CHAPITRE XLIII.

Au commencement d'avril, par un temps singulièrement beau pour la

saison, madame Jennings et ses deux jeunes amies partirent de

Berkeley-Street et quittèrent Londres; elles devaient rencontrer, dans

un endroit désigné, madame Charlotte Palmer, son enfant et ses gens, et

se rendre à Cleveland tous ensemble. Comme on devait voyager lentement à

cause de l'enfant, M. Palmer et le colonel Brandon préférèrent suivre à

cheval et devaient les rejoindre le lendemain de leur arrivée.

Maria, toujours vive, toujours exagérée dans tous ses sentimens, s'était

réjouie de quitter cette ville où elle n'avait eu que des peines, et au

moment d'en partir, son coeur se serra en pensant au plaisir qu'elle

avait eu en y arrivant, à l'espoir qui embellissait les premiers momens

de son séjour. Elle y laissait ce Willoughby qu'elle était venue

rejoindre avec tant de joie et qu'elle ne pouvait oublier, perdu à

jamais pour elle, retenu dans de nouveaux liens, ne l'ayant peut-être

jamais aimée; et ces pensers déchirans, renouvelés au moment du départ,

lui firent verser autant de larmes que si elle avait laissé derrière

elle le bonheur.

Elinor les partageait, comme toutes les peines de sa soeur; mais ce

redoublement de chagrin étant plus dans son imagination qu'en réalité,

elle espérait que l'air de la campagne, la tranquillité de Barton, le

plaisir de retrouver sa mère remettraient sa santé et rendraient dans

peu de mois la paix à son coeur. De son côté Elinor ne laissait rien à

Londres qui pût exciter en elle la moindre douleur; elle était bien aise

d'être à l'abri des confidences de Lucy, et de sa persécutante et fausse

amitié; elle remerciait aussi le ciel de ce que le traître Willoughby ne

s'était point offert à sa vue ni à celle de sa soeur; elle s'efforçait

de ne plus penser à Edward que comme on pense à un ami marié, et

tâchait, par une douce gaieté, de distraire un peu la pensive et triste

Maria; elle y réussit assez bien. Sur la fin de la première journée, le

mouvement du carrosse, une contrée nouvelle, les caresses de madame

Jennings et de sa soeur avaient fait une heureuse diversion; mais le

lendemain, dès qu'on fut entré dans le Sommerset-Shire, dès que ce mot

eut été prononcé, cent mille nuages revinrent obscurcir sa physionomie,

et il ne fut plus possible d'en obtenir un mot. Penchée sur la portière,

absorbée dans ses souvenirs, dans ses réflexions, elle regardait chaque

arbre, chaque buisson avec intérêt, comptait combien de fois Willoughby

avait passé sur cette route, et se représentait avec quel délice elle

l'aurait faite elle-même à côté de lui, pour aller habiter ensemble une

terre qu'elle se figurait être comme le paradis, où elle avait placé le

bonheur de sa vie, et dont une autre qu'elle était à présent la

propriétaire.

Le matin du troisième jour on quitta la grande route pour prendre celle

qui conduisait à _Cleveland-House_, et on y arriva après avoir fait

quelques milles. C'était une belle et spacieuse maison moderne, située

sur une plaine en pente douce, bordée de bois; il n'y avait point de

parc, mais des promenades très-étendues. Un sentier uni et sablé

serpentait autour de différentes espèces de plantations; des groupes de

sapins, de frênes, d'acacias, étaient répandus çà et là autour de la

maison; sur la plaine, des arbres plus épais étendaient leur belle

verdure; des peupliers d'Italie élevaient leur feuillage en panache, se

balançaient au-dessus des autres arbres, et cachaient les bâtimens du

service. Entre les groupes d'arbres, des fabriques simples et élégantes

ornaient le paysage: c'étaient la laiterie, la basse-cour, les écuries,

la maison du jardinier; plus loin, un temple grec avec ses colonnes en

marbre blanc était situé sur une colline, et dominait un beau point de

vue.

Maria était dans l'enchantement; elle aurait voulu tout voir à la fois,

savoir de quel côté étaient situés Barton et Haute-Combe. Soixante

milles au plus la séparaient de sa mère chérie, et seulement trente, de

Haute-Combe. L'une de ces idées réveillait dans son coeur tous ses

sentimens de tendresse, et l'autre, sa passion malheureuse. Comme elle

désirait se livrer en liberté à ses impressions, pendant que ses

compagnes parcouraient la maison avec Charlotte, et que cette dernière,

fière de son fils, le montrait à l'intendant, à la gouvernante, et leur

faisait admirer sa beauté et sa force, elle s'échappa dans les bosquets.

Déjà ils commençaient à se couvrir de leur nouveau feuillage, et les

arbres fruitiers, de leurs fleurs. Elle suivit le sentier et arriva sur

l'éminence où était situé le petit temple. Ses regards erraient de tous

côtés sur le plus riant paysage jusqu'aux collines qui bordaient

l'horizon. Elle s'imaginait que si elle pouvait aller jusque sur le

sommet elle verrait Haute-Combe. Au lieu de combattre et d'écarter ses

souvenirs et ses regrets, elle semblait chercher à les nourrir, se faire

une espèce de volupté de sa mélancolie, et un devoir de sa constance. Sa

faiblesse l'obligea de s'asseoir sur les marches du temple. Appuyée

contre une colonne, ses larmes coulèrent en abondance; mais elles

n'avaient pas l'amertume de celles qu'elle versait à Londres; elles la

soulagèrent plutôt que de lui faire du mal. En revenant à la maison par

un autre chemin, elle résolut, pendant son séjour à Cleveland, de

s'accorder tous les jours la jouissance de ces promenades solitaires, de

profiter de la liberté d'une vie champêtre, et de se dédommager de sa

longue réclusion: voilà le seul moyen, pensait-elle, de retrouver des

forces et de la santé, et de ne pas faire à ma pauvre bonne maman le

chagrin de me revoir si pâle et si changée. En effet, l'air et le

mouvement lui avaient redonné un peu de couleur, ce qui fit grand

plaisir à Elinor. Au moment où Maria rentra, les autres allaient sortir.

La fatigue lui servit de prétexte pour ne pas les suivre; elle resta,

et continua de se livrer à ses rêveries sentimentales.

L'excursion des autres dames fut moins romanesque. Charlotte les

conduisit dans tous ses petits établissemens de campagne, à ses

espaliers en fleurs, dans son potager, dans sa serre, dans son

poulailler, etc. etc. Les lamentations du jardinier sur la perte de

plusieurs belles plantes que le froid avait fait périr, excitèrent les

éclats de rire de Charlotte; dans la basse-cour, des poules mangées par

le renard, des couvées abandonnées, les redoublèrent. Madame Jennings

s'y joignit; Elinor y fut entraînée; et il y eut au moins autant de

gaieté dans leur promenade qu'il y avait eu de tristesse dans celle de

Maria.

Cette dernière, en formant son plan de courir toute la journée dans les

environs, n'avait pas prévu les changemens de temps. La matinée avait

été superbe; mais pendant le dîner une pluie très-forte et continuelle

s'établit, et lui ôta tout espoir de sortir encore le soir, ainsi

qu'elle l'avait résolu, ce dont elle fut très-contrariée. Il fallut

passer son temps comme on put. Madame Palmer fit venir son poupon, et

s'en amusa toute la soirée. Ses pleurs, ses grimaces, tout était

charmant, tout annonçait une intelligence, elle aurait presque dit un

esprit très-remarquable. Grand-maman faisait chorus avec elle, tout en

faisant sa tapisserie; Elinor brodait, et prenait part aux discours

insignifians, mais touchans cependant par l'amour maternel qui les

dictait; et Maria qui avait le talent de découvrir d'abord la

bibliothèque dans chaque maison, alla chercher un livre, et prévint

ainsi l'ennui d'une soirée qui lui aurait paru bien longue.

Rien n'était oublié par madame Palmer pour la bonne réception de ses

hôtes. Sa manière franche, amicale, sa constante bonne humeur faisaient

facilement passer sur son manque total d'instruction et d'idées. Elle

avait la politesse de la bonté, et non pas celle des complimens; elle

était d'ailleurs si jolie, si fraîche, si gracieuse, qu'on avait du

plaisir à la regarder, si on n'en avait pas à l'entendre. Sa naïveté,

qui allait jusqu'à la simplicité, était quelquefois assez plaisante, et

lui donnait quelque chose d'enfantin qui seyait à sa petite figure.

Elinor n'aurait pas voulu passer sa vie avec elle; mais pour quelques

jours elle lui pardonnait même son rire éternel, qui était insupportable

à Maria.

Les cavaliers attendus arrivèrent le lendemain, et furent bien reçus;

ils apportaient un peu de variété dans la conversation. Une longue

matinée et une pluie continuelle rendaient ce renfort de société bien

nécessaire. M. Palmer était très-bien chez lui, et faisait les honneurs

de sa maison en vrai gentilhomme et avec un ton parfait; si quelquefois

il était un peu rude avec sa femme et sa belle-mère, il pouvait être

très-aimable avec les autres, et l'aurait toujours été sans cette nuance

trop prononcée d'amour propre qui se faisait sentir à chaque instant, et

qui tenait à une vraie supériorité d'esprit et de connaissances, non

seulement sur madame Jennings et sur Charlotte, mais sur plusieurs

hommes de son âge. D'ailleurs, dans sa vie et ses habitudes, il

ressemblait à beaucoup d'autres, tenant bien sa place à la table et

voulant qu'elle fût servie avec recherche, n'étant jamais prêt aux

heures fixées, quoiqu'il n'eût rien à faire, passionné de son enfant

sans vouloir en avoir l'air, plus souvent à son billard que dans sa

bibliothèque, et avec ses chevaux qu'avec les dames, mais beaucoup mieux

cependant qu'Elinor ne l'aurait attendu. Et pourtant, tout en lui

rendant justice, elle ne pouvait s'empêcher de le mettre au-dessous

d'Edward, si instruit et si modeste, pouvant parler sur tout avec

intérêt, et se taire quand il le fallait, écouter, et céder même dans

l'occasion, quoiqu'il sût aussi soutenir son opinion avec noblesse et

fermeté. Hélas! le seul tort d'Edward aux yeux d'Elinor était d'avoir

une fois aimé Lucy Stéeles, et combien encore ce tort involontaire avait

développé de vertus qu'elle ne pouvait s'empêcher d'admirer. Mais quand

elle aurait pu l'oublier, le colonel Brandon le lui aurait rappelé. Il

venait de passer une semaine à Delafort, exprès pour donner des ordres

relatifs aux réparations du presbytère; il en parlait à Elinor comme à

une amie du jeune pasteur; il lui faisait la description de cette

demeure, la conseillait sur ce qu'il y avait de mieux à faire pour

l'établissement d'Edward et de sa femme, et sans s'en douter enfonçait

ainsi le poignard dans le coeur de celle qui avait fondé l'espoir du

bonheur de sa vie sur l'union qu'elle espérait former avec Edward, et

qui devait y renoncer. Mais elle n'en parlait pas avec moins d'intérêt

de ce qui pouvait contribuer au bien-être d'un ami si cher, quoiqu'elle

ne dût plus le partager. Toute la conduite du colonel avec elle fut

telle que madame Jennings et même John Dashwood auraient pu le désirer

pour se confirmer dans leur opinion. Il témoigna ouvertement le plaisir

qu'il avait à revoir Elinor après une absence de dix jours; il cherchait

toutes les occasions de s'entretenir avec elle, et déférait toujours à

son opinion. Personne ne doutait qu'il ne lui fût profondément attaché,

à l'exception d'Elinor elle-même, qui voyait très-bien que Maria, malgré

sa tristesse et son changement, était l'objet de sa préférence et d'un

sentiment que sa tendre pitié augmentait encore. Elle observait ses

regards, tandis que les autres observaient sa conduite, et les voyait se

diriger sur Maria avec un intérêt si tendre, une sollicitude si vive,

qu'elle n'avait pas là-dessus le moindre doute. Il aimait Elinor de

l'amitié la plus vraie, et il adorait Maria avec une passion qui

s'augmentait à chaque instant et qui fut bientôt mise à de cruelles

épreuves.

Loin que la santé de Maria se trouvât bien de l'air de la campagne, elle

s'altérait toujours davantage, ce qui l'affligeait elle-même. Dès que la

pluie eut cessé, elle recommença ses promenades sans s'embarrasser de

l'humidité: le sentier sablé est tout-à-fait sec, disait-elle à sa soeur

à qui elle échappait sans cesse; mais elle ne restait pas sur ce

sentier. Elle s'enfonçait dans le bois; elle allait même plus loin

chercher des sites plus romantiques, plus sauvages, des arbres plus

vieux, plus épais; elle s'asseyait aux pieds sur la mousse humide,

rentrait à la maison, glacée, mouillée, sans penser même à changer de

chaussure. Il lui prit enfin une toux opiniâtre et un grand mal de

gorge. Elle aurait caché et nié tout autre mal pour conserver sa

liberté; mais celui-là était trop évident pour ne pas inquiéter tout le

monde, et surtout sa soeur et le colonel, qui lui demandèrent de se

soigner mieux au nom de l'amitié. Elle leur répondit, en souriant, que

son mal était léger, et qu'une nuit de repos la guérirait complètement.

On lui prescrivit mille choses; elle ne voulut prendre qu'un peu de thé

en se couchant, et protesta à Elinor que le lendemain elle serait à

merveille.

Raison et sensibilité, ou les deux manières d'aimer (Tome 4) · 第 15 / 26 题