cale qu'on inflige aux matelots. Il ne se
trouva pour lors aucun coupable; Pierre dit: «Qu'on prenne un de mes
gens.--Prince, lui répondit-on, vos gens sont en Angleterre, et par
conséquent sous la protection des lois.»
--M. de Vaucanson s'était trouvé l'objet principal des attentions d'un
prince étranger, quoique M. de Voltaire fût présent. Embarrassé et
honteux que ce prince n'eût rien dit à Voltaire, il s'approche de ce
dernier et lui dit: «Le prince vient de me dire telle chose. (Un
compliment très-flatteur pour Voltaire.)» Celui-ci vit bien que
c'était une politesse de Vaucanson, et lui dit: «Je reconnais tout
votre talent dans la manière dont vous faites parler le prince.»
--A l'époque de l'assassinat de Louis XV par Damiens, M. d'Argenson
était en rupture ouverte avec madame de Pompadour. Le lendemain de
cette catastrophe, le roi le fit venir pour lui donner l'ordre de
renvoyer madame de Pompadour. Il se conduisit en homme consommé dans
l'art des cours. Sachant bien que la blessure du roi n'était pas
considérable, il crut que le roi, après s'être rassuré, rappelerait
madame de Pompadour; en conséquence, il fit observer au roi qu'ayant
eu le malheur de déplaire à la reine, il serait barbare de lui faire
porter cet ordre par une bouche ennemie; et il engagea le roi à donner
cette commission à M. de Machaut, qui était des amis de madame de
Pompadour, et qui adoucirait cet ordre par toutes les consolations de
l'amitié; ce fut cette commission qui perdit M. de Machaut. Mais ce
même homme, que cette conduite savante avait réconcilié avec madame
de Pompadour, fit une faute d'écolier, en abusant de sa victoire, et
la chargeant d'invectives, lorsque, revenue à lui, elle allait mettre
la France à ses pieds.
--Lorsque madame Dubarry et le duc d'Aiguillon firent renvoyer M. de
Choiseul, les places que sa retraite laissait vacantes n'étaient point
encore données. Le roi ne voulait point de M. d'Aiguillon pour
ministre des affaires étrangères: M. le prince de Condé portait M. de
Vergennes, qu'il avait connu en Bourgogne; madame Dubarry portait le
cardinal de Rohan, qui s'était attaché à elle: M. d'Aiguillon, alors
son amant, voulut les écarter l'un et l'autre; et c'est ce qui fit
donner l'ambassade de Suède à M. de Vergennes, alors oublié et retiré
dans ses terres, et l'ambassade de Vienne au cardinal de Rohan, alors
le prince Louis.
--«Mes idées, mes principes, disait M...., ne conviennent pas à tout
le monde: c'est comme les poudres d'Ailhaut et certaines drogues qui
ont fait grand tort à des tempéramens faibles, et ont été
très-profitables à des gens robustes.» Il donnait cette raison pour se
dispenser de se lier avec M. de J......, jeune homme de la cour, avec
qui on voulait le mettre en liaison.
--J'ai vu M. de Foncemagne jouir, dans sa vieillesse, d'une grande
considération. Cependant, ayant eu occasion de soupçonner un moment sa
droiture, je demandai à M. Saurin s'il l'avait connu particulièrement.
Il me répondit qu'oui. J'insistai pour savoir s'il n'avait jamais
rien eu contre lui. M. Saurin, après un moment de réflexion, me
répondit: «Il y a long-temps qu'il est honnête homme.» Je ne pus en
tirer rien de positif, sinon qu'autrefois M. de Foncemagne avait
tenu une conduite oblique et rusée dans plusieurs affaires d'intérêt.
--M. d'Argenson, apprenant qu'à la bataille de Rancoux, un valet
d'armée avait été blessé d'un coup de canon, derrière l'endroit où il
était lui-même avec le roi, disait: «Ce drôle-là ne nous fera pas
l'honneur d'en mourir.»
--Dans les malheurs de la fin du règne de Louis XIV, après la perte
des batailles de Turin, d'Oudenarde, de Malplaquet, de Ramillies,
d'Hochstet, les plus honnêtes gens de la cour disaient: «Au moins le
roi se porte bien, c'est le principal.»
--Quand M. le comte d'Estaing, après sa campagne de la Grenade, vint
faire sa cour à la reine pour la première fois, il arriva porté sur
ses béquilles, et accompagné de plusieurs officiers blessés comme lui.
La reine ne sut lui dire autre chose, sinon: «M. le comte, avez-vous
été content du petit Laborde?»
--«Je n'ai vu dans le monde, disait M..., que des diners sans
digestion, des soupers sans plaisirs, des conversations sans
confiance, des liaisons sans amitié, et des coucheries sans amour.»
--Le curé de Saint-Sulpice étant allé voir madame de Mazarin pendant
sa dernière maladie, pour lui faire quelques petites exhortations,
elle lui dit en l'apercevant: «Ah! M. le curé, je suis enchantée de
vous voir; j'ai à vous dire que le beurre de l'Enfant-Jésus n'est plus
à beaucoup près si bon: c'est à vous d'y mettre ordre, puisque
l'Enfant-Jésus est une dépendance de votre église.»
--Je disais à M. R...., misantrope plaisant, qui m'avait présenté un
jeune homme de sa connaissance: «Votre ami n'a aucun usage du monde,
ne sait rien de rien.--Oui, dit-il; et il est déjà triste, comme s'il
savait tout.»
--M.... disait qu'un esprit sage, pénétrant et qui verrait la société
telle qu'elle est, ne trouverait partout que de l'amertume. Il faut
absolument diriger sa vue vers le côté plaisant, et s'accoutumer à ne
regarder l'homme que comme un pantin, et la société comme la planche
sur laquelle il saute. Dès-lors, tout change: l'esprit des différens
états, la vanité particulière à chacun d'eux, ses différentes nuances
dans les individus, les friponneries, etc., tout devient divertissant,
et on conserve sa santé.
--«Ce n'est qu'avec beaucoup de peine, disait M...., qu'un homme de
mérite se soutient dans le monde sans l'appui d'un nom, d'un rang,
d'une fortune: l'homme qui a ces avantages y est, au contraire,
soutenu comme malgré lui-même. Il y a, entre ces deux hommes, la
différence qu'il y a du scaphandre au nageur.
--M.... me disait: «J'ai renoncé à l'amitié de deux hommes: l'un,
parce qu'il ne m'a jamais parlé de lui; l'autre, parce qu'il ne m'a
jamais parlé de moi.»
--On demandait au même, pourquoi les gouverneurs de province avaient
plus de faste que le roi: «C'est, dit-il, que les comédiens de
campagne chargent plus que ceux de Paris.»
--Un prédicateur de la ligue avait pris, pour texte de son sermon:
_Eripe nos, Domine, à luto fœcis_, qu'il traduisait ainsi: «Seigneur,
débourbonez-nous.»
--M...., intendant de province, homme fort ridicule, avait plusieurs
personnes dans son salon, tandis qu'il était dans son cabinet dont la
porte était ouverte. Il prend un air affairé; et, tenant des papiers à
la main, il dicte gravement à son secrétaire: «Louis, par la grâce de
Dieu, roi de France et de Navarre, à tous ceux qui ces présentes
lettres verront (verront, un _t_ à la fin), salut.» Le reste est de
forme, dit-il, en remettant les papiers; et il passe dans la salle
d'audience, pour livrer au public le grand homme occupé de tant de
grandes affaires.
--M. de Montesquiou priait M. de Maurepas de s'intéresser à la prompte
décision de son affaire, et de ses prétentions sur le nom de Fézenzac.
M. de Maurepas lui dit: «Rien ne presse; M. le comte d'Artois a des
enfans.» C'était avant la naissance du dauphin.
--Le régent envoya demander au président Daron la démission de sa
place de premier président du parlement de Bordeaux. Celui-ci répondit
qu'on ne pouvait lui ôter sa place, sans lui faire son procès. Le
régent, ayant reçu la lettre, mit au bas: «_Qu'à cela ne tienne_,» et
la renvoya pour réponse. Le président, connaissant le prince auquel il
avait à faire, envoya sa démission.
--Un homme de lettres menait de front un poème et une affaire d'où
dépendait sa fortune. On lui demandait comment allait son poème.
«Demandez-moi plutôt, dit-il, comment va mon affaire. Je ne ressemble
pas mal à ce gentilhomme qui, ayant une affaire criminelle, laissait
croître sa barbe, ne voulant pas, disait-il, la faire faire avant de
savoir si sa tête lui appartiendrait. Avant d'être immortel, je veux
savoir si je vivrai.»
--M. de la Reynière, obligé de choisir entre la place d'administrateur
des postes et celle de fermier-général, après avoir possédé ces deux
places, dans lesquelles il avait été maintenu par le crédit des grands
seigneurs qui soupaient chez lui, se plaignit à eux de l'alternative
qu'on lui proposait, et qui diminuait de beaucoup son revenu. Un d'eux
lui dit naïvement: «Eh, mon Dieu! cela ne fait pas une grande
différence dans votre fortune. C'est un million à mettre à fond
perdu; et nous n'en viendrons pas moins souper chez vous.»
--M...., provençal, qui a des idées assez plaisantes, me disait, à
propos des rois et même des ministres, que, la machine étant bien
montée, le choix des uns et des autres était indifférent: «Ce sont,
disait-il, des chiens dans un tournebroche; il suffit qu'ils remuent
les pattes pour que tout aille bien. Que le chien soit beau, qu'il ait
de l'intelligence, ou du nez, ou rien du tout cela, la broche tourne,
et le soupé sera toujours à peu près bon.»
--On faisait une procession avec la châsse de Sainte-Geneviève, pour
obtenir de la sécheresse. A peine la procession fut-elle en route,
qu'il commença à pleuvoir; sur quoi l'évêque de Castres dit
plaisamment: «La sainte se trompe; elle croit qu'on lui demande de la
pluie.»
--«Au ton qui règne depuis dix ans dans la littérature, disait M....,
la célébrité littéraire me paraît une espèce de diffamation qui n'a
pas encore tout à fait autant de mauvais effets que le carcan; mais
cela viendra.»
--On venait de citer quelques traits de la gourmandise de plusieurs
souverains. «Que voulez-vous, dit le bonhomme M. de Brequigny; que
voulez-vous que fassent ces pauvres rois? Il faut bien qu'ils
mangent.»
--On demandait à une duchesse de Rohan, à quelle époque elle comptait
accoucher. «Je me flatte, dit-elle, d'avoir cet honneur dans deux
mois.» L'honneur était d'accoucher d'un Rohan.
--Un plaisant, ayant vu exécuter en ballet, à l'Opéra, le fameux
_Qu'il mourût_ de Corneille, pria Noverre de faire danser les
_Maximes_ de La Rochefoucault.
--M. de Malesherbes disait à M. de Maurepas qu'il fallait engager le
roi à aller voir la Bastille. «Il faut bien s'en garder, lui répondit
M. de Maurepas; il ne voudrait plus y faire mettre personne.»
--Pendant un siége, un porteur d'eau criait dans la ville: «A six sous
la voie d'eau!» Une bombe vient et emporte un de ses sceaux: «A douze
sous le sceau d'eau! s'écrie le porteur sans s'étonner.»
--L'abbé de Molière était un homme simple et pauvre, étranger à tout,
hors à ses travaux sur le système de Descartes; il n'avait point de
valet, et travaillait dans son lit, faute de bois, sa culotte sur sa
tête par-dessus son bonnet, les deux côtés pendant à droite et à
gauche. Un matin, il entend frapper à sa porte: «Qui va
là?--Ouvrez....» Il tire un cordon et la porte s'ouvre. L'abbé de
Molière, ne regardant point: «Qui êtes-vous?--Donnez-moi de
l'argent.--De l'argent?--Oui, de l'argent.--Ah! j'entends: vous êtes
un voleur?--Voleur ou non, il me faut de l'argent.--Vraiment oui, il
vous en faut: eh bien! cherchez là dedans.....» Il tend le cou, et
présente un des côtés de la culotte; le voleur fouille:--«Eh bien! il
n'y a point d'argent?--Vraiment non; mais il y a ma clé.--Eh bien!
cette clé...--Cette clé, prenez-la.--Je la tiens.--Allez-vous en à ce
secrétaire; ouvrez....» Le voleur met la clé à un autre
tiroir.--«Laissez donc, ne dérangez pas! ce sont mes papiers.
Ventrebleu! finirez-vous? ce sont mes papiers: à l'autre tiroir, vous
trouverez de l'argent.--Le voilà.--Eh bien! prenez. Fermez donc le
tiroir...» Le voleur s'enfuit.--«M. le voleur, fermez donc la porte.
Morbleu! il laisse la porte ouverte!.... Quel chien de voleur! il faut
que je me lève par le froid qu'il fait! maudit voleur!» L'abbé saute
en pied, va fermer la porte, et revient se remettre à son travail.
--M...., à propos des six mille ans de Moïse, disait, en considérant
la lenteur des progrès des arts et l'état actuel de la civilisation:
«Que veut-il qu'on fasse de ses six mille ans? Il en a fallu plus que
cela pour savoir battre le briquet, et pour inventer les allumettes.»
--La comtesse de Bouflers disait au prince de Conti, qu'il était le
meilleur des tyrans.
--Madame de Montmorin disait à son fils: «Vous entrez dans le monde;
je n'ai qu'un conseil à vous donner, c'est d'être amoureux de toutes
les femmes.»
--Une femme disait à M.... qu'elle le soupçonnait de n'avoir jamais
_perdu terre_ avec les femmes: «Jamais, lui dit-il, si ce n'est dans
le ciel.» En effet, son amour s'accroissait toujours par la
jouissance, après avoir commencé assez tranquillement.
--Du temps de M. de Machaut, on présenta au roi le projet d'une cour
plénière, telle qu'on a voulu l'exécuter depuis. Tout fut réglé entre
le roi, madame de Pompadour et les ministres. On dicta au roi les
réponses qu'il ferait au premier président; tout fut expliqué dans un
mémoire dans lequel on disait: «Ici le roi prendra un air sévère; ici
le front du roi s'adoucira; ici le roi fera tel geste, etc.» Le
mémoire existe.
--«Il faut, disait M..., flatter l'intérêt ou effrayer l'amour-propre
des hommes: ce sont des singes qui ne sautent que pour des noix, ou
bien dans la crainte du coup de fouet..»
--Madame de Créqui, parlant à la duchesse de Chaulnes de son mariage
avec M. de Giac, après les suites désagréables qu'il a eues, lui dit
qu'elle aurait dû les prévoir, et insista sur la distance des âges.
«Madame, lui dit madame de Giac, apprenez qu'une femme de la cour
n'est jamais vieille, et qu'un homme de robe est toujours vieux».
--M. de Saint-Julien, le père, ayant ordonné à son fils de lui donner
la liste de ses dettes, celui-ci mit à la tête de son bilan soixante
mille livres pour une charge de conseiller au parlement de Bordeaux.
Le père indigné crut que c'était une raillerie, et lui en fit des
reproches amers. Le fils soutint qu'il avait payé cette charge.
«C'était, dit-il, lorsque je fis connaissance avec madame Tilaurier.
Elle souhaitait d'avoir une charge de conseiller au parlement de
Bordeaux pour son mari; et jamais, sans cela, elle n'aurait eu
d'amitié pour moi; j'ai payé la place; et vous voyez, mon père, qu'il
n'y a pas de quoi être en colère contre moi, et que je ne suis pas un
mauvais plaisant.»
--Le comte d'Argenson, homme d'esprit, mais dépravé, et se jouant de
sa propre honte, disait: «Mes ennemis ont beau faire, ils ne me
culbuteront pas; il n'y a ici personne plus valet que moi.»
--M. de Boulainvilliers, homme sans esprit, très-vain, et fier d'un
cordon bleu par charge, disait à un homme, en mettant ce cordon, pour
lequel il avait acheté une place de cinquante mille écus: «Ne seriez
vous pas bien aise d'avoir un pareil ornement?--Non, dit l'autre; mais
je voudrais avoir ce qu'il vous coûte.»
--Le marquis de Chatelux, amoureux comme à vingt ans, ayant vu sa
femme occupée, pendant tout un dîner, d'un étranger jeune et beau,
l'aborda au sortir de table, et lui adressait d'humbles reproches; le
marquis de Genlis lui dit: «Passez, passez, bonhomme, on vous a donné.
(Formule usitée envers les pauvres qui redemandent l'aumône.)»
--M...., connu par son usage du monde, me disait que ce qui l'avait le
plus formé, c'était d'avoir su coucher, dans l'occasion, avec des
femmes de quarante ans, et écouter des vieillards de quatre-vingts.
--M.... disait que de courir après la fortune avec de l'ennui, des
soins, des assiduités auprès des grands, en négligeant la culture de
son esprit et de son âme, c'est pêcher au goujon avec un hameçon d'or.
--On sait quelle familiarité le roi de Prusse permettait à
quelques-uns de ceux qui vivaient avec lui. Le général Quintus-Icilius
était celui qui en profitait le plus librement. Le roi de Prusse,
avant la bataille de Rosbac, lui dit que, s'il la perdait, il se
rendrait à Venise, où il vivrait en exerçant la médecine. Quintus lui
répondit: «_Toujours assassin!_»
--M. de Buffon s'environne de flatteurs et de sots qui le louent sans
pudeur. Un homme avait dîné chez lui avec l'abbé Leblanc, M. de
Juvigny et deux autres hommes de cette force. Le soir, il dit à soupé
qu'il avait vu, dans le cœur de Paris, quatre huîtres attachées à un
rocher. On chercha long-temps le sens de cette énigme, dont il donna
enfin le mot.
--Pendant la dernière maladie de Louis XV, qui, dès les premiers
jours, se présenta comme mortelle, Lorry, qui fut mandé avec Bordeu,
employa, dans le détail des conseils qu'il donnait, le mot: _Il faut_.
Le Roi, choqué de ce mot, répétait tout bas, et d'une voix mourante:
_Il faut! il faut!_
--Voici une anecdote que j'ai ouï conter à M. de Clermont-Tonnerre sur
le baron de Breteuil. Le baron, qui s'intéressait à M. de
Clermont-Tonnerre, le grondait de ce qu'il ne se montrait pas assez
dans le monde. «J'ai trop peu de fortune, répondit M. de Clermont.--Il
faut emprunter: vous payerez avec votre nom.--Mais, si je meurs?--Vous
ne mourrez pas.--Je l'espère; mais enfin, si cela arrivait?--Eh bien!
vous mourriez avec des dettes, comme tant d'autres.--Je ne veux pas
mourir banqueroutier.--Monsieur, il faut aller dans le monde: avec
votre nom, vous devez arriver à tout. Ah! si j'avais eu votre
nom!--Voyez à quoi il me sert.--C'est votre faute. Moi, j'ai emprunté;
vous voyez le chemin que j'ai fait, moi qui ne suis qu'un
_pied-plat_.» Ce mot fut répété deux ou trois fois, à la grande
surprise de l'auditeur, qui ne pouvait comprendre qu'on parlât ainsi
de soi-même.
--Cailhava qui, pendant toute la révolution, ne songeait qu'aux sujets
de plaintes des auteurs contre les comédiens, se plaignait à un homme
de lettres lié avec plusieurs membres de l'assemblée nationale, que le
décret n'arrivait pas. Celui-ci lui dit: «Mais pensez-vous qu'il ne
s'agisse ici que de représentations d'ouvrages dramatiques?--Non,
répondit Cailhava; je sais bien qu'il s'agit aussi d'impression.»
--Quelque temps avant que Louis XV fût arrangé avec madame de
Pompadour, elle courait après lui aux chasses. Le roi eut la
complaisance d'envoyer à M. d'Étioles une ramure de cerf. Celui-ci la
fit mettre dans sa salle à manger, avec ces mots: «Présent fait par le
roi à M. d'Étioles.»
--Madame de Genlis vivait avec M. de Senevoi. Un jour qu'elle avait
son mari à sa toilette, un soldat arrive, et lui demande sa protection
auprès de M. de Senevoi, son colonel, auquel il demandait un congé.
Madame de Genlis se fâche contre cet impertinent, dit qu'elle ne
connaît M. de Senevoi que comme tout le monde, en un mot, refuse. M.
de Genlis retient le soldat, et lui dit: «Va demander ton congé en mon
nom; et, si Senevoi te le refuse, dis-lui que je lui ferai donner le
sien.»
--M.... débitait souvent des maximes de roué, en fait d'amour; mais,
dans le fond, il était sensible, et fait pour les passions. Aussi
quelqu'un disait-il de lui: «Il a fait semblant d'être malhonnête,
afin que les femmes ne le rebutent pas.»
--M. de Richelieu disait, au sujet du siège de Mahon par M. le duc de
Crillon: «J'ai pris Mahon par une étourderie; et dans ce genre, M. de
Crillon paraît en savoir plus que moi.»
--A la bataille de Rocoux ou de la Lawfeld, le jeune M. de Thyange eut
son cheval tué sous lui, et lui-même fut jeté fort loin; cependant il
n'en fut point blessé. Le maréchal de Saxe lui dit: «Petit Thyange, tu
as eu une belle peur?--Oui, M. le maréchal, dit celui-ci; j'ai craint
que vous ne fussiez blessé.»
--Voltaire disait, à propos de l'_Anti-Machiavel_ du roi de Prusse:
«Il crache au plat pour en dégoûter les autres.»
On faisait compliment à madame Denis de la façon dont elle venait de
jouer Zaïre: «Il faudrait, dit-elle, être belle et jeune.--Ah! madame,
reprit le complimenteur naïvement, vous êtes bien la preuve du
contraire.»
--M. Poissonnier, le médecin, après son retour de Russie, alla à
Ferney, et parla à M. de Voltaire de tout ce qu'il avait dit de faux
et d'exagéré sur ce pays-là: «Mon ami, répondit naïvement Voltaire, au
lieu de s'amuser à contredire, ils m'ont donné de bonnes pelisses, et
je suis très-frileux.»
--Madame de Tencin disait que les gens d'esprit faisaient beaucoup de
fautes en conduite, parce qu'ils ne croyaient jamais le monde assez
bête, aussi bête qu'il l'est.