Elinor resta encore quelques momens au salon après que Willoughby l'eut
quittée, oppressée par une foule d'idées différentes les unes des
autres, qui se succédaient rapidement, mais dont le résultat général
était une profonde tristesse. Ce Willoughby qu'elle regardait, il n'y
avait pas une heure, comme le plus indigne des hommes, qu'elle
abhorrait, qu'elle méprisait, excitait en elle, en dépit de tous ses
torts, un degré de commisération, d'intérêt même pour ses souffrances,
qui allait dans ces premiers momens jusqu'à lui faire éprouver une
espèce de tendre regret de ce qu'il était actuellement séparé pour
toujours de leur famille, et que sans doute elle ne le reverrait plus.
Surprise elle-même de l'influence qu'il exerçait sur son esprit, elle
voulut l'analyser, et trouva que c'était un sentiment tout-à-fait
involontaire, qui tenait à des circonstances indépendantes de son
mérite, et qui se trouvaient avoir peu de poids au tribunal de la
raison: c'étaient d'abord les attraits de son charmant extérieur, de
cette physionomie agréable, aimable, de sa manière franche,
affectionnée, animée; et il n'y avait nul mérite à lui d'être ainsi:
c'était ensuite son ardent amour pour Maria; mais cet amour n'était plus
innocent et devenait un tort de plus. Elle se disait tout cela, sans que
l'intérêt qu'il venait de lui inspirer fût diminué le moins du monde;
elle réfléchissait douloureusement au tort irréparable que ce jeune
homme s'était fait à lui-même, par l'habitude de l'indépendance, de la
paresse, de la dissipation. La nature avait tout fait pour lui; elle lui
avait donné tous les avantages personnels, tous les talens, une
disposition à la franchise, à l'honnêteté, un coeur sensible; et le
monde et les mauvais exemples avaient tout corrompu. Chaque faute, en
augmentant le mal, avait reçu sa punition au moment même. La vanité qui
lui avait fait rechercher un coupable triomphe aux dépens du bonheur de
Maria, l'avait entraîné dans un attachement réel et profond, que ses
torts précédens l'avaient obligé de sacrifier; son libertinage avec
Caroline l'avait privé de sa seule ressource de fortune; son mariage,
qui avait déchiré si cruellement le coeur de Maria, était pour lui une
source de malheurs qui ne lui laissait plus d'espoir. Il résulta de ce
tableau que son intérêt augmenta pour un coupable déjà trop puni, sans
l'être encore par la haine de ceux qu'il aimait si tendrement: aussi son
coeur n'en éprouva plus pour lui.
Elle alla auprès de sa soeur. Celle-ci venait de se réveiller d'un doux
et long sommeil, qui confirma toutes ses espérances. Elinor s'assit à
côté d'elle, en silence. Son coeur était plein. Le passé, le présent,
l'avenir, la visite de Willoughby, l'attente de sa mère, tout ensemble
lui donnait une telle agitation, que son pouls était sûrement plus élevé
que celui de la malade, et qu'elle craignait de se trahir si elle avait
dit un seul mot. Heureusement que cette crainte ne fut pas longue. A
peine une demi-heure s'était écoulée depuis le départ de Willoughby, que
le roulement d'un autre carrosse lui annonça l'arrivée des voyageurs.
Elle vola au bas de l'escalier, heureuse de revoir sa mère et de pouvoir
la rassurer. Elle arriva à la porte de la maison au moment où madame
Dashwood y entrait; elle la reçut dans ses bras, et sa première parole,
en serrant cette bonne mère sur son coeur, fut celle-ci: Elle est
sauvée! elle est bien, aussi bien qu'elle puisse être. Madame Dashwood
s'était sentie si émue en approchant de la maison, qu'elle avait cru que
c'était un pressentiment qu'elle ne retrouverait plus sa fille chérie.
Le passage subit de cette affreuse crainte à l'heureuse nouvelle qu'elle
était hors de danger; fut trop rapide pour ses sens; elle tomba dans
une demi-faiblesse sur l'épaule d'Elinor. Elle et leur ami la soutinrent
et la portèrent jusqu'au salon. Là, assise à côté de sa fille aînée,
elle retrouva ses sens; mais incapable de parler, elle versa des torrens
de larmes, embrassa plusieurs fois son Elinor, se tournait par
intervalles vers le colonel Brandon, pressait sa main avec un regard qui
lui disait son bonheur, sa reconnaissance, et sa certitude qu'il
partageait tout ce qu'elle éprouvait. Ah! sans doute il le partageait!
Il ne parlait pas non plus, il ne l'aurait pas pu; mais tout en lui
exprimait la joie la plus vive.
Dès que madame Dashwood put se soutenir, son premier désir fut de revoir
Maria. Elinor demanda seulement la permission de l'annoncer sans autre
préparation. Maria était assez bien pour n'en avoir pas besoin; et, deux
minutes après, la plus tendre des mères était assise sur le lit de son
enfant bien-aimée, rendue plus chère encore par son absence, son malheur
et son danger. Elinor jouissait avec délices de leur bonheur mutuel;
mais en bonne et sévère garde, elle conjura Maria de se calmer, et sa
mère de ne pas trop exciter sa sensibilité. Madame Dashwood pouvait être
calme et prudente, quand il s'agissait de la vie de l'une de ses enfans,
et Maria, contente de savoir sa mère auprès d'elle, se sentant elle-même
trop faible pour parler, se soumit au silence prescrit par ses bonnes
gardes. Madame Dashwood voulut absolument passer cette nuit à côté
d'elle; et Elinor, qui ne s'était pas couchée les deux dernières nuits,
consentit à obéir à sa maman et à se mettre au lit. Elle s'y reposa
physiquement, mais ne dormit point; ses esprits étaient trop agités.
Willoughby, le _pauvre Willoughby_! comme elle se permettait de
l'appeler, était constamment présent à sa pensée; elle n'aurait pas
voulu, pour le monde, avoir refusé d'entendre sa demi-justification.
Tantôt elle se blâmait de l'avoir jugé trop sévèrement, et quelquefois
s'accusait d'être à présent trop indulgente. Mais sa promesse de le
justifier auprès de Maria, était invariablement pénible. Elle redoutait
le moment où Maria apprendrait qu'il était moins coupable, et craignait
que peut-être cet amour si passionné ne se ranimât avec plus de force.
Elle doutait du moins qu'après cette explication, sa soeur pût jamais
être heureuse avec un autre homme, et se surprenait alors à désirer que
Willoughby redevînt libre.... Mais elle se rappelait aussi le bon,
l'excellent colonel Brandon, et sentait ses souffrances plus que celles
de son rival. La main de Maria devait être sa récompense. Elle savait, à
n'en pas douter, qu'il serait pour elle le meilleur et le plus tendre
des maris, et désirait alors tout autre chose que la mort de madame
Willoughby.
Au moment où le colonel était arrivé à Barton-Chaumière, il avait trouvé
madame Dashwood prête à partir. Elle ne pouvait supporter plus
long-temps son inquiétude, et s'était décidée d'aller à Cleveland avec
sa femme de chambre. Elle n'attendait que l'arrivée de madame Carrey,
une de ses connaissances d'Exceter, qui voulait bien se charger d'Emma
pendant son absence, sa mère n'osant pas la mener avec elle à cause de
la contagion. Mais l'arrivée du colonel et la lettre d'Elinor, en
redoublant ses alarmes, la déterminèrent à partir tout de suite. Elle
laissa Emma à sa femme de chambre de confiance, qui devait la remettre
le lendemain à madame Carrey, et se mit en route avec le colonel. La
bonne madame Jennings fut enchantée de la trouver là à son lever, et la
combla de soins et d'amitiés. Elle voulait lui conter tous les détails
de la maladie de Maria, s'interrompait pour la conjurer d'aller se
coucher, pour recommander à Betty d'en avoir soin, etc. etc. etc.
Maria continua de jour en jour à se trouver mieux, et avec sa santé
revint aussi graduellement la brillante gaieté de madame Dashwood, et
tout le feu de son imagination. Elle disait et répétait souvent qu'elle
était à présent la plus heureuse femme qu'il y eût au monde. Elinor ne
put s'empêcher d'être intérieurement un peu surprise que sa mère ne
regrettât point Edward, et ne parût pas même se le rappeler. Elinor lui
avait écrit tout ce qui s'était passé, sans même lui cacher son chagrin
de la perte de cet ami, dont elle se croyait si sûre; mais elle en
parlait avec la raison et la mesure qu'elle mettait à tout, et madame
Dashwood la prit au pied de la lettre, et jugea qu'elle n'était pas très
affligée d'un événement dont elle parlait avec autant de calme. La
maladie de sa fille favorite vint ensuite l'occuper exclusivement. Tout
autre malheur ne lui parut rien auprès de celui de la perdre, et d'avoir
à se reprocher d'en être la cause, en ayant encouragé son malheureux
attachement pour Willoughby. Aussi le bonheur de son rétablissement
effaçait toute autre pensée. Elle avait de plus un grand sujet de joie,
dont Elinor ne se doutait pas, et qu'elle lui apprit au premier moment
où elles se trouvèrent en tête à tête.
--Enfin nous voilà seules, mon Elinor, et je puis vous parler de mon
bonheur! Le colonel Brandon aime Maria, il me l'a dit lui-même.
Elinor garda le silence. Elle éprouvait à la fois plaisir et peine. Elle
n'était pas surprise de la chose qu'elle savait depuis long-temps; mais
elle l'était du moment que le colonel avait choisi pour cet aveu.
--Si je ne savais pas, chère Elinor, que nous voyons rarement de même,
je m'étonnerais du calme avec lequel vous m'écoutez. Quant à moi, cet
attachement me transporte de joie! Le plus grand bonheur que j'aurais pu
désirer dans ma famille, c'eût été que le colonel Brandon épousât l'une
de mes filles. Je crois par conséquent, qu'avec ce digne homme Maria
sera la plus heureuse des femmes. Je désire votre bonheur autant que le
sien, mon Elinor; mais le colonel lui convient beaucoup plus qu'à vous.
Elinor fut sur le point de demander raison à sa mère de cette singulière
façon de penser. La différence d'âge était plus grande; leurs
caractères, leurs sentimens n'avaient aucun rapport. Mais elle-même
était charmée que madame Dashwood ne vît pas ces obstacles; elle savait
que son imagination l'entraînait toujours à ne considérer que les beaux
côtés de ce qu'elle désirait. Elle se contenta donc de sourire. Madame
Dashwood n'y vit qu'une approbation et continua son intéressante
confidence.
Il m'a ouvert entièrement, dit-elle, son coeur pendant notre voyage. Cet
aveu n'était ni prémédité, ni prévu d'avance; il échappa à un coeur trop
plein de sa passion pour pouvoir la dissimuler. De mon côté, comme vous
pouvez le croire, je ne parlais toujours que de mon pauvre enfant que je
voyais sans espérance. Il ne pouvait me cacher son inquiétude qui, je le
vis bien, égalait la mienne. Je le lui dis; et pensant que la simple
amitié ne pouvait pas faire naître une aussi vive sympathie, je
prononçai le mot _amour_. Quand vous auriez, lui dis-je, l'amour le plus
passionné pour ma pauvre fille, vous ne seriez pas plus affligé. Alors,
Elinor, il ne put se contenir, et me fit connaître en entier son
sentiment pour Maria, si tendre, si vif, si constant. Il l'a aimée, mon
Elinor, dès le premier instant où il l'a vue. Oh! si vous l'aviez
entendu me peindre la force de cette impression, vous en auriez aussi
été touchée!
Elinor sourit encore en baisant la main de sa mère; elle ne
reconnaissait dans cette description romanesque de l'amour du colonel,
ni son langage, ni sa manière, mais bien les embellissemens de l'active
imagination de madame Dashwood, qui colorait tous les objets pour elle.
Son attachement pour Maria, continua-t-elle, surpasse infiniment tout
ce que jamais Willoughby a senti ou feint de sentir: il est plus ardent,
plus sincère, plus constant; il a subsisté dans toute sa force, malgré
la malheureuse passion de Maria pour cet indigne jeune homme, sans le
moindre égoïsme, sans le moindre espoir. Tous les désirs du colonel se
bornaient à la voir heureuse, même avec un autre. Que de noblesse! que
de délicatesse! que de sincérité! Ah! non, lui n'est pas un trompeur:
ses paroles sont la vérité même.
--Le caractère du colonel Brandon, dit Elinor, est généralement connu et
estimé; c'est un excellent homme.
--Je le sais, reprit madame Dashwood, très sérieusement, et cela
m'aurait suffi pour encourager son affection, pour en être charmée.
Mais ce qu'il vient de faire, cet empressement de venir me chercher,
l'amitié qu'il m'a témoignée, la confiance qu'il a eue en moi, sont
assez pour me prouver qu'il est le meilleur des hommes.
--Ce n'est pas seulement, chère maman, cet acte de bonté, où la simple
humanité et son attachement pour Maria devaient le porter naturellement,
qui doit décider de son caractère; mais ses anciens amis, madame
Jennings, les Middleton, les Palmer l'aiment et le respectent également;
et moi-même, quoique je le connaisse depuis moins de temps, j'ai une si
haute opinion de lui, que si Maria peut être heureuse avec lui, je pense
comme vous que ce serait le plus grand des bonheurs pour nous. Quelle
réponse avez-vous faite? Lui avez-vous donné quelque espoir?
--Oh! ma chère enfant! Je ne pouvais pas alors prononcer ce mot; je
croyais Maria mourante. Lui-même n'osait demander ni espoir, ni
encouragement. Ce n'était pas une demande de ma fille, mais une
confidence involontaire, une effusion de douleur et de sympathie. Nous
pleurâmes ensemble: je lui dis que son sentiment ajouterait à mon
malheur, si j'étais destinée à celui de perdre ma fille; que je la
regretterais pour lui et pour moi. Je ne savais d'abord ce que je
disais; tant d'affliction! tant de surprise! J'étais tout-à-fait
troublée; mais après quelque temps je lui dis que si Maria vivait, ce
que j'osais encore espérer, le plus grand bonheur de ma vie serait de
la lui donner; et depuis notre arrivée, depuis que nous avons repris une
délicieuse sécurité, je l'ai répété plus clairement, et je lui ai donné
tous les encouragemens qui étaient en mon pouvoir. Le temps, et il ne
sera pas long, ai-je dit, amènera tout à bien. Le coeur de Maria ne peut
pas appartenir long-temps à un homme tel que Willoughby; et votre propre
mérite doit vous rassurer.
--Assurément il doit être tranquille sur vos intentions, dit Elinor;
mais cependant il ne me paraît pas content comme il devrait l'être.
--Non!..... Il est si modeste; il a tant de défiance de lui-même! reprit
madame Dashwood. Il croit que Maria est engagée trop profondément pour
retrouver, de bien long-temps, la liberté de faire un autre choix, et
même, dans ce cas, il ne peut s'imaginer que ce serait lui. Il parle de
la différence de leurs âges et de leurs dispositions. Mais il se trompe
tout-à-fait. Son âge est précisément celui qui convient à un mari qui
doit être le guide et le protecteur de sa compagne. Son caractère, ses
principes sont fixés; il n'y a aucun changement à craindre, et quant à
ses dispositions, elles sont précisément celles qui peuvent rendre votre
soeur heureuse. Il calmera son imagination, quelquefois trop ardente; il
rétablira la paix dans son coeur. Ses manières, sa personne, tout est en
sa faveur. Ma partialité pour lui ne m'aveugle point. Il n'est
certainement pas aussi beau que Willoughby; mais, à mon avis, il a
quelque chose de plus agréable, de plus franc, de plus mâle. Ne vous
rappelez-vous pas qu'il y avait quelque chose dans les yeux de
Willoughby que je n'aimais point?
Elinor ne put se le rappeler. Mme Dashwood oubliait qu'elle avait dit
souvent devant Maria, que Willoughby avait dans le regard quelque chose
d'irrésistible. Elle ne le dit pas à sa mère, qui continua: et, quant à
ses manières, vous ne me nierez pas, Elinor, qu'elles ne soient beaucoup
plus faites pour attacher Maria. Cette simplicité naturelle, ce fonds de
bonnes études, et même cette espèce de mélancolie dans ses propos, dans
son attitude, s'accordent beaucoup mieux avec les dispositions réelles
de votre soeur, que la vivacité, la gaieté souvent assez mal placée de
Willoughby. Je suis persuadée à présent que si Willoughby avait été
constant et qu'il eût épousé Maria elle n'aurait jamais été aussi
heureuse avec lui qu'avec le colonel Brandon. Elle s'arrêta. Elinor ne
voulut pas convenir avec elle de ce dernier point, pas du moins en
entier; il lui semblait que le coeur de Maria avait besoin d'amour; mais
madame Dashwood s'abandonnait toujours à ses nouvelles espérances. Le
colonel était son héros du moment, et elle assura à sa fille que, feu
son cher Henri excepté, elle n'avait jamais vu d'homme plus à son gré.
Delafort, dit-elle, n'est pas à une très-grande distance de Barton,
supposé que nous y restions; mais vraisemblablement nous serons plus
près encore de notre Maria. On dit que c'est un grand village; il se
trouvera facilement quelque jolie petite maison près du château, qui
convienne tout aussi bien à notre situation.
Pauvre Elinor! voilà donc un nouveau plan pour la mener à Delafort, à
côté d'Edward et de Lucy. Elle soupira profondément et garda le silence.
--Quant à la fortune aussi, continua Mme Dashwood, sans faire attention
au soupir de sa fille aînée, et ne songeant qu'à son projet de mariage
pour sa favorite, à mon âge on y pense un peu; et quoique je ne
connaisse pas exactement celle du colonel, je crois qu'elle est
très-honnête.
Ici elles furent interrompues par madame Jennings qui, de son côté,
pensait sans le dire, que le colonel ne tarderait pas à épouser Elinor.
Cette dernière se retira, alla rêver au bon succès de son ami auprès de
sa mère, ne pouvant cependant s'empêcher de regretter et de plaindre
Willoughby.