29.
--J'ai été interrompu ce matin par une scène douloureuse et que j'avais
trop prévue. Le vieillard, dont une cloison me sépare, a été sommé, pour
la dernière fois, de payer son terme arriéré de deux mois, et la voix
discordante de la portière m'a tiré de mes rêveries pour me rejeter dans
la vie d'émotion. Ce vieux malheureux demandait grâce.
Il a des neveux assez riches, dit-il, et qui ne le négligeront pas
toujours. Il leur a écrit. Ils sont en province, bien loin; mais ils
répondront, et il paiera si on lui et donne le temps.
Sans avoir de neveux, je suis dans une position analogue. Le notaire qui
touche mon mince revenu de campagne m'oublie et me néglige. Il ne le
ferait pas si j'étais un meilleur client, si j'avais trente mille livres
de rente. Heureusement pour moi, mon loyer n'est pas arriéré; mais je
me trouve dans l'impossibilité maintenant de payer celui de mon vieux
voisin. J'ai offert d'être sa caution; mais la malheureuse portière,
cette triste et laide madame Germain, que la nécessité condamne à faire
de sa servitude une tyrannie, a jeté un regard de pitié sur mes pauvres
meubles, dont maintes fois elle a dressé l'inventaire dans sa pensée;
et d'une voix âpre, avec un regard où la défiance semblait chercher
à étouffer un reste de pitié, elle m'a répondu que je n'avais pas un
mobilier à répondre pour deux, et qu'il lui était interdit d'accepter
la caution des locataires du cinquième les uns pour les autres. Alors,
touché de la situation de mon voisin, j'ai écrit au propriétaire un
billet dont j'attache ici le brouillon avec une épingle.
«Madame,
«Il y a dans votre maison de la rue de ***, n° 4, un pauvre homme qui
paie quatre-vingts francs de loyer, et qu'on va mettre dehors parce que
son paiement est arriéré de deux mois. Vous êtes riche, soyez pitoyable;
ne permettez pas qu'on jette sur le pavé un homme de soixante-quinze
ans, presque aveugle, qui ne peut plus travailler, et qui ne peut
même pas être admis à un hospice de vieillards, faute d'argent et de
recommandation. Ou prenez-le sous votre protection (les riches ont
toujours de l'influence), et faites-le admettre à l'hôpital, ou
accordez-lui son logement. Si vous ne voulez pas, acceptez ma caution
pour lui. Je ne suis pas riche non plus, mais je suis assuré de pouvoir
acquitter sa dette dans quelque temps. Je suis un honnête homme; ayez un
peu de confiance, si ce n'est un peu de générosité.»
«JACQUES LAURENT.»