--Je l’ai surpris au moment où il achevait de la tuer... Elle était

renversée comme ça, sur le plancher... lui, couché sur elle... comme ça,

il la tenait à la gorge... Et il farfouillait la blessure de son

couteau, comme ça!... comme ça!...

Il y avait, çà et là, des exclamations d’horreur, et, peut-être, des

protestations, des doutes...

--Mais, regardez-le... s’acharnait le camelot... Regardez sa chemise,

ses mains, son visage... Ils sont pleins de sang!

--C’est vrai!... C’est vrai!...

--Oh!... oh!... oh!...

Une femme dit:

--C’est presque un enfant!

Un autre dit:

--Il n’a pas de barbe encore!...

Une troisième dit simplement, avec de l’admiration:

--Ainsi!... Voyez-vous ça!

Alors, le camelot insistait:

--Mais regardez-le!... Et son air de bête prise au piège!...

--C’est vrai!... C’est vrai!...

Comme je l’ai raconté plus haut, épuisé par mes efforts à le soulever, à

le traîner, je m’étais laissé tomber près du cadavre... Je ne faisais

pas un mouvement... Et je considérais tout ce monde, je considérais le

camelot, sans entendre encore, sans comprendre qu’il m’accusait du

meurtre de la vieille aux tapisseries... Je n’avais plus aucune idée

dans la tête... Ma tête était vide, vide, vide!... Et tout cela qui se

passait autour de moi était si nouveau, si étrangement nouveau, et si

grimaçant, si incohérent, qu’il ne m’était pas possible d’admettre que

je ne rêvasse point... Toutes ces figures, je me rappelle, n’avaient

plus pour moi la moindre consistance corporelle... C’étaient des ombres

qui se déformaient au moindre souffle du vent entrant par la porte, et

qui s’évanouissaient pour se reconstituer ensuite, fuligineuses... Je

les suivais, comme on suit, dans l’air, les fumées, les nuages ou les

brumes qui montent, le matin, des rivières...

Le camelot, actif et terrible, vint à moi, m’obligea à me lever, et,

m’empoignant l’épaule d’un geste rude:

--Comment l’as-tu tuée?... Pourquoi l’as-tu tuée?... Réponds!...

Comme je restais muet:

--Allons! réponds... insista-t-il.

Et il me secouait l’épaule à me briser la clavicule. Il me semblait

aussi que ma cervelle clapotait dans mon crâne, comme de l’eau remuée...

J’avais le vertige...

--Réponds donc!...

Machinalement, je répondis:

--Je ne sais pas... Je ne sais pas!...

Triomphalement, le camelot se tourna vers les curieux, et, les prenant à

témoin de mes paroles:

--Vous voyez! dit-il... Vous entendez!... Il avoue!

--Oui!... oui!... oui!...

Je vis des bouches m’invectiver, des yeux me maudire, des poings se

tendre furieux et menaçants vers moi... Une femme enveloppée d’un châle

rouge, et qui tenait une petite lampe à pétrole dans sa main, proposa

qu’on me mît à mort.

--Oui!... oui!... oui!...

Le camelot s’interposa:

--Non!... Il ne faut pas y toucher... Il faut qu’il meure sur

l’échafaud... Attendons le commissaire de police... On est allé chercher

le commissaire de police...

Un vieil homme hochait la tête... Il dit:

--Est-ce possible!... Il est si faible... Et les blessures sont si

horribles... La gorge a été fendue d’un seul coup!...

--Mais regarde donc sa chemise sanglante, réitéra le camelot, ses mains

rouges, son visage tout barbouillé... Et puisqu’il avoue!...

--C’est vrai!... c’est vrai!...

Le vieil homme s’obstina:

--Je ne dis pas le contraire... Pourtant, il est bien faible... Et il

paraît idiot!...

--Puisqu’il avoue!... Tu l’as bien entendu!...

S’adressant aux curieux:

--Vous l’avez bien entendu, tous? demanda-t-il d’une voix forte.

--C’est vrai!... c’est vrai!...

--Et il n’est ici que depuis huit jours!... Qu’est-ce qu’il est venu

faire ici?... Pourquoi est-il ici?...

--C’est vrai!... C’est vrai!...

Ensuite, on parla de la vieille, de ses vertus, de sa bonté; on vanta sa

vie pauvre et résignée... C’était une sainte... Pour tuer une pareille

femme, il ne fallait pas avoir de cœur!... Il fallait avoir l’âme bien

criminelle!... Quelques-uns pleurèrent...

Combien de temps cette scène dura-t-elle? Je n’en sais rien. Il arriva

que je n’entendis plus rien... J’étais engourdi... J’avais comme un

immense besoin de dormir... Et lorsque le commissaire de police entra,

suivi de plusieurs agents, mon esprit était bien loin de l’hôtel, du

camelot, du cadavre... Mon esprit était revenu au pays, là-bas, à M.

Narcisse, à ma mère, à mes longues stations contre les vitres de ma

chambre...

--Comment vous appelez-vous?... me demanda le commissaire.

--Je ne sais pas... je ne sais pas!... répondis-je.

--Vous ne voulez pas dire comment vous vous appelez?...

--Je ne sais pas!...

Le commissaire grogna:

--C’est bien!... Hum!...

Puis il me laissa sous la garde des agents, il examina le cadavre,

inspecta la chambre du crime, puis la mienne, toujours suivi du camelot

obséquieux et bavard, qui, sans cesse, répétait:

--Monsieur le commissaire, voilà comment ça s’est passé...

Le commissaire de police était un petit homme gros et court et qui

soufflait comme un bœuf. Malgré la gravité de l’affaire, malgré le

cadavre et le sang il avait une physionomie joviale, un air de pochard

gai et bon enfant, que le souci de sa responsabilité ne parvenait pas à

rendre sévère. Il ne me fit pas peur. Au contraire, son agitation

m’amusa extrêmement. Il entrait, tournait, virevoltait, sortait,

revenait et ressortait avec un empressement si comique, qu’il

ressemblait à un fantoche de pantomime. Et le camelot fantoche aussi,

mais fantoche sinistre, ne le quittait pas d’une semelle, entrait,

tournait, virevoltait, sortait, revenait et ressortait avec lui,

toujours bavard et toujours gesticulant. Sur le palier, les gens de

l’hôtel assistaient curieusement à ces allées et venues, ne perdant pas

un seul des mouvements du commissaire et du camelot. Et moi, flanqué de

deux agents indifférents et silencieux, je faisais comme les gens de

l’hôtel, sans songer un instant que je fusse un des principaux acteurs

de ce drame. Et je me souvenais que, jadis, étant enfant, j’avais vu,

dans des baraques de la foire, des scènes pareilles, dont le burlesque

n’était peut-être pas si intense, et ne diminuait pas, aussi

complètement, la majesté terrible du crime.

Lorsque le commissaire se fut enfin rendu compte et du meurtre de la

vieille, et de la disposition des lieux, il ordonna aux curieux de se

retirer chacun chez soi... Puis, s’adressant au camelot, qui lui

soufflait dans le dos je ne sais quelles dénonciations:

--Qu’est-ce que vous foutez ici, vous? Allez-vous-en!...

Mais le camelot résistait:

--Puisque je l’ai vu, monsieur le commissaire! Ma présence ici est

indispensable. Je suis le seul témoin!... Puisque j’ai tout vu.

--Comment vous appelez-vous?

--Isidore Borgne, monsieur le commissaire.

--Hum! Hum!... Et qu’est-ce que vous faites?

--Je suis camelot...

--Ah! ah!... Qu’est-ce que vous faites, nom de Dieu?

--Je vends des plans de Paris...

--C’est bien!... Foutez-moi la paix, maintenant... Et si j’ai besoin de

vous... je vous ferai appeler...

--Mais, monsieur le commissaire!...

Le brave commissaire se fâcha, devant cette insistance, et appelant un

agent:

--Empoignez-moi ce lascar-là, ordonna-t-il... Et surveillez-le!...

Le camelot protesta pour la forme:

--Je suis un bon citoyen, moi... Ça ne se passera pas comme ça!...

Et il se remit docilement, mais un peu effaré, aux mains de l’agent...

Lorsque le palier fut déblayé, le commissaire referma la porte de la

chambre qu’éclairaient maintenant deux bougeoirs, posés sur la cheminée,

et une lampe à pétrole, sur une petite table encombrée, je me rappelle,

de chiffons rouges. J’étais toujours flanqué de mes deux agents, et le

cadavre gisait à mes pieds, sur le plancher où la mare de sang

s’élargissait... Le magistrat prit une chaise, s’assit en face de moi,

s’épongea le front, souffla... Et, après m’avoir considéré avec

attention durant quelques secondes, il dit:

--Voyons ça!... voyons ça!... A nous deux, maintenant.

Je n’étais pas ému... Et même, à cette minute tragique, j’avais l’esprit

très libre... Je dois avouer aussi que le cadavre ne me terrifiait

plus... Il ne me donnait pas d’autre idée que celle d’un vieux meuble

brisé, d’un vieux tapis déchiré... Non, en vérité, je n’avais plus la

sensation que cette chose inerte eût été une personne vivante... Toute

ma curiosité allait vers le commissaire, vers sa face ronde et

couperosée, où l’alcool avait déposé des couches de bistre, vers sa

chaîne de montre qui pendait sur son gros ventre, et vers son pantalon

qui, tendu sur ses larges cuisses courtes, faisait, aux jarrets ployés,

des rides crapuleuses... Pas une seconde, en le regardant curieusement,

comme on regarde une caricature, je ne songeai qu’il y eût, sous ce

visage vulgaire, en ce grotesque exemplaire d’humanité déformée, qu’il y

eût une force sociale... plus qu’une force sociale, mais la société tout

entière, avec ses droits implacables de juger et de punir!...

J’y ai pensé depuis, bien des fois, à cette fiction abominable et

terrifiante qu’on appelle: la société!... Et bien des fois, je me suis

demandé par suite de quelles déformations morales, de quelles aberrances

intellectuelles, ceux à qui la prétendue société délègue ses droits

arbitraires de juger et de punir, ont-ils, tous, un air de parenté

physique, une ressemblance matérielle qui fait que depuis plus de deux

mille ans, toutes les faces de juges sont pareilles, et portent les

mêmes tares sinistres d’iniquité, de férocité, et de crime!...

Cette observation ne s’applique pas à mon commissaire de police dont le

visage, au lieu des tares professionnelles, se contentait de montrer des

tares d’alcoolique, et une laideur rubiconde si joyeuse qu’il ne me vint

pas à l’idée de trembler devant lui, comme quiconque, innocent ou

coupable, doit trembler, jusqu’au tréfonds de ses moelles, devant le

juge qui l’interroge...

J’examinais donc le brave commissaire, et je ne le voyais plus dans la

chambre où il était assis devant moi, c’est-à-dire, dans sa fonction

sociale; je le voyais dans sa fonction humaine, c’est-à-dire au petit

café où il devait, tous les jours, enluminer sa trogne et vernir ses

joues et perdre, de plus en plus, dans la joie de boire, dans le rêve

charmant d’être saoul, la cruauté de son métier... Et je l’aimais

véritablement d’être un ivrogne, car les ivrognes sont de braves gens,

et, toujours, d’admirables poètes.

Tout à coup, le commissaire me demanda:

--Allons, voyons, dites-moi pourquoi vous avez tué cette vieille femme?

Je n’avais pas bien compris cette question, qu’il m’avait posée d’une

voix soufflante et brouillée. Je dis machinalement:

--Je voulais en avoir le cœur net.

Le commissaire s’ébroua comme un cheval.

--Comment, le cœur net? fit-il. Le cœur net de quoi? Vous vouliez la

violer?...

--Oh! monsieur le commissaire...

--Enfin, expliquez-vous!... Quoi? Qu’est-ce que vous entendez par votre

cœur net?

Et, sans me donner le temps de répondre, brusquement:

--Comment vous appelez-vous?

Je me nommai.

--Et qu’est-ce que vous faites ici?

Je le lui dis.

--Quel âge avez-vous?

--Vingt ans!

--Et d’où venez-vous?

Alors, je racontai mon pays, ma mère, monsieur Narcisse, mon petit chien

Bijou, ma maladie, notre voyage à Paris, et les vieux amis de ma

famille, et la terreur que j’avais eue, dès le premier jour, dans

l’escalier de la maison meublée...

Le commissaire ponctuait chaque phrase d’exclamations comme celles-ci:

«Bon! Bon! Diable!... Diable!» et il soufflait comme une forge!

Lorsque j’eus terminé mon récit:

--C’est bien curieux!... fit-il, c’est curieux!... Une jeune femme, mon

Dieu... que vous l’ayez tuée, je ne l’excuserais pas... mais je le

comprendrais... Dans la passion, on ne se connaît plus... Va te faire

fiche! Mais une vieille comme celle-ci!... Ma parole d’honneur, c’est

trop fort!... Vous êtes donc fou?...

--Mais je ne l’ai pas tuée, monsieur le commissaire, criai-je de toutes

mes forces. Ce n’est pas moi qui l’ai tuée!...

--Alors, qu’est-ce que vous me chantez depuis une demi-heure? Qui est-ce

qui l’a tuée?...

--Je ne sais pas!...

Le commissaire se leva, me prit par les épaules, me regarda fixement:

--C’est le camelot, hein!... Allons, dites-le!... Mais dites-le donc!...

--Mais non... je ne sais pas... je n’ai rien vu... Et c’est pour cela,

monsieur le commissaire, que je voulais en avoir le cœur net!

Le commissaire réfléchit, puis, prenant une résolution brusque:

--Tout cela n’est pas clair! dit-il... Je vais vous mener au Dépôt... Je

vais mener aussi le camelot au Dépôt... Vous vous débrouillerez devant

le juge d’instruction.

Et il ordonna aux agents:

--Au Dépôt, tout le monde!... Par le flanc droit, arche!...

Je fus donc conduit au Dépôt. Durant la route, le camelot ne cessa de

protester:

--Je suis un citoyen français!... Je me plaindrai à Rochefort!...

Il y avait eu, dans la journée, une rafle de malfaiteurs et de filles

publiques. Toutes les salles de cette abominable prison étaient

encombrées, pleines de figures assez sinistres, il est vrai, mais dont

j’eus plus de pitié que d’horreur. Je n’essaierai pas de dépeindre la

saleté et la malodeur de ces salles. Cela dépasse toute imagination, et

je ne crois pas qu’il y ait, dans la langue, des mots assez forts, assez

vengeurs, pour en donner l’idée. L’impression sur ma personne physique

fut telle que je faillis m’évanouir. Il me sembla que je venais de

recevoir, d’un coup, le choc de toutes les maladies mortelles. De fait,

l’air chargé de miasmes trop lourds était irrespirable. Il s’agglutinait

à mes bronches comme de la matière solide, âpre et gluante.

Quant à l’impression morale que j’en ressentis, ce fut pire encore.

Longtemps, je fus accablé comme sous le poids d’une chose trop pesante

et douloureuse.

Ce qui, dans ce grouillement humain, apparaît plus que le vice et le

crime, c’est la pauvreté, la détresse infinie où la société peut

précipiter des êtres vivants et qui ont, si rudimentaires, si déformés

qu’ils soient, un cerveau et un cœur, de la pensée et de l’amour!... Ces

deux choses mystérieuses et qui font la créature humaine, il n’est pas

un regard où je ne les aie reconnues, même aux yeux des plus brutes et

des plus déchus!... Et ces êtres qui, malgré tout conservent dans les

ténèbres de leur raison et de leur conscience, une petite lueur, ou

plutôt un reflet pâle et trouble de cette lueur d’humanité, on les

traite comme on n’oserait pas traiter des rats ou des cloportes!... Ici,

dans la promiscuité hideuse de ces salles, tous les âges sont

confondus... A côté des vagabonds endurcis, des vieux routiers de la

débauche et du crime, se voient des enfants, de pauvres enfants de douze

ans, à qui il serait facile, pourtant, d’éviter de pareils contacts et

qui, bien souvent, gardent, d’une seule journée ou d’une seule nuit

passée dans cet enfer, une flétrissure éternelle... Ils sont entrés,

ignorants et aussi purs qu’il est possible à de petits abandonnés de

l’être, et ils en sortent, souillés dans leur corps, quelquefois, dans

leur âme, toujours! C’est l’apprentissage, par l’État, par la justice de

l’État, du bagne et de l’échafaud.

Parmi toutes ces créatures de hasard, parquées plus barbarement que des

bêtes dans cette geôle immonde du Dépôt, je ne doutai point qu’il s’en

trouvât beaucoup d’innocents comme je l’étais moi-même, et, d’autres,

plus douloureux encore, dont le seul crime était que devant tant de

maisons, tant de magasins gorgés, tant de richesses gaspillées, ils

n’eussent ni un abri, ni un vêtement, ni un morceau de pain!... Et, à

l’aspect frémissant de toutes ces misères je me souvins avoir vu, il n’y

avait pas trois jours, ce drame effrayant... mais combien banal, et de

tous les jours!

Ce matin-là, à mon heure habituelle, je me rendais, obéissante machine,

à mon bureau. Il pleuvait... Une de ces petites pluies parisiennes si

lentes, si tristes et qui vous traversent l’âme, plus encore que le

vêtement. Dans la rue, pleine de flaques, devant la boutique d’un

épicier, il y avait un gros tas d’ordures... Les gens allaient et

venaient, courbés sous des parapluies luisants, et l’eau, jaune et sale,

gargouillait dans les ruisseaux. Un chien passa qui, ayant flairé le tas

d’ordures, continua sa route, dédaigneusement, dans sa jugeotte

impeccable de chien, sans doute: il avait compris qu’il n’y avait rien

pour lui. Ensuite, une vieille femme, vêtue de guenilles, le visage

décharné, survint, marchant péniblement sur le trottoir. Ce qui lui

servait de vêtements ruisselait de pluie, alourdissait encore son allure

lourde et chancelante... Elle avisa le tas qu’avait méprisé le chien,

s’arrêta, courba son échine très âgée, et se mit à fouiller dans

l’ordure avec ses mains. Que cherchait-elle? Comme tous les pauvres

maudits qui gardent, en eux, l’impossible espoir des trouvailles

libératrices et qui voient luire la fortune dans les déchets, dans les

vomissures des maisons, peut-être espérait-elle trouver un objet de prix

qu’elle aurait pu vendre, ou simplement un morceau de pain qu’elle

aurait pu manger!... Je la regardais avec une curiosité pitoyable, et la

pluie qui tombait plus fort, à ce moment, s’acharnait sur sa robe qui,

collée, laissait voir sa déplorable ossature... Sa main fouillait, comme

un crochet, l’ordure... Tout à coup, elle agrippa une orange dont la

moitié était pourrie et couverte de moisissures!... Elle en essuya

l’ordure sur l’ordure de sa manche et vivement, avec un geste d’affamée,

elle la porta à sa bouche, et se mit à la manger avidement, voracement,

gloutonnement... J’eus le cœur étreint par une grande angoisse... Je

n’avais pas imaginé que les pauvres en fussent arrivés à cette infamie

de la pauvreté qui leur jetait la bouche aux ordures de la rue!... Je

tâtai si j’avais quelques sous dans ma poche, et y trouvant une pièce de

cinq francs, je la donnai à la vieille, les yeux pleins de larmes...

Alors, la vieille prit la pièce du même geste âpre et farouche avec

lequel elle avait pris l’orange, sans me remercier, sans même me

regarder... Et, barbotant dans les flaques, presque légère, elle

traversa la rue et se précipita dans la boutique d’un marchand de vins

où, bientôt, elle disparut... Et j’espérai... ah! oui, je vous le jure,

j’espérai avec ferveur qu’elle se saoulerait et qu’elle achèterait, avec

ma pièce blanche, un peu d’oubli et un peu de joie!

J’examinai toutes les figures autour de moi... Oui, vraiment, c’étaient

des figures de crime, parce que c’étaient des figures de faim... Combien

y avait-il de ces souffrances, des souffrances pires, sans doute, parmi

tous les guenilleux dont les salles du Dépôt étaient pleines!... Et je

les aimai d’un immense amour!...

Cette nuit-là, dans cette abjecte prison, où il y avait de tout,

assassins, vagabonds, voleurs, ivrognes, j’eus la révélation soudaine

que la société cultive le crime avec une inlassable persévérance et

qu’elle le cultive par la misère. On dirait que, sans le crime, la

société ne pourrait pas fonctionner. Oui, en vérité, les lois qu’elle

édicte et les pénalités qu’elle applique, ne sont que le bouillon de

culture de la misère... Elle veut des misérables, parce qu’il lui faut

des criminels pour étayer sa domination, pour organiser son

exploitation!... Et j’ai compris que celui-là qui, une fois poussé au

crime par la nécessité de vivre, est tombé dans le crime ne peut plus se

relever du crime, jamais, jamais. La société l’y enfonce, chaque jour, à

chaque heure, plus avant, plus profondément... Elle est semblable à ce

passant, sur la berge d’un fleuve, à ce passant qui, voyant un noyé se

débattre et l’appeler, lui jetterait des pierres et des pierres, afin

qu’il disparaisse à jamais dans les ténèbres de l’eau!...

Toute la nuit, je demeurai silencieux, dans un coin de cette salle

qu’éclairait funèbrement un bec de gaz dont la flamme vacillait sous

l’orage des voix... Des gens me frôlèrent, des gens me bousculèrent;

d’impudiques vieillards, avec des yeux de fous, me soufflèrent dans

l’oreille des mots abominables. Je ne disais rien... je regardais, et

mon âme, de plus en plus, descendait en des tristesses profondes...

Et le camelot allait et venait, important, bavard, tutoyant tout le

monde... Il avait retrouvé là de vieilles connaissances... de vieux amis

de crime...

Ce n’est qu’au matin que, malgré les interrogatoires du commissaire de

police, j’eus enfin la certitude qu’il avait assassiné la vieille aux

tapisseries.

--Oui, oui! Je comprends maintenant... c’est lui!... c’est lui!...

Et je me dis encore:

--Après tout, il a peut-être bien fait de la tuer. Je ne sais pas... Je

ne le dénoncerai pas... Ah! ma foi, non!... Qu’ils s’arrangent tous les

deux, la justice et lui!

Je n’avais pas bougé de mon coin, pris, tout entier, par l’imprévu de

l’aventure et du spectacle si nouveau qui s’offrait à moi. Je puis dire

que c’était la première fois que je voyais de la misère, de la misère

totale, et comme il n’en existe réellement qu’à Paris.

En province, dans les petits bourgs et dans la campagne, la misère n’est

que relative, parce que, riche ou pauvre, tout le monde s’y connaît...

Et puis, les champs, les forêts, les vieilles masures abandonnées, les

huttes de cantonnier, les troncs des arbres morts, ont, tout de même, de

l’hospitalité!... Les vagabonds trouvent des cavernes pour s’y tapir,

des fruits aux arbres, et dans les maisons, presque toujours, un morceau

de pain... A Paris, ils ne trouvent rien. Les individus ont trop de

hâte, trop de fièvres, trop d’affaires, pour songer à être bons. L’État

fait de la charité une sorte de citadelle inaccessible. Pour y parvenir,

il faut des mots de passe qu’on ignore, des cartes d’identité, il faut

passer par des filières administratives, des stations dans les bureaux,

être électeur, payer des contributions, posséder des certificats de

bonne vie et mœurs, pour avoir droit à un secours!... A Paris, on ne

peut se payer le luxe d’être pauvre, qu’à la condition d’être riche!...

Le Dépôt, c’était véritablement, pour moi, la fissure de lumière par où

je plongeais jusqu’au fond du gouffre de misère... Et je fus effrayé...

et je sentis, en mon âme, comme un découragement!

Près de moi, il y avait un homme qui n’avait pas bougé, non plus, de

toute la nuit. Il était là, quand j’étais entré. Il se tenait assis, sur

le plancher, le dos appuyé au mur, la tête dans ses mains, et il

paraissait dormir... Je ne fis pas d’abord attention, étant trop occupé

de moi-même, et du camelot, et des figures sinistres qui allaient et

venaient ainsi que des bêtes fauves dans des cages. Ce ne fut que vers

le matin, lorsque le gaz s’éteignit, qu’il remua un peu ses jambes,

raidies par l’immobilité, et qu’il recula, contre la muraille, ses

épaules meurtries et ankylosées... Je le vis alors, je vis son visage,

si tant est qu’on puisse dire de cette face humaine que ce fût un

visage: des yeux las et comme voilés, une peau fripée et jaune, une

courte barbe, terne et rare, qui ressemblait plutôt à une maladie

dartreuse qu’à une barbe. Lui aussi me vit, du moins il me regarda; il

me regarda longtemps et fixement, sans que j’eusse la sensation qu’il me

vît. Malgré son manque d’expression, ce regard exprimait une grande

douceur, triste et résignée. Cela venait sans doute de ce que le regard

étrange de cet homme n’exprimait rien, et je remarquai sur ses deux

prunelles quelque chose de blanchâtre, et de pareil à deux petites

taies, qui en brisaient l’éclat intérieur.

--Je ne te vois pas bien!... me dit-il. Mais tu as l’air tout jeune...

et tu n’as pas de barbe... Et sûrement tu n’es jamais venu ici!...

Pourquoi es-tu ici?

Bien que je fusse heureux qu’on m’adressât la parole, et que ma pensée

eût un contact avec une autre pensée humaine, je répondis, brièvement,

et de façon à rompre tout entretien:

--Je ne sais pas!

L’homme hocha la tête et son dos oscilla contre le mur.

--Tu ne sais pas! fit-il... sans doute! On ne sait jamais pourquoi l’on

est ici! Tu ne veux pas parler?

--Si!... je veux bien parler.

--Alors, pourquoi me dis-tu des bêtises, avec un air de crainte...

Est-ce que je te fais peur?...

--Non... Tu ne me fais pas peur!...

--Alors, pourquoi es-tu ici?...

Je m’enhardis:

--Je suis ici... parce que dans la maison que j’habite une vieille femme

a été assassinée!...

Chez l'illustre Écrivain · 第 11 / 13 段