CHAPITRE L.

Elinor éprouva bientôt la différence qu'il y a entre l'attente d'un

fâcheux événement, et la certitude; elle s'avoua qu'en dépit de sa

raison elle avait toujours admis un léger espoir, tant qu'Edward ne

serait pas marié, qu'il arriverait quelque chose qui romprait son

mariage avec Lucy, soit des réflexions sur le caractère de cette jeune

personne, soit la médiation de quelques amis, soit quelque établissement

plus avantageux pour Lucy..... Mais actuellement tout était fini; ils

étaient mariés, et elle condamna son propre coeur de cette flatterie

cachée qui augmentait encore sa peine. Jamais elle n'avait mieux senti

combien Edward lui était cher, qu'au moment où elle devait y renoncer

pour toujours. Dans les commencemens de son inclination pour lui, elle

s'y abandonna sans crainte; il ne lui vint pas alors dans l'esprit qu'il

y eût des obstacles à un mariage entre elle et le frère de sa

belle-soeur. Quand ensuite cette dernière le lui fit sentir, il était

déjà trop tard pour en revenir à l'indifférence pour un homme qui lui

convenait sous tous les rapports. D'ailleurs cet homme serait libre un

jour de se marier à son gré, et dans chaque occasion il déclarait

positivement que c'était la seule chose sur laquelle il ne prendrait de

conseil de personne que de son propre coeur. Elinor sentait dans sa

conscience qu'elle ferait son bonheur, puisque toute sa conduite

annonçait qu'il lui était tendrement attaché. Madame Dashwood le

désirait; et ni l'une ni l'autre n'imaginaient que madame Ferrars, qui

paraissait aimer son gendre, voulût le blesser en refusant une de ses

soeurs pour belle-fille. Elle sentait à présent combien elle s'était

bercée de chimères, et que son bonheur était évanoui sans retour!

Elle ne comprenait pas ce qui avait pu décider Edward à se marier aussi

vite, vraisemblablement avant sa consécration, et ne pouvant encore

aller habiter son presbytère; mais elle savait combien Lucy était vive

et active quand son intérêt personnel était en jeu. Elle avait voulu

sans doute s'assurer de lui et ne pas courir les risques d'un délai. Ils

s'étaient mariés à Londres, et ils allaient sûrement passer quelque

temps chez leur oncle Pratt à Longstaple, en attendant qu'ils eussent

une habitation à eux. Qu'est-ce qu'Edward devait avoir senti en étant à

quatre milles de Barton, en voyant le domestique de la chaumière, en

entendant le message de sa femme? Son silence complet l'exprimait bien;

son coeur était trop oppressé pour qu'il pût dire un seul mot; et la

pauvre Elinor souffrait autant pour lui que pour elle-même. Du moins

elle était libre! mais lui, avec qui était-il associé pour la vie? Elle

aurait bien pu dire aussi, comme Maria disait de Willoughby: _Pauvre

Edward, privé pour toujours du bonheur domestique_! Elle supposait

qu'ils seraient bientôt établis à Delafort, Delafort! cette place à

laquelle tout conspirait à l'intéresser, qui serait peut-être un jour

aussi la demeure de sa soeur, qu'elle désirait et craignait encore plus

de connaître. Elle se les représentait dans leur joli presbytère, si

bien arrangé par les soins de leur protecteur. Elle voyait Lucy active

et ménagère avec vanité; unissant une apparence d'élégance et de dépense

devant les étrangers, à la frugalité la plus parcimonieuse quand ils

seraient en tête à tête; économisant sou sur sou pour briller quelques

mois d'hiver à Londres, et laisser son mari seul à ses devoirs de

pasteur; causant familièrement avec tous les paysans, et exigeant d'eux

avec rigueur leurs redevances; ne donnant jamais rien et recevant tout;

poursuivant sans cesse son intérêt personnel; ne songeant qu'à elle

seule au monde, et trop contente d'elle-même, quand par quelque ruse

elle avait obtenu quelque avantage; courtisant le colonel Brandon,

madame Jennings et tous les amis riches, etc. etc. Elle voyait Edward,

le pauvre Edward! Hélas! elle ne savait pas elle-même comment elle

devait le voir, heureux ou malheureux. Rien ne lui plaisait: elle

détournait autant qu'elle pouvait ses pensées de lui; mais elles y

revenaient sans cesse.

Elle ne comprenait pas non plus qu'aucune de ses connaissances de

Londres ne lui écrivît ce mariage, ne lui en dît les particularités. A

quoi pensait madame Jennings, pour qui un mariage était toujours un

événement intéressant dont elle aimait à causer? Et le colonel,

n'avait-il donc rien à lui dire de son nouveau pasteur? Ils lui

paraissaient tous coupables au moins de paresse et de négligence.

--Ne voulez-vous pas écrire au colonel Brandon, chère mère, et lui

rappeler la promesse de venir nous voir? dit-elle un matin à madame

Dashwood.

--Je l'ai fait, mon ange! lui répondit-elle, la dernière semaine; et

comme il ne m'a pas répondu, et que je le pressais beaucoup d'arriver,

je l'attends d'un jour à l'autre. Je ne serais pas surprise de le voir

ce soir ou demain. Faites préparer sa chambre, mon cher amour! Combien

je me réjouis de le revoir! Il sera bien étonné de trouver Maria aussi

bien. En revenant de la promenade elle avait des couleurs, elle était

presque aussi jolie qu'avant ses chagrins; ne le trouvez-vous pas? Il

me tarde que ce cher colonel la voie.

Il tardait aussi à Elinor de le voir, d'apprendre de lui tout ce qu'il

saurait sans doute de M. et madame Ferrars. Elle alla faire arranger la

chambre destinée aux visites, et fit bien, car en rentrant au salon elle

vit de la fenêtre un homme à cheval s'avancer. Le voilà! s'écria-t-elle;

c'est le colonel! Sa mère et ses soeurs regardent aussi. Il était dans

la cour; il descendait de sa monture, et.... ce n'était pas le colonel

Brandon, c'était.... Edward en personne. Est-ce possible? s'écrie

Elinor, c'est Edward! Edward! répétèrent-elles avec émotion et surprise.

Elinor est la plus calme; elle fait un effort inoui. Hé bien! c'est

Edward, notre ancien ami, qui vient de chez son oncle pour nous voir.

Faites entrer, dit-elle à Thomas qui l'annonçait. Je veux être calme, je

veux être maîtresse de moi-même. Je vous en conjure, ma mère, mes

soeurs, recevez-le bien, sans froideur, sans gêne. On n'eut pas le temps

de lui répondre. Il est à la porte, il entre.....

Certes il n'avait pas la contenance d'un heureux époux; il était aussi

pâle, aussi ému que celles qui le recevaient. Son regard baissé semblait

redouter leur réception et sentir qu'il n'en méritait pas une bonne.

Madame Dashwood en fut touchée et, tant pour suivre la recommandation de

sa fille que celle de son propre coeur, elle le salua avec une

bienveillance un peu forcée, lui tendit la main, et lui souhaita joie et

bonheur, mais avec un ton bien différent de sa manière ordinaire.

Il rougit et bégaya une réponse inintelligible. Elinor voulut dire comme

sa mère; elle ne put articuler un mot. Elle voulut aussi lui donner la

main; c'était trop tard, il s'était assis. Au bout d'une minute elle

prit une contenance qu'elle crut très-naturelle, et avec un son de voix

altéré, parla du beau temps qu'il avait eu pour sa course. Maria le

salua d'un mouvement de tête sans ouvrir la bouche, et s'assit, aussi

loin de lui qu'il lui fût possible. Emma qui, sans savoir tout, savait

cependant qu'il était marié, et qui trouvait très-mauvais que ce ne fût

pas avec sa soeur Elinor, garda aussi un digne silence, et alla

s'asseoir à côté de Maria. Elles prirent leurs ouvrages, afin de n'être

pas tentées de le regarder. Pour le monde, Maria n'aurait pas adressé

la parole au mari de Lucy Stéeles. Quand Elinor eut cessé de se réjouir

du beau temps, de la sécheresse, un silence général suivit. Edward était

visiblement dans le plus grand embarras. Sans savoir ce qu'il faisait,

il prit les ciseaux d'Emma qui étaient sur la table, les sortit de leur

étui de maroquin rouge, et se mit à le couper en petits morceaux. Emma

poussa Maria du coude, et lui dit à l'oreille: C'est mon pauvre étui qui

en porte la peine; mais j'aime mieux qu'il le coupe en entier que de lui

parler. Maria leva les épaules et ne répondit rien.

Madame Dashwood voulut enfin rompre ce ridicule silence, et, avec un

demi-sourire qu'elle croyait honnête, et qui n'était qu'amer, elle lui

dit: J'espère, monsieur, que madame Ferrars est bien.

--Très-bien, madame. Un autre silence suivit. Elinor qui voyait l'excès

de son embarras, ne voulait pas y ajouter, en ayant l'air de s'en

apercevoir; elle voulut au contraire chercher à le remettre en lui

parlant amicalement: elle fit donc un nouvel effort sur elle-même, et

lui dit avec l'air de l'intérêt: Est ce que madame Ferrars est à

Longstaple?

--A Longstaple! reprit-il d'un air de surprise; non, ma mère est à

Londres.

--Je voulais parler; dit Elinor en prenant aussi son ouvrage, de.... non

pas de madame Ferrars la mère, mais de la jeune madame Ferrars. Elle ne

leva pas les yeux, n'osant pas le regarder. Madame Dashwood et ses deux

cadettes, au contraire, tournèrent les yeux sur lui. Il rougissait,

était en perplexité; enfin, après quelque hésitation, il dit: Peut-être

vous entendez la femme de mon frère, madame Robert Ferrars?

--Madame Robert Ferrars! Ce nom fut répété par madame Dashwood et par

Maria avec l'accent de la surprise. Elinor ne pouvait dire un seul mot,

ne savait ce qu'elle entendait, et ses yeux attachés sur lui demandaient

une explication.

--Peut-être vous ne savez pas, dit-il d'une voix un peu plus ferme.....

il me paraît à présent que vous ignorez que mon frère, s'est marié

dernièrement avec la plus jeune des.... avec mademoiselle Lucy Stéeles?

Ces paroles furent répétées en écho; excepté par Elinor. Toute sa

présence d'esprit, toute sa fermeté l'avaient abandonnée. Elle sentit

qu'elle allait ou se trouver mal, ou fondre en larmes, et n'eut que la

force de se lever et de passer dans la chambre à manger. Sa mère qui

l'avait vue pâlir, la suivit immédiatement. Edward aurait bien voulu en

faire autant; il fut retenu non seulement par sa timidité naturelle,

mais par Maria qui vint à lui au moment où sa mère et sa soeur furent

sorties, et lui prit vivement les deux mains entre les siennes, en lui

disant: O Edward! ô mon ami! mon frère! dites, répétez encore que vous

êtes libre, que Lucy est mariée, et que ce n'est pas avec vous!

--Ah! non, non, grâce au ciel! pas avec moi..... Mais Elinor? dit-il en

regardant vers la porte avec inquiétude; ah! Maria, s'il est vrai que

je suis votre ami, votre frère, conduisez-moi aux pieds d'Elinor et de

votre mère.... Je me suis cru rejeté pour toujours quand j'ai vu votre

réception; à présent je retrouve la vie et l'espoir du pardon.

--Faut-il aussi vous pardonner d'avoir coupé mon étui? dit Emma en

relevant les petites pièces de maroquin et en les lui montrant dans sa

main.

--Allons, dit Maria en passant son bras sous le sien, allons trouver ma

mère et ma soeur. Vous avez mon aveu; mais tout dépend d'elles.

--Et j'ose compter sur leur bonté, dit l'heureux Edward.

Ils passèrent dans la salle à manger, où la mère et la fille pleuraient

de joie dans les bras l'une de l'autre.....

--O ma mère! ô mon Elinor! dit Edward à genoux devant elles.

--Mon fils! mon cher Edward! répondirent-elles toutes les deux en même

temps.... Ces mots lui suffirent. Il se releva pour embrasser Maria et

Emma; il revint auprès de son Elinor. Pendant long-temps il n'y eut

entre eux que des acclamations de bonheur et de joie. A quatre heures le

dîner fut servi, et l'heureuse famille réunie autour de la table, mangea

peu, mais but de bon coeur à l'engagement d'Edward et d'Elinor; l'on ne

savait lesquels étaient les plus contens. Maria semblait avoir oublié

toutes ses peines et ne plus exister que pour sa soeur. Cependant, sur

la fin du dîner, quelques soupirs échappèrent de son coeur lorsqu'elle

pensa que le bonheur dont jouissait Elinor était fini pour elle. Elinor

s'en aperçut, et reprenant plus de calme, elle pria Edward de leur

raconter les détails d'un événement qu'à peine elles pouvaient croire;

par quel miracle, Robert qui blâmait si fort son frère de son engagement

avec Lucy, qui le voyait pour cela rejeté de la famille, avait pu se

mettre à sa place? Quelquefois Elinor craignait de faire un songe, et

tremblait du moment du réveil. Edward, libre de son engagement, et sans

avoir aucun reproche à se faire! c'était un événement si inespéré, si

inattendu, qu'elle ne pouvait le comprendre. Il ne peut s'expliquer,

dit-il, que par le caractère de mon frère, celui de sa femme et le mien,

et je demande la permission d'entrer là-dessus dans quelques détails.

Chère Elinor, c'est le premier moment où j'ose vous offrir mon coeur;

il faut qu'il vous soit connu en entier jusque dans ses moindres replis,

ainsi qu'à votre mère et à vos soeurs. Je dois expier un tort de

jeunesse dont j'ai été bien puni par les tourmens qu'il m'a donnés. Une

fois j'ai craint d'avoir à m'en repentir toute ma vie. Le ciel m'a

pardonné sans doute; et je suis bien plus heureux que je n'aurais osé

l'espérer.

Il commença son récit, qui fut souvent interrompu.

Raison et sensibilité, ou les deux manières d'aimer (Tome 4) · 第 22 / 26 题