CHAPITRE XLIX.

Madame Dashwood n'entendit pas sans émotion l'apologie de son premier

favori; elle se réjouit de ce qu'il était justifié du plus grand de ses

torts, celui d'avoir eu le projet de séduire Maria. Elle était fâchée de

son malheur; elle voudrait apprendre qu'il fût heureux. Mais.... mais le

passé ne pouvait s'oublier. Rien ne pouvait faire qu'il n'eût pas été

vain, égoïste, inconstant, intéressé; rien ne pouvait le rendre sans

tache aux yeux de la mère de Maria; rien ne pouvait effacer le souvenir

des souffrances de cette fille chérie, du danger dont elle sortait à

peine; rien ne pouvait le justifier de sa conduite coupable envers

Caroline; rien ne pouvait lui rendre la première estime de madame

Dashwood, ni nuire aux intérêts du colonel. Si madame Dashwood avait,

comme Elinor, entendu l'histoire de Willoughby de sa propre bouche; si

elle avait été témoin de son affliction, et sous le charme de ses

manières et de sa belle figure, il y a toute apparence que sa compassion

aurait été plus grande. Mais il n'était ni au pouvoir ni dans la volonté

d'Elinor de rendre en entier à Willoughby la trop vive prévention de sa

mère, de faire même éprouver à cette dernière l'espèce de pitié inutile,

douloureuse, presque accompagnée de regrets, qu'elle avait ressentie au

premier moment, et que la réflexion avait déjà calmée. Elle se contenta

donc de déclarer la simple vérité, de rendre justice aux intentions de

Willoughby, au fond de son caractère, mais sans le moindre de ces

embellissemens romanesques qui excitent la sensibilité et qui montent et

égarent l'imagination.

Dans la soirée, quand elles furent réunies, Maria commença la première à

parler de lui. Ce ne fut cependant pas sans efforts, quoiqu'elle fît

tout ce qui dépendait d'elle pour se surmonter; mais sa rougeur, sa voix

tremblante le disaient assez. Elle surprit même un regard inquiet de sa

mère sur Elinor. Non, non, maman, lui dit elle, soyez tranquille; je

vous assure à toutes les deux, que je vois les choses comme vous pouvez

le désirer. Mme Dashwood voulait l'interrompre par quelques mots de

tendresse; mais Elinor qui désirait connaître à fond l'opinion de sa

soeur, engagea par un léger signe sa mère au silence. Maria continua: Ce

qu'Elinor m'a dit ce matin a été pour moi une grande consolation; j'ai

entendu exactement ce que je désirais d'entendre........ Pour quelques

instans sa voix s'éteignit; mais se remettant, elle ajouta avec plus de

calme: Je suis actuellement parfaitement satisfaite, et je ne voudrais

rien changer. Je n'aurais jamais été heureuse avec lui; quand tôt ou

tard j'aurais su ce que je sais à présent, je n'aurais plus eu pour lui

ni estime ni confiance; il n'y aurait plus eu de sympathie avec mes

sentimens.

--Je le sais; j'en suis sûre, s'écria sa mère. Heureuse avec un homme

sans principes; avec un libertin, un séducteur, avec celui qui a si

fort injurié notre plus cher ami, le meilleur des humains! Non, non, ma

chère Maria n'a pas le coeur fait pour être heureuse avec un tel homme!

Sa conscience si pure, si délicate, aurait senti tout ce que celle

endurcie de son mari ne sentait plus.

Elle allait trop loin. Elinor vit le moment où Maria prendrait vivement

le parti de Willoughby. Mais celle-ci soupira seulement profondément et

répéta: Je ne voudrais rien changer que.... Je ne voudrais pas qu'il fût

trop malheureux. Pauvre Willoughby! privé à jamais de tout bonheur

domestique! Des larmes remplirent ses yeux.

--Je crains, je crains fort, dit Elinor, qu'il n'en eût été privé

quelque femme qu'il eût épousée, et même avec vous, Maria; ou du moins

bien sûrement vous n'auriez joui vous-même d'aucun bonheur. Votre

mariage avec un jeune homme d'un tel caractère, vous aurait enveloppée

dans un genre de troubles et de chagrins dont vous ne pouvez vous faire

aucune idée, et qu'une affection aussi incertaine que la sienne, vous

aurait faiblement aidée à supporter: c'est le tourment de la pauvreté.

Il convient lui-même d'avoir toujours été un dissipateur; et toute sa

conduite prouve que le mot de privation est à peine entendu de lui. Son

goût pour la dépense joint à votre inexpérience et à une générosité qui

vous est naturelle, aurait consumé vos très-minces revenus, et vous

aurait jetés dans des inquiétudes et des angoisses d'un autre genre,

mais non moins cruelles que celles que vous avez éprouvées. Votre bon

sens, votre honneur, votre probité vous auraient engagée, je le sais

bien, dès que votre situation vous aurait été connue, à toute l'économie

qui peut dépendre d'une femme, et peut-être auriez-vous même joui des

privations et de la frugalité que vous vous seriez imposées à vous-même

dans ce but; mais auriez-vous pu les faire partager à un mari qui n'en

avait pas l'habitude, et qui se serait éloigné, par cela même, de vous

et de votre maison? Auriez-vous pu, seule, empêcher une ruine commencée

avant votre mariage? La pauvreté, chère Maria, supportée avec quelqu'un

qu'on aime, peut avoir ses douceurs, mais plus dans les romans que dans

la réalité. Il est trop vrai qu'elle empoisonne tout, qu'elle flétrit

tout, même le sentiment. Elle aigrit l'humeur; elle détruit la gaieté

et les agrémens de l'esprit. Êtes-vous sûre que l'amour de Willoughby,

que le vôtre même auraient résisté à sa funeste influence, et que vous

n'auriez pas fini par déplorer tous les deux une union si fatale, ou,

sinon tous les deux, du moins lui seul qui est plus égoïste que

sensible, et attache un grand prix aux jouissances de la vie? Elinor

s'arrêta. La vérité du tableau qu'elle traçait l'avait entraînée. Elle

avait voulu détourner l'attendrissement de sa soeur sur le sort de

Willoughby, parce qu'il l'aurait conduite à regretter encore de n'avoir

pas été chargée de son bonheur; elle désirait lui démontrer que ce

bonheur était impossible.

Maria l'avait écoutée attentivement. Ses lèvres tremblaient; son regard

exprimait l'étonnement le plus profond; jamais encore elle n'avait

envisagé Willoughby sous ce point de vue. Sa conduite avec la fille

adoptive du colonel lui prouvait son libertinage, son mariage, qu'il

était inconstant; mais l'entendre accuser d'égoïsme, ce Willoughby dont

elle avait si souvent admiré la générosité, la grandeur d'ame tout ce

qui était en sympathie avec elle!... Égoïste! répéta-t-elle, lui

égoïste! Est-ce que vous le pensez réellement?

--Toute sa conduite, reprit Elinor, du commencement à la fin, a été

basée sur le plus parfait égoïsme. C'est l'égoïsme qui lui fit différer

l'aveu de son attachement pour vous, lorsque son coeur l'éprouva, non

pas avec cet abandon, cette confiance qui caractérise le véritable

amour, mais balancé par son propre intérêt. Ses propres jouissances,

son bien-être personnel me paraissent toujours avoir été sa règle et son

principe.

--Oui, dit Maria, rien n'est plus vrai; mon bonheur ne fut jamais son

motif; mais cependant vous me disiez....

--A présent, continua Elinor, il regrette de ne s'être pas conduit

autrement; mais pourquoi le regrette-t-il? parce qu'il trouve qu'il a

manqué son but et qu'il n'a pas rendu sa vie heureuse comme il

l'espérait. Sa situation, quant à la fortune, est meilleure. De ce côté

il n'est point en souffrance; il s'afflige seulement de ce que sa femme

n'a pas un caractère aussi aimable que le vôtre. Mais suit-il de là que

s'il vous avait épousée il aurait été plus heureux? Il se serait plaint

alors de n'être pas plus riche, et sans doute il aurait trouvé qu'un bon

revenu, une bonne maison, de beaux chevaux, etc. etc., sont aussi

nécessaires au bonheur domestique qu'une femme aimable.

--Je n'en ai aucun doute, dit Maria, et je n'ai rien à regretter que ma

propre folie.

--Dites plutôt l'imprudence de votre mère, ma chère, enfant, dit madame

Dashwood; c'était à moi de vous guider, et j'étais sous le charme au

moins autant que vous-même.

Maria voulait répondre; mais Elinor, contente de ce que chacune sentait

ses erreurs, voulut éviter des souvenirs du passé, qui pouvaient

affaiblir les résolutions de sa soeur. Elle aima mieux continuer à

parler des torts de Willoughby, que de son _charme séduisant_. Une

observation, dit-elle, qu'on peut tirer de toute cette histoire, c'est

que bien rarement le crime, ou, si ce mot est trop dur, une faute grave

contre la vertu reste impunie. Tout le malheur de Willoughby vient de

son indigne conduite avec Caroline Williams; c'est ce qui lui a fait

perdre l'estime, l'amitié et la fortune de madame Smith. Sans cela il

aurait pu vous épouser et être riche. Maria en convint; et madame

Dashwood leur raconta à cette occasion, que non seulement cette dame

persistait dans son indignation contre Willoughby, mais que son mariage,

tout brillant qu'il était, l'avait beaucoup augmentée, et qu'elle n'y

voyait que de l'obstination dans le crime, un moyen de se soustraire

entièrement à la réparation qu'elle en exigeait, et une profanation

positive du saint sacrement du mariage, en épousant, par un sordide

intérêt, une femme mondaine et qu'il n'aimait pas. Madame Smith était

d'une famille de méthodistes ou puritains; elle avait été élevée dans

l'idée que la séduction de l'innocence, et le mariage avec une autre que

celle qu'on a séduite, étaient les plus grands de tous les péchés.

Résolue donc à punir le coupable déjà dans ce monde, sans pardon et sans

rémission, elle avait fait venir chez elle une parente éloignée, nommée

_madame Summers_, et son fils, et les avait déclarés ses héritiers. Son

testament était déjà fait et déposé chez un homme de loi. Madame

Dashwood savait ces détails du vicaire de la paroisse, digne et vieux

ecclésiastique qui, à ce titre, était seul reçu à Altenham. Il avait

ajouté de grands éloges de cette madame Summers, qui soignait sa

bienfaitrice avec la plus active reconnaissance; et madame Smith,

disait-il, se trouvait bien heureuse, dans son état de maladie, d'avoir

échangé les négligences d'un jeune homme frivole et libertin, contre les

attentions d'une jeune femme reconnaissante et sensible.

Je suis bien aise, dit Maria en souriant, que quelqu'un ait gagné

quelque chose à mon malheur. M. Willoughby n'a plus besoin de la fortune

de sa cousine. Elle sera mieux placée; et je ne suis pas fâchée qu'il

n'ait plus l'occasion de revenir dans mon voisinage.

En effet, depuis cet entretien elle reprit, non pas de la gaieté, mais

plus de sérénité. Emma revint, et ce fut un grand plaisir. La famille de

la chaumière fut encore une fois réunie; et leur vie douce et paisible

recommença tout comme avant que leurs coeurs eussent été si vivement

agités. Mais leur paix était plus apparente que réelle. Maria était

encore faible et mélancolique par momens lorsqu'elle se laissait aller à

ses pensées. Pour s'en distraire elle exécuta avec courage le plan

qu'elle s'était tracé d'études et de lectures suivies, où souvent elle

associait sa jeune soeur; elle fit aussi les longues promenades qu'elle

avait méditées, mais avec une de ses soeurs, et ne cherchant plus la

solitude. Elles rencontrèrent plusieurs fois, dans leurs excursions, la

parente et future héritière de madame Smith, qui se promenait de son

côté en cherchant des fleurs pour un herbier. La botanique était une des

études que Maria avait commencées, et à laquelle elle se livrait avec la

vivacité qu'elle mettait à tout. Ce même but dans leurs courses les

rapprocha; elles se parlèrent; et mesdemoiselles Dashwood trouvèrent

qu'elle méritait tous les éloges que le vicaire en avait faits à leur

mère; elle était jeune et jolie, ou plutôt très-agréable. Elle était

simple, modeste, timide, mais lorsqu'elle fut familiarisée avec ses

nouvelles connaissances, elle parla bien et avec un son de voix

très-doux. Elles auraient voulu l'engager à venir à la chaumière; mais

elle ne quittait madame Smith que pour des quarts d'heures pendant son

sommeil, et leurs rencontres même furent toujours assez courtes. Maria

qui lui avait parlé avec un peu de peine la première fois, en était à

présent enchantée. Je n'aurais jamais cru, disait-elle à Elinor, me

plaire autant avec quelqu'un qui me parle d'Altenham, et qui demeure

avec madame Smith. Mais du moins elle ne lui parlait pas de Willoughby,

et c'était assez naturel.

Elinor commençait à s'impatienter de ne rien savoir d'Edward. Elle n'en

avait pas entendu parler depuis qu'elle avait quitté Londres; elle

ignorait s'il était consacré, s'il était marié. Ni madame Jennings, ni

son frère à qui elle écrivait quelquefois, ne lui en parlaient.

Seulement, dans la première lettre qu'elle avait reçue de madame

Dashwood, il y avait cette phrase: «Nous ne savons rien de notre

infortuné Edward, et nous ne pouvons faire aucune enquête sur un sujet

prohibé dans notre famille; mais de ce silence même nous concluons qu'il

est encore à Oxford.» Voilà tout ce qu'elle en avait appris dans cette

correspondance, rendue plus fréquente par la maladie de Maria. Dans les

autres lettres, le nom même d'Edward ne se trouvait pas. Elle était donc

à cet égard condamnée à une complète ignorance.

Thomas, leur domestique, fut envoyé un matin à Exceter pour des

commissions; il revint au moment du dîner, et tout en le servant il

rendait compte à ses maîtresses des affaires dont il avait été chargé.

Quand il eut fini il dit encore: Je suppose que vous savez, mesdames,

que M. Ferrars est marié avec la plus jeune des demoiselles Stéeles,

mademoiselle Lucy.

Maria tressaillit et tourna les yeux sur Elinor qui pâlissait

excessivement. Dieu! ma soeur, s'écria Maria, et en disant cela, elle

tomba elle-même sur le dossier de sa chaise, avec un violent tremblement

nerveux. Mme Dashwood, dont le regard s'était aussi porté sur Elinor, et

qui l'avait vue pâlir, eut encore l'effroi de l'état de Maria, et ne

savait à laquelle de ses filles aller. Maria cependant demandait des

secours plus pressans. La tremblante Elinor se leva pour les donner,

mais elle fut obligée de se rasseoir. Thomas sonna la femme de chambre,

qui, avec l'aide de madame Dashwood et d'Emma, conduisit Maria dans sa

chambre. Elle fut bientôt mieux; et sa mère la laissant aux soins

d'Emma, revint auprès d'Elinor. Quoique très-troublée encore, cette

dernière avait repris un peu de son courage et commençait à questionner

Thomas. Sa mère s'en chargea pour elle; et elle en fut bien aise: sa

voix n'était pas encore très-rassurée.

--Qui vous a dit que madame Ferrars était mariée, Thomas? demanda madame

Dashwood.

--J'ai vu M. Ferrars moi-même, madame, ce matin à Exceter et sa dame

aussi; ils étaient ensemble dans une chaise de poste arrêtée devant la

nouvelle auberge de Londres. J'étais allé là pour faire un message de

Sally à son frère, qui est un des postillons. Je regardai par hasard

dans cette chaise et je reconnus à l'instant mademoiselle Lucy Stéeles.

Elle me regardait aussi: j'ôtai bien vite mon chapeau. Elle m'a reconnu

et m'a appelé, et s'est informée de vous, madame, et de vos jeunes

demoiselles, principalement de mademoiselle Maria. Elle m'a chargé de

vous faire ses complimens à toutes les trois et ceux de M. Ferrars, et

de vous dire combien ils étaient fâchés de n'avoir pas le temps de vous

voir, mais qu'ils étaient très-pressés d'aller plus loin..... je ne sais

où...... qu'ils y resteraient quelque temps; mais qu'à leur retour ils

viendraient bien sûrement vous visiter.

--Mais vous a-t-elle dit qu'elle était mariée, Thomas?

--Oui, madame; et comme je la nommais miss Stéeles, elle sourit et me

dit qu'elle avait changé de nom depuis que je ne l'avais vue. Madame

sait bien comme elle est toujours affable, cette jeune dame, comme elle

parle à tout le monde, même aux domestiques! Elle n'est pas fière du

tout, quoiqu'elle soit très-belle, et pas plus depuis qu'elle est madame

Ferrars que lorsqu'elle était miss Stéeles.

--Et son mari était dans la chaise avec elle, dites-vous?

--Oui, madame, je l'ai vu appuyé comme cela sur la portière; mais il ne

m'a rien dit. Il n'est pas comme sa femme; il n'aime pas à causer, comme

madame sait.

Le coeur d'Elinor pouvait aisément comprendre qu'Edward n'eût rien à

dire à Thomas; et madame Dashwood donna la même explication à son

silence.

--Est-ce qu'il n'y avait personne autre dans la chaise?

--Non, madame; seulement eux deux.

--Savez-vous d'où ils venaient?

--Ils venaient de Londres, à ce que miss Lucy..., madame Ferrars,

veux-je dire, m'a fait l'honneur de m'apprendre. Elle m'a dit aussi où

ils allaient; mais je ne puis me le rappeler.... à.... à....; ce nom

m'est échappé. Mais ils n'y resteront pas long-temps. Elle m'a bien

promis... m'a ordonné de vous promettre de sa part, et de celle de son

mari, qu'ils vous verraient bientôt.

Madame Dashwood regarda sa fille avec anxiété; elle l'a trouva plus

calme qu'elle ne l'espérait. Elinor souriait, mais avec un peu

d'amertume; elle reconnut Lucy toute entière à ce message, car elle

était bien sûre qu'Edward ne pouvait désirer de la voir. Ils vont sans

doute chez leur oncle Pratt, près de Plymouth, dit-elle à voix basse à

sa mère, et bien sûrement ils ne viendront point ici.

Thomas semblait avoir tout dit, et cependant Elinor avait l'air de

désirer encore quelque chose. Le coeur de madame Dashwood la devina.

--Les avez-vous vus partir? demanda-t-elle encore.

--Non, madame; j'ai seulement vu arriver les chevaux de poste; mais je

craignais d'arriver trop tard pour servir à table, et je ne me suis pas

arrêté plus long-temps.

--M. Ferrars avait-il l'air bien portant?

--Oui, madame, comme à l'ordinaire. Je ne l'ai pas, il est vrai,

beaucoup regardé; mais madame Ferrars est à merveille; c'est une

très-jeune et très-belle dame! Elle avait un chapeau noir tout garni de

plumes, et un bel habit de voyage qui lui allait très-bien. Ah! qu'elle

a l'air heureux et content d'être mariée celle-là!

Madame Dashwood ne demanda plus rien. Thomas avait desservi la table.

Maria avait fait dire qu'elle ne voulait plus rien. Elinor n'avait pas

plus d'envie de manger; et le dîner retourna à l'office sans qu'on y eût

touché. Emma elle-même, malgré l'appétit de quatorze ans, était trop

inquiète de ses soeurs pour s'occuper du dîner. Elle aimait tendrement

Maria, et préféra rester auprès d'elle. Madame Dashwood leur envoya un

peu de dessert et de vin, et resta seule avec Elinor. Elles furent assez

long-temps en silence, occupées des mêmes pensées. Madame Dashwood

craignait de hasarder une remarque, ou d'offrir une consolation. Malgré

l'empire que sa fille aînée avait sur elle-même, et qu'elle tâchait

d'exercer dans ce moment autant qu'il lui était possible, il était

facile à sa mère de s'apercevoir qu'elle souffrait beaucoup. Elle vit

alors que cette intéressante jeune personne s'était efforcée, en parlant

de son chagrin, d'en adoucir l'impression pour ne pas ajouter à celui de

sa mère; elle vit que sa raison et son courage n'altéraient en rien sa

sensibilité, et qu'elle avait été dans l'erreur, en pensant que sa fille

aînée n'avait pas regretté Edward autant pour le moins que Maria avait

regretté Willoughby, et avec de plus justes motifs. Elle se reprochait

de s'être laissé dominer entièrement par le malheur de l'une de ses

filles, et d'avoir été injuste, inattentive, et presque dure pour

l'autre, qui cachait mieux son affliction. Elle aurait voulu réparer ses

torts, mais elle craignait de l'attendrir encore davantage. Enfin elles

se regardèrent, tombèrent dans les bras l'une de l'autre, et leurs

larmes se confondirent.

--Bonne maman! dit Elinor, dès qu'elle put parler, vos filles ne sont

pas heureuses par l'_amour_; mais on ne peut avoir tous les bonheurs; et

l'_amour filial_, et l'_amour maternel_ ne sont-ils pas les plus grands

de tous les bonheurs de la vie?

Raison et sensibilité, ou les deux manières d'aimer (Tome 4) · 第 21 / 26 题