Ayant très peu vu, très peu vécu, mais beaucoup senti déjà, j’avais

accumulé en moi, retenu en moi assez de formes différentes, assez de

pensées et de sentiments divers pour me construire une existence

silencieuse au dehors, violente et grondante au dedans, en somme, pleine

de beautés plastiques et morales--du moins, je les jugeais telles...

Cette existence, que je ne puis mieux comparer qu’à un temple dans un

désert, je la peuplai de toutes sortes de choses et de toutes sortes de

gens, faits de ce que j’avais saisi au passage, empruntés aussi à ce que

j’avais lu dans les livres... Et mon imagination achevait le reste...

Évidemment, cela était souvent incohérent et chimérique. Il y manquait,

en plus de l’harmonie, la force créatrice de la réalité, mais je m’y

amusai extrêmement. Et je ne tardai pas à développer en moi, chaque jour

davantage, par un entraînement continuel, par une espèce de curieux

automatisme cérébral, cette puissance d’idéation, cette frénésie

d’évocation si extraordinaire, que mes rêves prenaient, pour ainsi dire,

une consistance corporelle, une tangibilité organique, où mes sens se

donnaient l’illusion parfaite de s’exercer, de s’exalter mieux qu’à des

réalités! J’ai connu, sans me rendre compte de leur mécanisme, et sans y

aider autrement que par le cerveau, j’ai connu, dès l’âge de treize ans,

des plaisirs sexuels d’une singulière complication et d’une acuité de

possession telle, que je ressentais, à les éprouver, d’obscures et

mortelles terreurs.

Mais je restais chétif, de nature rétrécie, de membres grêles et

insuffisants, de muscles mous; j’avais, comme aujourd’hui--car je n’ai

pas vieilli, étant né vieux--la peau étiolée, fripée et toute grise, mes

veines charriaient un sang pauvre et mal coloré; mes poumons respiraient

avec effort, comme ceux d’un pulmonique. Toutes ces tares

physiologiques, je les attribue à cette tension permanente de mon

cerveau qui, de tous mes organes, était le seul qui fonctionnât... Étant

toujours assis, je n’ai pour ainsi dire pas grandi, et à seize ans, mon

dos était voûté ainsi qu’un dos de vieillard...

Hier, en fouillant dans un tas de choses inutiles et depuis longtemps

mises au rebut, j’ai retrouvé une photographie de moi, faite, à cette

époque, sur le désir de ma mère, par un photographe ambulant. Pourquoi

ma mère a-t-elle eu cette idée bizarre de faire fixer mon image

d’enfant, qui accuse son atroce égoïsme, et ce que sa maternité eut

d’insensible et d’imprévoyant?... Cette photographie est un peu effacée

et toute jaune. Mais les traits et l’expression du visage demeurent sur

le fond disparu. Eh! bien, je n’ai pas changé... Je suis tel que j’étais

alors... un petit vieux triste et fané. Non, en vérité, je n’ai pas

vieilli, sinon que mes cheveux, rares d’ailleurs, ont pris une teinte

ternement blanchâtre, et que mes dents--celles, du moins, que je n’ai

pas perdues--sont devenues toutes noires et pareilles à des racines

d’arbuste mort... Et voyez combien il y avait peu de vie physique en

moi, ce qu’il y avait en moi peu de sève: ma barbe n’a pas poussé!

Enfant, j’avais l’air d’un vieillard; vieillard, je ressemble à un

enfant malade!... Et pourtant, quel est l’être humain en qui se soient

concentrées plus de flammes que dans ce corps chétif que je suis, plus

de flammes dévoratrices et meurtrières, et qui soit allé, comme moi,

jusqu’au bout de son désir?...

Chose curieuse, autant mes rêves, dans l’éveil, étaient exubérants et

magnifiques, autant, dans le sommeil, ils étaient plats, pauvrement et

douloureusement plats! Je n’avais alors et je n’ai encore maintenant que

des rêves d’inachèvement, que des rêves d’avortement!... Je ne pouvais

et je ne puis saisir quoi que ce soit, dans mes rêves, ni rien

étreindre, ni rien atteindre, ni rien toucher!... Et, par un contraste

bizarre, ce ne sont, dans ces rêves-là, que des représentations

vulgaires, des figurations inférieures de la vie!...

Ainsi, me voilà dans une gare... Je dois prendre le train... Le train

est là, grondant, devant moi... Des gens que je connais et que

j’accompagne, montent dans les wagons avec aisance... Moi, je ne puis

pas... Ils m’appellent... Je ne puis pas, je suis cloué au sol... Des

employés passent et me pressent: «Montez donc!... Montez donc!...» Je ne

puis pas... Et le train s’ébranle, s’enfuit, disparaît. Les disques

ricanent de mon impuissance; une horloge électrique se moque de moi...

Un autre train arrive, puis un autre... Dix, vingt, cinquante, cent

trains se forment pour moi, s’offrent à moi, successivement... Je ne

puis pas... Ils s’en vont, l’un après l’autre, sans qu’il m’ait été

possible d’atteindre, soit le marchepied, soit la poignée de la

portière... Et je reste, toujours là, les pieds cloués au sol, immobile

et nu--pourquoi nu?--devant des foules dont je sens peser sur moi les

mille regards ironiques.

Ou bien, je suis à la chasse... Dans les luzernes et dans les bruyères,

à chaque pas, se lèvent bruyamment des perdrix... J’épaule mon fusil...

je tire... Mon fusil ne part pas, mon fusil ne part jamais... J’ai beau

presser sur la gâchette. En vain! Il ne part pas!... Bien souvent, les

lièvres s’arrêtent et me regardent curieusement; les perdrix s’arrêtent

dans leur vol, devenu immobile, et me regardent aussi... Je tire... je

tire!... Il ne part pas... il n’est jamais parti!

Ou bien encore j’arrive devant un escalier... C’est l’escalier de ma

maison. Il faut que je rentre chez moi!... J’ai cinq étages à monter...

Je lève une jambe, puis l’autre... et je ne monte pas!... Je suis retenu

par une force incoercible, et je ne parviens pas à poser mes pieds sur

la première marche de l’escalier... Je piétine, je piétine, je m’épuise

en efforts d’inutile ascension... Mes jambes vont l’une après l’autre,

avec une rapidité vertigineuse... Et je ne monte pas!... La sueur

ruisselle sur mon corps, la respiration me manque... Et brusquement, je

me réveille... le cœur battant, la poitrine oppressée... la fièvre dans

toutes mes veines où le cauchemar galope...

Tels sont mes rêves, la nuit; tels sont toujours mes rêves!... Pourquoi

ces rêves, et jamais d’autres?... Y a-t-il donc un symbole dans les

rêves?

J’en ai dit assez, je pense, sur mon adolescence solitaire, rêveuse et

triste, pour bien faire comprendre le pauvre être silencieux, ignorant,

timide et passionné que j’étais, lorsqu’il fut, un beau soir, décidé par

mes parents que j’irais à Paris. Je dis mes parents et ce n’est exact

que pour l’un d’eux, car mon père n’approuvait pas ce départ, et il

invoquait, à l’appui de sa résistance, des raisons comme celle-ci, qu’il

émettait, du reste, la bouche molle, le regard incertain, avec l’air de

«s’en fiche», si je puis dire:

--Il est bien trop bête, pour aller à Paris... Pour un autre, parbleu!

Paris serait la fortune!... Ah! si j’avais été à Paris, moi!... Mais

lui!... Que veux-tu qu’il fasse à Paris!... Jamais il ne se reconnaîtra

dans les rues de Paris... Ah! le pauvre enfant!...

Ma mère était d’un avis différent... On sentait, dans toutes ses

paroles, la hâte qu’elle avait de se débarrasser de moi... Pourquoi?

Est-ce que je la gênais? Est-ce que je la contrariais en quoi que ce

fût? Cela me fit de la peine, non pour moi, je vous assure, mais pour

elle... Je n’aimais pas à la surprendre en flagrant délit d’égoïsme et

de dureté. Aux objections, d’ailleurs, de plus en plus indécises de mon

père, elle répliquait:

--Une place comme ça!... C’est une chance incroyable... une occasion

unique. Si nous n’en profitons pas, nous l’aurons toujours sur les

bras!... Que peut-il devenir ici, sinon manger de la nourriture qu’il ne

gagne même pas!...

--Enfin, il t’aide... Il tient tes livres!

--Eh bien...! il ne manquerait plus que ça!

--Oui, mais, Paris!... Paris!...

--Voilà-t-il pas une grande affaire?... Il s’arrangera, donc!...

Or, cette chance, cette occasion unique, cette place obtenue, grâce à je

ne sais plus quelles recommandations de curés, c’était une place moitié

de comptable, moitié de copiste, dans une administration dont après

trois ans je n’ai jamais pu savoir ce qu’elle administrait, et si elle

était commerciale, industrielle, financière, artistique, politique,

religieuse, militaire, maritime, coloniale, étant un peu tout cela, et

bien d’autres choses encore...

Naturellement, ce fut l’avis de ma mère qui prévalut. Quant à moi, selon

les bonnes traditions de la famille, je n’avais même pas été consulté.

Bien d’autres eussent été heureux de partir d’une maison où ils

n’étaient pas aimés, heureux de conquérir leur liberté et de donner à

leurs rêves de jeunesse l’essor magnifique... Eh bien, cette décision,

je l’acceptai avec la plus complète indifférence et--cela vous paraîtra,

peut-être, extraordinaire--sans la moindre curiosité. Là ou ailleurs,

que m’importait!... Puisque j’avais déjà pris l’habitude de ne pas vivre

parmi les hommes et parmi les choses... puisque je sentais que je ne

pourrais vivre qu’en moi-même!

Ce fut ma mère qui m’installa à Paris, n’ayant pas, pour cette délicate

mission, confiance en mon père, lequel «ne faisait jamais que des

bêtises, et n’avait pas la moindre idée de ce qu’est l’argent»... Elle

profita de ce voyage pour renouer connaissance avec ces vieux amis de la

famille, les braves merciers du Marais, chez qui le commerce n’allait

pas, et dont, plus tard,--à la suite des circonstances infiniment

burlesques que j’ai racontées--je devais épouser la fille. Nous fûmes

bien accueillis. Chacun se remémora un tas de vieilles choses oubliées

et, dans un attendrissement général, il fut convenu que je viendrais,

chaque dimanche, dîner en famille, avec ces vieux amis de la famille,

que diable!...

--Et nous le surveillerons! Et nous lui apprendrons ce que c’est que

l’existence parisienne... Ce sera comme notre enfant... notre deuxième

enfant!...

Braves gens!... Ah! l’horreur sinistre des braves gens!...

Sur leur indication, ma mère me choisit, pour la somme de quinze francs

par mois, une chambre, ou plutôt un indicible taudis, dans une ignoble

maison meublée de la rue Princesse, une petite rue étroite et sombre,

sans cesse encombrée de lourds camions et où jamais l’air ni la lumière

n’avaient pénétré... Une prison!... Ma mère dit simplement, après avoir,

pour la forme, inspecté la chambre:

--Ça n’est pas très luxueux... mais c’est bien suffisant pour un jeune

homme de province... Et puis, là, tu es à égale distance de ton bureau

et des vieux amis de la famille... Et, surtout, il ne faut pas oublier

qu’il y a là, tout près, un omnibus pour les jours de pluie... ce qui

est très commode...

Ma chambre donnait à l’extérieur sur une cour aussi noire, aussi humide,

mais moins large qu’un puits. Quand on ouvrait l’unique fenêtre, on se

heurtait à la fenêtre, en face, où pendaient sur des cordes

d’innommables guenilles... A l’intérieur, elle donnait sur un palier

effrayant, puant, suintant, et qui, tout de suite, vous donnait l’idée

du crime... Le soir, une petite veilleuse qui brûlait dans un coin, à

chaque étage, faisait mouvoir des ombres effarantes... et, sur les murs,

des rampements d’insectes mous...

Pour voisins, j’avais à droite une espèce d’individu sale et rébarbatif

qui--je le sus plus tard--vendait dans les rues des plans de Paris, et,

je crois, aussi, des images défendues, qu’on appelle des cartes

transparentes; à gauche, j’avais une vieille dame asthmatique, qui

réparait des tapisseries... Les locataires des autres étages me

semblèrent, dans le même genre, de condition misérable ou de métier

louche, appartenant presque tous à cette confrérie extraordinaire,

mystérieuse et troublante du camelot!... J’avoue que je ne fus pas trop

rassuré. Lorsque je sortais de la maison ou que j’y rentrais, j’avoue

que j’avais au cœur un tremblement, un effroi... l’effroi de ces murs,

de ces escaliers, de toute cette obscurité morne et visqueuse, où les

rencontres humaines prenaient des aspects sinistres...

Ma mère, sans doute, n’avait rien vu de tout cela. Elle n’avait vu ni

ces murs, ni ces escaliers, ni ces visages, car je ne puis croire

qu’elle ait, délibérément et consciemment, choisi ce coupe-gorge pour y

loger son fils...

Durant les trois premières nuits, bien que j’eusse la prudence, aussitôt

rentré, de verrouiller ma porte, il me fut impossible de m’endormir. Et

je regrettai presque ma chambre de là-bas, qui, certes, n’était pas

somptueuse non plus... et je regrettai aussi la cour si triste où ma

mère, le matin, venait, sale et débraillée, traînant ses savates et son

jupon dans l’ordure, étendre ses frusques sur les cordes... Et je

regrettai, pareillement, la rue si mélancolique où, toujours aux mêmes

heures, spectres d’hébétude, les mêmes passants passaient!...

C’est dans cette maison de la rue Princesse que, huit jours après mon

installation, il m’arriva la seule aventure dramatique de ma vie, car

mon mariage, au fond si tragique, et la mort si irrésistiblement comique

de ma belle-mère, je ne les considère pas comme des aventures, mais

seulement comme de menus incidents sans importance ou du moins, comme

des incidents dont l’importance n’est que pittoresque et anecdotique.

Vous comprendrez donc que je mette une certaine coquetterie d’émotion,

et même quelque orgueil, à vous en faire le récit...

Une nuit--il pouvait être deux heures du matin--je venais de

m’endormir... Je m’endormais très tard, parce que ayant pu me procurer

des livres je lisais, je lisais, jusqu’à ce que la fatigue me fît tomber

le livre des mains... Je venais de m’endormir, lorsque je fus réveillé

en sursaut par un grand cri... Ce cri semblait avoir été poussé dans la

chambre de gauche qu’habitait la vieille dame aux tapisseries... Je me

dressai sur mon lit, écoutant... A vrai dire, je n’étais pas très

étonné... Terrifié?... oui, peut-être... Mais étonné, non!... Ce qui

m’étonnait, c’est que ce qui arrivait là ne fût pas arrivé plus tôt...

Qu’était-il donc arrivé? J’écoutai, le cœur battant... Un second cri

plus faible... puis, comme un bruit de lutte... un heurt de meubles...

un paquet qu’on traîne... des chaises remuées... des coups sourds... et

enfin, une voix, une voix de terreur, que je distinguai nettement... une

voix de femme comme étouffée, et criant: «Au secours!... au secours!...»

à plusieurs reprises... puis rien!...

Je me levai... A la hâte, je m’habillai dans l’obscurité... Ma peur

était telle, à ce moment, que pour rien au monde je n’aurais voulu

allumer une bougie...

Dans la chambre voisine, tous les bruits avaient cessé... Et c’était

maintenant, dans toute la maison, comme un silence de mort...

Qu’allais-je faire?... J’hésitai longtemps à prendre un parti...

N’avais-je pas été victime d’une hallucination?... J’écoutai encore...

Rien... rien!... Rien que le tic-tac de mon cœur qui battait avec

force... Et ce silence me parut plus effrayant que les bruits, que la

voix, que les coups sourds!...

--Il faut que je sache!... il faut que je sache!... me dis-je.

J’ouvris la porte, et me trouvai sur le palier. La veilleuse était

éteinte... Une ignoble odeur d’huile brûlée me fit broncher, comme un

jeune cheval l’odeur d’un cadavre dans la nuit...

Et, perdu dans cette ombre, je me sentais tout tremblant... tout

tremblant... tout petit... tout petit!... Ah! si petit!...

Je n’osais plus, je ne voulais plus, je ne pouvais plus avancer; la nuit

du palier pesait sur moi plus lourde, plus écrasante, qu’une chape de

plomb... Et le silence était si profond que j’entendais, réellement,

ramper les insectes noirs sur les murs...

Pourtant, le courage ne tarda pas à me revenir; le désir de savoir ce

qui s’était passé là, de connaître la raison de ces cris, de ces appels,

de ces chocs sourds, dissipa ou plutôt galvanisa ma terreur... Après

tout, j’avais peut-être été victime d’une hallucination... Mais je

voulais en avoir le cœur net, comme disait ma mère chaque fois qu’elle

se trouvait en présence d’un événement embrouillé, de quelque chose

qu’elle ne comprenait pas et dont elle avait l’obsession de la

comprendre... Si je mentionne ce souvenir, qui peut paraître puéril ou

déplacé en un tel récit, c’est que je me rappelle--comme si je les

revivais encore,--que, durant ces tragiques minutes, j’avais, en moi, la

hantise de cette phrase stupide et que je me répétais sans cesse, d’une

voix intérieure, mais obstinée, ces mots: «Je veux en avoir le cœur net,

je veux en avoir le cœur net!...»

Je rentrai dans ma chambre où j’allumai--avec combien de peine--une

bougie... et je sortis, de nouveau, sur le palier.

Alors je vis une chose si effrayante que je reculai encore... Mais ce ne

fut qu’une faiblesse d’une seconde, et, par un violent effort sur

moi-même, je la surmontai facilement... Voici ce que je vis.

La porte de droite, la porte de cette chambre qu’habitait la vieille

dame aux tapisseries, était grande ouverte... Un linge blanchâtre et

deux pieds en dépassaient le seuil, deux pieds immobiles et nus, deux

pieds dressés dans la position que doivent avoir les pieds appartenant à

une personne couchée sur le dos...

Il est rare que les choses--à l’exception des yeux--soient effrayantes

en soi. Elles ne le sont que par les circonstances qui les entourent, à

un moment déterminé, et les événements terribles où elles n’ont d’autre

valeur d’action que d’y avoir--je ne dis pas même participé, mais

simplement assisté!...

Ce qui m’effrayait dans ces pieds, ce n’étaient pas les pieds eux-mêmes,

mais les cris, les appels, les chocs que j’avais entendus, et qui leur

donnaient une signification précise de témoignage? Et puis, il faut bien

que je le dise... A cet effroi général, s’ajoutait un autre effroi

particulier; c’est que j’ai toujours eu, non pas, peut-être, la terreur,

mais l’invincible dégoût des pieds nus. Je ne saurais expliquer

pourquoi... mais je n’ai jamais pu voir des pieds nus, sans qu’aussitôt

ils évoquassent en moi les images si singulièrement effarantes,

cauchemardantes, de l’Embryon... des analogies avec les larves, les

fœtus... oui, tout le cauchemar angoissant et horrible de l’incomplet,

de l’inachevé!

Je fus quelque temps à pouvoir détacher mon regard de ces pieds qui,

d’abord rigides comme des pieds de mort, me parurent ensuite, à force de

les regarder fixement, doués d’une vie douloureuse... Du moins, il me

sembla bien--mais il se peut que la lumière dansante de la bougie m’ait

donné cette illusion--que le gros orteil du pied gauche eut, à plusieurs

reprises, des mouvements de crispation, et faut-il l’écrire?--des

grimaces, de véritables grimaces, ainsi qu’un visage... Enfin,

m’habituant à cette lueur étrangement mouvante de la bougie, qui

déplaçait et les couleurs et les formes, il me sembla aussi que ce bout

de linge blanc dont j’ai parlé était tout tacheté de sang...

Décidé à savoir, je me portai en face de la chambre, et, tendant la

lumière au bout de mon bras allongé, dans l’ombre de la chambre, je vis

ceci:

Une femme--la vieille femme aux tapisseries,--était couchée sur le

plancher, la gorge largement fendue par une blessure où le sang se

caillait en noirs et luisants grumelots. Elle était à peu près nue et

très pâle de peau... Sur sa pauvre gorge couturée, sur sa poitrine

maigre, sur ses bras osseux, sur son ventre plissé, dans ses cheveux

grisonnants, partout du sang... des éclaboussements de sang... Je me

souviens que sa main baignait, tout entière, dans une mare rouge qui

s’étalait autour d’elle, sur le plancher...

Je pensai défaillir, mais faisant appel à tout mon courage, à toutes mes

énergies, je me précipitai sur la vieille femme, je me penchai pour

voir, pour sentir qu’elle n’était pas morte... qu’elle respirait encore,

peut-être!... Je tenais le bougeoir dans ma main droite et, en me

penchant sur la vieille femme, je me rappelle qu’une goutte de cire

liquide tomba sur son œil grand ouvert, sur son œil terrifié où elle se

figea, blanchâtre, comme une taie.

Et toujours en moi cette phrase qui ne me quittait pas, et qui,

maintenant, sautillait en moi, comme un refrain de chanson:

--Je veux en avoir le cœur net... je veux en avoir le cœur net!...

Je posai le bougeoir près du corps et je me mis à le tâter en toutes ses

parties... Les membres étaient encore chauds et souples... Mais le

ventre se refroidissait et le cœur ne battait plus! La pauvre vieille

était bien morte, bien morte, bien morte!

Or, je veux vous avouer l’étrange sensation que j’éprouvai à la suite de

cette constatation... Ce fut presque de la joie... Non, pas de la joie

tout à fait... mais quelque chose de doux comme un allègement, comme une

délivrance. J’avais la poitrine libre, les membres plus légers, le

cerveau tranquille... Je ne ressentais plus de terreur et, en vérité,

j’étais presque content que la vieille fût morte!... Morte, je n’avais

plus rien à faire qu’à me dire qu’elle était bien morte; vivante,

c’était toute une complication: il m’eût fallu tenter de la rappeler

complètement à la vie... Et je comprenais mon impuissance devant cette

responsabilité.

--Ma foi! me dis-je avec une philosophie admirable, mieux vaut pour elle

et pour moi qu’elle soit morte!... Et nous en avons tous les deux, elle

et moi, le cœur net!...

A la lueur très faible de la bougie, je remarquai dans la chambre des

traces de violence et de lutte: les draps du lit arrachés, deux chaises

tombées, les tiroirs d’une commode vidés, un globe de verre brisé et

dont les morceaux brillaient, çà et là, parmi des choses déchiquetées et

jonchant le carrelage du plancher. Je n’attachai pas, d’abord, à ce

désordre des objets une idée autre que celle du désordre lui-même... Et,

à ce moment-là, chose extraordinaire, devant ce cadavre encore chaud, et

mutilé, devant ce sang répandu, devant ces traces de lutte, il ne me

vint pas à l’esprit que la vieille avait été assassinée, comme si ces

choses-là étaient naturelles, qu’elles avaient dû s’accomplir

d’elles-mêmes et toutes seules!

Je commençai par ramener sur le ventre nu de la vieille femme sa chemise

roulée, déchirée et sanglante, et, prenant le cadavre dans mes bras, la

face, la poitrine, les mains barbouillées de sang visqueux, je

m’ingéniai à le soulever, à le traîner, afin de pouvoir le déposer sur

le lit... Deux fois, je le laissai retomber avec un bruit sourd...

Ploc!...

--Je veux en avoir le cœur net... je veux en avoir le cœur net!...

chantait en moi la voix de plus en plus obstinée.

Et, comme, pour la troisième fois, je tentais d’enserrer le cadavre trop

lourd pour mes bras débiles, une main, tout à coup, se posa sur mon

épaule, pesamment.

Je poussai un cri et me retournai... Et je vis deux yeux féroces et

gouailleurs, une barbe sale, une bouche ignoblement tombante, la bouche,

la barbe, les yeux de mon voisin, le camelot...

--Ah!... ah!... fit-il, je t’y pince!...

Puis:

--Qu’est-ce que tu fais ici?...

L’étonnement ne me permit pas de parler, l’étonnement, seul, car je

n’imaginais rien au delà de cette présence, et je n’en redoutais rien

d’autre que la propre terreur qu’elle dégageait:

--Qu’est-ce que tu fais ici?... répéta-t-il.

--Je ne sais pas!... balbutiai-je.

--Ah! tu ne sais pas!... tu ne sais pas!... Elle est bonne!...

Et il me secouait rudement par les épaules... Et ses yeux avaient des

lueurs sombres. Il était en chemise, lui aussi, avec les jambes nues,

des jambes couvertes de poils.

--Pourquoi es-tu ici?

Alors, ne sachant ce que je répondais, je répondis sur l’air de la

chanson, qui chantait en moi:

--Je voulais en avoir le cœur net!... Je voulais en avoir le cœur

net!...

--Ah! tu voulais en avoir le cœur net!... Eh bien... attends un peu!...

M’ayant lâché, il sortit, referma la porte... Et j’entendis aussitôt la

voix qui retentissait dans l’escalier.

--A l’assassin!... au secours! au secours!...

Et des portes s’ouvrirent, claquèrent. Et des voix se répondirent,

d’étage en étage... Et les cris du camelot retentirent, plus forts:

--A l’assassin!... au secours!... à l’assassin!...

Hébété, je m’étais laissé tomber, sur le plancher, près du cadavre... Et

je répétais sur l’air d’une vieille chanson de mon pays:

--Je veux en avoir le cœur net!... Je veux en avoir le cœur net!...

Aux appels, aux cris poussés par le camelot dans l’escalier, toute la

maison s’était réveillée, toute la maison s’était levée. Et la chambre

de la vieille fut bientôt envahie par une foule de curieux, les uns

vêtus à la hâte de n’importe quoi, les autres en chemise, tous si

pittoresquement désordonnés, si expressivement effarés et tremblants,

que, malgré mon hébétude, je ne pus m’empêcher de remarquer leurs

comiques silhouettes et d’en jouir--ce ne fut qu’un moment--d’en jouir

comme d’un spectacle très divertissant. Même, après tant d’années, je

revois la plupart de ces têtes, lâches, peureuses et cruelles, et ce

m’est encore une gaieté...

Ils arrivaient successivement dans la chambre, chacun avec un petit

bougeoir à la main, tendaient le col, demandaient:

--Qu’est-ce qu’il y a?... Qu’est-ce qu’il y a?

A toutes les interrogations, le camelot répondait:

--Hé! Vous le voyez bien... Il y a qu’elle est morte!... Il y a qu’il

l’a tuée!...

--Oh! mon Dieu!...

Il me désignait d’un doigt formellement accusateur à l’indignation de

tous... Et pour qu’il ne restât plus un doute dans l’esprit de personne,

il expliquait avec des gestes rapides:

Chez l'illustre Écrivain · 第 10 / 13 段