lui, c’est qu’il était un de ces braves gens comme il s’en trouve tant
dans la vie, un de ces braves gens dont il n’y a pas grand’chose à dire,
sinon que ce sont des braves gens! Et je n’en dirais rien, aujourd’hui,
si sa veuve n’était venue me voir, hier. Je ne la connaissais pas.
C’était une petite bonne femme, sèche et pointue, avec des bandeaux
gris, et une bouche si mince que, lorsqu’elle la fermait, on ne pouvait
distinguer à première vue le trait des lèvres.
--Ah! monsieur, me dit-elle, c’est un grand malheur pour moi, je vous
assure!
Sa voix blanche, sans timbre, sans accent, m’étonna.
--Quand on a vécu si longtemps ensemble, continua-t-elle... une
séparation si brusque... on a de la peine à s’y faire!
--Je vous crois, madame, et je vous plains infiniment.
Je la priai de s’asseoir. Elle ouvrit son châle, et j’aperçus un gros
paquet, entouré de papier prune, qu’elle portait sous son bras...
--C’est un manuscrit, fit-elle en le posant sur ses genoux...
Elle ne vit pas, sans doute, l’expression de terreur qui se peignit sur
mon visage, à ce seul nom de manuscrit, car elle poursuivit:
--Je l’ai trouvé dans un tiroir, ce matin... Lui aussi, monsieur, il
écrivait!... Il écrivait ses mémoires!... J’aurais pensé à tout de sa
part, excepté à cela... Il n’avait pas l’air de quelqu’un qui écrit des
livres, bien sûr!... Car, enfin, vous qui le connaissiez beaucoup, qui
étiez son meilleur ami, vous devez savoir qu’il n’était pas fort, le
pauvre homme!...
Je m’inclinai avec un geste vague, qui pouvait être aussi bien un geste
d’acquiescement qu’un geste de protestation.
--Ah! ce qu’il en a commis des bêtises, dans sa vie, non par
méchanceté--il n’était pas méchant pour deux sous,--mais parce qu’il
n’avait pas de jugement... pas d’intelligence!... C’était... enfin...
quoi, c’était rien du tout!
Et elle soupira:
--Ah! je n’ai pas toujours été heureuse avec lui.
Je craignis une scène d’attendrissement, des confidences que je n’étais
pas en humeur d’écouter... Et, vivement, je ramenai à son point de
départ la conversation qui menaçait de s’égarer dans les sombres maquis
du sentiment.
--Enfin, demandai-je, que voulez-vous de moi?... Et pourquoi m’apporter
ce manuscrit?...
--Je voudrais, répondit-elle, que vous le lisiez... Mon Dieu! je me
doute bien que ce n’est guère intéressant... Si c’est sa vie qu’il
raconte, là-dedans, ça ne doit pas être drôle, drôle!... Pourtant, on ne
sait jamais!... Et puis, il m’a dit bien des fois que vous étiez son
meilleur ami. Il avait en vous une confiance infinie... il avait, pour
vous... une admiration sans bornes!...
--Il était bien bon!... maugréai-je...
--Et si, par hasard, vous jugiez que cela puisse être publié... Dame,
après tout!... Dans la position où je suis, ça ne serait pas une
mauvaise chose... On m’a raconté qu’il y avait des livres qui
rapportaient des mille et des cents!...
Et, se levant à demi, elle déposa le manuscrit sur ma table.
--Je suis très flatté, madame, de la confiance que voulut bien me
marquer votre mari... Mais vous savez combien on a peu de temps à soi,
dans la vie... Pourquoi ne liriez-vous pas ce manuscrit vous-même?
La veuve hocha la tête et tristement elle répliqua:
--C’est que moi, voyez-vous, je n’ai pas beaucoup de critique... Et
puis, il faut tout vous dire, jamais je n’ai pu me faire à son
écriture!...
Il y eut un court silence, durant lequel la veuve caressa d’une main
embarrassée et timide les effilés de son châle, durant lequel je me
caressai le front avec le manche d’un grand coupe-papier...
--Je me souviens bien, dis-je, gêné moi-même par ce silence... Votre
mari était caissier dans une maison de commerce!...
--Oui, monsieur!...
--Est-ce que vous connaissiez ses goûts littéraires... est-ce qu’il en
parlait devant vous?
--Il ne parlait jamais de rien devant moi!... Il ne parlait jamais!...
--Ah!
Nouveau silence.
--Vous avez des enfants?
--Non, monsieur... Heureusement... dans la position où je suis,
qu’est-ce que j’en ferais?... J’ai déjà bien assez de ce manuscrit.
Je ne crus mieux faire, pour me débarrasser de cette lamentable veuve,
que de la prier de me laisser ce manuscrit. Je lui promis de le lire et
de lui en exprimer mon avis, un jour ou l’autre.
--Plutôt l’autre!... accentuai-je en la reconduisant...
Quand je fus seul, j’eus un instant l’idée de jeter aux ordures ce
paquet importun. Pourtant, je le débarrassai du papier goudronné qui le
recouvrait, et sur la première page, écrits à l’encre rouge, j’aperçus
ces deux mots: _Mes mémoires_.
Je retournai encore cette page et me mis à lire... mais dès les
premières phrases je demeurai stupide... C’était tout simplement
admirable... Le reste de la journée, et toute la nuit, je les passai
dans la lecture frémissante, angoissante, de ces pages que voici.
* * * * *
Aujourd’hui, je me suis regardé, par hasard, dans une glace. Il y a
longtemps que cela ne m’était arrivé, car je fuis tous les miroirs,
toutes les surfaces polies et reflétantes où je pourrais, tout d’un
coup, me trouver en face de moi-même, car, toujours, j’évite de me voir.
Parmi tous les spectacles, le spectacle de ma propre personne est celui
qui me dégoûte le plus.
Aujourd’hui, par hasard, je me suis regardé dans une glace. C’était dans
la rue, au détour d’une rue, devant une vitrine de magasin... Et je me
suis rencontré avec moi-même, je me suis croisé avec moi-même, comme on
se rencontre et comme on se croise avec un inconnu!
Ah! le pauvre visage!... Et qu’il me désole!... Aucun néant, aucune
mort, aucune cendre, ne peuvent donner l’idée du pauvre visage que je
suis!
Ma peau est jaune, de ce jaune étiolé, de ce jaune malsain, de ce jaune
malade qu’ont les plantes enfermées. Pourtant, mes pommettes conservent
encore, ici et là, quelques zébrures roses, d’un rose aqueux, ce qui
prouve que si faible, si délayé, si délayé qu’il soit, un peu de sang
circule en moi. Mes veines ne sont pas encore tout à fait des tuyaux
vides... Par exemple, mes yeux sont morts; aucune flamme n’y parvient;
aucune lueur ne brille, aucun reflet ne glisse sur leurs globes
éteints... Ma bouche est si mince, si desséchées sont mes lèvres qu’on
dirait que jamais aucune parole ne passa sur elles, aucune parole
d’amour, d’espérance ou de haine. Elles sont muettes comme une source
tarie, ou plutôt elles sont pareilles à la margelle d’un puits dans
lequel il n’y eut jamais d’eau fraîche, dans lequel il n’y eut jamais
d’eau... Mes doigts me font pitié, me font horreur. A force de manier de
l’or, de compter de l’or, de peser de l’or, à force d’épingler des
billets de banque et de ranger des titres dans des coffres de fer, mes
doigts ressemblent à des griffes, à des serres d’oiseau de proie, même
lorsqu’ils tiennent une fleur!... Et j’ai la face méfiante, le dos
courbé, l’allure à la fois indolente et crispée d’un caissier!
D’un caissier!
Et c’est juste!... Quelle autre face, quel autre dos, quelle autre
allure pourrais-je avoir puisque, depuis vingt-cinq ans, je suis celui,
en effet, qu’on nomme un caissier? Puisque toute la journée, toutes les
journées de ces vingt-cinq années, j’ai vu, par le rectangle grillagé
d’un guichet, j’ai vu se succéder les mêmes figures arides, les mêmes
figures grimaçantes et les sales passions, et les ignobles désirs, et de
la vénalité, et du vol, et du crime, toutes les tares bourgeoises et
tout ce que contient d’égoïsme féroce, de rapacité sournoise, de
meurtre, de charité et de lâcheté, l’âme du gros capitaliste aussi bien
que celle du petit rentier, et du prêtre, et du soldat, et de l’artiste,
et du savant, et du pauvre--ah! le pauvre servile!--tout cela éclairé
des reflets sinistres de l’or que je leur distribuai!... Et leurs mains,
toutes leurs mains!... Ah! toutes leurs mains, ah! l’horreur de toutes
leurs mains sur les petites tablettes des guichets!
Ma destinée aura été vraiment d’une exceptionnelle ironie... Je puis le
dire, moi seul qui me connais, moi seul qui sais ce que je suis,
derrière mes lèvres vides et la peau morte de mes yeux, je puis le dire,
avec un sûr orgueil: Jamais il n’exista un être humain aussi
enthousiaste, aussi passionné en toutes choses, aussi véritablement et
profondément vivant que je le fus: mon esprit est un vaste réservoir de
forces créatrices, de justice et de beauté! Il y avait, il y a encore en
moi un ardent foyer de pensées violentes et de bouillonnants désirs...
J’ai connu toutes les audaces, et j’ai rêvé d’accomplir--et j’ai
accompli, toutes les grandes choses... Non dans le rêve où tout se
déforme, s’estompe en nuées, se dilue en vapeurs, mais dans la vie!...
Personne ne fut plus que moi dans la vie, au centre de la vie, personne
ne fut plus contemporain de soi-même, que moi!... Dans les lettres, dans
les arts, dans la science, dans la politique, dans la révolution, j’ai
participé à tout, et j’ai reforgé le monde à la forge inextinguible de
mon cœur...
Eh bien! je suis ce phénomène inconcevable. Je crois que jamais un homme
ne se rencontra aussi chétif, aussi effacé, aussi tremblant, aussi
silencieux que moi... Il n’y a pas, j’en suis sûr, d’exemple d’un homme
plus dénué que je le suis de moyens physiques capables de donner l’essor
à tout ce qui se crée et fermente en lui, de donner une forme extérieure
à ses exaltations! J’ai été l’éternel prisonnier de moi-même, malgré
moi-même, et pas une minute je n’ai pu me libérer de moi-même, me
libérer de ma bouche, de mes yeux, de mes doigts, de mon or et de mon
corps caissier!...
Alors que je bouleverse l’univers, que je fais passer à la refonte
toutes les questions sociales, que je crée d’immenses poèmes, d’immenses
philosophies, et des arts redoutables... un fauteuil recouvert de
moleskine, une table de chêne, des livres, des registres, une clef, des
titres et de l’or et de grands coffres, et un petit rouleau de papier
buvard... voilà donc ce que je suis, et dans quel milieu, et parmi quels
objets, je me meus!...
Je suis semblable à ce bout de terre ingrate et stérile, où pas un brin
d’herbe, pas une fleur ne poussent, où il n’y a que des cailloux et des
écorchures lépreuses, et dans les profondeurs de laquelle bouillonnent
des laves terribles, et couvent des feux formidables qui ne s’éteindront
jamais, et dont, jamais, personne ne soupçonnera l’effrayante beauté!...
Quand je rentre de mon bureau, le soir, marchant à pas menus, les
épaules effacées, un peu courbé, un peu cagneux, et de visage si
impersonnel que j’en deviens invisible, c’est pour moi une chose
douloureuse, inexprimablement douloureuse de voir qu’aucun être humain
ne me regarde et ne se doute que je porte en moi toutes les forces
cosmiques de la nature et toutes les flammes de l’humanité!...
Et quand je rentre à la maison, dans mon appartement si pauvre, si
froid, si anonyme lui aussi, c’est pour entendre ma femme glapir, d’une
voix pareille au bruit que fait, dans les fentes d’une porte, l’aigre
vent de Nord-Ouest.
--Qu’est-ce que tu as fait encore?... Pourquoi rentres-tu si tard?...
Allons, dépêche-toi de descendre à la cave, pour le vin... Tu n’es bon
qu’à çà!
Oh! cette voix de ma femme, ces cheveux ternes de ma femme, cette bouche
sans jamais un sourire de ma femme, et ces yeux de mouche charbonneuse
de ma femme, et ces mains de ma femme, ces mains hideuses et sèches,
lorsqu’elle prend les cinq cents francs que je rapporte, chaque mois, de
ces cavernes pleines d’or, où je vis!
Ma femme!
Je ne sais, en vérité, comment et pourquoi je l’épousai. Ou plutôt, je
le sais. Ce fut par timidité, par faiblesse, et par cette incapacité
absolue où je suis de dire: non! à quelqu’un, de me défendre contre les
gens et contre les choses.
Depuis dix ans que j’habitais Paris, tous les dimanches je dînais et
passais la soirée chez de vieux amis de ma famille, petits commerçants
dans le quartier du Marais. Cette obligation hebdomadaire m’était un
supplice, mais, pour rien au monde, je n’y eusse manqué... Ah! ces
lamentables dimanches!... Et ces vieux amis, combien ils m’étaient à
charge, combien ils me pesaient sur le crâne! C’étaient de pauvres gens
d’une stupidité incurable et hargneuse et qui passaient leur temps à se
plaindre que le commerce n’allait pas!... Certes, jamais, à aucun moment
de ma vie, je n’ai entendu dire à un commerçant que le commerce allât
bien... Le commerce ne va jamais bien... Il ne va pas, pour toutes
sortes de raisons comiques et contraires; il ne va pas, un jour, à cause
de l’Angleterre, un autre jour, à cause de l’Allemagne; ceux-ci accusent
les monarchistes d’entraver, par leurs sourdes menées, le commerce;
ceux-là, les républicains, par leurs divisions... Si les Chambres sont
réunies, quel malheur pour le commerce! si elles sont en vacances,
quelle catastrophe!... Ce qui n’empêche pas tous ces braves gens de
faire fortune, en peu de temps.
--Eh bien! comment ça va-t-il? demandais-je, régulièrement, chaque
dimanche.
--Ça va mal! répondaient-ils.
--Vraiment?... De quoi souffrez-vous?
--Nous ne souffrons pas... mais c’est le commerce qui ne va pas!...
Et, de fait, par une exception fâcheuse, leur commerce, aux vieux amis
de ma famille, n’allait pas du tout... Il n’allait pas, parce que, outre
qu’ils étaient trop bêtes, ils étaient aussi trop laids.
On ne se doute pas du rôle déprimant que la laideur joue dans les
relations sociales. Pour ma part, j’ai toujours remarqué que la laideur
d’un boutiquier s’étend et déteint sur toute sa boutique, car ce n’est
pas seulement un objet déterminé que nous venons acheter chez lui, c’est
une impression humaine qui s’échange, sans que l’on s’en doute, entre
deux êtres dont l’un veut tromper l’autre et qui doivent lutter
d’intelligence ou de grâce physique. Quand il entre dans un magasin,
l’acheteur n’aime pas se trouver en présence de visages répugnants. Il
en conçoit aussitôt une méfiance, et son humeur devient agressive. Lui
offrît-on, à un compte excessivement avantageux, les meilleures et les
plus belles marchandises du monde, il en discute avec acrimonie
l’authenticité, la valeur et le prix, et, la plupart du temps, il s’en
va sans avoir rien acheté. Du moins, c’est un sentiment que j’éprouve
très violent, et dont je reconnais la parfaite justice. Jamais, moi si
timide, je n’ai pu me décider à prendre un objet des mains d’une
personne de qui ne me venait aucune émotion esthétique. Je n’en ai pris
qu’un, hélas!... Et ce fut ma femme!...
Naturellement, les vieux amis de ma famille accusaient tout et tout le
monde, hormis eux-mêmes, de la triste condition de leur existence
commerciale et ils eussent été bien étonnés si je leur avais expliqué
mes théories à ce sujet... Mais vous devez comprendre que je ne leur
expliquais rien du tout... et que notre intimité si cordiale se bornait
aux propos strictement indispensables, sans que jamais nous ayons eu à
échanger le moindre sentiment ou la moindre idée...
Les vieux amis avaient une fille.
Une fille!... Hélas, oui!... Et je me demande encore, parfois, comment
il a pu se faire que quelque chose, même celle qui était leur fille, ait
pu naître de ce double néant!...
Elle s’appelait Rosalie!...
Sèche de peau, sèche de cœur, anguleuse et heurtée, les yeux gris comme
deux boules de cendre, les cheveux rares et ternes, la poitrine
insexuellement plate, elle avait, à vingt ans, l’aspect délabré d’une
très vieille ruine; sa laideur était si totale qu’elle était quelque
chose de plus que de la laideur, rien... rien... rien!... Je ne la
regardais pas sans terreur, car ce fut le seul être humain qui me
représenta, exactement, cette chose incompréhensible... comment
dirai-je!... oui, une chose «qui n’a pas été».
On peut être très laid et très émouvant; on peut être très laid et
garder, en même temps, une étincelle de cet admirable rayonnement que
donne la vie; on peut être très laid et avoir, par exemple, une flamme
dans les yeux, un timbre musical dans la voix, un joli mouvement du
buste, une jolie flexion des hanches... moins que cela encore, un vague
frisson, par où le sexe se dévoile, avec toutes ses attirances
mystérieuses et profondes!... Rien de pareil ne relevait d’une lueur de
vie, d’une pointe de féminité, l’absolu effacement de la pauvre
créature... J’ai dit qu’elle était anguleuse... Elle eût pu avoir, par
conséquent, un accent, un dessin, un modelé, où raccrocher un sentiment
d’art et d’humanité, car la laideur a quelquefois des beautés
terribles... Non, pas même cela... Elle était anguleuse sans angles,
heurtée sans heurts, et si grise et si décolorée que, dans n’importe
quelle lumière, sur n’importe quel fond, aucun contour n’était
apparent... Hoffmann nous a conté l’histoire de l’homme qui a perdu son
ombre... Rosalie était ce personnage plus effarant qui avait perdu ses
contours... Elle ressemblait à un fusain sur lequel quelqu’un, par
hasard, aurait frotté la manche...
Et voici ce qui se passa, un dimanche.
Ce dimanche-là, lorsque j’arrivai, à mon heure coutumière, chez les
vieux amis de ma famille, je ne trouvai que le père. Il était fort
grave, et plus cérémonieux que d’habitude... et je remarquai qu’il avait
endossé la longue redingote des grands jours...
--Ces dames ne sont pas encore rentrées, me dit-il. Profitons de leur
absence pour causer sérieusement... En deux mots, voici la chose...
Il me força à m’asseoir dans l’unique fauteuil du salon, et s’assit
lui-même, en face de moi, sur un pouf de tapisserie, qui représentait,
ah! je m’en souviens, un chien engueulant une perdrix!...
--Voici la chose, répéta-t-il... Depuis longtemps, vous avez fait une
impression profonde sur le cœur de ma fille... Elle vous aime, quoi!...
Rosalie n’est pas démonstrative, c’est une personne sérieuse et qui a
des principes... mais elle a une âme, une âme comme tout le monde!...
Vous, vous n’êtes pas beau... Vous n’êtes pas un aigle... Mais enfin
vous avez une bonne place... et puis vous êtes un brave garçon... C’est
ce qu’il faut, dans un mariage... Sans compter que nous sommes de vieux
amis... et que, si vous n’aviez pas eu des intentions sur ma fille...
vous ne seriez pas venu, depuis dix ans, dîner, tous les dimanches, avec
nous... C’est évident... Donc, il faut vous marier tous les deux... et
le plus vite possible!... Je ne puis pas donner de dot à Rosalie, parce
que le commerce ne va pas... Mais je sais que vous n’êtes pas un homme
intéressé... Vous êtes un brave garçon... D’ailleurs, Rosalie a un
trousseau, un tas de choses utiles dans un ménage...
Il parla longtemps... Je ne l’écoutais plus, et il se passait en moi des
choses violentes...
A cette époque, j’étais vierge, vierge de corps... mais non de pensée.
Au cours de ma chétive et silencieuse jeunesse, j’avais connu les plus
terribles amours... Oui, dans ma petite chambre froide et toujours
solitaire, devant ma caisse et mes guichets, j’avais par la pensée, par
le cerveau, connu jusqu’aux suprêmes exaltations de la chair, tous les
mystères et toutes les secousses de l’amour... J’avais aimé plus que des
femmes, des symboles de beauté, de volupté et de magnifique débauche...
J’avais aimé les Vénus et les Dianes, et les vierges sublimes, et les
saintes martyres, et les princesses luxurieuses, et les sanglantes
reines... Tout ce que l’art, la légende et l’histoire avaient incarné
dans le marbre, dans le rêve et dans la vie, de créatures splendides,
tout ce qui, jadis, avait vécu d’une vie exceptionnelle, dans la passion
sublime et dans la sublime impudeur, je l’avais possédé réellement,
physiquement... Ma bouche s’était collée à toutes les nudités illustres,
et j’avais soulevé les voiles les plus pudiques, et les plus lourds
brocarts réservés aux caresses des rois...
Et voilà que tout cela allait disparaître... et que sur tout cela
l’ombre de Rosalie, l’ombre grise et fétide de Rosalie allait
s’allonger...
Le vieil ami de ma famille parlait toujours... Il parlait encore quand
ces dames rentrèrent... Alors il se leva, et il dit:
--Vous ne savez pas!... Charles me demandait la main de Rosalie! Charles
n’est pas beau et ce n’est pas un aigle... mais je la lui ai donnée tout
de même... Est-ce vrai, Charles?
J’aurais voulu crier, hurler... prendre une chaise et en asséner des
coups furieux sur le crâne de ces trois hideux personnages... Je
répondis:
--C’est vrai!...
Et prenant ma main qu’il mit dans celle de Rosalie, il dit encore:
--Embrassez-vous, mes enfants!
Durant cette horrible soirée de fiançailles, il ne fut question que du
«commerce qui ne va pas». En vain j’essayai de rappeler à moi les
visages glorieux, les bouches voluptueuses, les corps de beauté de mes
amantes... Elles avaient disparu, et c’étaient le visage gris, la bouche
grise, le corps effacé de Rosalie, qui les remplaçaient à jamais!...
Mon mariage fut quelque chose d’une ironie merveilleuse et, quand il
m’arrive parfois d’y reporter mes souvenirs déjà lointains, c’est
toujours avec une vive gaieté. Cette gaieté, souvent, je me la reproche
comme un sentiment bas et indigne de moi... Mais je n’en suis pas le
maître. Je sens tout ce que cette gaieté grinçante a de cruel pour ma
femme, pour son pauvre visage d’alors, pour sa pauvre intelligence, et
que si elle est la créature imparfaite, inachevée, ridicule qu’elle est,
ce ne fut pas de sa faute... Née de ces larves visqueuses, dans ce
milieu rabaissant et borné, où ne passaient que des caricatures
d’humanité et des déformations de la vie, comment aurait-elle pu être
autre qu’elle n’était? Est-ce que du chardon qui pousse entre les
pierres peut sortir une belle rose éclose et nourrie dans les terreaux
gras et chauds?... Et puis, est-ce que le chardon n’a pas une beauté,
une beauté plus forte que la rose, et plus émouvante et plus tragique?
Je conviens qu’il eût été plus généreux à moi, et non seulement
généreux, mais d’un sens artiste et humain, d’éprouver de la pitié
envers Rosalie, et par la pitié de l’amour, au lieu de m’exciter contre
elle à de vulgaires et méchantes moqueries... Car, pour les âmes hautes,
rien n’est plus touchant, rien n’est plus sacré que les êtres qu’on
appelle ridicules. On devrait les respecter et les plaindre comme on
respecte les aveugles et comme on plaint les infirmes... Hélas! qui donc
plaint les infirmes?... Les bossus, par exemple, ne sont-ils pas l’objet
des rires de tout le monde?... Ah! je me demande aussi si je n’ai pas
gaspillé, en cette pauvre bonne mentale qu’était ma femme, si je n’ai
pas gaspillé, bêtement, d’immenses trésors de joie esthétique et
d’amour!...
Naturellement, lorsqu’ils apprirent mon mariage, mes parents accoururent
de leur province, fort agités et troublés. Ils ne le trouvaient pas à
leur gré, ayant, paraît-il, rêvé pour moi «un établissement meilleur et
conforme à notre situation sociale»... Même, ils s’indignèrent et
m’accablèrent de reproches.
--A ton âge... caissier dans une bonne maison et de l’avenir devant
toi... tu vas t’embarrasser d’une petite pimbêche, sotte et laide, et
qui n’a pas le sou, comme Rosalie! Mais c’est de la folie!... Et
comment?... Et pourquoi?...
A toutes leurs questions, je répondais:
--Je ne sais pas.
Et ils ne pouvaient point me tirer autre chose.
Ah! les soirées mémorables et pénibles, et comiques aussi qui, chaque
fois, menacèrent de se terminer par une brouille générale, entre tous
ces vieux amis, dont l’intérêt crispait les âmes féroces!... Oh! les
discussions aigres, sournoises et colères, toujours les mêmes, où il
était attesté, d’une part, que le commerce n’allait pas et que je
n’étais pas un aigle... d’autre part qu’on n’avait jamais vu, chez les
parents qui mariaient leur fille, une telle ladrerie!... Car les vieux
amis, en dépit de toutes les récriminations, persistaient à ne pas
vouloir donner de dot à leur fille... mieux que cela, ils entendaient
garder le piano, acheté par Rosalie, sur ses petites économies de jeune
fille...
--Et comment voulez-vous que je démeuble mon salon?... criait le père...
Qu’est-ce que je mettrais dans mon salon, à la place du piano?...
Et ma mère répliquait:
--Le piano ne vous appartient pas... Il est à Rosalie...
--Rien, ici, n’est à Rosalie...
--Vous n’allez pas dépouiller Rosalie, au moment où elle entre en
ménage!...
Le père s’obstinait:
--Il n’est pas juste de dire que le piano appartienne à Rosalie, tout
entier... Nous avons mis cent cinquante francs, de notre argent, à
nous!... Nous avons une part... Il ne sortira pas d’ici.