Au commencement d'avril, par un temps singulièrement beau pour la
saison, madame Jennings et ses deux jeunes amies partirent de
Berkeley-Street et quittèrent Londres; elles devaient rencontrer, dans
un endroit désigné, madame Charlotte Palmer, son enfant et ses gens, et
se rendre à Cleveland tous ensemble. Comme on devait voyager lentement à
cause de l'enfant, M. Palmer et le colonel Brandon préférèrent suivre à
cheval et devaient les rejoindre le lendemain de leur arrivée.
Maria, toujours vive, toujours exagérée dans tous ses sentimens, s'était
réjouie de quitter cette ville où elle n'avait eu que des peines, et au
moment d'en partir, son coeur se serra en pensant au plaisir qu'elle
avait eu en y arrivant, à l'espoir qui embellissait les premiers momens
de son séjour. Elle y laissait ce Willoughby qu'elle était venue
rejoindre avec tant de joie et qu'elle ne pouvait oublier, perdu à
jamais pour elle, retenu dans de nouveaux liens, ne l'ayant peut-être
jamais aimée; et ces pensers déchirans, renouvelés au moment du départ,
lui firent verser autant de larmes que si elle avait laissé derrière
elle le bonheur.
Elinor les partageait, comme toutes les peines de sa soeur; mais ce
redoublement de chagrin étant plus dans son imagination qu'en réalité,
elle espérait que l'air de la campagne, la tranquillité de Barton, le
plaisir de retrouver sa mère remettraient sa santé et rendraient dans
peu de mois la paix à son coeur. De son côté Elinor ne laissait rien à
Londres qui pût exciter en elle la moindre douleur; elle était bien aise
d'être à l'abri des confidences de Lucy, et de sa persécutante et fausse
amitié; elle remerciait aussi le ciel de ce que le traître Willoughby ne
s'était point offert à sa vue ni à celle de sa soeur; elle s'efforçait
de ne plus penser à Edward que comme on pense à un ami marié, et
tâchait, par une douce gaieté, de distraire un peu la pensive et triste
Maria; elle y réussit assez bien. Sur la fin de la première journée, le
mouvement du carrosse, une contrée nouvelle, les caresses de madame
Jennings et de sa soeur avaient fait une heureuse diversion; mais le
lendemain, dès qu'on fut entré dans le Sommerset-Shire, dès que ce mot
eut été prononcé, cent mille nuages revinrent obscurcir sa physionomie,
et il ne fut plus possible d'en obtenir un mot. Penchée sur la portière,
absorbée dans ses souvenirs, dans ses réflexions, elle regardait chaque
arbre, chaque buisson avec intérêt, comptait combien de fois Willoughby
avait passé sur cette route, et se représentait avec quel délice elle
l'aurait faite elle-même à côté de lui, pour aller habiter ensemble une
terre qu'elle se figurait être comme le paradis, où elle avait placé le
bonheur de sa vie, et dont une autre qu'elle était à présent la
propriétaire.
Le matin du troisième jour on quitta la grande route pour prendre celle
qui conduisait à _Cleveland-House_, et on y arriva après avoir fait
quelques milles. C'était une belle et spacieuse maison moderne, située
sur une plaine en pente douce, bordée de bois; il n'y avait point de
parc, mais des promenades très-étendues. Un sentier uni et sablé
serpentait autour de différentes espèces de plantations; des groupes de
sapins, de frênes, d'acacias, étaient répandus çà et là autour de la
maison; sur la plaine, des arbres plus épais étendaient leur belle
verdure; des peupliers d'Italie élevaient leur feuillage en panache, se
balançaient au-dessus des autres arbres, et cachaient les bâtimens du
service. Entre les groupes d'arbres, des fabriques simples et élégantes
ornaient le paysage: c'étaient la laiterie, la basse-cour, les écuries,
la maison du jardinier; plus loin, un temple grec avec ses colonnes en
marbre blanc était situé sur une colline, et dominait un beau point de
vue.
Maria était dans l'enchantement; elle aurait voulu tout voir à la fois,
savoir de quel côté étaient situés Barton et Haute-Combe. Soixante
milles au plus la séparaient de sa mère chérie, et seulement trente, de
Haute-Combe. L'une de ces idées réveillait dans son coeur tous ses
sentimens de tendresse, et l'autre, sa passion malheureuse. Comme elle
désirait se livrer en liberté à ses impressions, pendant que ses
compagnes parcouraient la maison avec Charlotte, et que cette dernière,
fière de son fils, le montrait à l'intendant, à la gouvernante, et leur
faisait admirer sa beauté et sa force, elle s'échappa dans les bosquets.
Déjà ils commençaient à se couvrir de leur nouveau feuillage, et les
arbres fruitiers, de leurs fleurs. Elle suivit le sentier et arriva sur
l'éminence où était situé le petit temple. Ses regards erraient de tous
côtés sur le plus riant paysage jusqu'aux collines qui bordaient
l'horizon. Elle s'imaginait que si elle pouvait aller jusque sur le
sommet elle verrait Haute-Combe. Au lieu de combattre et d'écarter ses
souvenirs et ses regrets, elle semblait chercher à les nourrir, se faire
une espèce de volupté de sa mélancolie, et un devoir de sa constance. Sa
faiblesse l'obligea de s'asseoir sur les marches du temple. Appuyée
contre une colonne, ses larmes coulèrent en abondance; mais elles
n'avaient pas l'amertume de celles qu'elle versait à Londres; elles la
soulagèrent plutôt que de lui faire du mal. En revenant à la maison par
un autre chemin, elle résolut, pendant son séjour à Cleveland, de
s'accorder tous les jours la jouissance de ces promenades solitaires, de
profiter de la liberté d'une vie champêtre, et de se dédommager de sa
longue réclusion: voilà le seul moyen, pensait-elle, de retrouver des
forces et de la santé, et de ne pas faire à ma pauvre bonne maman le
chagrin de me revoir si pâle et si changée. En effet, l'air et le
mouvement lui avaient redonné un peu de couleur, ce qui fit grand
plaisir à Elinor. Au moment où Maria rentra, les autres allaient sortir.
La fatigue lui servit de prétexte pour ne pas les suivre; elle resta,
et continua de se livrer à ses rêveries sentimentales.
L'excursion des autres dames fut moins romanesque. Charlotte les
conduisit dans tous ses petits établissemens de campagne, à ses
espaliers en fleurs, dans son potager, dans sa serre, dans son
poulailler, etc. etc. Les lamentations du jardinier sur la perte de
plusieurs belles plantes que le froid avait fait périr, excitèrent les
éclats de rire de Charlotte; dans la basse-cour, des poules mangées par
le renard, des couvées abandonnées, les redoublèrent. Madame Jennings
s'y joignit; Elinor y fut entraînée; et il y eut au moins autant de
gaieté dans leur promenade qu'il y avait eu de tristesse dans celle de
Maria.
Cette dernière, en formant son plan de courir toute la journée dans les
environs, n'avait pas prévu les changemens de temps. La matinée avait
été superbe; mais pendant le dîner une pluie très-forte et continuelle
s'établit, et lui ôta tout espoir de sortir encore le soir, ainsi
qu'elle l'avait résolu, ce dont elle fut très-contrariée. Il fallut
passer son temps comme on put. Madame Palmer fit venir son poupon, et
s'en amusa toute la soirée. Ses pleurs, ses grimaces, tout était
charmant, tout annonçait une intelligence, elle aurait presque dit un
esprit très-remarquable. Grand-maman faisait chorus avec elle, tout en
faisant sa tapisserie; Elinor brodait, et prenait part aux discours
insignifians, mais touchans cependant par l'amour maternel qui les
dictait; et Maria qui avait le talent de découvrir d'abord la
bibliothèque dans chaque maison, alla chercher un livre, et prévint
ainsi l'ennui d'une soirée qui lui aurait paru bien longue.
Rien n'était oublié par madame Palmer pour la bonne réception de ses
hôtes. Sa manière franche, amicale, sa constante bonne humeur faisaient
facilement passer sur son manque total d'instruction et d'idées. Elle
avait la politesse de la bonté, et non pas celle des complimens; elle
était d'ailleurs si jolie, si fraîche, si gracieuse, qu'on avait du
plaisir à la regarder, si on n'en avait pas à l'entendre. Sa naïveté,
qui allait jusqu'à la simplicité, était quelquefois assez plaisante, et
lui donnait quelque chose d'enfantin qui seyait à sa petite figure.
Elinor n'aurait pas voulu passer sa vie avec elle; mais pour quelques
jours elle lui pardonnait même son rire éternel, qui était insupportable
à Maria.
Les cavaliers attendus arrivèrent le lendemain, et furent bien reçus;
ils apportaient un peu de variété dans la conversation. Une longue
matinée et une pluie continuelle rendaient ce renfort de société bien
nécessaire. M. Palmer était très-bien chez lui, et faisait les honneurs
de sa maison en vrai gentilhomme et avec un ton parfait; si quelquefois
il était un peu rude avec sa femme et sa belle-mère, il pouvait être
très-aimable avec les autres, et l'aurait toujours été sans cette nuance
trop prononcée d'amour propre qui se faisait sentir à chaque instant, et
qui tenait à une vraie supériorité d'esprit et de connaissances, non
seulement sur madame Jennings et sur Charlotte, mais sur plusieurs
hommes de son âge. D'ailleurs, dans sa vie et ses habitudes, il
ressemblait à beaucoup d'autres, tenant bien sa place à la table et
voulant qu'elle fût servie avec recherche, n'étant jamais prêt aux
heures fixées, quoiqu'il n'eût rien à faire, passionné de son enfant
sans vouloir en avoir l'air, plus souvent à son billard que dans sa
bibliothèque, et avec ses chevaux qu'avec les dames, mais beaucoup mieux
cependant qu'Elinor ne l'aurait attendu. Et pourtant, tout en lui
rendant justice, elle ne pouvait s'empêcher de le mettre au-dessous
d'Edward, si instruit et si modeste, pouvant parler sur tout avec
intérêt, et se taire quand il le fallait, écouter, et céder même dans
l'occasion, quoiqu'il sût aussi soutenir son opinion avec noblesse et
fermeté. Hélas! le seul tort d'Edward aux yeux d'Elinor était d'avoir
une fois aimé Lucy Stéeles, et combien encore ce tort involontaire avait
développé de vertus qu'elle ne pouvait s'empêcher d'admirer. Mais quand
elle aurait pu l'oublier, le colonel Brandon le lui aurait rappelé. Il
venait de passer une semaine à Delafort, exprès pour donner des ordres
relatifs aux réparations du presbytère; il en parlait à Elinor comme à
une amie du jeune pasteur; il lui faisait la description de cette
demeure, la conseillait sur ce qu'il y avait de mieux à faire pour
l'établissement d'Edward et de sa femme, et sans s'en douter enfonçait
ainsi le poignard dans le coeur de celle qui avait fondé l'espoir du
bonheur de sa vie sur l'union qu'elle espérait former avec Edward, et
qui devait y renoncer. Mais elle n'en parlait pas avec moins d'intérêt
de ce qui pouvait contribuer au bien-être d'un ami si cher, quoiqu'elle
ne dût plus le partager. Toute la conduite du colonel avec elle fut
telle que madame Jennings et même John Dashwood auraient pu le désirer
pour se confirmer dans leur opinion. Il témoigna ouvertement le plaisir
qu'il avait à revoir Elinor après une absence de dix jours; il cherchait
toutes les occasions de s'entretenir avec elle, et déférait toujours à
son opinion. Personne ne doutait qu'il ne lui fût profondément attaché,
à l'exception d'Elinor elle-même, qui voyait très-bien que Maria, malgré
sa tristesse et son changement, était l'objet de sa préférence et d'un
sentiment que sa tendre pitié augmentait encore. Elle observait ses
regards, tandis que les autres observaient sa conduite, et les voyait se
diriger sur Maria avec un intérêt si tendre, une sollicitude si vive,
qu'elle n'avait pas là-dessus le moindre doute. Il aimait Elinor de
l'amitié la plus vraie, et il adorait Maria avec une passion qui
s'augmentait à chaque instant et qui fut bientôt mise à de cruelles
épreuves.
Loin que la santé de Maria se trouvât bien de l'air de la campagne, elle
s'altérait toujours davantage, ce qui l'affligeait elle-même. Dès que la
pluie eut cessé, elle recommença ses promenades sans s'embarrasser de
l'humidité: le sentier sablé est tout-à-fait sec, disait-elle à sa soeur
à qui elle échappait sans cesse; mais elle ne restait pas sur ce
sentier. Elle s'enfonçait dans le bois; elle allait même plus loin
chercher des sites plus romantiques, plus sauvages, des arbres plus
vieux, plus épais; elle s'asseyait aux pieds sur la mousse humide,
rentrait à la maison, glacée, mouillée, sans penser même à changer de
chaussure. Il lui prit enfin une toux opiniâtre et un grand mal de
gorge. Elle aurait caché et nié tout autre mal pour conserver sa
liberté; mais celui-là était trop évident pour ne pas inquiéter tout le
monde, et surtout sa soeur et le colonel, qui lui demandèrent de se
soigner mieux au nom de l'amitié. Elle leur répondit, en souriant, que
son mal était léger, et qu'une nuit de repos la guérirait complètement.
On lui prescrivit mille choses; elle ne voulut prendre qu'un peu de thé
en se couchant, et protesta à Elinor que le lendemain elle serait à
merveille.