des années aient passé sur ces vieux souvenirs, je les ai toujours
présents à l’esprit. Les brumes de la distance et du temps ne les ont
point effacés... Ils restent aussi précis, nets et clairs, que si les
visages et les images qui les fixèrent étaient encore devant moi... Et,
cependant, j’ai cinquante-huit ans, c’est-à-dire des siècles,
cinquante-huit siècles, par la façon dont j’ai vécu... Car je n’ai vécu
que par la pensée, ne donnant aux événements extérieurs et aux hommes
qui les accomplissent ou qui les font naître, qu’une part minime de mes
réflexions... A quelles fins et comment, au milieu de tant de
poussières, tout cela que j’ai raconté s’est-il conservé en moi?... Et
pourquoi trouvé-je dans le récit de ces petits faits que j’aurais dû
oublier une sorte de joie amère et puissante?... Je n’en sais trop
rien!... C’est peut-être comme un désir de vie qui remonte en moi, du
fond de l’exil de moi-même; c’est peut-être le regret d’avoir tout
sacrifié à des rêves intérieurs, et de n’avoir pas compris que, seule,
la vie, même avec ses abjections et ses tares, est douée de beauté,
puisque c’est dans la vie seule que résident le mouvement et la
passion!...
Aujourd’hui, il m’est arrivé une chose curieuse... En revenant de mon
bureau, sans doute sous l’influence latente de ces idées, j’ai
longuement flâné par les boulevards et par les rues. Je me suis arrêté
aux boutiques... et j’ai vu un tas d’objets qui servent aux besoins et
aux plaisirs des hommes, et auxquels je ne comprends rien, tant je suis
resté confiné aux formes anciennes, et tant j’ai défendu ma porte à ce
personnage étrange qui s’appelle le Progrès. Et je me suis promis
dorénavant d’étudier ces étalages, où s’étalent, dans une sorte de
gloire merveilleuse, toutes les formes de la sensualité!... A la vitrine
d’un magasin, je me suis aussi attardé devant des photographies... Il y
en avait beaucoup de femmes qui montraient leurs seins, les dents de
leurs bouches impures et leurs jambes; il y en avait d’hommes également,
qui sont, paraît-il, des écrivains célèbres et des artistes renommés:
physionomies vulgaires, en général, et souvent comiques par la pose
étudiée, l’arrangement des cravates et des yeux, la mise en valeur de
certains avantages physiques. Parmi toutes ces photographies, entre une
danseuse, au geste érotique, et un poète illustre déjà maquillé
d’immortalité éphémère, tout à coup, j’ai vu la photographie de mon
juge... C’est bien lui, car son nom est écrit au bas du portrait, sur
une bande de papier... Bien qu’il soit très vieux, aujourd’hui, c’est à
peine si sa physionomie a changé. Il est un peu plus chauve, un peu plus
tassé; ses joues se sont amollies et tombent; et les poches de ses yeux
se sont davantage boursouflées... Mais le regard est exactement le même,
ce regard de passant obscur où, jadis, j’avais vainement cherché un
reflet d’humanité, un enthousiasme, une passion, ou du crime!... Je vois
qu’il est monté en grade, et qu’il occupe une des plus hautes fonctions
de la magistrature. Sur combien de têtes d’innocents a-t-il marché, par
quel dédale d’obscurs couloirs a-t-il passé... devant quelles puissances
a-t-il courbé son échine si souple en face des grands, si raide en face
des petits, avant d’avoir atteint ce sommet où plane, maintenant, sa
robe rouge!... Il m’est impossible de deviner son histoire dans son
regard qui n’exprime rien... Elle fut sans doute infime et banale, comme
celle de tous les hommes en place... Car, il s’agit pour tout le monde
de conquérir, au prix des plus viles actions, des places toujours
meilleures... Pourquoi accabler ce juge d’un crime que tous commettent,
et que, moi-même, dans une petite sphère, j’ai commis, comme les autres,
et dont je n’ai jamais eu de remords?...
TABLE DES MATIÈRES
Chez l’illustre écrivain 1
Une bonne affaire 53
Un grand écrivain 61
Littérature 67
Scène de la vie de famille 75
La divine enfance 91
Sentimentalisme 101
Il est sourd! 109
La peur de l’âne 119
Tableau parisien 125
Les mémoires de mon ami 133
4705.--Paris.--Imp. Hemmerlé et Cie. (8-19)