La jurisprudence et le simple bon sens vous répondent: C'est s'engager
comme soldat dans une armée régulière appartenant à une république ou à
un prince reconnu officiellement par la diplomatie. Un corps de
volontaires qui n'est ni enrôlé, ni payé, ni commandé par aucun
gouvernement, n'est pas une armée. C'est pourquoi l'on peut être soldat
de Garibaldi et rester Français.
On s'enrôle dans un comité révolutionnaire; on reçoit des armes fournies
par le comité. Les comités sont indépendants de tout gouvernement; le
ministère piémontais les tolère, les favorise, les disperse et les
violente, suivant l'intérêt du moment: il ne saurait ni les organiser ni
les diriger. Les transports sont confiés à l'industrie privée: qui
est-ce qui nolise, achète, emprunte les navires? Garibaldi. Les chefs ne
sont pas nommés par le gouvernement. Si quelque officier de
Victor-Emmanuel veut suivre Garibaldi, il commence par envoyer sa
démission au roi. Garibaldi lui-même a rendu ses épaulettes de général
piémontais, avant de se mettre en campagne.
Depuis le débarquement des _mille_ à Palerme, Garibaldi et ses
compagnons se sont entendu appeler brigands par tous les réactionnaires
de l'Europe. Brigands, soit. Mais, s'ils acceptent l'injure, il convient
que les bénéfices du mot leur soient acquis. Une demi-douzaine de
brigands qui s'embarqueraient à Marseille avec des revolvers plein leurs
poches, pour écumer le golfe de Gênes, s'exposeraient à être pendus,
mais ils conserveraient leur nationalité jusqu'à la dernière heure, et
ils seraient des pendus français. Eh bien, l'insurrection est une
violation du droit écrit, comme la piraterie et le brigandage. Les
glorieux insurgés qui viennent de sauver l'Italie sont, comme les
voleurs et les pirates, hors la loi.
On nous objectera que ces illustres brigands avaient pris pour devise:
_Victor-Emmanuel, roi d'Italie_. Mais ce cri de guerre ne prouve rien,
sinon la bonne volonté et le désintéressement de ceux qui crient. Entre
le cri de guerre d'un insurgé et l'engagement régulier d'un soldat, la
distance est aussi grande qu'entre la prière d'un dévot et les voeux
perpétuels d'un capucin. Les volontaires de Garibaldi ne s'enrôlent
point pour un temps déterminé. Le comité de Gênes n'a jamais fait
souscrire aucun engagement. En tête des brevets et des feuilles de
route, on lisait:
_Italia una e libera,
Vittorio-Emmanuele, re d'Italia,
Il comitato di soccorso a _Garibaldi_
Della città di ..., etc._
Qu'est-ce que les deux premières lignes? Deux aspirations vers l'avenir,
deux cris de guerre. L'Italie n'était ni une ni libre; on souhaitait
qu'elle le devînt. Victor-Emmanuel était roi de Piémont; on désirait
ardemment qu'il fût bientôt roi d'Italie. Ces deux lignes, qui
n'exprimaient rien d'actuel et qui attendaient toute leur réalité de
l'avenir, enlèvent au document toute signification officielle. Suppose
un peu qu'on te mette sous les veux une feuille de route ainsi rédigée:
Italie désunie et morcelée.
Lucien Murat, roi de Naples.
Le comité de secours organisé par la ville de Paris
Pour l'expédition de M. U...
Dirais-tu qu'un tel document peut avoir un caractère officiel, et que le
volontaire qui s'y est laissé inscrire a perdu la qualité de Français?
Il la conserve tout entière, et la qualité de niais par-dessus le
marché.
Tu pourrais craindre, chère cousine, que mon grand amour de l'Italie et
mon admiration pour Garibaldi ne m'égarassent un peu dans le paradoxe;
mais rassure-toi. Nos cours et nos tribunaux ont résolu la question tout
comme nous.
En 1833, le général Clouet, condamné à mort par contumace à la suite de
l'insurrection de Vendée, se réfugia en Portugal et s'enrôla sous les
ordres de dom Miguel. Il revint en France après l'amnistie de 1840, et
réclama sa pension au ministère des finances. Le ministre soutint que M.
Clouet avait perdu sa qualité de Français, puisqu'il avait pris du
service à l'étranger sans autorisation du roi. Mais le tribunal civil de
la Seine:
«Attendu que dom Miguel, dans les troupes duquel il a accepté de
l'emploi, n'était pas une puissance dont le droit fût reconnu;
«Qu'en droit, le service militaire chez l'étranger, qui, aux termes de
l'article 21 du Code civil, fait perdre la qualité de Français, ne peut,
par la gravité même de ses conséquences, être dans l'esprit de la loi
que celui qui constitue un lien solennel et durable, enchaînant l'homme
à un ordre de choses stable et permanent, et faisant supposer
l'abjuration de toute affection pour la patrie;
«Que ce ne peut être en conséquence qu'un service véritable, comme on
l'entend dans le sens ordinaire du mot, c'est-à-dire l'acceptation d'une
fonction militaire qui présente un avenir et qui soit conférée par une
puissance qui ait elle-même un avenir légitime;
«Que le pouvoir éphémère, partiel et contesté de dom Miguel n'avait, en
1833, qu'une existence de fait...»
Tu devines le jugement qui s'ensuivit. M. Clouet ne perdit point la
qualité de Français.
Devant la Cour, M. l'avocat général Nouguier combattit la décision des
premiers juges. Il insista sur le caractère de souverain que dom Miguel
avait réellement, sinon légitimement, possédé depuis 1828; mais il fit
cette réserve, très-précieuse pour les soldats de Garibaldi:
«Nous ferons cette concession qu'il est nécessaire que le service ait
lieu _près d'une puissance_, et que, si M. Clouet était allé jouer le
rôle de _chevalier errant_ ou de _capitaine d'aventuriers_, il n'aurait
pas servi à l'étranger. Il faut qu'il ait servi une puissance
étrangère.»
Malgré ce réquisitoire, la Cour, en audience solennelle, confirma la
sentence des premiers juges (14 mars 1846).
Le ministre des finances se pourvut en cassation. Le pourvoi fut rejeté
par la chambre des requêtes (2 février 1847), et n'arriva point jusqu'à
la chambre civile.
La Cour de Toulouse, le 18 juin 1841, décida que les frères Souquet,
volontaires de don Carlos, n'avaient point perdu la qualité de Français.
Écoute encore une fois le langage de la justice:
«Qu'était don Carlos en s'entourant de soldats et de nombreux adhérents,
en prenant les armes contre la reine d'Espagne, sinon un prétendant à la
tête du parti qu'il avait soulevé contre cette reine; le chef d'une
guerre civile? Don Carlos, par ses entreprises, sera-t-il élevé au rang
de ces puissances étrangères reconnues par la France, les seules dont
s'occupe le décret de 1811? Il ne peut pas sans doute prétendre à ce
titre, et avoir servi sous lui, n'est pas avoir servi chez une puissance
étrangère.»
Garibaldiens, mes braves amis, vous serez chers à l'Italie, sans cesser
d'appartenir à la France. Une jeune et grande nation conservera votre
mémoire avec un respect filial, sans que la vieille patrie vous chasse
de son giron maternel. L'article 21 du Code et le décret de 1811 n'ont
point de prise sur vous, et pourquoi? Parce que Garibaldi n'est pas une
puissance. Garibaldi est une force, rien de plus. Une force appuyée sur
le droit.
Mais j'y songe: le souverain de Rome et de quelques faubourgs est-il une
puissance? Peut-on le mettre au rang des princes légitimes? La
révolution de 1848 a promulgué un nouveau code politique qui fait son
chemin dans l'Europe. Ce n'est plus seulement le droit de succession ni
le consentement des cabinets qui fondent les puissances légitimes, c'est
la volonté des peuples.
Or, le peuple de Rome et des environs a rejeté depuis longtemps la
domination temporelle du pape. Donc, le pape n'est pas, plus que don
Carlos ou dom Miguel, une puissance. Donc, les volontaires de
Castelfidardo pourraient échapper à l'article 21 et au décret de 1811,
s'ils me permettaient de plaider leur cause à ma façon. Mais je parie
qu'ils ne voudront jamais de moi pour avocat.
* * * * *
_P. S._ Quant aux Gottliebs, ils m'écrivent de tous côtés et m'adjurent
de les défendre. Je ne demanderais pas mieux; mais M. le juge
d'instruction du tribunal de Saverne me mande à comparaître devant lui
dimanche prochain, quoique je n'aie jamais attaqué les autorités de
cette petite ville. Que deviendrai-je, bons dieux! si tous les maires et
tous les sous-préfets de France viennent à se reconnaître dans Ignacius
et Sauerkraut, comme tous les opprimés se sont reconnus dans le
personnage allégorique de Gottlieb?
* * * * *
_Je devais être jugé et condamné le 24 mai suivant. Le maire de Saverne
avait déposé une plainte en diffamation. Un jeune substitut plein de
zèle avait préparé un réquisitoire dont le succès ne semblait douteux à
personne. Le 24 mai, l'affaire ne fut point appelée. Tous les cléricaux
d'Alsace, qui comptaient sur moi pour inaugurer la prison neuve de
Saverne, poussèrent les hauts cris. L'honorable M. Keller, ancien
candidat du gouvernement, député de Belfort au Corps législatif, se fit
l'écho du mécontentement de ses amis. Je crois devoir transcrire ici,
d'après le MONITEUR du 8 juin 1861, tout ce qui me concerne dans son
discours:_