CHAPITRE XLIV.

Après une nuit très-agitée, Maria se leva et descendit comme à

l'ordinaire pour déjeuner. Une fièvre assez violente animait ses yeux et

son teint d'une manière à tromper: aussi la crut-on parfaitement,

lorsqu'elle assura qu'elle était beaucoup mieux. Elinor même, qui

s'inquiétait facilement sur elle, fut rassurée. Elle ne mangea point

cependant, mais but beaucoup de thé, et sortit pour sa promenade

accoutumée, pendant qu'Elinor jouait au whist avec madame Jennings et

les deux hommes, et que Charlotte était auprès de son enfant. Souffrante

et abattue, Maria marchait lentement en lisant un livre de poésie qui

l'intéressait; c'étaient _les Saisons_ de Thompson. Souvent elle

arrêtait sa lecture pour regarder autour d'elle et admirer la réalité

des descriptions qu'elle venait de lire. Elle arriva ainsi au petit

temple, et avant d'y monter elle jette un coup d'oeil sur la contrée.

Dieu! qu'a-t-elle vu? Sur la route qui se dessine dans le paysage, et

qui passe au bas de la plaine, à peu de distance de la colline, un

caricle roulait avec rapidité; c'était.... celui de Willoughby, où elle

avait été si heureuse à côté lui! Il le conduisait encore, mais ce

n'était plus avec elle. Une autre femme, sans doute la sienne, dans le

plus élégant costume de voyage, était à côté de lui. Ils passent sans

l'avoir aperçue. Hélas! la pauvre Maria ne les voyait plus; faible et

malade comme elle l'était dans ce moment, il lui fut impossible de

supporter cette vue. Elle sent qu'elle est près de mourir; une sueur

froide la couvre; son coeur, qui battait avec violence, semble

s'arrêter; un nuage obscurcit ses yeux; elle tombe étendue et sans

aucune connaissance à côté de la première marche du temple.

Cependant les trois robers de whist finissent. Madame Jennings, qui les

a perdus, demande sa revanche. Elinor, complaisante à l'ordinaire, la

prie de l'en dispenser pour le moment; elle craint que la promenade de

sa soeur ne se prolonge trop pour sa santé; elle veut aller la chercher,

la ramener, et prend le bras du colonel qui partageait son inquiétude.

Ils suivirent lentement le sentier sablé, point de Maria. Elinor élève

la voix et l'appelle, point de réponse. Le petit temple ouvert était en

face; elle n'y était pas. Aurait-elle eu l'imprudence d'entrer dans le

bois? dit Elinor; mais elle nous entendrait. Elle s'arrête et l'appelle

encore. Un cri perçant du colonel lui répond; il vient d'apercevoir

celle qu'il cherchait, étendue sur l'herbe et comme privée de vie. Sa

robe blanche se confondait avec l'escalier de marbre, ce qui les avait

empêchés de l'apercevoir d'abord. Mais le colonel voulut monter pour

chercher au loin s'il la verrait, et il la découvre à ses pieds. Qu'on

juge de son émotion et de celle d'Elinor, qui vient à son cri. Elle a

besoin de rassembler toutes ses forces pour ne pas être dans le même

état que sa soeur. Ils la relèvent à demi; Elinor s'assied sur la marche

pour la soutenir; mais tous leurs efforts pour la ranimer sont inutiles.

Les larmes d'Elinor coulent sur ses joues glacées; elle ne les sent

pas. Le colonel cherche si le pouls bat encore; il croit l'avoir senti

faiblement, du moins il le dit et cherche à se le persuader à lui-même.

Il faut l'ôter d'ici, dit-il à Elinor, je vais l'emporter; et la prenant

dans ses bras, il veut reprendre le sentier, chargé de ce précieux

fardeau. Mais Elinor voit que lui-même est tremblant et presque aussi

pâle que Maria; elle a d'ailleurs la crainte de ce qu'éprouverait sa

soeur si, revenant à elle-même pendant le trajet, elle se voyait portée

dans les bras du colonel, comme elle le fut une fois dans ceux de

Willoughby lors de sa malheureuse chute. Elle en frémit, et alléguant sa

propre faiblesse qui l'empêche aussi de marcher, elle conjure le colonel

de remettre la pauvre Maria couchée à demi sur ses genoux, et d'aller

chercher des secours. Il y consent avec peine, et dans moins de temps

qu'il n'était possible de l'imaginer, il est revenu avec des domestiques

et un grand fauteuil. Maria y est placée; Elinor et le colonel marchent

à côté d'elle, soutiennent sa tête penchée; et le triste cortége revient

ainsi à la maison, où l'alarme fut grande, ainsi qu'on peut le penser.

Mais personne n'en soupçonna la cause; on l'attribua en entier au mal de

la veille et au saisissement occasionné par l'air du matin en sortant de

déjeuner.

Le mouvement commençait à la ranimer au moment où l'on arriva. Ses yeux

s'entr'ouvrirent; elle regarda languissamment autour d'elle, tendit la

main à Elinor, et, se penchant sur elle, fondit en larmes: c'était

toujours par des pleurs que se terminaient ses attaques de nerfs.

Elinor fut bien aise de les voir couler en abondance. On la porte dans

sa chambre, on la met au lit, et sa soeur espère que la chaleur et un

doux sommeil la remettront peu à peu. Elle s'endormit en effet, mais non

pas tranquillement; elle était agitée et commença à délirer; elle

nommait souvent Willoughby. Elinor n'en était pas surprise; elle savait

combien sa soeur en était occupée, et ne se doutait guère qu'elle venait

de le voir. Maria se réveilla et voulut raconter ce qui lui était

arrivé; mais ses idées étaient incohérentes; elle ne pouvait s'exprimer

librement, et le peu de mots qu'elle prononça étaient si singuliers,

qu'Elinor les attribua entièrement à la rêverie. Elle tâcha de calmer la

malade, mais ce fut en vain; la fièvre augmentait, sa tête

s'embarrassait toujours de plus en plus, sa respiration devenait courte,

oppressée. Elinor alarmée fit demander madame Jennings, qui ne la

rassura pas, mais elle lui dit qu'elle allait envoyer un exprès dans une

petite ville voisine pour chercher M. Harris, apothicaire, et dans

l'occasion médecin assez heureux.

Il vint, examina la malade, secoua la tête, et après avoir dit à

mademoiselle Dashwood qu'à force de soins il espérait la tirer de

danger, il déclara, d'après tous les symptômes, qu'elle avait une fièvre

maligne, putride et très-contagieuse. A peine cet arrêt eut-il été

prononcé, que madame Palmer, qui était présente, sortit en faisant un

signe à sa mère qui la suivit, et à qui elle dit que, d'après la

décision du médecin, elle ne laisserait pas un moment son enfant et la

nourrice exposés à la contagion, et qu'elle allait l'emmener. La bonne

grand'mère fut du même avis, et dit qu'elle avait d'abord jugé la

maladie de Maria plus sérieuse qu'Elinor ne voulait le croire; qu'elle

la couvait depuis long-temps; qu'il était inoui qu'elle n'eût pas

succombé plus tôt à son chagrin; mais que c'était cela qui à présent

conduisait bien sûrement cette pauvre fille au tombeau, et que la

première chose à faire était que Charlotte partît avec son enfant. M.

Palmer fut demandé; il affecta d'abord de tourner en ridicule les

craintes de ces dames, mais dans le fond il en était tellement saisi

lui-même, qu'il alla aider au cocher pour qu'il eût plus tôt attelé,

défendit qu'on sortît l'enfant de la chambre avant le moment de partir,

et le porta lui-même en courant, de peur qu'il ne respirât le mauvais

air en passant devant la chambre de Maria. Dans moins d'une demi-heure,

depuis l'arrivée de M. Harris et le mot terrible de contagion sorti de

sa bouche, la mère, l'enfant et la nourrice en étaient à l'abri; ils se

rendaient chez une tante de M. Palmer, qui demeurait quelques milles

en-deçà de Bath. Charlotte aurait bien voulu aussi emmener son mari et

sa mère. Le premier lui promit de la rejoindre dans un jour ou deux;

mais madame Jennings, avec une bonté de coeur qui redoubla l'amitié et

la reconnaissance d'Elinor, déclara qu'elle ne quitterait pas Cleveland

pendant que Maria y serait malade, et qu'elle était décidée à remplacer

auprès d'elle la mère à qui elle l'avait ôtée. Elinor trouva

constamment, dans cette excellente femme, une aide zélée, active,

désirant partager toutes ses fatigues; et lui étant souvent utile par sa

longue expérience des soins nécessaires aux malades.

La pauvre Maria avait vraiment grand besoin des tendres soins de sa

soeur et de son amie; La maladie eut son cours accoutumé. Elle se

sentait elle-même assez généralement souffrante pour être docile aux

avis de ses gardes; elle ne pouvait plus dire, comme le premier jour, je

serai mieux demain, ni espérer de se rétablir avant bien des jours, et

peut-être des semaines, si même elle se rétablissait. Eh! dans quel

moment ce mal l'avait-il atteinte? lorsque tout était prêt pour aller

rejoindre à Barton leur bonne mère: leur départ de Cleveland avait été

fixé au lendemain. Madame Jennings voyant l'impatience de Maria, leur

avait offert sa voiture jusqu'à Barton, où elles comptaient arriver au

plus tard le surlendemain, de bonne heure, et causer une surprise

agréable à leur mère; et lorsqu'elle pouvait parler, c'était pour se

lamenter du délai forcé que sa maladie apportait à ce trajet. Elinor

tâchait de la consoler en lui disant ce qu'elle croyait elle-même,

qu'elle serait bientôt rétablie.

Les deux jours suivans ne produisirent aucun changement dans son état;

elle n'était pas pis, mais elle n'était pas mieux, et la faiblesse

augmentait. M. Palmer se laissa persuader malgré lui de joindre sa

femme. Son humanité et sa politesse lui ordonnaient de rester pour

veiller à ce qu'il ne manquât rien. Il craignait aussi le ridicule de

se donner l'air pusillanime en évitant un danger incertain; mais enfin

sa promesse à Charlotte, le désir de revoir son enfant, l'ennui d'être

seul avec madame Jennings et le colonel Brandon (Elinor ne quittait pas

un instant sa soeur) l'engagèrent à partir. Le colonel voulait en faire

autant par discrétion; mais madame Jennings, qui n'était pas fâchée,

dans ses momens de liberté, d'avoir quelqu'un avec qui elle pût causer

et jouer au piquet, trouva qu'il devait à sa _bien-aimée Elinor_ de

partager ses inquiétudes, et le pressa si fort de rester, qu'il y

consentit. Son coeur était bien de moitié dans ce désir: laisser celle

qu'il adorait et l'amie qu'il chérissait, dans un état aussi cruel,

c'était presque au-dessus de ses forces. M. Palmer aussi lui demanda

comme une grâce de le remplacer à Cleveland: si la maladie tournait

mal, dit-il, ces dames auraient besoin d'un ami; et l'on juge combien

cette seule supposition déchirait le coeur du colonel. Maria ignorait

tout, et ne parut pas surprise de ne point voir madame Palmer. Il y a

même apparence qu'uniquement occupée de deux objets, sa mère et

Willoughby, elle l'avait complètement oubliée.

Deux autres jours s'écoulèrent depuis le départ de M. Palmer; et la

situation de la malade était toujours aussi critique. M. Harris qui

venait deux fois par jour, donnait des espérances qu'Elinor saisissait

avec avidité; mais madame Jennings et le colonel n'osaient pas s'y

livrer. La première faisait des songes, avait des pressentimens qui ne

l'avaient jamais trompée; le colonel se rappelait plus que jamais la

ressemblance frappante entre Maria et son Elisa, et se croyait destiné à

perdre encore cet objet de son second amour. Il appelait en vain à son

secours et la raison, et la jeunesse, et la bonne constitution de Maria,

et l'avis du médecin: rien ne pouvait le rassurer, et dans ses momens de

solitude, il s'abandonnait à la plus noire mélancolie et ne croyait pas

revoir jamais Maria. Cependant, dans la matinée du troisième jour, ils

reprirent tous plus d'espérance. Quand M. Harris arriva, il déclara

qu'il trouvait Maria beaucoup mieux. Le pouls était plus fort, plus

réglé, et chaque symptôme plus favorable qu'à sa dernière visite. Elinor

était au ciel en l'entendant parler ainsi, et se félicita de ce que

dans ses lettres à sa mère elle avait suivi son propre jugement plutôt

que celui de ses amis, en lui parlant du mal de Maria comme d'une légère

indisposition qui retardait leur départ de Cleveland, et en fixant

presque le moment où Maria serait assez bien pour entreprendre le

voyage.

Mais la journée ne finit pas aussi heureusement qu'elle avait commencé.

Sur le soir, Maria parut plus malade qu'elle ne l'avait encore été; et

la fièvre et l'insupportable douleur de tête et les frissons revinrent

avec plus de force. Elle avait voulu se lever une heure ou deux sur une

chaise longue pour qu'on refît son lit; elle demanda elle-même à y

rentrer, et n'y fut pas plus tranquille. Elinor voulait attribuer cet

état à la fatigue, et lui administra les cordiaux prescrits par le

médecin; elle eut enfin la satisfaction de la voir tomber dans un

sommeil dont elle attendait les meilleurs effets; mais il ne fut pas

aussi bienfaisant qu'elle l'avait espéré. Quoiqu'elle eût déjà veillé la

nuit précédente, Elinor ne voulut pas entendre parler de quitter sa

soeur avant son réveil, et s'assit à côté du lit pour observer tous ses

mouvemens. Madame Jennings n'était pas très-bien elle-même, et se

coucha. Elinor voulut que Betty, qui était une excellente garde, ne

quittât point sa maîtresse; elle resta donc seule avec Maria, dont le

sommeil était toujours plus agité. On entendait des plaintes

inarticulées sortir de ses lèvres brûlantes, elle changeait à tout

moment de posture. Elinor hésitait s'il ne valait pas mieux l'éveiller

que de la laisser dans un sommeil aussi pénible, quand tout à coup un

bruit accidentel dans la maison la réveilla en sursaut. Elle se leva sur

son séant, et s'écria avec un son de voix très altéré et de l'égarement

dans les yeux:

--Est-ce maman? Ne vient-elle pas? O maman! maman!

--Non, ma chère, pas tout-à-fait encore, lui dit doucement Elinor en

l'aidant à se recoucher; soyez tranquille, mon cher amour, elle sera ici

avant qu'il soit long-temps.

--Qu'elle vienne, qu'elle arrive, s'écria Maria en délire, ou bien elle

ne retrouvera plus son enfant. Elinor, dites-lui de venir ce soir même;

mais qu'elle ne passe pas à Londres, il la tuerait aussi, car il veut

que je meure! Il est venu avec sa femme, dans son caricle, tout exprès

pour me tuer; ils m'ont écrasée, brisée; si vous saviez ce que je

souffre! Maman me guérira; allez la chercher, Elinor; mais lui et cette

femme empêchez-les d'entrer. Je ne veux pas les voir; je ne veux voir

que vous et maman.

Elinor vit avec douleur qu'elle n'était plus à elle-même; elle lui tâta

le pouls, il était extrêmement agité, on ne pouvait pas compter les

battemens, et le délire augmenta avec une telle rapidité, qu'Elinor fut

vivement alarmée. Maria ne la reconnaissait plus; tantôt elle la prenait

pour sa mère et l'embrassait avec ardeur en lui disant les choses les

plus touchantes et les plus incohérentes; tantôt elle la repoussait avec

horreur en la prenant pour madame Willoughby, qu'elle ne nommait jamais.

Enfin Elinor se décida à envoyer chercher sans retard M. Harris, et à

dépêcher un exprès à Barton pour faire venir sa mère. Elle voulut

consulter à cet effet le colonel Brandon, et laissant un moment sa soeur

aux soins de Betty, elle se hâta de descendre au salon, où elle savait

qu'il restait très-tard.

Elle le trouva en effet, et lui communiqua ses craintes, craintes qu'il

avait déjà depuis long-temps. Il l'écouta dans un sombre désespoir; ce

qu'il aurait pu dire aurait été bien faible pour ce qu'il sentait; mais

à peine eut-elle articulé le désir d'envoyer un messager à madame

Dashwood, qu'il prit vivement la parole pour lui offrir de se charger

lui-même de cette commission. Elinor ne fit nulle résistance, nul

compliment, cette offre répondait trop bien à tous les voeux de son

coeur: et comment refuser un ami si bon, si sensible, qui apprendrait

avec précaution à sa mère le malheur qui les menaçait, qui la

soutiendrait, la consolerait dans cet affreux moment, et dans un voyage

si triste et si fatigant par sa promptitude? Excellent ami, lui dit-elle

en pressant sa main, ma reconnaissance égale le service que vous nous

rendez; je suis moins inquiète pour ma mère puisque vous serez avec

elle. Qui sait l'effet que peut produire sa seule présence sur un coeur

tel que celui de Maria? Oh! s'il était donné à l'amour maternel de la

rendre à la vie, nous vous devrons peut-être aussi ce bonheur. Qui sait

si ma mère, attérée d'un tel coup, aurait été en état d'entreprendre

cette course toute seule? Mais vous soutiendrez son courage; je vais lui

écrire un mot pendant que vous ferez préparer les chevaux.

Pas un moment ne fut perdu: le colonel fit tous les arrangemens de ce

petit voyage avec calme et promptitude. Il calcula exactement le temps

qu'il y mettrait, et le moment de son retour. Il espérait, en partant

tout de suite, pouvoir être revenu le lendemain à peu près à la même

heure; il était environ onze heures du soir.

Les chevaux furent prêts plus vite même qu'on ne l'aurait cru; le

colonel pressa la main d'Elinor avec le regard le plus expressif de

douleur et d'amitié, et se jeta dans sa voiture. Minuit sonna; elle se

hâta de retourner auprès de sa soeur pour attendre le médecin, bien

décidée à veiller encore.

Raison et sensibilité, ou les deux manières d'aimer (Tome 4) · 第 16 / 26 题