«Ayant su par vous-même que je n'étais plus depuis long-temps le
premier objet de vos affections, j'ai cru qu'il m'était permis de
donner les miennes à un autre qui en sent mieux le prix que vous et
veut bien m'assurer qu'aucune femme ne lui plaît autant que moi. De
mon côté je suis convaincue que lui seul peut me rendre heureuse.
Ainsi, en épousant le cadet au lieu de l'aîné, j'assure le bonheur de
trois personnes, le vôtre, le mien, et celui de mon cher Robert à qui
je viens de jurer à l'autel amour et fidélité. Il ne tiendra pas à moi
que nous ne soyons également bons amis sous notre nouvelle relation.
Si, comme il est possible, notre mariage vous raccommode avec ma
belle-mère, je suis sûre au moins que vous vous intéresserez à obtenir
notre pardon, dont, au reste, je ne suis plus inquiète. Robert
m'assure qu'elle ne lui a jamais rien refusé, qu'elle ne peut se
passer de le voir. J'ai donc bien plus de chance de la voir aussi et
de lui plaire, que je n'en aurais eu avec vous. D'ailleurs mon mari a
déjà une jolie fortune assurée, et nous pouvons mieux nous passer de
l'héritage de madame Ferrars. Nous partons à l'instant pour Daulish en
Devonshire, où nous passerons quelques semaines. J'ai brûlé toutes vos
lettres, et je vous prie d'en faire autant des miennes. Mais je pense
que mon beau-frère voudra bien me laisser son portrait, de même que je
le prie de garder l'anneau de mes cheveux, en souvenir de son ancienne
amie, et actuellement de sa belle-soeur.
»LUCY FERRARS.»
Celle de Robert était plus courte.
«Vous ne m'en voudrez pas, Edward, si je vous ai enlevé votre belle
conquête. Ce n'est, d'honneur, pas ma faute si la nature et
l'éducation m'ont donné plus de moyens de plaire. Je crois d'ailleurs
que Lucy et moi nous avons été formés l'un pour l'autre; même âge,
mêmes goûts. Elle est vraiment charmante, ma petite Lucy, et formée
par moi, elle effacera l'hiver prochain toutes nos beautés à la mode.
C'eût été un meurtre de l'ensevelir dans un presbytère. Au reste à
présent vous pourrez renoncer à embrasser ce saint état, pour lequel
je vous crois cependant une vocation toute particulière. Adieu donc,
mon cher pasteur, vous m'avez donné l'exemple de la désobéissance à
nos parens, et je l'ai suivi. Vraiment je trouve très-doux, quand on
n'est plus enfant, de faire sa volonté plutôt que celle des autres; et
vous aviez bien raison. Ma mère m'en a donné les moyens; j'en
profite, et j'ai sans doute votre approbation.
»Votre heureux frère,
»ROBERT FERRARS.»
Elinor les rendit sans aucun commentaire.
Je ne vous demande pas votre opinion, dit Edward, sur le style de ma
belle-soeur. Pour le monde, je n'aurais pas voulu que vous eussiez vu
une lettre d'elle quand elle devait être ma femme. Combien de fois j'ai
rougi en les lisant! Je crois en vérité que, passé les premiers six
mois, cette lettre est la seule qui m'ait fait un plaisir sans mélange.
Il m'est impossible, dit Maria, de ne pas observer comme votre mère a
été punie par son propre tort. L'indépendance qu'elle a donnée à Robert
par ressentiment contre vous, a entièrement tourné contre elle. Il est
vraiment assez plaisant qu'elle ait donné mille pièces de revenu à l'un
de ses fils, pour qu'il fît exactement la même faute pour laquelle elle
déshéritait l'autre. Car je suppose qu'elle sera aussi blessée du
mariage de Robert, qu'elle l'avait été du vôtre.
--Elle le sera bien davantage, dit Edward. Dans le fond de son ame elle
n'était pas fâchée d'un prétexte de mettre mon frère à ma place; mais
aussi comme il a toujours été son favori, sa faute sera plus vite
pardonnée.
--Peut-être, dit Elinor, trouvera-t-elle votre second choix aussi
mauvais que le premier. Avez-vous communiqué vos intentions à quelqu'un
de votre famille?
--Non, pas encore, chère amie! Ma première pensée, après avoir reçu la
lettre de Lucy, fut de me mettre en route pour Barton par le plus court
chemin. J'ai quitté Oxford le lendemain. Je voulais avant tout, mon
Elinor, obtenir votre aveu et celui de votre mère. Hélas! je suis à
présent un bien pauvre parti! un ministre de village avec deux ou trois
cents pièces de revenu. Voilà tout ce que je puis offrir à celle qui, à
mon avis, mériterait le trône du monde.
--Et votre coeur, dit Elinor avec son charmant sourire, ce coeur que le
mien sait apprécier depuis long-temps, ne le comptez-vous pour rien? Moi
je le compte pour tout; et il vaut mieux pour moi que tous les trônes.
Il fallut lui expliquer ensuite comment on l'avait cru marié, et
comment Thomas avait rencontré Lucy et Robert. Ce récit excita de
nouveau son indignation contre la première, qui s'était certainement
fait un jeu de tromper un moment Elinor, en lui faisant croire qu'elle
avait épousé Edward. Depuis long-temps les yeux de celui-ci s'étaient
ouverts sur son ignorance complète, son mauvais ton, et ce genre de
finesse malicieuse, que ceux qui l'ont qualifient du nom d'_esprit_, et
qui n'en est que le simulacre; car c'est presque toujours au contraire
le signe d'un esprit étroit et d'un manque d'éducation. Edward
attribuait à ce dernier travers tous les défauts de Lucy, et la croyait
d'ailleurs une bonne fille, ayant assez d'esprit naturel et
d'attachement pour lui, pour se former insensiblement. Sans cette idée
rien ne l'aurait empêché de rompre un engagement qui était une source de
peines et de regrets.--Je crus de mon devoir, poursuivit-il, lorsque je
fus déshérité, de lui donner encore l'option d'annuler ou de continuer
nos engagemens. J'étais alors dans une situation qui ne pouvait, ce me
semble, tenter ni la vanité, ni l'avarice de qui que ce soit. En
persistant à vouloir m'épouser, elle semblait me prouver une affection
vive et désintéressée, dont je fus entièrement dupe, et qui me donna des
remords. Encore à présent je ne puis comprendre pourquoi elle
s'obstinait à enchaîner un homme qu'elle n'aimait pas, dont elle savait
n'être pas aimée, et qui n'avait plus ni fortune, ni amis, ni
protection. Elle ne pouvait pas deviner que le colonel Brandon me
donnerait un bénéfice.
--Non, dit Maria; mais il pouvait arriver tel événement dans votre
famille qui vous remît à votre place. Elle ne risquait rien pour
elle-même, puisqu'elle a prouvé qu'elle se croyait en pleine liberté.
Votre nom seul lui donnait un grand relief parmi les siens, et si rien
ne se présentait de plus avantageux, elle vous aurait du moins préféré
au célibat. Indigne fille! je l'ai toujours devinée, et je n'ai aucun
repentir de ma manière froide et repoussante avec elle.
Edward apprit avec plaisir que le colonel Brandon était attendu à la
chaumière. Il était charmé d'une prompte occasion de le remercier mieux
qu'il ne l'avait fait encore. La mauvaise humeur que lui donnait ce don,
lorsqu'il l'obligeait d'épouser Lucy, avait percé dans l'expression
très-faible de sa reconnaissance. A présent, dit-il, en pourrai-je
jamais témoigner assez à celui qui assure mon bonheur? Sans asile, et
presque sans revenu, aurais-je osé demander cette main chérie?
--Sans asile? dit madame Dashwood, n'auriez-vous pas pu vivre ici avec
nous? Le gendre qui rendra mon Elinor heureuse comme elle mérite de
l'être, sera toujours assez riche pour moi, et je partagerai avec lui le
peu que je possède.
Elinor vint embrasser son excellente mère. Un peu moins romanesque
qu'elle, elle savait bien qu'on ne vit pas d'amour, et que trois cent
cinquante pièces par an, qui étaient tout ce qu'ils pouvaient espérer,
en réunissant leurs petites fortunes, demandaient beaucoup d'économie
pour nouer les deux bouts de l'année. Edward n'était pas sans espérance
que sa mère ne fît à présent quelque chose pour lui; mais non pas
Elinor. Mademoiselle Morton et ses trente mille livres étant encore là,
elle était sûre que madame Ferrars, qui la regardait seulement comme un
parti moins déshonorant que Lucy, offrirait encore à son fils, non
marié, mademoiselle Morton, et sur son nouveau refus, dont elle ne
doutait pas, le déshériterait cette fois pour toujours, et que l'offense
de Robert ne servirait qu'à enrichir Fanny. Mais Elinor et Edward
avaient tous les deux des goûts si simples, qu'ils étaient sûrs de
pouvoir trouver, malgré cela, le bonheur dans leur étroite médiocrité
de fortune.
Edward fut invité par madame Dashwood à passer huit jours à la
chaumière, et l'on juge s'il accepta avec transport, et si Elinor fut
heureuse. Mais leur caractère à tous les deux ne donnait pas beaucoup
d'expansion à leur bonheur; ils en jouissaient en silence. Elinor
d'ailleurs ménageait Maria, et ne voulait pas lui offrir le spectacle
d'un amour heureux et passionné. Edward était avec toutes comme un frère
chéri; et un étranger aurait eu peine à deviner à laquelle il était
attaché par l'amour le plus tendre et le plus réciproque.