CHAPITRE XLVII.

Elinor resta encore quelques momens au salon après que Willoughby l'eut

quittée, oppressée par une foule d'idées différentes les unes des

autres, qui se succédaient rapidement, mais dont le résultat général

était une profonde tristesse. Ce Willoughby qu'elle regardait, il n'y

avait pas une heure, comme le plus indigne des hommes, qu'elle

abhorrait, qu'elle méprisait, excitait en elle, en dépit de tous ses

torts, un degré de commisération, d'intérêt même pour ses souffrances,

qui allait dans ces premiers momens jusqu'à lui faire éprouver une

espèce de tendre regret de ce qu'il était actuellement séparé pour

toujours de leur famille, et que sans doute elle ne le reverrait plus.

Surprise elle-même de l'influence qu'il exerçait sur son esprit, elle

voulut l'analyser, et trouva que c'était un sentiment tout-à-fait

involontaire, qui tenait à des circonstances indépendantes de son

mérite, et qui se trouvaient avoir peu de poids au tribunal de la

raison: c'étaient d'abord les attraits de son charmant extérieur, de

cette physionomie agréable, aimable, de sa manière franche,

affectionnée, animée; et il n'y avait nul mérite à lui d'être ainsi:

c'était ensuite son ardent amour pour Maria; mais cet amour n'était plus

innocent et devenait un tort de plus. Elle se disait tout cela, sans que

l'intérêt qu'il venait de lui inspirer fût diminué le moins du monde;

elle réfléchissait douloureusement au tort irréparable que ce jeune

homme s'était fait à lui-même, par l'habitude de l'indépendance, de la

paresse, de la dissipation. La nature avait tout fait pour lui; elle lui

avait donné tous les avantages personnels, tous les talens, une

disposition à la franchise, à l'honnêteté, un coeur sensible; et le

monde et les mauvais exemples avaient tout corrompu. Chaque faute, en

augmentant le mal, avait reçu sa punition au moment même. La vanité qui

lui avait fait rechercher un coupable triomphe aux dépens du bonheur de

Maria, l'avait entraîné dans un attachement réel et profond, que ses

torts précédens l'avaient obligé de sacrifier; son libertinage avec

Caroline l'avait privé de sa seule ressource de fortune; son mariage,

qui avait déchiré si cruellement le coeur de Maria, était pour lui une

source de malheurs qui ne lui laissait plus d'espoir. Il résulta de ce

tableau que son intérêt augmenta pour un coupable déjà trop puni, sans

l'être encore par la haine de ceux qu'il aimait si tendrement: aussi son

coeur n'en éprouva plus pour lui.

Elle alla auprès de sa soeur. Celle-ci venait de se réveiller d'un doux

et long sommeil, qui confirma toutes ses espérances. Elinor s'assit à

côté d'elle, en silence. Son coeur était plein. Le passé, le présent,

l'avenir, la visite de Willoughby, l'attente de sa mère, tout ensemble

lui donnait une telle agitation, que son pouls était sûrement plus élevé

que celui de la malade, et qu'elle craignait de se trahir si elle avait

dit un seul mot. Heureusement que cette crainte ne fut pas longue. A

peine une demi-heure s'était écoulée depuis le départ de Willoughby, que

le roulement d'un autre carrosse lui annonça l'arrivée des voyageurs.

Elle vola au bas de l'escalier, heureuse de revoir sa mère et de pouvoir

la rassurer. Elle arriva à la porte de la maison au moment où madame

Dashwood y entrait; elle la reçut dans ses bras, et sa première parole,

en serrant cette bonne mère sur son coeur, fut celle-ci: Elle est

sauvée! elle est bien, aussi bien qu'elle puisse être. Madame Dashwood

s'était sentie si émue en approchant de la maison, qu'elle avait cru que

c'était un pressentiment qu'elle ne retrouverait plus sa fille chérie.

Le passage subit de cette affreuse crainte à l'heureuse nouvelle qu'elle

était hors de danger; fut trop rapide pour ses sens; elle tomba dans

une demi-faiblesse sur l'épaule d'Elinor. Elle et leur ami la soutinrent

et la portèrent jusqu'au salon. Là, assise à côté de sa fille aînée,

elle retrouva ses sens; mais incapable de parler, elle versa des torrens

de larmes, embrassa plusieurs fois son Elinor, se tournait par

intervalles vers le colonel Brandon, pressait sa main avec un regard qui

lui disait son bonheur, sa reconnaissance, et sa certitude qu'il

partageait tout ce qu'elle éprouvait. Ah! sans doute il le partageait!

Il ne parlait pas non plus, il ne l'aurait pas pu; mais tout en lui

exprimait la joie la plus vive.

Dès que madame Dashwood put se soutenir, son premier désir fut de revoir

Maria. Elinor demanda seulement la permission de l'annoncer sans autre

préparation. Maria était assez bien pour n'en avoir pas besoin; et, deux

minutes après, la plus tendre des mères était assise sur le lit de son

enfant bien-aimée, rendue plus chère encore par son absence, son malheur

et son danger. Elinor jouissait avec délices de leur bonheur mutuel;

mais en bonne et sévère garde, elle conjura Maria de se calmer, et sa

mère de ne pas trop exciter sa sensibilité. Madame Dashwood pouvait être

calme et prudente, quand il s'agissait de la vie de l'une de ses enfans,

et Maria, contente de savoir sa mère auprès d'elle, se sentant elle-même

trop faible pour parler, se soumit au silence prescrit par ses bonnes

gardes. Madame Dashwood voulut absolument passer cette nuit à côté

d'elle; et Elinor, qui ne s'était pas couchée les deux dernières nuits,

consentit à obéir à sa maman et à se mettre au lit. Elle s'y reposa

physiquement, mais ne dormit point; ses esprits étaient trop agités.

Willoughby, le _pauvre Willoughby_! comme elle se permettait de

l'appeler, était constamment présent à sa pensée; elle n'aurait pas

voulu, pour le monde, avoir refusé d'entendre sa demi-justification.

Tantôt elle se blâmait de l'avoir jugé trop sévèrement, et quelquefois

s'accusait d'être à présent trop indulgente. Mais sa promesse de le

justifier auprès de Maria, était invariablement pénible. Elle redoutait

le moment où Maria apprendrait qu'il était moins coupable, et craignait

que peut-être cet amour si passionné ne se ranimât avec plus de force.

Elle doutait du moins qu'après cette explication, sa soeur pût jamais

être heureuse avec un autre homme, et se surprenait alors à désirer que

Willoughby redevînt libre.... Mais elle se rappelait aussi le bon,

l'excellent colonel Brandon, et sentait ses souffrances plus que celles

de son rival. La main de Maria devait être sa récompense. Elle savait, à

n'en pas douter, qu'il serait pour elle le meilleur et le plus tendre

des maris, et désirait alors tout autre chose que la mort de madame

Willoughby.

Au moment où le colonel était arrivé à Barton-Chaumière, il avait trouvé

madame Dashwood prête à partir. Elle ne pouvait supporter plus

long-temps son inquiétude, et s'était décidée d'aller à Cleveland avec

sa femme de chambre. Elle n'attendait que l'arrivée de madame Carrey,

une de ses connaissances d'Exceter, qui voulait bien se charger d'Emma

pendant son absence, sa mère n'osant pas la mener avec elle à cause de

la contagion. Mais l'arrivée du colonel et la lettre d'Elinor, en

redoublant ses alarmes, la déterminèrent à partir tout de suite. Elle

laissa Emma à sa femme de chambre de confiance, qui devait la remettre

le lendemain à madame Carrey, et se mit en route avec le colonel. La

bonne madame Jennings fut enchantée de la trouver là à son lever, et la

combla de soins et d'amitiés. Elle voulait lui conter tous les détails

de la maladie de Maria, s'interrompait pour la conjurer d'aller se

coucher, pour recommander à Betty d'en avoir soin, etc. etc. etc.

Maria continua de jour en jour à se trouver mieux, et avec sa santé

revint aussi graduellement la brillante gaieté de madame Dashwood, et

tout le feu de son imagination. Elle disait et répétait souvent qu'elle

était à présent la plus heureuse femme qu'il y eût au monde. Elinor ne

put s'empêcher d'être intérieurement un peu surprise que sa mère ne

regrettât point Edward, et ne parût pas même se le rappeler. Elinor lui

avait écrit tout ce qui s'était passé, sans même lui cacher son chagrin

de la perte de cet ami, dont elle se croyait si sûre; mais elle en

parlait avec la raison et la mesure qu'elle mettait à tout, et madame

Dashwood la prit au pied de la lettre, et jugea qu'elle n'était pas très

affligée d'un événement dont elle parlait avec autant de calme. La

maladie de sa fille favorite vint ensuite l'occuper exclusivement. Tout

autre malheur ne lui parut rien auprès de celui de la perdre, et d'avoir

à se reprocher d'en être la cause, en ayant encouragé son malheureux

attachement pour Willoughby. Aussi le bonheur de son rétablissement

effaçait toute autre pensée. Elle avait de plus un grand sujet de joie,

dont Elinor ne se doutait pas, et qu'elle lui apprit au premier moment

où elles se trouvèrent en tête à tête.

--Enfin nous voilà seules, mon Elinor, et je puis vous parler de mon

bonheur! Le colonel Brandon aime Maria, il me l'a dit lui-même.

Elinor garda le silence. Elle éprouvait à la fois plaisir et peine. Elle

n'était pas surprise de la chose qu'elle savait depuis long-temps; mais

elle l'était du moment que le colonel avait choisi pour cet aveu.

--Si je ne savais pas, chère Elinor, que nous voyons rarement de même,

je m'étonnerais du calme avec lequel vous m'écoutez. Quant à moi, cet

attachement me transporte de joie! Le plus grand bonheur que j'aurais pu

désirer dans ma famille, c'eût été que le colonel Brandon épousât l'une

de mes filles. Je crois par conséquent, qu'avec ce digne homme Maria

sera la plus heureuse des femmes. Je désire votre bonheur autant que le

sien, mon Elinor; mais le colonel lui convient beaucoup plus qu'à vous.

Elinor fut sur le point de demander raison à sa mère de cette singulière

façon de penser. La différence d'âge était plus grande; leurs

caractères, leurs sentimens n'avaient aucun rapport. Mais elle-même

était charmée que madame Dashwood ne vît pas ces obstacles; elle savait

que son imagination l'entraînait toujours à ne considérer que les beaux

côtés de ce qu'elle désirait. Elle se contenta donc de sourire. Madame

Dashwood n'y vit qu'une approbation et continua son intéressante

confidence.

Il m'a ouvert entièrement, dit-elle, son coeur pendant notre voyage. Cet

aveu n'était ni prémédité, ni prévu d'avance; il échappa à un coeur trop

plein de sa passion pour pouvoir la dissimuler. De mon côté, comme vous

pouvez le croire, je ne parlais toujours que de mon pauvre enfant que je

voyais sans espérance. Il ne pouvait me cacher son inquiétude qui, je le

vis bien, égalait la mienne. Je le lui dis; et pensant que la simple

amitié ne pouvait pas faire naître une aussi vive sympathie, je

prononçai le mot _amour_. Quand vous auriez, lui dis-je, l'amour le plus

passionné pour ma pauvre fille, vous ne seriez pas plus affligé. Alors,

Elinor, il ne put se contenir, et me fit connaître en entier son

sentiment pour Maria, si tendre, si vif, si constant. Il l'a aimée, mon

Elinor, dès le premier instant où il l'a vue. Oh! si vous l'aviez

entendu me peindre la force de cette impression, vous en auriez aussi

été touchée!

Elinor sourit encore en baisant la main de sa mère; elle ne

reconnaissait dans cette description romanesque de l'amour du colonel,

ni son langage, ni sa manière, mais bien les embellissemens de l'active

imagination de madame Dashwood, qui colorait tous les objets pour elle.

Son attachement pour Maria, continua-t-elle, surpasse infiniment tout

ce que jamais Willoughby a senti ou feint de sentir: il est plus ardent,

plus sincère, plus constant; il a subsisté dans toute sa force, malgré

la malheureuse passion de Maria pour cet indigne jeune homme, sans le

moindre égoïsme, sans le moindre espoir. Tous les désirs du colonel se

bornaient à la voir heureuse, même avec un autre. Que de noblesse! que

de délicatesse! que de sincérité! Ah! non, lui n'est pas un trompeur:

ses paroles sont la vérité même.

--Le caractère du colonel Brandon, dit Elinor, est généralement connu et

estimé; c'est un excellent homme.

--Je le sais, reprit madame Dashwood, très sérieusement, et cela

m'aurait suffi pour encourager son affection, pour en être charmée.

Mais ce qu'il vient de faire, cet empressement de venir me chercher,

l'amitié qu'il m'a témoignée, la confiance qu'il a eue en moi, sont

assez pour me prouver qu'il est le meilleur des hommes.

--Ce n'est pas seulement, chère maman, cet acte de bonté, où la simple

humanité et son attachement pour Maria devaient le porter naturellement,

qui doit décider de son caractère; mais ses anciens amis, madame

Jennings, les Middleton, les Palmer l'aiment et le respectent également;

et moi-même, quoique je le connaisse depuis moins de temps, j'ai une si

haute opinion de lui, que si Maria peut être heureuse avec lui, je pense

comme vous que ce serait le plus grand des bonheurs pour nous. Quelle

réponse avez-vous faite? Lui avez-vous donné quelque espoir?

--Oh! ma chère enfant! Je ne pouvais pas alors prononcer ce mot; je

croyais Maria mourante. Lui-même n'osait demander ni espoir, ni

encouragement. Ce n'était pas une demande de ma fille, mais une

confidence involontaire, une effusion de douleur et de sympathie. Nous

pleurâmes ensemble: je lui dis que son sentiment ajouterait à mon

malheur, si j'étais destinée à celui de perdre ma fille; que je la

regretterais pour lui et pour moi. Je ne savais d'abord ce que je

disais; tant d'affliction! tant de surprise! J'étais tout-à-fait

troublée; mais après quelque temps je lui dis que si Maria vivait, ce

que j'osais encore espérer, le plus grand bonheur de ma vie serait de

la lui donner; et depuis notre arrivée, depuis que nous avons repris une

délicieuse sécurité, je l'ai répété plus clairement, et je lui ai donné

tous les encouragemens qui étaient en mon pouvoir. Le temps, et il ne

sera pas long, ai-je dit, amènera tout à bien. Le coeur de Maria ne peut

pas appartenir long-temps à un homme tel que Willoughby; et votre propre

mérite doit vous rassurer.

--Assurément il doit être tranquille sur vos intentions, dit Elinor;

mais cependant il ne me paraît pas content comme il devrait l'être.

--Non!..... Il est si modeste; il a tant de défiance de lui-même! reprit

madame Dashwood. Il croit que Maria est engagée trop profondément pour

retrouver, de bien long-temps, la liberté de faire un autre choix, et

même, dans ce cas, il ne peut s'imaginer que ce serait lui. Il parle de

la différence de leurs âges et de leurs dispositions. Mais il se trompe

tout-à-fait. Son âge est précisément celui qui convient à un mari qui

doit être le guide et le protecteur de sa compagne. Son caractère, ses

principes sont fixés; il n'y a aucun changement à craindre, et quant à

ses dispositions, elles sont précisément celles qui peuvent rendre votre

soeur heureuse. Il calmera son imagination, quelquefois trop ardente; il

rétablira la paix dans son coeur. Ses manières, sa personne, tout est en

sa faveur. Ma partialité pour lui ne m'aveugle point. Il n'est

certainement pas aussi beau que Willoughby; mais, à mon avis, il a

quelque chose de plus agréable, de plus franc, de plus mâle. Ne vous

rappelez-vous pas qu'il y avait quelque chose dans les yeux de

Willoughby que je n'aimais point?

Elinor ne put se le rappeler. Mme Dashwood oubliait qu'elle avait dit

souvent devant Maria, que Willoughby avait dans le regard quelque chose

d'irrésistible. Elle ne le dit pas à sa mère, qui continua: et, quant à

ses manières, vous ne me nierez pas, Elinor, qu'elles ne soient beaucoup

plus faites pour attacher Maria. Cette simplicité naturelle, ce fonds de

bonnes études, et même cette espèce de mélancolie dans ses propos, dans

son attitude, s'accordent beaucoup mieux avec les dispositions réelles

de votre soeur, que la vivacité, la gaieté souvent assez mal placée de

Willoughby. Je suis persuadée à présent que si Willoughby avait été

constant et qu'il eût épousé Maria elle n'aurait jamais été aussi

heureuse avec lui qu'avec le colonel Brandon. Elle s'arrêta. Elinor ne

voulut pas convenir avec elle de ce dernier point, pas du moins en

entier; il lui semblait que le coeur de Maria avait besoin d'amour; mais

madame Dashwood s'abandonnait toujours à ses nouvelles espérances. Le

colonel était son héros du moment, et elle assura à sa fille que, feu

son cher Henri excepté, elle n'avait jamais vu d'homme plus à son gré.

Delafort, dit-elle, n'est pas à une très-grande distance de Barton,

supposé que nous y restions; mais vraisemblablement nous serons plus

près encore de notre Maria. On dit que c'est un grand village; il se

trouvera facilement quelque jolie petite maison près du château, qui

convienne tout aussi bien à notre situation.

Pauvre Elinor! voilà donc un nouveau plan pour la mener à Delafort, à

côté d'Edward et de Lucy. Elle soupira profondément et garda le silence.

--Quant à la fortune aussi, continua Mme Dashwood, sans faire attention

au soupir de sa fille aînée, et ne songeant qu'à son projet de mariage

pour sa favorite, à mon âge on y pense un peu; et quoique je ne

connaisse pas exactement celle du colonel, je crois qu'elle est

très-honnête.

Ici elles furent interrompues par madame Jennings qui, de son côté,

pensait sans le dire, que le colonel ne tarderait pas à épouser Elinor.

Cette dernière se retira, alla rêver au bon succès de son ami auprès de

sa mère, ne pouvant cependant s'empêcher de regretter et de plaindre

Willoughby.

Raison et sensibilité, ou les deux manières d'aimer (Tome 4) · 第 19 / 26 题