un mauvais père!... Et tout cela, je vous demande un peu, pour un
piano!...
--Mais mon salon?... Alors quoi?... ça ne sera plus un salon!
--Hé! je me fiche un peu de votre salon!... Je ne pense qu’à ce qui est
juste et au bonheur de ces enfants...
Et cela finissait par une crise de larmes, par une crise de nerfs, dans
laquelle la pauvre Rosalie sanglotait, et pleurait de sa voix blanche:
--Mon piano!... Il est à moi!... Je l’ai payé... Je veux mon piano!
C’était ma mère qui, toujours, menait le débat... Elle était tout d’une
pièce, hargneuse, tyrannique, et très violente. Jamais, en aucun cas,
elle n’admettait la contradiction... Mon père, lui, hochait la tête,
approuvait silencieusement par de petits gestes courts et vifs, comme
s’il attrapait, au passage, des vols de mouches... C’était un excellent
homme et qui n’avait sur n’importe quoi et sur n’importe qui, aucune
espèce d’idées... Jamais il ne se fût permis d’aller à l’encontre d’une
opinion ou d’un désir exprimé par sa femme qui se chargeait de tout,
dans sa maison, même de la besogne et des attributions qui incombent aux
hommes. Cela, d’ailleurs, satisfaisait pleinement son inertie physique
et mentale, et aussi sa peur des responsabilités.
Un jour, durant ces préliminaires interminables qui donnèrent à mon
mariage de si beaux présages d’union et de bonheur, un jour qu’ils
étaient, elle, à bout d’arguments, lui, à bout de gestes approbatifs, ma
mère se tournant vers moi, s’écria:
--Et toi?... Pourquoi ne dis-tu rien?... Mais dis donc quelque chose!...
Tu es là comme une borne!... C’est tout ton avenir qui s’engage, c’est
toute ta vie qui se discute!... Et tu ne dis rien!... Et tu n’oses pas
ouvrir la bouche!... Et tu n’es même pas à la conversation!... Et tu
nous regardes comme des curiosités!... Voyons, dis quelque chose!...
Je ne savais que dire... Tout cela m’écœurait profondément... Je
répondis:
--Ça m’est égal! Tout m’est égal!
--Tais-toi, alors! fit ma mère.
Enfin, au bout d’un mois, elle finit par arracher aux vieux amis, outre
le trousseau, une somme de cinq mille francs, et le piano. Et j’entends
encore le père de Rosalie balbutier, dans une affreuse grimace, et d’une
voix de vaincu...
--Vous me saignez aux quatre membres... Et qu’est-ce que je ferai de mon
salon, désormais? Ça n’est pas bien, pour de vieux amis, de nous prendre
ainsi à la gorge!... surtout quand vous savez que le commerce ne va
pas!...
Je passe sur la cérémonie du mariage, sur la toilette blanche et sur le
voile blanc, et la figure si pauvre, si grise, si effacée de Rosalie,
dans le nuage nuptial... Et je passe aussi, sur le landau et le repas
dans une gargote de la banlieue!... Ce fut simplement hideux.
Et j’arrive au moment où, pénétrant dans la chambre qui nous avait été
préparée, je l’aperçus, couchée dans un lit, et sa tête--oh! sa tête
anxieuse et rêche à la fois--sortant hors des draps!...
J’avais apporté un volume qui, d’ailleurs, ne me quittait jamais...
C’étaient les _Pensées_, de Pascal. Je déposai le volume sur la table de
nuit, et, après m’être déshabillé, je me glissai, à mon tour, dans le
lit, près de Rosalie...
Rosalie, n’avait pas bougé. Elle ne me regardait pas... elle ne
regardait rien. Elle tremblait un peu, et ses lèvres avaient un petit
mouvement bizarre, comme en ont les moutons qui ruminent...
--Rosalie lui dis-je... savez-vous ce que c’est que l’amour?
--Non!... je ne sais pas!... bégaya-t-elle.
--Alors, Rosalie, je vous l’apprendrai. Et quand vous connaîtrez ce que
c’est que l’amour, vous verrez que c’est une chose bien monotone, bien
ennuyeuse, et, parfois une bien sale chose... Mais auparavant,
laissez-moi vous lire quelques pages de Pascal... C’est un auteur
admirable, plein de beautés effrayantes, et que vous ne comprendrez
jamais...
Je me mis à lire. Durant plus d’une heure, je continuai de lire,
m’interrompant seulement pour regarder Rosalie et voir l’impression que
cette lecture faisait sur son âme... Elle avait ses pauvres cheveux
ternes relevés et noués par un petit ruban bleu sur le sommet de son
crâne... Oh! ce petit ruban bleu, qu’il était mélancolique!... Une fois,
je vis les coques maladroites de ce ruban s’agiter comme mues par des
soubresauts nerveux... Une fois, je vis les yeux de Rosalie se mouiller
de larmes silencieuses... Une fois, je vis que Rosalie était endormie,
la bouche ouverte, et soufflant une odeur fade... une odeur de
pourriture!... Alors, je fermai le livre... Et, moi aussi, je
m’endormis!
Telle fut la première nuit de nos noces!...
Je crois que j’aurais pu aimer ma femme, et je crois aussi que ma femme
eût pu m’aimer... Elle n’était pas méchante, elle ne pouvait pas être
méchante, puisqu’elle n’était rien. Elle pouvait être tout, de la
passion, de la beauté, du rêve... Il fallait la faire naître à l’amour,
voilà tout! C’était une pauvre créature embryonnaire, à peine formée, à
peine vivante, et qui, toujours, avait dormi dans les limbes de la
création!... Que ne l’ai-je réveillée? Que ne lui ai-je ouvert les yeux
aux splendeurs de la vie? Le pouvais-je?... Oui, j’ai aujourd’hui cette
impression et ce remords que je le pouvais. Je le pouvais, car la vie
était en moi, avec tous ses tumultes, et toutes ses flammes et toutes
ses passions... Il n’était pas même besoin que je lui parlasse. On ne
parle pas seulement par la voix; on parle par le regard, par le geste et
par la caresse. Il m’était facile de la prendre, dans mes mains, argile
informe, et de la pétrir et de la modeler jusqu’à ce que l’argile devînt
de la chair... du sang... de la pensée. Jamais son esprit, jamais son
cœur n’avaient été mis en face d’une beauté et d’une émotion. Je devais
lui donner mon esprit, et mon cœur, je devais la recevoir dans mon
esprit et dans mon cœur, comme dans un palais plein de musiques, de
danses, de fêtes et de fleurs!... Et je l’en ai chassée!
Et pourtant, elle avait pleuré! La nuit de notre mariage, si petite, si
pauvre, si douloureusement pauvre, avec sa face grise et son petit ruban
bleu qui nouait ses cheveux de vieille, elle avait pleuré!... C’est donc
qu’il y avait en elle une source de sensibilité, de souffrance,
d’amour!...
Pourquoi ne les ai-je pas bues, ces larmes qui n’étaient pas des larmes
de rage et de dépit, mais des larmes de tendresse, j’en suis sûr, des
larmes d’imploration silencieuse?... Pourquoi ce corps triste, cette
chair grenue, qu’un peu de pitié, qu’un peu de joie, qu’un peu de
confiance eût transfigurées, pourquoi ne les ai-je pas attirées et
retenues contre mon corps et contre ma chair?... Et pourquoi ne l’ai-je
pas saisie dans mes bras en lui disant:
--Mais non, tu n’es pas une femme effacée et grise, mais non, tu n’es
pas laide, mais non, tu n’es pas une larve humaine, puisque tu
pleures!... La souffrance et la joie, et la volupté, ont des pouvoirs
magiques sur les êtres les plus dénués et les choses les plus
repoussantes, et elles les transforment en beautés... C’est comme le
soleil qui met de l’or sur les pires cailloux du chemin et qui change,
en manteau de pourpre, les haillons sordides du mendiant!... Vois
l’eau!... Est-ce que l’eau, l’eau des fleuves et des lacs, et l’eau des
petites sources, sous les branches retombantes, est belle par elle-même,
par elle seule?... Elle n’est belle que par la lumière, par les frissons
et les formes mouvantes de la lumière qu’elle reflète... Tu es, chère
âme, une eau qui n’a rien reflété encore... Et voici, enfin, la lumière,
je te donne enfin la lumière!...
La vérité est que j’aurais bien voulu lui dire tout cela... Je ne le
pus... Je vous jure que, depuis qu’elle avait pleuré, je me sentais pour
elle une immense pitié. Il me fut impossible de la lui exprimer... Je
suis atteint d’une impuissance singulière... Il se passe en moi des
choses extraordinaires et tumultueuses, et je suis en état permanent de
création... J’éprouve les sensations les plus fortes et les plus
violents enthousiasmes... Il y a des moments où il me semble que je suis
soulevé de terre, et que j’atteins aux cimes éblouissantes de
l’absolu... Mais tout cela qui bouillonne en moi, demeure en moi, caché
en moi, et n’apparaît pas sur ma face et ne franchit jamais l’abîme de
silence qu’est ma bouche.
Je ne dis donc rien à Rosalie... je ne lui dis jamais rien!
Nous ne parlions pas.
Un soir, pourtant, je lui parlai. C’était quinze jours après notre
mariage. Je rentrais, comme de coutume, de mon travail. Et je trouvai
Rosalie un peu pâle, assise dans sa chambre et qui pleurait.
--Pourquoi pleures-tu? lui demandai-je... Est-ce qu’on t’a fait de la
peine?
--Non!
--Est-ce que tu es malade?
--Non!
--Alors, pourquoi pleurer?...
Et, tout à coup, se levant, elle se jeta dans mes bras, secouée par ses
sanglots, comme par une grande fièvre, et elle me dit:
--Oh! mon petit homme!... mon petit homme!... mon petit homme!...
Je fus très ému, et vraiment, à cette seconde, Rosalie resplendissait.
Il y avait dans ses yeux une flamme nouvelle et ardente; la peau de son
visage rayonnait; ses cheveux brillaient, une chaleur de vie intense
s’échappait, comme d’un foyer, de son corps, qui se collait au mien.
--Allons! allons! lui dis-je, en la forçant à se rasseoir, il ne faut
pas pleurer, il ne faut jamais pleurer. Et jamais il ne faut m’appeler
votre petit homme. Je ne suis pas un petit homme...
Elle sanglota longtemps. Et elle s’écriait, entre des spasmes:
--Je suis trop malheureuse... Non, je suis trop malheureuse!
Doucement, je lui demandai:
--Pourquoi êtes-vous malheureuse... Il vous manque donc quelque
chose?...
Et elle répondit!
--Oui! Il me manque quelque chose... Il me manque quelque chose dans la
tête, dans le cœur, dans les bras... partout!... Oui, il me manque
d’être vivante, je vous assure... Et cette vie à laquelle j’aspire,
cette vie, vous ne voulez pas me la donner!... Je serai donc toujours
morte?
--Allons!... Allons!... lui dis-je... Calmez-vous!... Il est temps que
nous dînions!...
C’est à partir de ce moment que Rosalie prit vraiment possession de
notre ménage... Au lieu de rester calme et silencieuse, peu à peu, elle
devint glapissante et aigre. Elle m’enleva tous mes droits d’homme dans
la maison, me dépouilla de toute espèce d’autorité. Puis, bientôt, comme
je ne résistais pas, heureux dans le fond d’esquiver les
responsabilités, elle ne m’adressa plus la parole que pour me couvrir,
me harceler de reproches que je ne méritais d’ailleurs pas... J’étais la
cause de tout ce qui arrivait de fâcheux, la cause de la pluie, de la
boue, de l’omnibus qu’elle avait raté, du petit bibelot qu’elle avait
cassé, des incessantes disputes avec la femme de ménage. Et j’avais
toujours à mes trousses, comme un roquet rageur, sa voix, sa voix
colère, sa voix qui ne cessait pas une minute de m’envoyer avec les
reproches habituels, toutes les variétés d’insultes domestiques...
Enfin, elle décida qu’elle aurait l’argent, comme elle avait déjà toutes
les clefs, même celle de mon armoire à linge et de mon bureau. Et, tous
les matins, pour me faire sentir mon servage, c’est elle qui me
distribua les douze sous de mon omnibus...
Que m’importait d’entendre sa voix? Je ne l’écoutais pas. Que
m’importait de n’avoir pas d’argent? Je n’avais aucun besoin, aucun vice
antérieur, pas même le goût de la charité!... L’argent me dégoûtait. A
force de manier l’or et les billets de ma caisse, j’en étais venu à le
haïr. Il ne me représentait que de sales visages, de sales choses, des
crimes!
Ma vie n’était ni dans ma maison, ni dans ma femme, ni dans l’argent; ma
vie était ailleurs: elle était en moi!
Mon temps était donc partagé entre ma maison et mon bureau.
Ma maison!...
En dépit des taquineries et des irascibilités, de jour en jour plus
agressives, de ma femme, je ne me sentais pas malheureux dans ma maison.
Doué d’une puissance considérable d’abstraction, j’étais parvenu très
vite à m’abstraire, non seulement de sa présence morale, mais encore--et
c’était l’important--de sa présence matérielle. Les gens qui habitent
près d’une gare s’accoutument rapidement à ne plus entendre les sifflets
et les roulements des trains... C’est ce qui m’advint, pour ma femme.
Elle avait beau être laide, je ne la voyais plus; elle avait beau glapir
ses reproches éternels avec une voix aigre et perçante, je ne
l’entendais plus. A force de volonté, je m’étais créé une vie intérieure
si fortement close aux contingences du ménage, et aux extériorités de la
vie, que je vivais comme si Rosalie n’eût pas été là, sans cesse près de
moi. Il m’arriva même, habitant la même chambre qu’elle, et couchant
dans le même lit, d’oublier totalement que je fusse marié, et de
reprendre mes rêves d’autrefois... Les princesses aux lourdes robes de
brocart, les vierges pâles dévorées d’amour mystique, les courtisanes
aux cheveux d’or, à la peau peinte, toutes revinrent me visiter, plus
splendides, plus hardies, plus savantes en caresses, et je m’embellis à
nouveau de les aimer, selon leur chair et selon leur âme, éperdument!
Croyez aussi que je ne négligeais pas mon esprit, au bénéfice de mes
sensualités. Bien au contraire, je le cultivais avec soin... Après le
dîner, toujours silencieux de ma part et souvent bruyant de la part de
ma femme, nous passions dans une petite pièce, ridiculement meublée qui
nous servait de salon. C’est là qu’avait été transporté le piano, le
piano fameux si disputé lors de notre contrat de mariage. Il y avait
aussi, sur la cheminée, une pendule, en bronze doré, qui représentait
les Adieux de Marie Stuart, sous un globe! Mais rien, ni la jardinière
en bois rustique, ni les chromolithographies qui ornaient les murs, ne
m’était une offense ou un agacement... Ma femme s’installait, devant un
petit bureau, en faux bois de rose, où elle faisait ses comptes de la
journée; ou bien elle raccommodait, avec une patiente vertu, d’ignobles
chaussettes et de sales torchons. Moi, je m’étalais sur l’unique
fauteuil--un fauteuil Voltaire recouvert de reps grenat,--et, les bras
sur les accoudoirs, les jambes écartées, les yeux fixés au plafond, je
pensais. Oui, en vérité, je pensais! Dédaignant les vaines éruditions,
je créais des formes spirituelles, j’échafaudais les plus audacieuses
philosophies, et bien des fois j’obligeai l’histoire, la science, les
littératures, les morales, les religions et les cosmogonies, à repasser
dans des matrices vierges... Quand je serai arrivé au chapitre de mes
idées et opinions, vous verrez tout ce que j’ai détruit, tout ce que
j’ai reconstruit... c’est quelque chose d’effrayant et qui m’étonne
souvent.
Quelquefois, ma femme--je continue à lui donner ce nom,--s’irritait de
ce silence que troublaient seulement, de temps en temps, les bruits de
la rue, un fiacre qui passait, une boutique qui se fermait, et la trompe
lointaine d’un tramway. Et, tout d’un coup, fermant avec colère son
bureau, ou jetant d’un geste rageur son ouvrage dans le panier, elle
s’écriait:
--Est-ce une vie?... Non... non... J’en ai assez à la fin!... Ça
m’étouffe!... avoir un mari étalé comme un veau dans un fauteuil... et
qui ne parle jamais!... Mais si tu étais impuissant, si tu étais
incapable de faire une caresse à une femme, il fallait le dire! Je ne
puis plus!... je ne puis plus!...
Et comme je ne répondais pas:
--Mais dis donc quelque chose!... n’importe quoi! ah misérable!... Il
n’a même pas l’air de m’entendre!... Et ne jamais sortir... être
toujours en prison, comme une criminelle!... Voyons: depuis que nous
sommes mariés, qu’as-tu fait pour moi?... Que suis-je ici?... Pas même
ta domestique... Quelque chose de moins qu’une chienne!... une
domestique, on lui parle... une chienne, on la caresse!... Toi... ah!
toi... mais dis donc un mot... mets-toi en colère... que j’entende ta
voix!... Rien! Rien!...
Alors, elle marchait dans la petite pièce, bousculant les meubles:
--Non... non... ça n’est pas possible de s’ennuyer comme ça!... Je
m’ennuie... je m’ennuie... je m’ennuie!... Et je sens qu’à force de
m’ennuyer, tu me feras commettre un crime.
Et elle retombait, accablée, sur sa chaise.
Moi, sans remuer ni mes bras, ni mes jambes, ni mes yeux toujours fixés
au plafond, je répondais, parfois, d’une voix lente:
--Vous vous ennuyez, Rosalie?... C’est de votre faute, et non de la
mienne. Je n’y puis rien... Moi, je ne m’ennuie jamais, parce que je
porte le monde en moi... parce que j’ai tout en moi!... Vous, vous
n’avez rien en vous... que vous-même... Il n’est pas étonnant que vous
vous ennuyiez!... Mais faites comme je fais... Remontez les siècles et
bousculez l’histoire... Appelez à vous l’amour, le rêve, la beauté, le
bonheur... Et vous ne vous ennuierez plus!...
Dans ces moments-là, ses contours effacés devenaient durs... elle avait,
au coin de la bouche, aux pommettes, sous les paupières, des accents
crispés, des angles vifs, des coups de crayon noirs; et sa peau grise se
tachait de plaques rougeâtres... Elle ne disait plus rien, parce qu’elle
avait trop de choses à dire, parce que les mots soulevaient sa poitrine
plate, s’engageaient pêle-mêle, en troupes désordonnées, dans sa gorge,
et fermaient l’orifice de ses lèvres de leurs masses agglutinées... Et
elle quittait le salon, en coup de vent, claquait les portes; et elle
s’enfermait dans sa cuisine où, jusqu’à minuit, elle épanchait sa colère
et ses rancunes en récurant furieusement ses casseroles... Puis, calmée,
elle revenait se coucher près de moi... près de moi qui, sur des draps
d’éclatante pourpre, sous des ciels de lit d’or, étreignais mes sublimes
amantes, avec des cris de volupté; et, souvent, jusqu’à l’aube, pauvre
petite loque de chair abandonnée, elle pleurait, pleurait, pleurait!...
Chose curieuse, rien de tout cela ne m’émouvait... Maintenant, je
n’éprouvais plus, en mon cœur, ce sentiment de remords et de triste
pitié qui, dans les premiers jours de notre mariage, m’avait, plusieurs
fois, porté vers elle!...
Chaque dimanche, nous allions dîner chez les parents de Rosalie. Ils
étaient toujours les mêmes, stupides et vulgaires, et il n’y avait chez
eux de changé que le salon, où l’enlèvement du piano avait produit un
vide... Par amour-propre, sans doute, ma femme n’avait pas voulu confier
à son père, ni à sa mère, ce qui se passait chez nous... Ceux-ci la
croyaient heureuse, et ils disaient souvent:
--On voit bien que c’est toi qui portes les culottes... D’ailleurs,
c’est juste, car ton mari n’est pas un aigle, et tout est ainsi pour le
mieux!...
Toutes les semaines, la même scène se reproduisait. Le père, goguenard,
regardait le ventre, le pauvre ventre plat de sa fille, et il s’écriait:
--Eh bien!... Quoi donc!... Ça ne s’arrondit pas encore! Ah! vous y
mettez le temps, sapristi!...
Et comme Rosalie baissait les yeux:
--Eh bien, quoi! expliquait-il... Il n’y a pas de honte!... Moi, avec ta
mère, le premier mois ça y était!... Mais ce n’est peut-être plus la
mode aujourd’hui!... Et, ma foi, après tout, ça vaut sans doute
mieux!... Dans le temps où nous sommes, les enfants, ça coûte cher à
élever... et ça ne donne guère de satisfaction!... Amusez-vous,
allez!... Amusez-vous!...
--Et le commerce, beau-père? demandais-je pour donner un autre tour à la
conversation.
--Le commerce? mon cher garçon, mais il ne va pas du tout... Jamais il
n’a été plus mal... Et comment voulez-vous que le commerce aille?...
Voilà encore qu’on vient de nommer un député socialiste à Pantin!
--Et puis, appuyait la belle-mère d’un air méchant... il n’y a plus de
religion! Il n’y a plus de famille!
--Parbleu!... Il n’y a plus rien de rien!... Et qu’est-ce que j’ai lu ce
matin dans mon journal?... Il paraît que l’Angleterre fait encore des
siennes!... Elle veut nous prendre je ne sais plus quoi... Est-ce
vrai?... Comme si son commerce n’allait pas, à l’Angleterre!...
Et quand, pour la centième fois de la soirée, il avait été constaté que
«le commerce n’allait pas» qu’il ne pouvait pas aller... nous rentrions
chez nous...
Dans la rue:
--Tu vois!... me disait Rosalie... comme c’est flatteur de s’entendre
dire des choses pareilles par ses parents!... Mais toi, rien ne te
fait!...
Nous attendions des heures au bureau de l’omnibus... Oh! ces visages,
dans l’omnibus!... ces visages mornes, tassés et roulant, dans
l’omnibus!... Et tout ce que contiennent de vide, tout ce que
contiennent de néant tragique, ces yeux, ces yeux, ces yeux!...
On a pu voir à quel genre de créature humaine appartenait ma femme. Je
ne veux plus en parler, ni raconter les mille incidents fastidieux et
presque toujours les mêmes de notre existence conjugale, s’il m’est
permis d’appeler conjugale une existence qui le fut si peu. D’abord,
cela m’est pénible, car souvent, du fond de moi-même, il se lève un
grand remords; ensuite, cela me paraît tout à fait inutile. Pourtant,
avant de reléguer la figure de ma femme dans l’ombre étanche d’où elle
n’aurait jamais dû sortir, je voudrais dire deux mots d’un petit drame
qui vint rompre, un instant, la monotonie de notre si pauvre histoire.
Ma belle-mère, qui était, du reste, de vie chétive, tomba malade et
mourut.
Elle mourut juste au moment où l’on se décidait à appeler le médecin.
--Ce n’est rien!... disait-elle. C’est une indigestion... J’ai sur
l’estomac comme une boule... Ce n’est rien!
A quoi mon beau-père ajoutait, en manière d’explication rassurante:
--Ce sont les haricots de l’autre jour... Moi aussi, je me suis senti
tout chose après en avoir mangé... Mais ça n’est rien!
On fit boire beaucoup d’eau de mélisse à la malade et, sur le conseil
d’une voisine qui était sage-femme, on lui administra quelques
cuillerées d’huile de ricin. Et, comme son état empirait:
--Ça n’est rien!... disait-elle en nous regardant d’un regard un peu
effrayé... Ça n’est rien... Je sens que c’est une boule... là...
N’est-ce-pas que ça n’est rien?
--Mais non!... Mais non!... affirmais-je...
--Mais non!... Mais non!... répétait le beau-père avec assurance... Ça
n’est rien!... Parbleu! ça se voit que ça n’est rien!... Il faut qu’ils
passent, voilà tout!...
Un soir--c’était un samedi, je me souviens--le visage de ma belle-mère
s’altéra tout à coup... Ses narines se pincèrent affreusement...
L’ossature s’accusa, creusant des trous noirs sous les yeux et dans les
joues... Son regard, qui, déjà, ne voyait plus les mêmes choses que
nous, devint trouble et vitreux... Elle respirait avec peine, avec
effort... Sur son front qui se bronzait la sueur roulait en grosses
gouttes glacées... Et semblant ne plus nous reconnaître, elle balbutiait
péniblement:
--Ça... n’est rien... Partons... pour... la... campagne... pour... la...
camp...
Elle ne put achever.
--Comme c’est long à passer!... observait le beau-père, dont le calme et
la confiance persistaient. Moi, ça m’est arrivé, une fois, avec des
escargots!... Ça n’est rien...
Il estima qu’elle devait prendre du rhum, qui est un remède souverain
pour les indigestions...
--Quand elle aura pris du rhum, ce sera fini!
Moi, je voyais la mort près d’elle. Moi, je sentais la mort sur elle...
--Elle est très mal!... dis-je gravement. Appelez vite un médecin!
--Mais non! mais non! s’obstina le beau-père. Et pourquoi un médecin? Un
médecin l’effrayerait... Si elle était si mal que vous le dites, elle le
saurait mieux que nous, bien sûr!... Ça n’est rien!...
Quand elle commença de râler, il commença, enfin, de s’inquiéter.
--Je crois, en effet, dit-il, qu’elle ne va pas très bien... Elle a une
drôle de mine... C’est curieux, tout de même, comme des haricots qui ne
passent pas font du ravage!
Les haricots ne passèrent pas... Ce fut la belle-mère qui passa... Elle
passa dans un petit cri rauque, sans convulsions, presque sans remuer...
Ses doigts, seuls, grattèrent un peu la toile des draps... C’était fini!
Quand il eut été constaté qu’elle était bien morte, le beau-père
s’écria:
--Ah!... par exemple!... C’est trop fort!... C’est trop fort!... Mourir
d’une indigestion!... pour des haricots qui ne passent pas! Ces
choses-là n’arrivent qu’à moi!... Pauvre Héloïse!...
Et il s’écroula dans un fauteuil, comme une masse, en proie à une
douleur profonde et à un non moins profond étonnement, répétant d’une
voix hachée: