raison.
Après un silence de quelques secondes, il ajouta:
--Tu habites une maison?... Tu as de la chance, toi!... Approche un peu,
que je te voie mieux. Ton visage est tout brouillé... Quel âge as-tu?
--Vingt ans... Et toi?
--Oh! moi, je n’ai plus d’âge!... Depuis trois années, les minutes me
semblent si longues, si éternelles, que je crois bien que j’ai vécu, au
moins, quarante ans!... Et je n’ai pas de maison non plus, je n’ai
rien... Que fais-tu?
--Je suis employé dans une maison de banque... Et j’aligne, sur des
pages, des chiffres auxquels je ne comprends rien!...
--Tu as de la chance!
--Voilà seulement huit jours que je suis à Paris!... Et toi, qu’est-ce
que tu fais?
--Moi, je dors sur les bancs des jardins publics. Mais c’est un métier
difficile et plein de dangers, j’y renonce. Autrefois, je chantais et je
disais des vers dans des cabarets de Montmartre... Mais les vers étaient
trop tristes... et j’étais trop mal vêtu!... On exigeait que j’eusse une
redingote tombant sur mes talons, un pantalon à la houzarde, une cravate
à triple torsion... et des cheveux je ne sais comment!... Au bout de
quelques soirs, on n’a plus voulu de moi... et l’on m’a mis à la
porte... Comprends-tu?
--Je ne comprends pas bien ce que tu dis!... Tu chantais des vers?...
--Hé oui!
--Des vers de toi?
--Bien sûr!
--Alors, tu es poète?...
--Regarde ma peau fripée, et le creux de mon ventre, et mes guenilles...
Est-ce que je n’ai pas l’air d’être poète?... Regarde-moi mieux, toi qui
habites une maison... Je suis presque aveugle... Une nuit que j’avais
dormi, au bord de la Seine, derrière un tas de pierres, je me suis
réveillé avec des yeux qui ne voyaient plus!... qui ne voyaient presque
plus... C’est peut-être la vingtième fois qu’on m’amène ici!... Car je
suis si pauvre, si indiciblement pauvre, que je n’ai même plus le droit
de dormir quelque part!... Quand je suis trop fatigué, et que je
m’étends sur un banc, ou sous l’arche d’un pont, on me ramasse... Il
paraît que j’ai volé quelque chose à la société!...
Il eut un sourire d’une tristesse charmante, et il reprit:
--Aujourd’hui, je passerai devant des juges... Et ils me diront: «Ah!
c’est encore vous!... Nous n’en pouvons plus de vous condamner». Et ils
me renverront... Les prisons ne veulent plus de moi... Elles refusent de
me nourrir... Je ne leur fais pas honneur, n’ayant jamais commis de
crime!... Qui est-ce qui a tué la vieille femme pour le meurtre de qui
tu es ici?
--Je ne sais pas!... Veux-tu que je te raconte?
--Je n’y tiens pas... Cela ne m’intéresse point... Il y a tant de
vieilles femmes qu’on tue, chaque jour, dans Paris!... Je te demandais
cela pour dire quelque chose, et aussi parce que je voudrais que ce fût
moi qui l’aie tuée!...
--Toi! pourquoi, toi?...
--Parce que j’aurais une maison, une gamelle et, sur le corps, un peu de
laine chaude... Je rêve du bagne comme d’un palais... On doit y être
bien!... Mais je suis trop lâche!... La vue d’un couteau me fait
trembler!... Et je m’évanouis à l’odeur du sang!... Oui! les assassins
et les voleurs sont des hommes heureux... Ils peuvent vivre!... Moi, qui
ne puis me résoudre à tuer et à voler, je vais... je vais comme ces
chiens perdus, fouillant ci, vautrés là... dans le froid, dans le
vent... dans la pluie, dans la nuit!...
Il fit de sa casquette une sorte de tampon qu’il inséra entre le mur et
son dos...
--Dis donc?...
Comme je n’avais pas répondu:
--Dis-donc? répéta-t-il... M’écoutes-tu?...
--Oui, je t’écoute... Mais j’ai trop de peine à entendre tes paroles!...
Tu me fais pleurer!...
--Eh bien! écoute encore ceci... après, tu pleureras à ton aise, et moi
je me rendormirai, car je n’ai pas assez dormi... Dis donc...
--Je t’écoute...
--Quand nous serons libres, tous les deux, toi et moi... tu me feras une
petite place dans ta maison.
--Je veux bien!
--Et puis, tu tueras des gens riches... et si l’on te pince, je dirai
que c’est moi qui les ai tués!... Comment t’appelles-tu?...
A ce moment, il se fit, dans la salle, un grand tumulte... Des gendarmes
venaient d’entrer:
--Ah! zut!... fit l’homme... On vient peut-être me chercher... J’aurais
voulu dormir encore!...
Ce n’était ni moi, ni mon compagnon que les gendarmes étaient venus
prendre... Mon compagnon, alors, se rendormit, et moi je continuai de
regarder l’affreux drame du Dépôt.
C’est de cette journée que datent la pitié et la révolte qui furent,
pour ainsi dire, les bases de ma vie morale. Ma faiblesse physique, ma
timidité intellectuelle n’ont jamais permis à ces deux sentiments de
s’affirmer dans une forme active, et j’en ai cruellement souffert...
Mais, voyez combien le cœur de l’homme est rempli d’énigmes et de
contradictions douloureuses. La créature humaine envers qui j’eusse dû
montrer le plus de pitié, ma femme, est peut-être la seule envers qui je
me montrai inexorable. Pas une minute, mon dégoût n’a faibli devant sa
laideur et devant le ridicule de son âme, qui sont, pourtant, des choses
émouvantes et bien faites pour remplir d’adoration et de dévouement les
grands cœurs...
Ah! je ne regrette pas cette journée passée au Dépôt. Elle m’a permis de
voir de la misère que l’on ne peut même pas soupçonner au dehors. J’ai
vu de pauvres petits enfants de six, de huit et dix ans, enfermés dans
des couloirs étroits, obscurs et puants, avec des galvaudeux plus âgés
et vicieux; j’ai vu des misères sordides, des êtres en loques, hâves,
décharnés, d’ambulants cadavres, de frissonnants spectres, sortis de
quels enfers!... Ah! on se le demande. Quand une société enferme dans
une telle promiscuité de débauches des enfants de six ans avec des
adolescents déjà corrompus, a-t-elle le droit de se plaindre si elle ne
récolte, plus tard, que des mendiants, des sodomistes et des
assassins?... A-t-elle surtout le droit de les punir?...
A Paris, les philosophes de l’optimisme meurtrier ne voient pas la
misère... Non seulement ils ne la voient pas, ils la nient!...
--Nous avons décrété l’abondance générale, disent-ils; le bonheur fait
partie de notre Constitution... Il est inscrit sur nos monuments, et
fleurit gaiement à nos fenêtres, enseigne nationale... Il n’est de
pauvres que ceux qui veulent l’être, que ceux qui, malgré nous,
s’obstinent à l’être... Ce sont des entêtés!... Par conséquent, qu’ils
nous laissent tranquilles.
Et comment verraient-ils la misère?... Paris la cache sous son luxe
menteur, comme une femme cache sous le velours et les dentelles de son
corsage le cancer qui lui ronge le sein. Pour ne pas entendre les cris
qui montent des enfers sociaux, Paris étouffe le lamento de la misère
dans l’orchestre de ses plaisirs... Aucune voix de pauvre diable ne
traverse, ne peut traverser le bruit continu des fêtes et le remuement
d’or des affaires...
Et comment verraient-ils la misère?... Savent-ils seulement qu’il
existe, entassés dans des demeures trop étroites et malsaines, des
milliers et des milliers d’êtres humains pour qui chaque aspiration
d’air équivaut à une gorgée de poison, et qui meurent de ce dont vivent
les autres?... Le triste poète, à ma gauche, dormait maintenant
profondément... A ma droite, un homme, maigre, au teint plombé, vêtu
d’un bourgeron de travail, toussait avec de pénibles efforts. Je lui
demandai pourquoi il était ici et quel était son crime:
--C’était la paye hier, répondit-il d’une voix sifflante... Je me suis
saoulé comme de juste... Et je crois bien que j’ai eu des mots avec un
agent qui me bousculait... Il me semble que je l’ai appelé: «Vache!...»
D’abord, j’étais saoul et je chantais. Ensuite, pourquoi m’a-t-il
rudoyé?... Je ne lui disais rien!... Est-ce qu’il est défendu aux
pauvres de chanter, maintenant?... Ce qui m’embête, c’est la femme et
les gosses, qui ne savent pas, bien sûr, ce que je suis devenu et qui
doivent me croire mort! Sans ça, mon Dieu, dormir là ou ailleurs!...
--Vous avez l’air malade? lui dis-je. Et vous toussez!
--Si je suis malade?... Parbleu!... Comment voulez-vous que je ne sois
pas malade?... Il faudrait que vous voyiez notre logement!...
L’atmosphère est tellement viciée où nous vivons, que, chaque matin,
quand je me réveille, ayant d’ailleurs mal dormi, j’ai toujours la
sensation d’une petite asphyxie... Ce n’est que dans la rue, en allant à
mon travail, et après avoir pris deux ou trois verres, que, peu à peu,
mes poumons parviennent à se décrasser des poisons absorbés pendant la
nuit... Et vous pensez si j’y vais gaiement, au travail, avec le front
serré, la gorge sifflante, l’estomac mal en train, les jambes molles!...
Et comment voulez-vous aussi que les enfants ne soient pas malades!...
Et la femme, je me demande où elle trouve la force de résister à ce lent
et continuel empoisonnement. Moi, ça va encore, parce que je me saoule
de temps en temps, et que de me saouler ça me nettoie la carcasse...
Mais la femme!... Mais les gosses!... Ils n’ont pas toujours de quoi
manger à leur faim!... Ça, c’est vrai, que si je buvais moins, ils
pourraient peut-être manger plus!... Mais, si je ne buvais pas, il y a
longtemps que je serais mort!... Alors, quoi faire?... Et c’est sans
remède, voyez-vous, et c’est abominable! Si on avait de l’air,
encore!... Dans les maisons, ou plutôt dans les taudis où l’on nous
force à habiter, il n’y en a pas!... Où en prendre?... La porte s’ouvre
sur un couloir ou sur un palier, empuanti par les émanations des
cabinets et des plombs... La fenêtre, elle, donne sur une cour profonde,
humide et noire comme un puits, où flottent, dans l’air déjà
irrespirable des grandes villes, tous les germes mortels, où
tourbillonnent tous les pullulements bacillaires que peuvent produire
les ordures stagnantes et volantes de cent cinquante ménages, parqués en
d’obscures cellules... J’aime mieux ne pas ouvrir et ne respirer que nos
ordures à nous, que nos poisons à nous!... Dame! n’est-ce pas?...
--Et, alors?...
--Alors!... Rien...
--Et les pétitions?
--Oh! la la!...
--Et la révolte?...
--J’en ai soupé... On a fait des révolutions en criant: «Du pain!... Du
pain!...» On pourrait en faire une, en criant: «De l’air!... De
l’air!...». Mais, comme les révolutions, jusqu’ici, ne nous ont pas
donné davantage de pain, il faut croire qu’elles ne nous donneraient pas
davantage d’air pur!... J’aime mieux me saouler, quand je puis!...
--Est-ce qu’il n’y a personne qui s’occupe de vous?...
--Il y en a quelques-unes... On ne veut pas les entendre... On n’entend
jamais que ceux qui font les lois... Et toutes les lois sont contre
nous!... C’est bien simple!... Il faut, à l’homme, pour vivre--pour
vivre seulement--cent mètres cubes d’air pur, par vingt-quatre heures...
au-dessous de quoi, c’est l’asphyxie... Or, les logements--nos
logements--n’ont en moyenne qu’une capacité de trente mètres... et dans
ces trente mètres sont entassés la famille, le chien, le chat, les
oiseaux,--car il faut bien des bêtes pour nous aimer,--sans compter les
fleurs qui exhalent de l’acide carbonique durant toute une nuit de huit
heures... Ajoutez que, le plus souvent, ces trente mètres ne forment
qu’une seule pièce, tout à la fois cuisine et chambre à coucher, que la
cheminée ou le fourneau rebelle, la lampe qui fume, prennent l’oxygène
utile et rejettent les gaz dangereux... Ajoutez aussi qu’à chaque
entrebâillement de la porte, entre de l’air qui a passé de chambre en
chambre, dans toute la maison... de l’air qui est allé sentir les
alvéoles pulmonaires d’un tuberculeux d’en haut, d’un catarrheux d’en
bas, qui a passé sur de la diphtérie, de la fièvre typhoïde, de la
scarlatine. Conclusion: maladie et misère, et finalement mort... J’aime
mieux me saouler.
Il fut pris d’une quinte de toux qui lui déchira la poitrine... Après
quoi:
--Et vous... me dit-il... vous êtes un enfant de bourgeois... et vous ne
semblez guère plus heureux que moi!...
Je répondis gravement:
--Oh! moi... Depuis que j’ai vu tant de misères, je sens bien que je ne
serai jamais plus heureux...
Et un immense désespoir entra en moi.
Ce n’est seulement que dans l’après-midi que je fus amené chez le juge
d’instruction. Le camelot m’y avait précédé. Je le vis dans les couloirs
du Palais de Justice, qui marchait, la tête basse et la mine navrée,
entre deux gendarmes. Il était très pâle et fort abattu... Peut-être
avait-il avoué son crime? Peut-être le seul aspect de ces inexorables
couloirs lui avait-il mis aux épaules et dans le cœur cet accablement.
Oh! ces couloirs! Le froid glacial et morne de ces couloirs!... Et ces
visages de justice, plus froids encore et plus terribles que ces
murs!... Et ces visages de douleur, sur lesquels la loi a mis ses
griffes de torture!... Et comme les pas résonnaient cruellement, dans
ces longs couloirs, entre ces murs nus où l’espérance ne peut accrocher
ses dernières loques!... Que de dos tristes, de dos vaincus!... Et que
de bouches de proie aussi, les bouches aux mauvaises paroles, les
bouches aux mensonges féroces!... Et comme les robes des juges et des
avocats soufflent, dans leur vol sinistre; un vent qui fait
frissonner!...
En croisant le camelot, j’eus réellement pitié de lui... Bien sûr, il
avait tué la vieille femme aux tapisseries... Je ne pouvais plus douter
de son crime... Mais qu’était cette vieille femme, que faisait-elle, à
quoi était-elle utile dans la vie?... Je l’avais rencontrée deux fois
dans l’escalier de l’hôtel. Elle m’avait paru revêche et grognonne, et,
tout de suite, j’avais détesté ses lèvres sèches et ses deux petits yeux
cruels... Le camelot, lui, en dépit de certaines tares de misère,
semblait un joyeux drille... Il avait un air de bonhomie gouailleuse, de
cynisme bon enfant qui m’était plutôt sympathique... Bien des fois, en
sortant de sa chambre, il chantait des airs gais, de sautillants
refrains, indice, après tout, d’une conscience calme et sans haine... En
tuant la vieille, il avait peut-être des raisons profondes, si
profondes, qu’il ne les soupçonnait même pas...
J’ai souvent pensé, depuis ces heures troublées, où tant et tant de
choses avaient surgi en moi et devant moi, j’ai pensé que l’assassinat
pouvait bien être, comme la tempête, comme les épidémies, une loi
mystérieuse, une force économique de la nature. La nature, dont nous ne
connaissons pas, dont nous ne connaîtrons jamais les desseins, élit
certains hommes, arme certains bras, pour des suppressions nécessaires,
pour des équilibres vitaux indispensables... Il y a des assassinats que
je ne m’explique que comme une sorte de volonté cosmique, que comme un
rétablissement d’harmonie... Aux vivants forts et joyeux, il faut de
l’espace, comme il en faut aux arbres sains, aux plantes vigoureuses qui
ne croissent bien et ne montent, dans le soleil, leurs puissantes cimes,
qu’à condition de dévorer toutes les pauvres, chétives et inutiles
essences qui leur volent, sans profit pour la vie générale, leur
nourriture et leurs moyens de développement... Est-ce qu’il n’en serait
pas pour l’homme ce qu’il en est pour les végétaux?... Et j’ai souvent
protesté. «Mais non, mais non, disais-je... L’homme a une faculté de
déplacement, et la terre est grande!... S’il n’est pas bien ici, il peut
aller ailleurs... Le végétal, lui, est rivé au sol où le retiennent,
enchaîné et captif, ses racines... Et puis, que sait-on?... Et ne
faudrait-il pas mieux abattre les gros arbres pour laisser aux petits
qui meurent à leur ombre, plus d’air, plus de lumière?»
Ce que je savais, par exemple, au moment où je rencontrai, entre les
gendarmes, le malheureux camelot accablé, c’est que son crime ne
m’effrayait pas, ne m’effrayait plus... Mieux, je le considérais comme
une victime inconsciente de la nature... Et si j’avais pu le sauver du
châtiment, je l’eusse fait avec une grande joie... C’est que je sentais
naître en moi un sentiment encore confus, un sentiment qui, par la
suite, fut la philosophie de mon existence et que je puis traduire
ainsi: «Il faut être toujours pour ce qui vit, contre ce qui est mort».
Quant à moi, fort de mon innocence, ignorant encore ce que l’appareil
judiciaire recouvre de ruses, de parti pris et de mensonges, je n’avais
aucune peur... Je m’étais habitué à l’hostilité de ces murs, de ces
couloirs, de ces visages, et ce fut d’une chair tranquille et d’un cœur
indifférent que j’entrai chez le juge d’instruction.
C’était un petit homme gras et rose, un peu chauve, sans lunettes, sans
barbe et dont la main gauche, vulgaire, boulue et courte, était ornée de
bagues barbares. Un être quelconque, un passant, rien!... Oui, cet homme
qui jugeait les hommes, qui disposait, à sa volonté, de leur fortune, de
leur honneur et de leur vie, me parut être cette apparence vague, cette
ombre anonyme, ce furtif reflet d’humanité, qu’on appelle un passant...
Ni sur lui, ni en lui, il ne portait aucun signe physique ou moral de sa
puissance formidable... Il était juge, comme il aurait pu être médecin,
épicier, notaire ou restaurateur... En vain, je cherchai en lui quelque
chose par où il dépassât le niveau du contribuable et de l’électeur. Je
n’y trouvai que les tares ineffaçables de la médiocrité... Il ne me
troubla pas.
Dès que j’eus été introduit, les gendarmes se retirèrent... Le juge
écrivait... Il écrivait peut-être un arrêt de mort, et ses gros doigts
n’avaient pas un frémissement... Tout d’abord, il ne leva pas les yeux
sur moi... Il était tassé dans un fauteuil à dossier bas, et ce que je
voyais le mieux de lui, c’étaient son crâne rose sous les poils rares,
et les bagues de sa main... Je voyais aussi sa paupière gauche, armée de
longs cils, une paupière plissée qui remuait, comme un petit morceau
d’étoffe dans un courant d’air... En face de lui, devant une table
séparée de la sienne par une espèce de cartonnier sur le haut duquel
étaient posés, sans ordre, des dossiers, un autre personnage quelconque,
un second passant, la tête couverte de cheveux ébouriffés, se curait les
oreilles avec un porte-plume... C’était le greffier... Si le juge était
gras et rose, le greffier était maigre et blafard... La peau de son
front et de ses joues était pareille à la peau fripée d’un vieux gant...
Il avait de longues jambes croisées sous la table, de longues jambes
osseuses que terminaient des pieds énormes, chaussés de bottines dont
les élastiques trop lâches bâillaient... Il me regarda, mais d’un regard
si morne que je n’eus pas conscience d’avoir été regardé par quelqu’un
de vivant... Ses yeux ressemblaient à deux petites lucarnes qui
n’auraient jamais reflété aucune image, aucun coin de ciel... Quand il
eut fini de curer ses oreilles, il déposa sa plume dans un plumier et se
mit à ranger quelques papiers,--interrogatoires falsifiés, dépositions
altérées--avec des mouvements brusques.
Et tandis que j’attendais, je songeais:
--Est-il donc possible que ces deux êtres qui sont là, devant moi, aient
une maison, une famille, des amis, des passions?... Sont-ils même
vivants?... Est-ce qu’ils vont au théâtre, à la campagne?... De quelle
matière grossière sont-ils fabriqués? Au moyen de quel mécanisme
remuent-ils les bras, les jambes, la tête?... Souvent, dans les foires
de mon pays, j’ai vu, sous les tentes d’un jeu de massacre, des
fantoches, gonflés de son ou de crin, qui semblaient vivre, penser,
aimer, comprendre davantage que ces deux bonshommes-là... Est-ce que
jamais ils ont parlé d’amour et de rêve à une vierge, à une fleur, à un
rayon de lune?
J’aurais voulu les toucher, faire jouer leurs articulations, écouter le
tic-tac de leur poitrine.
Et la pièce était tapissée d’un papier vert, ignoblement vert... et, par
l’unique fenêtre aux rideaux jaunissants, j’apercevais, sous un ciel
gris, parmi d’errantes fumées, des toits, des cheminées, toute une
population difforme de tuyaux, de girouettes, d’appareils en zinc, dont
les mouvements, les girations, me représentaient quelque chose de
véritablement plus humain que ces deux hommes, mornes et glacés, ces
deux figurations d’hommes, qui étaient là, devant moi...
Enfin, le juge ayant cessé d’écrire, appuya d’un doigt gras sur un
bouton électrique. Un huissier apparut, puis s’en alla chargé de
papiers... Et puis, l’homme gras et rose voulut bien remarquer ma
présence... Il me regarda d’un regard fixe et sans pensée, se renversa
sur le dossier de son fauteuil, inclina sa tête sur sa main chargée de
bagues, et, d’une voix fluette, acide, il dit:
--Qu’est-ce que vous faites ici, vous?
Et, se reprenant, il ajouta:
--Ah! ah! Parfaitement, c’est vous.
L’interrogatoire que j’eus à subir fut sans intérêt dramatique, et je ne
le raconterai pas dans sa forme, pour ne point accumuler trop de détails
inutiles et monotones dans ce récit.
Tout en marquant son complet mépris de ma chétive personne et de
l’humilité de ma condition, je dois dire que le juge, gras et rose, ne
s’acharna pas trop contre moi, du moins contre ma culpabilité. Après un
quart d’heure de questions humiliantes et de petites tortures
criminalistes, il finit par me mettre hors de cause dans cette affaire.
Je compris que je n’étais pas pour cet homme un criminel assez
retentissant et confortable. Je ne lui faisais pas honneur; je ne
flattais pas sa vanité de tortionnaire... D’ailleurs, il avait trouvé
dans le camelot, non pas l’idéal du criminel par qui vous viennent la
notoriété et l’avancement, mais quelqu’un de plus malheureux que moi, un
être déjà décrié par sa vie antérieure. Et c’était, pour un défenseur de
l’ordre et de la société tel que ce juge, une proie meilleure, et par
quoi son dilettantisme pouvait se réjouir. Et tel fut le peu d’estime
qu’il avait de moi, qu’il ne jugea même pas utile ou glorieux de me
confronter avec la victime, ni avec l’assassin... Il me traita, je puis
le dire, sans considération, et par-dessous la jambe. Le seul point sur
lequel il s’obstina, ce fut, par des détours perfides et aussi par des
menaces, de m’arracher une dénonciation précise contre le meurtrier.
Vaines furent ses tentatives. Par un sentiment de pitié peut-être, et
peut-être par un simple désir de contradiction, j’osai faire l’éloge du
camelot, de sa pauvreté, de sa gaieté; de sa complaisance, de ses
qualités professionnelles que je jugeai admirables... Je ne sais si le
juge comprit l’ironie, mais il interrompit mon éloquence par un: assez!
colère et plein de haine. Et, me félicitant d’en être quitte à si bon
marché, il me renvoya... Le soir, j’étais libre!
Je ne voulus pas rentrer à l’hôtel de la rue Princesse, et j’allai dîner
chez les vieux amis de ma famille, auxquels je racontai, non sans un
certain orgueil, l’incident... Et vraiment, à la pensée que j’aurais pu
être un assassin, et, peut-être, monter sur l’échafaud, les vieux amis
sentirent naître en eux, au fond d’eux, une véritable admiration pour
moi... Durant toute cette soirée, je connus ce que c’est que la
gloire!... Ma future femme ne me quitta pas des yeux. Avec une avidité
surprenante, et comme si je lui fusse révélé pour la première fois, elle
regardait mon visage, mes mains, mon pantalon où des taches de sang
étaient encore visibles... Et elle disait:
--Ainsi, vous l’avez vue, morte!
--Mais oui.
--La gorge ouverte?
--Mais oui.
--Dans son sang?
--Mais oui.
--Sur le plancher?
--Mais oui!
--Ah! ah! ah!... Et vous l’avez prise avec vos mains?
--Mais oui.
--Portée dans vos bras?
--Oui! oui! oui!
--Ah!... ah!...
Et les vieux amis ne cessaient de répéter en me considérant avec envie:
--C’est quelque chose, ça! Mazette! c’est quelque chose...
Le père dit, en faisant une grimace dont je ne sus pas démêler
l’expression:
--Vous serez demain dans les journaux, peut-être... Si jeune!... Moi,
j’ai quarante-quatre ans. Et jamais je n’ai été dans les journaux...
Et la mère, d’une voix étrange, où il y avait du regret, des
protestations contre le sort, une rancune sourde contre l’effacement,
l’anonymat de son mari, dit aussi:
--Et tu n’as jamais été du jury!...