Mon frère n'a qu'une année de moins que moi. La nature en rapprochant
ainsi nos âges nous avait destinés à cette liaison, la plus intime des
amitiés, qui répand sa douce influence sur toute la vie, qui commence
avec l'enfance et dure jusqu'à la mort. A peine puis-je me rappeler le
temps où je l'ai éprouvée. J'aimais passionnément le petit compagnon des
jeux de mon enfance. Mais bientôt notre mère sembla prendre à tâche
d'altérer ce sentiment par la différence extrême qu'elle mit entre nous
deux. Robert était un très-bel enfant; et moi, tout le contraire. Ce
qu'il y a de certain, c'est qu'il était plus gentil et moins pleureur,
parce qu'on ne le contrariait jamais et qu'on faisait toutes ses
fantaisies. Il était non seulement le favori de ma mère, mais de tous
ceux qui avaient intérêt de lui plaire, et fut un _enfant gâté_ dans
toute l'étendue du terme; tandis que le pauvre fils aîné, toujours
grondé, toujours repoussé, devint de plus en plus triste et maussade, et
finit par mériter peut-être, à l'extérieur du moins, l'indifférence
qu'il inspirait. Mais si j'en suis devenu moins aimable, si j'ai été
plus malheureux dans mon enfance, j'ose croire aussi que j'ai dû
quelques vertus à cette éducation sévère. C'était surtout ce titre
d'_aîné_ que ma mère ne pouvait supporter. Mon père l'avait laissée
maîtresse, il est vrai, de disposer de sa fortune; mais l'usage, le
respect de l'opinion l'empêchaient de substituer mon frère à mes droits,
tant que je ne donnerais pas, par ma mauvaise conduite, l'occasion de me
déshériter. Mais cent fois je l'ai entendue dire: Pourquoi n'est-ce pas
Robert qui est venu le premier au monde? celui-là aurait fait honneur à
sa fortune. Elle pouvait du moins m'éloigner d'elle, et n'y manqua pas.
Dès l'âge de quinze ans je fus remis aux soins de M. Pratt, dont on lui
parlait comme d'un homme en état de diriger mon éducation, et qui
consentit à me prendre en pension chez lui près de Plymouth, où il
faisait valoir un petit domaine. C'était un homme simple et bon, assez
savant en effet pour m'enseigner ce qu'un jeune homme bien né doit
apprendre, mais sans le moindre usage du monde, où jamais il n'avait
vécu, et tout-à-fait hors d'état de me former pour la société où je
devais vivre, et de corriger l'excessive timidité que ma première
éducation m'avait donnée. Sa femme était simple et commune. Ils
n'avaient pas d'enfant. J'étais leur seul pensionnaire, et je me serais
ennuyé à périr, dans leur maison, si ses deux nièces, les jeunes
Stéeles, n'y avaient pas fait de fréquens séjours. Lucy, du même âge que
moi, était très-jolie, très-vive, très-agaçante, et du premier moment
décida dans sa petite tête, que le pensionnaire de son oncle devait être
son amoureux et son mari, et fit tout ce qu'il fallait pour y réussir.
Cela n'était pas difficile; et elle n'eut pas besoin, pour me captiver,
de toute l'adresse qu'elle y mit, ni de tous les soins qu'elle se
donna. J'étais dans l'âge où le coeur s'ouvre à toutes les impressions.
Le mien, naturellement très-aimant, ne demandait qu'à se donner, et n'en
avait point encore trouvé l'occasion. Toujours repoussé, toujours
humilié chez ma mère, la première personne qui me témoigna un intérêt
vif, qui parut me compter pour quelque chose, et qui ne m'épargnait pas
des flatteries de tout genre, dut me paraître un ange du ciel; et comme
elle joignait à cela une figure très-jolie et très-animée, et la
fraîcheur de 16 ans, il n'est pas étonnant qu'en très-peu de temps je
crusse être, ou que je fusse réellement peut-être passionnément
amoureux. C'était la première jeune personne que j'eusse vue
familièrement; et le bon M. Pratt, content de mes progrès dans mes
études, et plus encore de la bonne pension, ferma les yeux sur mon
attachement pour sa nièce, car je le cachais si peu, qu'il était presque
impossible qu'il ne s'en aperçût pas. Naturellement honnête et timide,
mon seul projet était de l'épouser dès que je serais en âge. Je lui en
donnai mille fois l'assurance, et de bouche, et par écrit; mais je
n'allai pas plus loin, et j'aurais regardé comme un crime d'avoir une
autre idée. Lucy m'aimait-elle alors comme je l'aimais, ou l'espoir de
partager ma fortune et de briller à Londres, était-il son seul mobile?
Ce n'est que depuis peu que je me suis permis ce doute. Elle jouait si
naturellement l'amour passionné et désintéressé que, même depuis que
j'ai été éclairé sur ses défauts, je n'eus jamais le moindre soupçon
sur ses sentimens.
Je passai trois ans chez M. Pratt. J'en avais dix-huit quand mes tuteurs
exigèrent de ma mère que je fusse rappelé chez elle. Je partis de
Longstaple, formant le projet d'une constance éternelle, la jurant à
Lucy, et pouvant à peine par mes sermens répétés apaiser un peu sa
douleur que je partageais de toute mon ame. Mais je n'avais que dix-huit
ans; et à cet âge les sermens d'un jeune homme ont peu de valeur. Je
suis convaincu que si ma mère m'avait alors voué à quelque état qui
demandât de l'activité ou de la réflexion, que si mon temps avait été
employé de manière à me tenir au moins quelques mois éloigné de Lucy,
j'aurais fini, comme tous les jeunes gens de mon âge, par oublier cette
inclination d'enfance, qui n'était rien moins que fondée sur la
sympathie, et qui existait bien plus dans l'imagination que dans le
coeur. Mais au lieu de m'adonner à un état, ou de me permettre d'en
choisir un, je revins à la maison complétement désoeuvré. Ma mère ne me
grondait plus, mais ne faisait nulle attention à moi. La plus entière
indifférence avait succédé à sa sévérité. Elle ne songea pas même à me
présenter dans le monde, et me laissa absolument livré à moi-même et à
mon oisiveté. Robert au contraire était de toutes ses sociétés, et
donnait dans tous les travers et l'extravagance de la mode. L'excès de
sa fatuité m'inspira naturellement une extrême aversion pour son genre
de vie, et me rendit toujours plus sauvage et plus réservé. Peut-être à
cette époque ai-je quelque obligation à l'amour que je croyais avoir
pour Lucy, et au goût de l'étude que j'avais pris chez son oncle. Ma
mère, ne faisant rien pour me rendre la maison agréable, abandonné à
moi-même, ne trouvant dans mon frère ni un compagnon, ni un ami,
j'aurais pu facilement chercher des distractions dangereuses. Mais la
seule que je me permettais était de fréquens voyages à Longstaple, que
je regardais comme ma demeure, et ceux qui l'habitaient, comme ma
famille; où j'étais toujours bien venu; où Lucy me paraissait toujours
plus tendre et plus aimable! C'était encore la seule femme que j'eusse
vue; je ne pouvais donc faire aucune comparaison, ni m'apercevoir
d'aucun de ses défauts. Auprès de sa soeur Anna et de sa tante Pratt,
je la trouvais un miracle d'esprit et de beauté, et chaque fois que je
la voyais, je confirmais mes engagemens de l'épouser. Ainsi s'écoula
toute une année. Quand j'eus dix-neuf ans, on crut convenable de me
faire passer un ou deux ans à l'université d'Oxford. Mon frère était
alors à Westminster. Ce fut pendant ce temps-là que notre soeur Fanny,
avec qui je m'étais cependant assez lié pendant les dernières années,
épousa votre frère, M. John Dashwood. Je ne fus pas à leur noce; mais
lorsqu'à vingt-un ans je quittai Oxford, mon premier soin fut d'aller la
voir à Norland, dont ils venaient d'hériter.... Ah! chère Elinor, c'est
là où je devais apprendre à connaître un sentiment bien différent de
celui que je croyais avoir pour Lucy, et qui s'était déjà fort affaibli
par l'absence; c'est-là que voyant continuellement la plus aimable des
femmes, je sentis que ce que j'avais pris jusqu'alors pour de l'amour,
n'était qu'une effervescence de jeunesse, et que j'avais trouvé l'objet
qui doit m'attacher pour la vie. Chacune des perfections d'Elinor me
découvrait un défaut dans Lucy, dans celle avec qui j'étais engagé, et
qui devait être ma compagne. Avant de venir à Norland, j'avais fait une
course à Longstaple. Déjà, comme si c'eût été un pressentiment, Lucy
m'avait paru moins aimable. Elle écrit mal; son style est commun,
dépourvu d'idées; son orthographe est mauvaise, et notre correspondance
soutenue pendant que j'étais à Oxford avait plutôt affaibli qu'augmenté
mon amour. Mais en la retrouvant plus tendre, plus empressée qu'elle ne
l'avait encore été, je crus avoir un tort envers elle, et je voulus le
réparer par un engagement positif de l'épouser lorsque je le pourrais.
Pouvais-je, chère Elinor, dans ces circonstances, vous offrir un coeur
qui ne tarda pas à vous appartenir en entier? J'aurais dû vous fuir sans
doute; mais l'entraînement était trop fort, trop puissant. Je
connaissais trop mon peu de moyens de plaire, pour imaginer qu'il y eût
quelque danger pour vous, et me condamnant au silence, je crus qu'il
m'était permis de jouir dans votre société des derniers momens de
bonheur de ma vie. Vous partîtes pour Barton, et le vide affreux, le
désespoir que j'éprouvai loin de vous, me suggéra une démarche qui
devait me rendre ma liberté; c'était de parler à Lucy avec franchise de
l'état actuel de mon coeur. Je cédai à cette idée après quelques
combats, et préférant lui parler moi-même, que de lui faire savoir par
une lettre qu'elle aurait pu feindre de n'avoir pas reçue, j'allai à
Longstaple où elle était alors, et j'eus avec elle un entretien où rien
ne lui fut caché. Elle dut voir combien je vous adorais sans vous
l'avoir jamais dit; elle dut voir combien je serais malheureux, séparé
de vous, uni à une autre femme! Alors elle mit tout en jeu; larmes,
évanouissement, tendresse, reproches, prières, menaces, rien ne fut
négligé. Elle parla à ma conscience. Enfin le résultat de cette visite,
d'où j'avais espéré mon bonheur, fut de renouveler mes engagemens avec
elle, et de la quitter le plus infortuné des hommes. En partant elle me
mit au doigt un anneau de ses cheveux, et me fit jurer de le porter.
Vous daignerez peut-être vous rappeler, mon Elinor, l'état où j'étais
lorsque je vins à la chaumière. Nos relations de famille ne me
permettaient pas de passer si près de vous sans vous voir, et je
désirais vous faire tacitement un dernier adieu. Je ne voulais rester
qu'un jour, et j'y fus une semaine; ce fut pour y éprouver encore
l'ascendant d'un sentiment vrai et profond. A côté de vous je ne pouvais
penser qu'à vous-même, et j'étais heureux. Il fallut m'arracher à cet
enchantement, il fallut vous quitter.... Vous savez le reste, comme Anna
trahit notre secret, et comme ma mère en voulant m'obliger à épouser
mademoiselle Morton, me força à déclarer moi-même mes anciens engagemens
avec Lucy. Je savais par elle qu'ils étaient connus de vous. Elle
m'avait assuré que vous y preniez intérêt, que vous les regardiez comme
sacrés. Ah! cela seul m'aurait engagé à les tenir; mon seul
dédommagement était de mériter votre estime. Qu'aurais-je d'ailleurs
gagné à les rompre, puisque j'étais sûr qu'alors je n'aurais plus rien
été pour vous? Je me résignai donc à mon sort, et je fis le sacrifice de
ma famille, de ma fortune et de toutes mes espérances de bonheur sur
cette terre, à une personne que je n'aimais plus; et qui par ses
procédés avec vous m'avait dévoilé son caractère.
Voilà mon histoire; celle de mon frère et de Lucy m'est moins connue.
Je ne puis en juger que d'après leur caractère et les lettres qu'ils
m'ont écrites, et que je vous montrerai. De tout temps Robert a affecté
un grand mépris pour moi et pour ma tournure. La pensée que j'avais pu
plaire à une jolie femme, a dû naturellement exciter sa vanité et lui
donner l'idée de l'emporter sur moi, et de me souffler cette conquête.
Quand Lucy alla demeurer chez ma soeur, je la blâmai de l'avoir accepté,
et j'eus soin de m'y trouver très-peu; Robert au contraire y était sans
cesse. Il ignorait notre liaison; mais certainement Lucy lui plaisait,
parce qu'elle encensait sa vanité en le flattant avec excès. Sans doute
aussi son élégance et son jargon plaisaient davantage à Lucy que ma
timide simplicité. La grande découverte arriva. Je fus déshérité; ma
mère donna tout de suite à Robert ce qu'elle me destinait, et dès-lors
il plut encore davantage à une femme vaine, intéressée, et qui de ce
moment forma le projet de chercher à se l'attacher, mais en me ménageant
encore dans le cas où elle n'y pourrait réussir. Mon absence lui donnait
la facilité de suivre à merveille ce double plan. Je lui avais déclaré
que notre mariage n'aurait lieu que lorsque je serais consacré et que
j'aurais un presbytère. La générosité du colonel Brandon leva cet
obstacle. Vous fûtes chargée de me l'apprendre, et vous dûtes voir que
j'en fus plus peiné que satisfait; mais je n'avais pas encore les
ordres, et je partis pour Oxford. Lucy m'écrivait, et ses lettres
n'étaient ni moins tendres, ni moins fréquentes qu'à l'ordinaire. Je
n'avais donc pas le moindre soupçon du bonheur qui m'attendait et de ma
délivrance, lorsque tout à coup je reçus celles-ci, dit-il, en les
sortant de son porte feuille et en les présentant à Elinor qui les
ouvrit et lut ce qui suit: