La maladie de Maria, quoique très-violente, n'avait pas été assez longue
pour retarder sa convalescence. Sa jeunesse, sa force naturelle et la
présence de sa mère la rendirent bientôt capable d'être levée chaque
jour plus long-temps; et le cinquième, depuis l'arrivée de madame
Dashwood, elle se sentit la force de descendre au salon, appuyée sur sa
bonne soeur. Il lui tardait, dit-elle, de revoir le colonel et de le
remercier d'avoir été chercher sa mère. Dès qu'elle fut établie dans un
bon fauteuil, on le fit demander. Le coeur de la maman nageait dans la
joie.
L'émotion du colonel lorsqu'il entra fut très-visible. Il s'approcha
d'elle, et en la voyant pâle, abattue, les yeux languissans, sa
physionomie s'altéra au point qu'Elinor conjectura qu'il y avait quelque
chose de plus que son affection pour Maria. Cette dernière lui présenta
la main, en parlant de sa vive reconnaissance. Alors une si forte
expression de douleur se répandit sur tous les traits du colonel; un
soupir si profond s'échappa de son coeur, qu'Elinor comprit tout ce qui
s'y passait, et que les scènes douloureuses de la maladie et de la mort
d'Elisa se retraçaient à sa mémoire. La ressemblance dont il avait fait
mention était sans doute augmentée par la langueur actuelle de Maria,
par ses yeux battus, sa pâleur, son attitude de malade, et l'expression
de sa tendre gratitude.
Madame Dashwood le surveillait encore mieux que sa fille, et, ne sachant
pas les détails de l'histoire du colonel, attribua tout ce qui se
passait sur sa figure, à l'excès de sa passion, et vit dans les propos
et les manières de sa fille quelque chose de plus que la simple
reconnaissance. Deux ou trois jours après, Maria avait acquis assez de
force pour se promener devant la maison, appuyée sur le colonel, puis un
peu plus loin sur le joli sentier gravelé; mais elle ne témoigna aucune
envie d'aller jusqu'au temple grec, et laissa même percer une sorte
d'effroi. Elinor qui en savait seule la raison ne l'en pressa pas, et
comprit très-bien son impatience de quitter Cleveland, et de retourner à
la chaumière. Ce désir devint si vif, que madame Dashwood, qui ne
pouvait rien lui refuser, y céda. D'ailleurs, elle souhaitait aussi dans
le fond de retourner chez elle et de retrouver sa petite Emma. Mais ce
désir était combattu par celui qu'elle avait que sa fille s'attachât au
colonel en vivant journellement avec lui.
--Les choses sont en bon train, disait-elle à Elinor; c'est toujours son
bras qu'elle prend pour se promener.
--Maman, il est ici le seul homme, répondait Elinor.
--Et moi je vous dis que bientôt il sera en effet le seul pour Maria.
Mais enfin à présent elle veut retourner à sa chaumière, et c'est
très-naturel. Il ne restera pas long-temps sans y venir.
Le soir même la proposition de partir fut faite. Mme Jennings les
chérissait; mais sa chère Charlotte et son petit-fils lui tenaient aussi
au coeur, et il y avait long-temps qu'elle en était séparée. Elle ne fit
donc que quelques légères objections sur la santé de Maria, qui furent
bientôt levées. Le colonel était attendu à Delafort pour les réparations
du presbytère; mais il s'était laissé persuader facilement que sa
présence était nécessaire à Cleveland tant que mesdames Dashwood y
seraient. Tout fut donc arrangé pour leur départ, qui devait avoir lieu
le surlendemain. Le colonel exigea qu'elles prissent son carrosse, qui
était plus grand et plus commode, et madame Dashwood y consentit, en
espérant que ce serait bientôt celui de sa fille. Mais de son côté elle
lui fit promettre que, dans quinze jours ou trois semaines au plus il
viendrait les visiter à la chaumière.
Le moment de la séparation arriva, et ne fut pas sans attendrissement de
tous les côtés. Maria ne croyait pas pouvoir assez témoigner de regrets
et de reconnaissance à madame Jennings. Ses adieux furent si tendres, si
pleins de respect et d'amitié, qu'ils réparèrent bien des négligences
passées, qu'elle se reprochait amèrement. Elle prit congé du colonel
Brandon avec la cordialité d'une amie et d'une soeur. Ce fut lui qui la
plaça dans la voiture; madame Dashwood et Elinor montèrent ensuite. Le
tête à tête de madame Jennings et du colonel le reste de ce jour fut
très-triste. Il était obligé d'attendre le retour de la voiture; et
madame Jennings ne voulut pas le laisser seul. Elle s'attendait presque
à une confidence de ses sentimens pour Elinor. Il n'en fit point, mais
parla de la mère et des filles avec enchantement.
Trois jours après la voiture revint avec l'agréable nouvelle que ce
voyage s'était très bien passé, et que la convalescente n'était pas
très-fatiguée. Le surlendemain madame Jennings et sa Betty partirent
pour Londres, où les Palmer étaient retourné; et le colonel, tout
solitaire et tout pensif, prit le chemin de Delafort.
La famille Dashwood avait été deux jours en route pour ne pas fatiguer
la malade: elle ne s'en trouva pas incommodée. Tout ce que peut
l'affection la plus tendre, la plus zélée, fut employé de la part de ses
deux sensibles compagnes; aussi trouvèrent-elles leur récompense dans
les rapides progrès de sa santé, dans la chaleur de son coeur et le
calme de son esprit. Cette dernière observation surtout fit le plus
grand plaisir à Elinor: elle qui l'avait toujours vue souffrir si
cruellement, oppressée par l'angoisse de son coeur, n'ayant ni le
courage de parler, ni la force de se taire, la voyait à présent avec une
joie inexprimable, tranquille, résignée, contente par momens. Comme ce
ne pouvait être que le résultat de réflexions sérieuses et de sa ferme
volonté, il y avait lieu d'espérer que cela continuerait. En approchant
néanmoins de Barton, qui était si plein de souvenirs pour elle, où
chaque place, chaque arbre, chaque route parlaient à sa mémoire et à son
coeur, elle devint silencieuse et pensive, et afin d'échapper à leur
attention, elle se pencha sur la portière comme pour mieux voir le pays.
Elinor ne put ni s'en étonner ni la blâmer; et quand elle vit à ses
yeux, en lui aidant à descendre de voiture, qu'elle avait pleuré, elle
trouva que c'était une émotion trop naturelle pour exciter autre chose
qu'une tendre pitié. Elle la pressa contre son coeur, en lui disant à
demi-voix: Chère Maria! ici encore nous pourrons être heureuses par
notre amitié.--Ah! oui, répondit Maria; puis elle ajouta: Chère
chaumière! je veux t'aimer encore, et tes collines, et tes ombrages, et
tes beaux points de vue, je les admirerai avec mon Elinor. Elle semblait
se réveiller d'un songe pénible qui laisse encore des traces dans
l'esprit, mais qu'on cherche à effacer. Lorsqu'elles entrèrent dans le
petit salon, Maria tourna ses yeux tout autour avec un regard de fermeté
décidée, comme si elle voulait s'accoutumer tout d'un coup à la vue de
chaque objet avec lequel le souvenir de Willoughby était lié. Elle parla
peu; mais ce qu'elle dit respirait une douce gaieté, et si quelquefois
un soupir s'échappait, elle souriait en même temps pour l'expier. Après
dîner, elle voulut essayer de toucher de son piano; elle s'y assit. Mais
la première musique qu'elle ouvrit fut un opéra que Willoughby lui avait
procuré, où il se trouvait des duo qu'elle avait chantés avec lui; et
sur la première feuille était écrit de sa main le nom de Maria. Elle
secoua la tête, mit ce cahier de côté, et après avoir promené au hasard
ses doigts sur les touches, elle se plaignit d'être encore trop faible;
elle ferma l'instrument, mais en déclarant que dès qu'elle serait plus
forte elle comptait s'exercer beaucoup et réparer le temps perdu.
Le matin suivant, tous ces heureux symptômes continuèrent. Elle avait
passé une bonne nuit, et le corps et l'esprit étaient encore plus
fortifiés. Elle eut l'air de se retrouver avec grand plaisir dans leur
jolie demeure. Elle témoigna son impatience de revoir Emma, et parla de
leur vie de famille à la campagne, entourées de quelques bons voisins,
comme du seul vrai bonheur. Quand le temps sera tout-à-fait beau,
dit-elle, et mes forces bien revenues, nous ferons ensemble de longues
promenades tous les jours; nous irons à la ferme, de l'autre côté de la
colline, où il y a de si jolis enfans; nous irons voir les nouvelles
plantations de sir Georges; nous irons à Abeyland voir les ruines de
l'ancien prieuré. Elle nomma ainsi une foule de sites qu'elle désirait
de revoir; mais Altenham n'était pas du nombre, et celui-là ne fut pas
cité. Nous serons heureuses, dit-elle avec gaieté, notre été se passera
doucement et utilement. Je ne veux pas me lever plus tard que six
heures; et tout le temps jusqu'à dîner sera employé entre la promenade,
la lecture et la musique. J'ai formé un plan d'études un peu sérieuses,
et je suis décidée de le suivre. Notre petite bibliothèque m'est déjà
bien connue, et je la réserve pour l'amusement. Mais il y a de très-bons
ouvrages anciens dans celle de Barton Park; et quant aux modernes, je
les emprunterai du colonel Brandon, qui achète tout ce qui paraît de bon
et d'intéressant. En lisant six heures par jour avec attention, je suis
sûre d'acquérir dans une année un bon degré d'instruction, dont je
reconnais que j'ai manqué jusqu'à présent, et qui sera pour moi une
source de plaisirs.
Elinor la loua beaucoup d'un projet aussi vaste et aussi utile, mais en
même temps elle souriait de voir cette imagination donner toujours dans
les extrêmes, et sortir de l'excès de la langueur, de l'abattement, de
l'oubli de soi-même, par l'_excès_ de l'occupation et de l'étude. Ce
sourire se changea bientôt en soupir lorsqu'elle se rappela la promesse
solennelle qu'elle avait faite à Willoughby de dire à Maria ce qui
pouvait un peu le justifier. Elle craignait de troubler de nouveau
l'esprit et le coeur de sa soeur, qui paraissaient commencer à se bien
guérir, et que ce qu'elle avait à lui communiquer ne détruisît, pour un
temps du moins, ses projets de tranquillité. Elle résolut donc
d'attendre quelque temps de plus pour que sa santé et sa raison eussent
fait encore plus de progrès; mais cette résolution ne tarda pas à
s'évanouir.
Maria était restée trois ou quatre jours à la maison, le temps n'étant
pas assez beau pour une convalescente. Mais enfin, un matin, la
température était si douce, si agréable qu'elle fut tentée d'en
profiter, et que madame Dashwood consentit à la laisser se promener,
appuyée sur le bras de sa soeur, dans la prairie devant la maison,
aussi long-temps qu'elle ne serait pas fatiguée. Les deux soeurs
sortirent ensemble; marchant doucement, s'arrêtant quelquefois, et
s'avancèrent assez loin pour voir en plein la colline qui dominait la
chaumière de l'autre côté. Elles firent une pause. Maria regardait sa
soeur en silence; enfin elle dit, d'un ton assez calme, en étendant la
main: C'est là, exactement là; je reconnais la place. Voyez là où la
pente est plus rapide; c'est l'endroit où je tombai et où je vis
Willoughby pour la première fois.--Sa voix faiblit un peu à cette
dernière phrase; mais bientôt elle se remit, et elle ajouta: Je suis
charmée de sentir que je puis regarder cette place sans trop de
peine.... Pouvons-nous causer tranquillement sur ce sujet, chère Elinor?
ou bien, dit-elle en hésitant, vaut-il mieux ne nous en point occuper?
J'espère cependant que je puis à présent en parler comme je le dois.
Elinor l'invita tendrement à lui ouvrir son coeur.
--Je puis déjà vous assurer, dit-elle, que je n'ai plus nul regret pour
ce qui le concerne. Je ne veux pas vous parler de mes sentimens passés,
mais de mes sentimens actuels. A présent je vous jure, Elinor, que si je
pouvais être satisfaite sur un seul point, je serais complétement
tranquille. Ah! s'il pouvait m'être accordé de croire qu'il m'a aimée
une fois, qu'il ne m'a pas toujours trompée! mais par-dessus tout, si je
pouvais être assurée qu'il n'est pas aussi vicieux que je l'ai imaginé
depuis l'histoire de cette infortunée jeune fille, et qu'il faudrait le
croire pour que je dusse penser que c'était le sort qu'il me destinait!
Ah! cette idée est cruelle, affreuse, et troublera toujours ma
tranquillité.
Elinor recueillait toutes les paroles de sa soeur dans son coeur, et lui
répondit: Si vous étiez donc convaincue qu'il n'a jamais eu sur vous de
projets coupables et qu'il vous a vraiment aimée, vous seriez contente
et tout-à-fait à votre aise?
--Oui, oui, je vous le jure, et j'en suis sûre. Ma paix y est doublement
intéressée; car non seulement il est horrible de suspecter d'un tel
dessein une personne qu'on a aussi passionnément aimée; mais ce dessein
me fait honte à moi-même. Je lui ai montré mon attachement avec tant de
confiance et si peu de retenue, qu'il a pu peut-être en conclure qu'il
trouverait peu de difficultés; cependant je n'ai pas, à cet égard, à me
plaindre de lui. Mais qui sait, où pouvait m'entraîner une affection si
vive pour un homme sans principes, qui regarde comme un jeu la perte
d'une jeune personne? Oh! si je pouvais croire qu'il m'a mieux jugée!
--Et comment alors, dit Elinor, expliqueriez-vous sa conduite?
--Je voudrais pouvoir supposer.... Oh! comme je serais heureuse si je
pouvais seulement le croire inconstant, très-inconstant et rien de plus!
Elinor ne répondit pas; elle débattait en elle-même s'il valait mieux
commencer tout de suite l'histoire de la visite de Willoughby, ou
différer encore. Elles restèrent quelques minutes en silence.
--Je crois me venger assez de lui, reprit Maria en soupirant, quand je
souhaite que ses réflexions secrètes soient aussi pénibles que les
miennes; il en souffrirait assez pour l'amener peut-être au repentir.
--Comparez-vous votre conduite avec la sienne?
--Non, je la compare à ce qu'elle aurait dû être, à la vôtre, Elinor.
--A la mienne! vous avez tort; nos situations ont si peu de
ressemblance.
--Elles en ont plus que notre conduite. Ne permettez pas à votre bonté,
ma chère Elinor, à votre indulgence pour moi, de défendre ce que votre
jugement doit blâmer. Ma maladie m'a fait beaucoup de bien, elle m'a
donné du loisir et du calme pour de sérieuses réflexions. Long-temps
avant que j'eusse la force de parler j'étais capable de réfléchir: j'ai
considéré tout le passé; je n'ai vu dans ma propre conduite, depuis le
premier instant de ma connaissance avec lui, l'automne dernière, rien
autre chose qu'une suite d'imprudences envers moi-même, et de manques
d'égards et de bonté envers les autres; j'ai vu que mes propres
sentimens avaient préparé mes souffrances, et que mon peu de courage
pour les supporter m'avait conduite au bord du tombeau. Ma maladie, je
le sais bien, a été entièrement causée par ma négligence sur ma santé,
que je sentais s'altérer avec plaisir. Une légère circonstance,
indépendante de moi, en a peut-être hâté le moment; mais j'étais déjà
très-malade, et je faisais tout ce que je pouvais pour aggraver mon mal:
si j'étais morte, c'eût été par un véritable suicide. Je n'ai connu mon
danger que lorsqu'il a été passé. Mais avec les pénibles remords que mes
réflexions m'ont donnés, je m'étonne de mon rétablissement, je m'étonne
que la vivacité de mon désir de vivre pour expier mes torts envers Dieu
et envers vous toutes ne m'ait pas tuée. Si j'étais morte, dans quelle
douleur vous aurais-je laissée, vous ma soeur, mon amie, ma fidèle et
bonne garde, qui étiez en quelque sorte responsable de ma vie à notre
mère; vous qui aviez vu le chagrin, le désespoir des derniers temps de
mon existence, et tous les coupables murmures de mon coeur, la détruire
peu à peu! Comment aurais-je occupé votre souvenir! Quels sentimens
cruels, amers, auriez-vous eus toute votre vie en vous rappelant votre
pauvre Maria! Et notre bonne maman que vous auriez eu la pénible tâche
de consoler, sans pouvoir peut-être y réussir! Ah! combien j'avais été
coupable en désirant, en provoquant la fin de ma vie! Combien je
m'abhorrais moi-même! Quand je regarde ma conduite passée, je n'y vois
que des devoirs négligés, des faiblesses et des torts. Chacune de mes
connaissances était en droit de se plaindre de moi. La continuelle bonté
de l'excellente madame Jennings, je l'ai payée d'un ingrat mépris, d'une
négligence impardonnable; avec les Middleton, les Palmer, même les
Stéeles, j'ai été insolente et souvent injuste; et ce digne colonel
Brandon! Combien n'ai-je pas de reproches plus cruels encore à me faire?
Je m'endurcissais le coeur contre toutes nos connaissances; je
m'irritais moi-même de leurs attentions; je leur cherchais des défauts,
des ridicules. Avec John, avec Fanny même, quelle qu'ait été leur
conduite, je n'ai pas été comme j'aurais dû l'être avec le fils de mon
père; j'envenimais leurs torts au lieu de les pallier. Mais vous, mon
Elinor, mon incomparable amie, mais ma mère, la meilleure des mères!
combien vous ai-je tourmentées de mes peines! Moi qui connaissais votre
coeur, votre attachement sans borne pour moi, qui devait me consoler de
tout; quelle influence a-t-il eue sur mes chagrins? Aucune; je m'y suis
livrée tout entière, sans penser combien je vous affligeais
inutilement, et sans le moindre avantage pour vous ou pour moi-même. Je
me croyais bien sensible, et je n'étais qu'une égoïste. Votre exemple,
Elinor, était devant moi; l'impression qu'il me fit ne fut que
momentanée; et je me replongeai bientôt dans ma mélancolie, sans penser
combien elle augmentait vos peines. Ai-je cherché à imiter votre
courage, à diminuer votre pénible contrainte, en partageant tout ce que
la complaisance ou la reconnaissance vous obligeait à faire, et dont je
vous ai laissée entièrement chargée sans vous aider en rien? Non, pas
plus quand je vous ai sue aussi malheureuse que moi, que lorsque je vous
croyais heureuse. J'ai rejeté loin de moi tout ce que le devoir et
l'amitié me prescrivaient, accordant à peine qu'il pût exister d'autres
chagrins que les miens, regrettant seulement celui qui m'avait
abandonnée et trompée, qui avait médité ma perte, et vous laissant
souffrir pour moi, sans m'en inquiéter, vous pour qui je professais une
amitié si tendre, et qui m'en montriez une si dévouée,.... Oh! mon
Elinor, votre coeur me pardonnera, je le sais; mais le mien me
reprochera toute ma vie une conduite aussi condamnable.
Ses pleurs et ses sanglots l'empêchèrent de continuer. Elinor y mêlait
les siens et les plus tendres caresses; et, sans trop la flatter, sans
nier la vérité des reproches qu'elle se faisait à elle-même, elle se
plaisait à les adoucir, à lui répéter combien sa franchise et son noble
repentir les effaçaient, à la relever à ses propres yeux. Maria serra
tendrement sa main, en lui disant: Vous êtes trop bonne, chère Elinor.
L'avenir seul peut tout réparer, et il le fera. J'ai formé un plan de
vie, et je le suivrai. Tous mes sentimens seront gouvernés par la
raison; et mon caractère naturel, qui n'est pas mauvais, quoique ma
conduite l'ait été, s'améliorera encore; il ne sera plus un tourment
pour les autres et une torture pour moi-même. Je vivrai seulement pour
ma famille. Ma mère et mes soeurs seront le monde pour moi, et c'est
bien assez pour m'y attacher et me faire aimer la vie, où j'ai une si
bonne part de douces affections pour de chers objets qui ne me
tromperont jamais. Vous les partagerez entre vous. Je n'aurai pas, j'en
suis bien sûre, le moindre désir de m'éloigner de la maison et de vous
quitter; mais je vous suivrai dans la société de nos amis et de nos
voisins, pour y réparer mes torts, pour y être plus humble, plus douce,
plus attentive, et prouver que mon coeur est changé, à cet égard du
moins; car je n'ose dire encore, je n'ose promettre qu'il oublie jamais
entièrement..... Mais je ne ferai rien pour entretenir un sentiment qui
serait coupable; au contraire, j'emploierai toutes mes forces à le
combattre, et j'espère y réussir. Si je ne puis parvenir à l'anéantir
complétement, je puis au moins le régler, le tenir en bride par la
religion, par la raison, par une constante application, et par l'étude.
Elle s'arrêta, puis elle ajouta d'une voix basse: S'il m'était possible
seulement de connaître son coeur, de savoir quels ont été ses projets,
je serais tout-à-fait contente.
Elinor ne balança plus à lever ce voile, et y fut complétement
entraînée, puisqu'elle le pouvait sans hasarder la paix de sa soeur, et
au contraire avec l'espoir de la lui rendre en entier. Elle la fit
asseoir à côté d'elle sur un gazon assez sec pour n'avoir rien à
craindre pour sa santé, et la pria de l'écouter.
Elle ménagea son récit avec adresse et précaution, à ce qu'elle croyait
du moins; mais dès qu'elle eut nommé Willoughby, le visage de Maria
s'altéra visiblement. Grand dieu! c'était lui, s'écria-t-elle; vous
l'avez vu à Cleveland, si près de moi?.... Elle ne put rien dire de
plus, mais fit signe à sa soeur de continuer. Elle tremblait; ses yeux
étaient fixés vers la terre; ses lèvres devinrent aussi pâles que le
jour qu'on désespérait de sa vie; des larmes coulaient sur ses joues
décolorées, et sa main pressait celle de sa soeur, qui lui racontait
cette visite, mais non pas précisément comme on l'a lue. Elle se
contenta de lui dire exactement tout ce qui pouvait, à quelques égards,
justifier Willoughby. Elle rendit justice à son repentir, et ne parla de
ses sentimens actuels que pour faire connaître son respect et sa
parfaite estime. A mesure qu'elle avançait dans sa narration, la
physionomie de Maria reprenait un peu de sérénité. Elle releva ses yeux
et les porta d'abord sur sa soeur, puis vers le ciel: Mon dieu! dit-elle
quand Elinor eut fini, combien je vous rends grâce! je ne désire rien
de plus. Puissé-je être digne de l'excellente soeur que vous m'avez
donnée! Elles s'embrassèrent tendrement et reprirent le chemin de la
maison, d'abord en silence; ensuite Maria hasarda faiblement quelques
questions sur Willoughby. Elinor lui dit tout ce qu'elle désirait
savoir. Elles ne parlèrent que de lui jusqu'à la porte de la maison. Dès
qu'elles y furent entrées, Maria jeta encore ses bras autour du cou de
sa soeur, la remercia, et lui dit en la quittant: Chère Elinor, dites
tout à maman; ensuite elle monta l'escalier et se retira dans sa
chambre. Elinor trouva fort naturel qu'elle eût besoin de quelques
instans de solitude, et avec un mélange de sentimens doux et pénibles,
elle entra auprès de sa mère pour remplir la commission de Maria.