CHAPITRE XLV.

Cette nuit fut également douloureuse pour les deux soeurs. Les heures

s'écoulèrent les unes après les autres sans apporter de changement;

Maria dans un délire toujours croissant, et Elinor dans la plus cruelle

anxiété, attendant le médecin avec impatience, et redoutant d'entendre

ce qu'il allait prononcer. Une fois que ses craintes furent éveillées,

elle paya bien cher sa première sécurité, et Betty, qui veillait avec

elle, la torturait encore en lui parlant des tristes pressentimens de sa

maîtresse. Elinor n'était pas du tout superstitieuse; mais, qui n'a pas

éprouvé qu'on le devient dans un grand danger? Elle écoutait tout,

croyait tout, s'affligeait de tout, et n'avait presque plus conservé

d'espérance. Les idées de Maria étaient encore fixées par intervalles

sur sa mère, et lorsqu'elle prononçait son nom en l'appelant avec

vivacité, c'était un nouveau coup de poignard pour Elinor, qui se

reprochait amèrement d'avoir laissé passer plusieurs jours sans la faire

venir. Peut-être madame Dashwood, éclairée par sa tendresse maternelle,

aurait imaginé quelque remède salutaire, qui serait à présent inutile ou

trop tardif. Elle se représentait sans cesse cette tendre mère arrivant

et ne retrouvant plus son enfant chéri, ou la retrouvant en délire, et

n'en étant pas même reconnue.

Elle était sur le point d'envoyer encore chez M. Harris quand il arriva

environ sur les cinq heures; son opinion fut cependant moins alarmante

que son délai: tout en avouant qu'il trouvait un grand changement dans

l'état de sa malade, il ne la crut pas dans un danger pressant, et donna

l'espoir qu'un nouveau traitement aurait plus de succès; il en parla

avec une telle confiance qu'il la communiqua à Elinor. Il partit en

promettant de revenir dans trois ou quatre heures, et la laissa un peu

plus calme qu'au moment de son arrivée.

Madame Jennings apprit en se levant, avec un grand chagrin, ce qui

s'était passé pendant la nuit; elle entra grondant Betty et presque

Elinor de ne l'avoir pas demandée; s'attendrissant sur le départ du

colonel, sur l'émotion de madame Dashwood, sur les tourmens d'Elinor,

sur les souffrances de Maria; disant qu'il ne fallait pas désespérer,

mais que pour elle, elle avait toujours prévu que cela finirait mal. Son

bon coeur était réellement très-affligé. Avoir vu se flétrir par degrés

cette belle fleur sous le poids meurtrier du chagrin; la voir expirer si

jeune, si aimable, si pleine de vie jusqu'au moment fatal qui brisa son

coeur; c'était assez pour frapper et toucher même une personne moins

intéressée dans cet événement. Maria avait plus de droits encore à la

compassion de madame Jennings; elle avait été pendant trois mois sa

compagne, elle était encore sous ses soins, et c'est pendant qu'elle y

était qu'on l'avait si cruellement blessée, injuriée, rendue si

malheureuse. Le malheur d'Elinor aussi, qui était sa favorite, lui

faisait une peine cruelle; et quand elle se représentait celle de leur

mère, qui aimait Maria, comme elle-même aimait Charlotte, la part

qu'elle prenait au triste événement qui se préparait, et dont elle ne

doutait pas, était aussi vive que sincère.

M. Harris fut exact à sa seconde visite; mais il fut entièrement trompé

dans son espoir sur ses derniers remèdes. Ils avaient tous manqué leur

effet; la fièvre n'était point abattue, la poitrine point dégagée; la

malade était peut-être plus tranquille, mais cette tranquillité même,

qui n'était qu'une pesante stupeur, augmentait ses alarmes. Elinor qui

cherchait à lire dans son âme, s'en aperçut bientôt, et parut désirer

d'autres avis; mais M. Harris jugea que ce serait inutile, et ne ferait

que retarder le traitement qui pouvait encore la sauver: il le proposa.

Elinor accepta tout, demanda à Dieu instamment dans le fond de son coeur

de bénir ces nouveaux remèdes, et conjura M. Harris de ne rien épargner.

Il fit tout ce qu'il jugea nécessaire, et ressortit avec des promesses

qui, cette fois, ne calmèrent pas le triste coeur d'Elinor. A force de

douleur elle était calme en apparence, mais n'avait presque plus

d'espoir; et quand elle pensait à sa mère, à sa pauvre malheureuse mère,

ses forces étaient près de l'abandonner. Elle resta ainsi jusqu'à midi,

sans s'éloigner un instant du chevet de sa soeur, ses pensées errant

tristement d'un sujet de douleur à un autre, écoutant vaguement madame

Jennings, qui lui rappelait, heure par heure, tout ce que Maria avait

souffert à Londres, et s'étonnait qu'elle n'y eût pas succombé. Ici, du

moins, disait-elle, elle a été assez tranquille; elle a fait ce qu'elle

a voulu; nous ne l'avons point contrariée; elle s'est promenée seule, et

n'a sûrement rien vu qui pût avoir renouvelé son chagrin. Willoughby est

paisiblement à Londres avec sa femme, et ne songe pas plus à elle que si

elle n'était pas au monde. Hélas! peut-être n'y sera-t-elle bientôt

plus! Ah! mon dieu! quelle pitié de voir mourir cela à cet âge, et de

chagrin d'amour encore, quand elle en devrait vivre. Si du moins c'était

moi, etc. etc. etc. etc.

Après midi, cependant, Elinor commença à se flatter qu'elle était mieux.

A peine osait-elle se l'avouer à elle-même, de crainte de se livrer

encore à de fausses espérances, mais il lui parut qu'il y avait quelque

léger changement dans l'état de sa soeur. Penchée sur son lit, elle

l'examinait sans cesse, elle écoutait chacune de ses respirations, lui

tâtait à chaque instant le pouls. Il lui parut moins intermittent; son

haleine semblait être un peu plus libre; enfin, avec une agitation de

bonheur plus difficile à cacher sous un extérieur calme que son angoisse

précédente, elle se hasarda de dire à son amie qu'elle ne pouvait

s'empêcher de reprendre un peu d'espoir. Madame Jennings, avec l'air du

doute, alla examiner à son tour; et quoique forcée de convenir qu'il y

avait quelques légers changemens en bien, elle essaya d'empêcher Elinor

de se livrer à une espérance qu'elle n'avait pas elle-même, et qui

rendrait encore le coup plus affreux; mais ce fut en vain: Elinor ne

voulait plus rien entendre que la certitude de conserver sa Maria.

Une demi-heure s'écoula, et les symptômes favorables continuèrent;

d'autres même s'y joignirent et les confirmèrent. Voyez, voyez, chère

amie, disait-elle à madame Jennings, sa peau est moins sèche, sa

respiration moins gênée, ses lèvres moins serrées; oh, Maria! ma soeur,

mon amie, tu nous seras rendue! maman ne sera pas plongée dans le

désespoir. O mon Dieu! confirmez cette lueur d'espérance, recevez mes

actions de grâces. Elle était à genoux à côté du lit; sa bouche posa sur

la main de Maria; elle crut sentir qu'une légère pression de cette main

contre ses lèvres répondait à son baiser. Oh, mon Dieu! dit-elle à

demi-voix, elle m'entend, elle me reconnaît! Au moment même, le regard

de Maria, languissant, mais plein de tendresse et sans la moindre

expression d'égarement, s'attache sur elle; elle l'entendit même

prononcer faiblement: _Chère Elinor!_ Alors elle eut peine à contenir sa

joie; et quand M. Harris arriva, elle courut au-devant de lui, et le

prenant par la main: Venez, monsieur, lui dit-elle, regardez ma soeur;

je ne me trompe point, n'est-ce pas, elle est un peu mieux? et elle

attendait en tremblant ce qu'il allait dire.

Non seulement elle est mieux, dit-il avec assurance, mais si la nuit est

telle que je l'ose espérer, je réponds de sa vie. Oh, mon Dieu! dit

Elinor en joignant les mains et fondant en larmes, tandis que pendant

les heures de tourmens qu'elle venait de passer, elle n'en avait pas

versé une seule. Son coeur alors était serré trop douloureusement pour

qu'elle pût pleurer; à présent elles coulent sans effort et lui font du

bien. Maria rendue à la vie, à la santé, à ses amis, à sa tendre mère,

était une idée si douce, si consolante, qu'il lui semblait que jamais

encore elle n'avait été si heureuse. Mais son bonheur n'était pas encore

de la joie; c'était une reconnaissance profonde envers l'Etre suprême,

trop forte pour l'exprimer par des paroles; elle en avait aussi pour M.

Harris, qui, sans être un médecin fameux, n'ayant pas même le bonnet de

docteur en titre, avait déployé, dans cette occasion, un zèle et une

habileté qui lui faisaient honneur. Il avait une fille de cinq à six ans

qu'il aimait beaucoup et dont il parlait souvent. Elinor détacha une

chaîne d'or de plusieurs tours, qui suspendait à son cou une très jolie

petite montre entourée de brillans, qui était son bijou favori, et dit:

M. Harris, j'ai encore une grâce à vous demander. Je crois à

l'efficacité des voeux de l'innocence; dites à votre petite Jenny de

prier pour le rétablissement de ma soeur à la même heure où vous m'avez

dit qu'elle était hors de danger; et pour qu'elle ne l'oublie pas, je la

prie de porter cette petite montre en souvenir de ce moment. M. Harris

fut très-content de ce joli présent, et du plaisir qu'il ferait à son

enfant; il recommanda ce qu'il y avait à faire, et c'était peu de chose,

mais surtout d'éviter ce qui pourrait le moins du monde agiter

péniblement la malade. J'attends ma mère cette nuit, dit Elinor,

pensez-vous que l'émotion de la voir puisse lui être nuisible?--Au

contraire, mademoiselle, elle en était sans cesse occupée dans ses

rêveries, et en la préparant à voir madame Dashwood, elle n'en éprouvera

qu'un bon effet. Mais ce sont les émotions bruyantes ou pénibles qu'il

faut éviter avec soin. Cela n'était pas difficile dans une maison où il

n'y avait qu'elles et leur bonne mad. Jennings: celle-ci était aussi

fort contente de penser que Maria se rétablirait; et il est juste de lui

en savoir un peu gré, car elle tenait aussi beaucoup à ses pressentimens

et à ses prédictions, et il fallait les abandonner! Elle le fit sans

peine, montra une véritable joie, et se promit de faire aussi un présent

à ce bon M. Harris, qu'elle appela plusieurs fois: _mon cher docteur_,

ce qui était le plus grand plaisir qu'on pût lui faire.

Elinor passa l'après midi entière à côté du lit de sa soeur, lui parlant

fort peu, mais de ce qui pouvait lui faire plaisir, veillant à ce

qu'elle fût bien couchée, écoutant chaque respiration. La possibilité du

retour de la fièvre dans la soirée l'alarmait encore; mais elle ne

revint pas, tous les bons symptômes continuèrent. A six heures du soir

elle s'endormit du sommeil le plus doux et le plus tranquille.

L'heureuse Elinor n'eut plus de doute qu'elle ne fût hors de danger; et

l'arrivée de sa mère et du colonel, qu'elle avait si fort redoutée, ne

fut pour elle qu'un nouveau bonheur. Elle comptait les heures et les

minutes jusqu'au moment où elle pourrait leur dire: Elle nous est

rendue! et les tirer de l'horrible incertitude avec laquelle ils

voyageaient. Elle plaignait le colonel peut-être plus que sa mère, qu'il

avait sûrement bien ménagée, tandis que lui savait tout. Sûre qu'il

aurait mis toute la diligence possible, elle les attendait au plus tard

à dix heures.

A sept, laissant Maria doucement endormie, elle joignit madame Jennings

dans le salon pour prendre le thé avec elle; ses craintes l'avaient

empêchée de déjeuner, et sa joie, de dîner. Elle avait donc grand besoin

de prendre quelque rafraichîssement, et ce petit repas lui fut

très-nécessaire. Comme elle ne s'était point couchée les deux dernières

nuits, madame Jennings voulut lui persuader d'aller prendre un peu de

repos en attendant l'arrivée de sa mère, lui promettant de la remplacer

auprès de Maria; mais Elinor n'avait aucun sentiment de fatigue, ni de

possibilité de dormir, et ne pouvait être tranquille qu'auprès de sa

soeur; elle y remonta donc immédiatement après le thé. Madame Jennings

la suivit pour s'assurer encore que le mieux se soutenait, puis elle les

laissa pour aller l'écrire à ses filles et se coucher de bonne heure.

La nuit était froide et orageuse; le vent se faisait entendre dans les

corridors; la pluie battait contre les fenêtres. Elinor pensait à ses

chers voyageurs, et les plaignait d'être en chemin par ce mauvais temps;

mais cela n'empêchait pas Maria de dormir paisiblement, et elle avait de

quoi faire oublier à sa mère tous les petits inconvéniens du voyage.

L'horloge sonna huit heures; si c'en eût été dix, Elinor aurait été bien

heureuse, car en même temps il lui semblait entendre le roulement d'un

carrosse devant la maison. Mais sûrement c'était une erreur; il était

presque impossible qu'ils fussent déjà là. Cependant elle était si sûre

d'avoir entendu quelque chose, que, malgré la difficulté qu'elle avait à

le croire, elle ne put s'empêcher de passer dans un cabinet à côté, et

d'ouvrir la fenêtre pour s'en assurer. Elle vit au même instant que ses

oreilles ne l'avaient pas trompée. Les deux lanternes d'un coupé

l'éclairèrent suffisamment pour voir qu'il était attelé de quatre

chevaux, ce qui lui prouva l'excès des alarmes de sa mère, et lui

expliqua la rapidité du voyage.

Jamais encore Elinor, si accoutumée à se commander à elle-même, n'en

avait été moins capable qu'à ce moment. L'idée de revoir sa mère, celle

de ses doutes, de ses craintes, peut-être de son désespoir; tout la

bouleversait. Et comment lui dire..... La joie de savoir son enfant

chéri hors de danger, lui serait peut-être aussi fatale; elle la

connaissait si vive, si sensible et si nerveuse. Mais il n'y avait pas

de temps à perdre en réflexions, et disant à Betty de ne pas quitter sa

soeur, elle descendit promptement. Elle entendait aller et venir dans le

vestibule, on ouvrait les portes; elle en conclut qu'ils étaient déjà

entrés dans la maison. Aussi émue qu'on peut l'être quand on va revoir

une mère chérie, après une longue absence, et dans une telle

circonstance, elle entre au salon pour se jeter dans ses bras, et se

trouve.... en présence de Willoughby.

Raison et sensibilité, ou les deux manières d'aimer (Tome 4) · 第 17 / 26 题