Après une nuit très-agitée, Maria se leva et descendit comme à
l'ordinaire pour déjeuner. Une fièvre assez violente animait ses yeux et
son teint d'une manière à tromper: aussi la crut-on parfaitement,
lorsqu'elle assura qu'elle était beaucoup mieux. Elinor même, qui
s'inquiétait facilement sur elle, fut rassurée. Elle ne mangea point
cependant, mais but beaucoup de thé, et sortit pour sa promenade
accoutumée, pendant qu'Elinor jouait au whist avec madame Jennings et
les deux hommes, et que Charlotte était auprès de son enfant. Souffrante
et abattue, Maria marchait lentement en lisant un livre de poésie qui
l'intéressait; c'étaient _les Saisons_ de Thompson. Souvent elle
arrêtait sa lecture pour regarder autour d'elle et admirer la réalité
des descriptions qu'elle venait de lire. Elle arriva ainsi au petit
temple, et avant d'y monter elle jette un coup d'oeil sur la contrée.
Dieu! qu'a-t-elle vu? Sur la route qui se dessine dans le paysage, et
qui passe au bas de la plaine, à peu de distance de la colline, un
caricle roulait avec rapidité; c'était.... celui de Willoughby, où elle
avait été si heureuse à côté lui! Il le conduisait encore, mais ce
n'était plus avec elle. Une autre femme, sans doute la sienne, dans le
plus élégant costume de voyage, était à côté de lui. Ils passent sans
l'avoir aperçue. Hélas! la pauvre Maria ne les voyait plus; faible et
malade comme elle l'était dans ce moment, il lui fut impossible de
supporter cette vue. Elle sent qu'elle est près de mourir; une sueur
froide la couvre; son coeur, qui battait avec violence, semble
s'arrêter; un nuage obscurcit ses yeux; elle tombe étendue et sans
aucune connaissance à côté de la première marche du temple.
Cependant les trois robers de whist finissent. Madame Jennings, qui les
a perdus, demande sa revanche. Elinor, complaisante à l'ordinaire, la
prie de l'en dispenser pour le moment; elle craint que la promenade de
sa soeur ne se prolonge trop pour sa santé; elle veut aller la chercher,
la ramener, et prend le bras du colonel qui partageait son inquiétude.
Ils suivirent lentement le sentier sablé, point de Maria. Elinor élève
la voix et l'appelle, point de réponse. Le petit temple ouvert était en
face; elle n'y était pas. Aurait-elle eu l'imprudence d'entrer dans le
bois? dit Elinor; mais elle nous entendrait. Elle s'arrête et l'appelle
encore. Un cri perçant du colonel lui répond; il vient d'apercevoir
celle qu'il cherchait, étendue sur l'herbe et comme privée de vie. Sa
robe blanche se confondait avec l'escalier de marbre, ce qui les avait
empêchés de l'apercevoir d'abord. Mais le colonel voulut monter pour
chercher au loin s'il la verrait, et il la découvre à ses pieds. Qu'on
juge de son émotion et de celle d'Elinor, qui vient à son cri. Elle a
besoin de rassembler toutes ses forces pour ne pas être dans le même
état que sa soeur. Ils la relèvent à demi; Elinor s'assied sur la marche
pour la soutenir; mais tous leurs efforts pour la ranimer sont inutiles.
Les larmes d'Elinor coulent sur ses joues glacées; elle ne les sent
pas. Le colonel cherche si le pouls bat encore; il croit l'avoir senti
faiblement, du moins il le dit et cherche à se le persuader à lui-même.
Il faut l'ôter d'ici, dit-il à Elinor, je vais l'emporter; et la prenant
dans ses bras, il veut reprendre le sentier, chargé de ce précieux
fardeau. Mais Elinor voit que lui-même est tremblant et presque aussi
pâle que Maria; elle a d'ailleurs la crainte de ce qu'éprouverait sa
soeur si, revenant à elle-même pendant le trajet, elle se voyait portée
dans les bras du colonel, comme elle le fut une fois dans ceux de
Willoughby lors de sa malheureuse chute. Elle en frémit, et alléguant sa
propre faiblesse qui l'empêche aussi de marcher, elle conjure le colonel
de remettre la pauvre Maria couchée à demi sur ses genoux, et d'aller
chercher des secours. Il y consent avec peine, et dans moins de temps
qu'il n'était possible de l'imaginer, il est revenu avec des domestiques
et un grand fauteuil. Maria y est placée; Elinor et le colonel marchent
à côté d'elle, soutiennent sa tête penchée; et le triste cortége revient
ainsi à la maison, où l'alarme fut grande, ainsi qu'on peut le penser.
Mais personne n'en soupçonna la cause; on l'attribua en entier au mal de
la veille et au saisissement occasionné par l'air du matin en sortant de
déjeuner.
Le mouvement commençait à la ranimer au moment où l'on arriva. Ses yeux
s'entr'ouvrirent; elle regarda languissamment autour d'elle, tendit la
main à Elinor, et, se penchant sur elle, fondit en larmes: c'était
toujours par des pleurs que se terminaient ses attaques de nerfs.
Elinor fut bien aise de les voir couler en abondance. On la porte dans
sa chambre, on la met au lit, et sa soeur espère que la chaleur et un
doux sommeil la remettront peu à peu. Elle s'endormit en effet, mais non
pas tranquillement; elle était agitée et commença à délirer; elle
nommait souvent Willoughby. Elinor n'en était pas surprise; elle savait
combien sa soeur en était occupée, et ne se doutait guère qu'elle venait
de le voir. Maria se réveilla et voulut raconter ce qui lui était
arrivé; mais ses idées étaient incohérentes; elle ne pouvait s'exprimer
librement, et le peu de mots qu'elle prononça étaient si singuliers,
qu'Elinor les attribua entièrement à la rêverie. Elle tâcha de calmer la
malade, mais ce fut en vain; la fièvre augmentait, sa tête
s'embarrassait toujours de plus en plus, sa respiration devenait courte,
oppressée. Elinor alarmée fit demander madame Jennings, qui ne la
rassura pas, mais elle lui dit qu'elle allait envoyer un exprès dans une
petite ville voisine pour chercher M. Harris, apothicaire, et dans
l'occasion médecin assez heureux.
Il vint, examina la malade, secoua la tête, et après avoir dit à
mademoiselle Dashwood qu'à force de soins il espérait la tirer de
danger, il déclara, d'après tous les symptômes, qu'elle avait une fièvre
maligne, putride et très-contagieuse. A peine cet arrêt eut-il été
prononcé, que madame Palmer, qui était présente, sortit en faisant un
signe à sa mère qui la suivit, et à qui elle dit que, d'après la
décision du médecin, elle ne laisserait pas un moment son enfant et la
nourrice exposés à la contagion, et qu'elle allait l'emmener. La bonne
grand'mère fut du même avis, et dit qu'elle avait d'abord jugé la
maladie de Maria plus sérieuse qu'Elinor ne voulait le croire; qu'elle
la couvait depuis long-temps; qu'il était inoui qu'elle n'eût pas
succombé plus tôt à son chagrin; mais que c'était cela qui à présent
conduisait bien sûrement cette pauvre fille au tombeau, et que la
première chose à faire était que Charlotte partît avec son enfant. M.
Palmer fut demandé; il affecta d'abord de tourner en ridicule les
craintes de ces dames, mais dans le fond il en était tellement saisi
lui-même, qu'il alla aider au cocher pour qu'il eût plus tôt attelé,
défendit qu'on sortît l'enfant de la chambre avant le moment de partir,
et le porta lui-même en courant, de peur qu'il ne respirât le mauvais
air en passant devant la chambre de Maria. Dans moins d'une demi-heure,
depuis l'arrivée de M. Harris et le mot terrible de contagion sorti de
sa bouche, la mère, l'enfant et la nourrice en étaient à l'abri; ils se
rendaient chez une tante de M. Palmer, qui demeurait quelques milles
en-deçà de Bath. Charlotte aurait bien voulu aussi emmener son mari et
sa mère. Le premier lui promit de la rejoindre dans un jour ou deux;
mais madame Jennings, avec une bonté de coeur qui redoubla l'amitié et
la reconnaissance d'Elinor, déclara qu'elle ne quitterait pas Cleveland
pendant que Maria y serait malade, et qu'elle était décidée à remplacer
auprès d'elle la mère à qui elle l'avait ôtée. Elinor trouva
constamment, dans cette excellente femme, une aide zélée, active,
désirant partager toutes ses fatigues; et lui étant souvent utile par sa
longue expérience des soins nécessaires aux malades.
La pauvre Maria avait vraiment grand besoin des tendres soins de sa
soeur et de son amie; La maladie eut son cours accoutumé. Elle se
sentait elle-même assez généralement souffrante pour être docile aux
avis de ses gardes; elle ne pouvait plus dire, comme le premier jour, je
serai mieux demain, ni espérer de se rétablir avant bien des jours, et
peut-être des semaines, si même elle se rétablissait. Eh! dans quel
moment ce mal l'avait-il atteinte? lorsque tout était prêt pour aller
rejoindre à Barton leur bonne mère: leur départ de Cleveland avait été
fixé au lendemain. Madame Jennings voyant l'impatience de Maria, leur
avait offert sa voiture jusqu'à Barton, où elles comptaient arriver au
plus tard le surlendemain, de bonne heure, et causer une surprise
agréable à leur mère; et lorsqu'elle pouvait parler, c'était pour se
lamenter du délai forcé que sa maladie apportait à ce trajet. Elinor
tâchait de la consoler en lui disant ce qu'elle croyait elle-même,
qu'elle serait bientôt rétablie.
Les deux jours suivans ne produisirent aucun changement dans son état;
elle n'était pas pis, mais elle n'était pas mieux, et la faiblesse
augmentait. M. Palmer se laissa persuader malgré lui de joindre sa
femme. Son humanité et sa politesse lui ordonnaient de rester pour
veiller à ce qu'il ne manquât rien. Il craignait aussi le ridicule de
se donner l'air pusillanime en évitant un danger incertain; mais enfin
sa promesse à Charlotte, le désir de revoir son enfant, l'ennui d'être
seul avec madame Jennings et le colonel Brandon (Elinor ne quittait pas
un instant sa soeur) l'engagèrent à partir. Le colonel voulait en faire
autant par discrétion; mais madame Jennings, qui n'était pas fâchée,
dans ses momens de liberté, d'avoir quelqu'un avec qui elle pût causer
et jouer au piquet, trouva qu'il devait à sa _bien-aimée Elinor_ de
partager ses inquiétudes, et le pressa si fort de rester, qu'il y
consentit. Son coeur était bien de moitié dans ce désir: laisser celle
qu'il adorait et l'amie qu'il chérissait, dans un état aussi cruel,
c'était presque au-dessus de ses forces. M. Palmer aussi lui demanda
comme une grâce de le remplacer à Cleveland: si la maladie tournait
mal, dit-il, ces dames auraient besoin d'un ami; et l'on juge combien
cette seule supposition déchirait le coeur du colonel. Maria ignorait
tout, et ne parut pas surprise de ne point voir madame Palmer. Il y a
même apparence qu'uniquement occupée de deux objets, sa mère et
Willoughby, elle l'avait complètement oubliée.
Deux autres jours s'écoulèrent depuis le départ de M. Palmer; et la
situation de la malade était toujours aussi critique. M. Harris qui
venait deux fois par jour, donnait des espérances qu'Elinor saisissait
avec avidité; mais madame Jennings et le colonel n'osaient pas s'y
livrer. La première faisait des songes, avait des pressentimens qui ne
l'avaient jamais trompée; le colonel se rappelait plus que jamais la
ressemblance frappante entre Maria et son Elisa, et se croyait destiné à
perdre encore cet objet de son second amour. Il appelait en vain à son
secours et la raison, et la jeunesse, et la bonne constitution de Maria,
et l'avis du médecin: rien ne pouvait le rassurer, et dans ses momens de
solitude, il s'abandonnait à la plus noire mélancolie et ne croyait pas
revoir jamais Maria. Cependant, dans la matinée du troisième jour, ils
reprirent tous plus d'espérance. Quand M. Harris arriva, il déclara
qu'il trouvait Maria beaucoup mieux. Le pouls était plus fort, plus
réglé, et chaque symptôme plus favorable qu'à sa dernière visite. Elinor
était au ciel en l'entendant parler ainsi, et se félicita de ce que
dans ses lettres à sa mère elle avait suivi son propre jugement plutôt
que celui de ses amis, en lui parlant du mal de Maria comme d'une légère
indisposition qui retardait leur départ de Cleveland, et en fixant
presque le moment où Maria serait assez bien pour entreprendre le
voyage.
Mais la journée ne finit pas aussi heureusement qu'elle avait commencé.
Sur le soir, Maria parut plus malade qu'elle ne l'avait encore été; et
la fièvre et l'insupportable douleur de tête et les frissons revinrent
avec plus de force. Elle avait voulu se lever une heure ou deux sur une
chaise longue pour qu'on refît son lit; elle demanda elle-même à y
rentrer, et n'y fut pas plus tranquille. Elinor voulait attribuer cet
état à la fatigue, et lui administra les cordiaux prescrits par le
médecin; elle eut enfin la satisfaction de la voir tomber dans un
sommeil dont elle attendait les meilleurs effets; mais il ne fut pas
aussi bienfaisant qu'elle l'avait espéré. Quoiqu'elle eût déjà veillé la
nuit précédente, Elinor ne voulut pas entendre parler de quitter sa
soeur avant son réveil, et s'assit à côté du lit pour observer tous ses
mouvemens. Madame Jennings n'était pas très-bien elle-même, et se
coucha. Elinor voulut que Betty, qui était une excellente garde, ne
quittât point sa maîtresse; elle resta donc seule avec Maria, dont le
sommeil était toujours plus agité. On entendait des plaintes
inarticulées sortir de ses lèvres brûlantes, elle changeait à tout
moment de posture. Elinor hésitait s'il ne valait pas mieux l'éveiller
que de la laisser dans un sommeil aussi pénible, quand tout à coup un
bruit accidentel dans la maison la réveilla en sursaut. Elle se leva sur
son séant, et s'écria avec un son de voix très altéré et de l'égarement
dans les yeux:
--Est-ce maman? Ne vient-elle pas? O maman! maman!
--Non, ma chère, pas tout-à-fait encore, lui dit doucement Elinor en
l'aidant à se recoucher; soyez tranquille, mon cher amour, elle sera ici
avant qu'il soit long-temps.
--Qu'elle vienne, qu'elle arrive, s'écria Maria en délire, ou bien elle
ne retrouvera plus son enfant. Elinor, dites-lui de venir ce soir même;
mais qu'elle ne passe pas à Londres, il la tuerait aussi, car il veut
que je meure! Il est venu avec sa femme, dans son caricle, tout exprès
pour me tuer; ils m'ont écrasée, brisée; si vous saviez ce que je
souffre! Maman me guérira; allez la chercher, Elinor; mais lui et cette
femme empêchez-les d'entrer. Je ne veux pas les voir; je ne veux voir
que vous et maman.
Elinor vit avec douleur qu'elle n'était plus à elle-même; elle lui tâta
le pouls, il était extrêmement agité, on ne pouvait pas compter les
battemens, et le délire augmenta avec une telle rapidité, qu'Elinor fut
vivement alarmée. Maria ne la reconnaissait plus; tantôt elle la prenait
pour sa mère et l'embrassait avec ardeur en lui disant les choses les
plus touchantes et les plus incohérentes; tantôt elle la repoussait avec
horreur en la prenant pour madame Willoughby, qu'elle ne nommait jamais.
Enfin Elinor se décida à envoyer chercher sans retard M. Harris, et à
dépêcher un exprès à Barton pour faire venir sa mère. Elle voulut
consulter à cet effet le colonel Brandon, et laissant un moment sa soeur
aux soins de Betty, elle se hâta de descendre au salon, où elle savait
qu'il restait très-tard.
Elle le trouva en effet, et lui communiqua ses craintes, craintes qu'il
avait déjà depuis long-temps. Il l'écouta dans un sombre désespoir; ce
qu'il aurait pu dire aurait été bien faible pour ce qu'il sentait; mais
à peine eut-elle articulé le désir d'envoyer un messager à madame
Dashwood, qu'il prit vivement la parole pour lui offrir de se charger
lui-même de cette commission. Elinor ne fit nulle résistance, nul
compliment, cette offre répondait trop bien à tous les voeux de son
coeur: et comment refuser un ami si bon, si sensible, qui apprendrait
avec précaution à sa mère le malheur qui les menaçait, qui la
soutiendrait, la consolerait dans cet affreux moment, et dans un voyage
si triste et si fatigant par sa promptitude? Excellent ami, lui dit-elle
en pressant sa main, ma reconnaissance égale le service que vous nous
rendez; je suis moins inquiète pour ma mère puisque vous serez avec
elle. Qui sait l'effet que peut produire sa seule présence sur un coeur
tel que celui de Maria? Oh! s'il était donné à l'amour maternel de la
rendre à la vie, nous vous devrons peut-être aussi ce bonheur. Qui sait
si ma mère, attérée d'un tel coup, aurait été en état d'entreprendre
cette course toute seule? Mais vous soutiendrez son courage; je vais lui
écrire un mot pendant que vous ferez préparer les chevaux.
Pas un moment ne fut perdu: le colonel fit tous les arrangemens de ce
petit voyage avec calme et promptitude. Il calcula exactement le temps
qu'il y mettrait, et le moment de son retour. Il espérait, en partant
tout de suite, pouvoir être revenu le lendemain à peu près à la même
heure; il était environ onze heures du soir.
Les chevaux furent prêts plus vite même qu'on ne l'aurait cru; le
colonel pressa la main d'Elinor avec le regard le plus expressif de
douleur et d'amitié, et se jeta dans sa voiture. Minuit sonna; elle se
hâta de retourner auprès de sa soeur pour attendre le médecin, bien
décidée à veiller encore.