indigestion de haricots!... C’est trop fort!... Est-ce que vraiment elle
est morte?... Ça n’est pas possible!...
Dieu sait que la pauvre créature m’était quelque chose de très
indifférent... Je ne jouissais même plus de ses ridicules... je ne
m’amusais même plus de la caricature humaine qu’elle n’avait cessé
d’être durant toute sa vie. Elle avait toujours été pour moi d’une
inexistence si totale que, bien des fois, en évoquant sa mort possible,
je n’avais éprouvé aucune émotion, de quelque nature que ce fût... Peu
m’importait, véritablement, qu’elle fût morte ou vivante, car il me
semblait qu’elle était morte depuis des siècles!
Et voilà que, dès qu’elle eut exhalé son dernier souffle, je me sentis
pris d’un grand chagrin et d’un grand remords, chagrin de l’avoir
perdue, remords de ne l’avoir pas aimée! Est-ce une chose mystérieuse et
stupide que la mort!... Pourquoi l’aurais-je aimée?... Et pourquoi
l’aimais-je, maintenant?... Son visage immobile et qui était devenu tout
petit en se refroidissant, ses yeux fermés, ses mains maigres allongées
sur le drap, toute cette chose si insupportablement funèbre, si
inexplicablement douloureuse qu’est un cadavre, même un cadavre de chien
ou de rat, oui, tout cela qui allait bientôt se diluer, tout cela fit
que j’eus le cœur serré, comme si je venais de perdre quelqu’un de très
cher et de très beau... Sans savoir pourquoi, sans chercher à raisonner
cette impression soudaine, rien que parce qu’elle n’était plus, parce
qu’elle ne remuait plus, je découvris, en elle, d’émouvantes vertus et
des beautés prodigieuses... Et je pleurai sur elle, je pleurai
abondamment... Et, en pleurant sur elle, je pleurai sur moi, qui ne la
verrais plus, je pleurai sur ma femme et sur mon beau-père, et sur la
voisine qui était venue faire la toilette de la morte, et je pleurai
aussi sur la chambre et sur les meubles de la chambre, et sur la vie et
sur tout, et sur rien!
Je revois le lamentable salon où, tous les trois, tantôt vautrés sur les
meubles et tantôt jetés dans les bras l’un de l’autre par de brusques
tendresses, nous passâmes le reste de la nuit à pleurer et à chanter sur
les modes les plus tristes, les extraordinaires vertus de la morte.
--Pauvre Héloïse!... gémissait le beau-père. C’était une femme héroïque
et qu’on ne connaissait pas... Je n’étais rien sans elle... Et
maintenant qu’elle est partie, que vais-je devenir?...
--Père, père!... sanglotait Rosalie. Petit père chéri!... Quel affreux
malheur!
--Je n’ai plus que vous, mes enfants, je n’ai plus que vous!... Ah! vous
ne saviez pas ce qu’était Héloïse!... Elle avait un bon sens
merveilleux... Elle s’entendait au ménage comme pas une... et si
économe!... Et puis, elle était l’âme de ma maison de commerce! Je n’ai
plus de ménage, plus de maison de commerce, plus rien, plus rien... Je
n’ai plus que vous!...
--Et quelle belle-mère c’était pour moi!... m’exclamais-je. Quel trésor
de tendresse! Comme elle nous soutenait! Comme elle renforçait notre
union de ses chers conseils!... C’est horrible!... horrible!...
--Elle était si généreuse!... si dévouée!...
--Si intelligente!...
--Elle était si belle!...
--Elle avait tant d’esprit!
--Elle ne pensait qu’aux autres!... Elle s’oubliait toujours!... Et si
bonne aux pauvres!
--Une sainte!...
--Mieux qu’une sainte: une femme!
--Ah! mon Dieu!...
Nous disions tout cela sans rire, avec des exaltations, des
enthousiasmes sincères dont le comique me paraît, aujourd’hui, d’une
irrésistible gaieté, d’une folie à la fois macabre et singulièrement
exhilarante...
Et ce qui fut plus comique encore, ce fut quand, après l’enterrement de
l’admirable, héroïque, intelligente, généreuse et dévouée belle-mère, ma
femme et moi nous rentrâmes dans notre appartement, changés tous les
deux, et meilleurs, et sublimes, oui, en vérité, sublimes.
--Ah! mon cher petit mari, s’écria ma femme, maintenant il faut nous
aimer... C’est si peu de chose que la vie!
--Oui! oui! ma chère petite femme... Aimons-nous... aimons-nous...
serrons-nous l’un contre l’autre!
--Ne nous disputons plus jamais... Soyons indulgents à nos faiblesses, à
nos défauts... La mort vient si vite!...
--Nous nous aimerons toujours...
--Nous ne nous quitterons plus jamais.
--Nous sortirons toujours ensemble.
--Oui! oui! oui...
--Ah! vois-tu, on ne se comprend bien qu’au contact du malheur!
--Aimons-nous... aimons-nous...
Ce furent des serments solennels. Notre douleur s’adoucissait de tant
d’extases! Je trouvais ma femme divinement belle, tant l’amour la
transfigurait!...
Deux jours après, je reprenais ma place sur le fauteuil Voltaire du
salon; ma femme reprenait sa place devant le petit bureau en faux bois
de rose. Et elle m’injuriait d’une voix plus aigre encore
qu’autrefois... Et, plus inerte, plus silencieux, plus lointain que
jamais, je ne l’écoutais pas.
Je ne l’écoutais plus!...
Avant de poursuivre mon récit, je voudrais remonter en arrière, dans mon
enfance. Je n’ai pas la prétention de penser que ma vie ait quelque
intérêt historique ou autre. Et ce n’est pas par orgueil que j’écris ces
souvenirs. Mais je crois que toute vie, même celle d’un être anonyme et
obscur comme je fus, a toujours, pour celui qui sait lire, un intérêt
humain.
Je suis né dans une petite ville de Normandie, sale et triste. Mes
parents, qui étaient marchands de bois, ne s’occupèrent pas de mon
éducation. Ils m’avaient créé sans joie; ils m’élevèrent sans amour. Je
crois avoir dit qu’au point de vue intellectuel et moral, c’étaient de
pauvres diables. Je ne parlerai pas de mon père, qui était un être
faible, et sans autorité dans la maison. D’ailleurs, je le vis très peu.
Il partait le matin dès l’aube, courant les sentes et les adjudications
de bois, et ne rentrait que le soir, souvent fort tard. Je ne connus,
pour ainsi dire, que ma mère. Elle ne m’aimait pas; du moins elle
semblait ne pas m’aimer. Elle n’avait jamais pour moi que des paroles
aigres; et des paroles elle passait facilement aux taloches. C’était une
petite femme sèche et très nerveuse qui ne pouvait supporter l’agitation
d’un enfant. Elle m’obligea au silence et à la solitude. Dès que je
faisais mine de parler, elle me fermait la bouche par ces mots prononcés
d’une voix coupante: «Un enfant ne doit jamais parler». De très bonne
heure, j’appris à vivre en moi, à parler en moi, à jouer en moi. Et
j’avoue que ce ne me fut pas très douloureux. C’est à cette enfance
silencieuse que je dois d’avoir acquis cette puissance de pensée
intérieure, cette faculté de rêve, qui m’a permis de vivre, et de vivre
souvent des vies merveilleuses.
Mon père gagnait péniblement l’existence du ménage. Il ne faisait pas,
comme on dit, de très bonnes affaires; il en faisait même souvent de
mauvaises. Et c’était entre ma mère et lui des disputes continuelles,
dans lesquelles il s’avouait, tout de suite, vaincu. Quand il rentrait
de ses longues courses, transi de froid et la faim au ventre, il
commençait par recevoir sur le dos une grêle de reproches, bien avant
qu’il eût rien dit.
--Qu’est-ce que tu as encore fait aujourd’hui?... Tu t’es encore fait
mettre dedans, bien sûr!...
--Mais, ma bonne, mais, ma bonne...
--Il n’y a pas de ma bonne!... C’est dégoûtant d’avoir un mari si
bête!... un homme stupide qui ne sait qu’apporter la misère dans son
ménage. Et le petit? que veux-tu que nous en fassions du petit? Je n’ai
même pas pu lui acheter une paire de chaussures! Quand on est un idiot,
on n’a pas d’enfant!...
--Mais, ma bonne...
--On n’a pas d’enfant! C’est une honte, te dis-je!
Ces scènes se reproduisaient presque tous les soirs. Mais mon père en
avait acquis l’habitude. Elles glissaient sur lui comme les averses sur
un parapluie. Et, le dos rond, le visage indifférent, il se mettait à
table et dévorait silencieusement sa soupe.
La plupart du temps, j’étais couché, lorsque mon père rentrait. Mais si,
par hasard, je ne l’étais pas, c’était même chose pour moi, car il ne
m’adressait pas la parole, dans la crainte de déplaire à sa femme. Et il
m’embrassait, pour la forme, d’une bouche que je sentais indifférente et
lasse. Souvent il ne m’embrassait même pas. Ah! je le vois toujours avec
sa grosse figure humble et servile et sa barbe malpropre, et sa toque,
et sa peau de chèvre, qui lui donnaient l’air d’une grosse bête
débonnaire et domestique!...
Ce fut ma mère qui me donna mes premières leçons... Elle avait la
prétention de m’apprendre à lire et à écrire. Vous pensez avec quel
succès! Vous voyez d’ici quel maître calme et patient j’avais en elle.
Elle voulait que j’eusse répondu à ses questions avant qu’elle ne les
eût formulées... Elle ne souffrait pas que je réfléchisse un seul
instant. Aussi, au bout de huit jours, après m’avoir administré sur les
joues force gifles, et sur les doigts force coups de règle, elle déclara
que j’étais trop bête pour apprendre quoi que ce soit.
--C’est son père tout craché! répétait-elle... On n’en tirera jamais
rien!...
Elle décida pourtant qu’on m’enverrait à l’école primaire chez les
Frères. Là, je me montrai un élève studieux, rangé, intelligent, de quoi
ma mère ne voulait pas convenir. Lorsqu’on lui parlait de moi avec
éloges, elle s’emportait.
--Qu’est-ce que vous me dites?... s’écriait-elle... C’est un enfant
indécrottable, on n’en peut rien tirer... C’est son père tout craché!
Il y avait, dans la petite ville que nous habitions, une sorte de petit
collège communal, et dans ce petit collège, une sorte de petit
professeur qu’on appelait «Monsieur Narcisse». Ce Monsieur Narcisse
venait souvent chez nous. C’était un petit brun, timide et prétentieux,
d’une assez jolie figure et que ma mère prenait plaisir à recevoir.
J’avais remarqué que Monsieur Narcisse était le seul être au monde
envers qui ma mère se montrât douce et affectueuse. Elle le regardait
avec admiration, et même avec quelque chose de plus que de l’admiration.
Sa voix, quand elle lui parlait, devenait subitement pleine de
tendresse. Cela m’étonnait et, bien que je ne susse pas pourquoi, cela
me gênait infiniment. Je ne voyais jamais venir Monsieur Narcisse chez
nous sans une sorte de peine et presque sans une sorte de honte. Je ne
cherchais pas à expliquer ce sentiment. Je le subissais avec une étrange
violence. Monsieur Narcisse me tapotait la joue avec amabilité;
quelquefois, il me prenait sur ses genoux et m’embrassait avec de
gentilles paroles. Mais, chose curieuse, je sentais très bien que ces
paroles gentilles et ces caresses n’étaient pas pour moi. D’ailleurs,
lorsqu’il était là, je ne restais jamais longtemps, et ma mère ne
tardait pas à me dire:
--Allons, mon petit Georges, va jouer dans ta chambre.
Un jour, Monsieur Narcisse me dit:
--Est-ce que vous seriez content, mon petit Georges, si je vous
apprenais le latin et le grec?
--Il ne faut pas vous donner cette peine, répliqua ma mère en roulant
des yeux humides de joie... Georges n’est pas un enfant comme les
autres. Il n’apprendra jamais rien... C’est son père tout craché!
--Mais non, je vous assure, insista Monsieur Narcisse. Moi, je m’en
charge. Je pourrais venir deux fois par jour... le matin, avant la
classe... et après midi... Est-ce que cela vous plairait?
--Mon Dieu!... comme vous êtes bon!... s’écria ma mère... Mais quelle
charge ce serait pour vous!
--Elle me serait très douce, je vous le jure!...
--Vous êtes trop bon, Monsieur Narcisse... vous êtes... en vérité...
Ma mère ne put pas achever, tant elle était émue. Et il y avait dans ses
petits yeux noirs une flamme étrange... une flamme qui me fit presque
pleurer... Et, tout à coup:
--Non... non... criai-je... Je ne veux pas!...
Et je me mis à fondre en larmes... Monsieur Narcisse essaya de me
calmer, et j’entendis ma mère qui disait:
--Laissez-le donc! Monsieur Narcisse... c’est un petit sot!... Vous n’en
tirerez rien!... C’est son père tout craché!... Naturellement, il ne
veut rien faire pour sa famille... Il aime mieux rester une bête toute
sa vie ou que sa famille dépense des mille et des cents pour son
éducation.
Enfin, après des explications de toute sorte, malgré ma résistance qui
avait d’ailleurs faibli sous les regards sévères de ma mère, il fut
décidé que Monsieur Narcisse serait mon professeur, qu’il m’apprendrait
le grec, le latin, l’histoire et la tenue des livres--la tenue des
livres, surtout!...
Une fois qu’il fut parti, ma mère me flanqua, d’abord, une gifle, puis
une autre, puis une autre, et elle me dit, blanche de colère:
--Ah! je t’apprendrai à pleurer et à faire la bête, devant Monsieur
Narcisse! Et que je te voie le regarder de travers, et le mal recevoir!
Tu auras à faire à moi, petit imbécile...
Et elle ajouta:
--Tu me feras le plaisir d’être levé et prêt, demain, à sept heures,
pour ta première leçon... Un professeur comme ça...
Il fut, en effet, mon professeur, Monsieur Narcisse... Et vous allez
voir de quelle manière... et ce qu’il m’enseigna.
Ma chambre communiquait avec celle de mes parents, et n’était séparée de
celle-ci que par une mince cloison de briques. Elle n’était pas
luxueuse. Un lit de fer, une petite table de bois blanc, deux chaises de
paille en composaient le mobilier. Je revois encore le papier qui la
tapissait, un papier vert sombre, orné de tout petits anges roses qui
volaient entre des banderoles fleuries. Mais le papier n’était plus
vert, les anges n’étaient plus roses et les banderoles avaient presque
disparu. Tout cela avait acquis, par le temps et le manque d’entretien,
un ton uniformément pisseux, fort désagréable à voir. Sans compter que,
décollé par l’humidité et mangé par la moisissure, le papier se
déchirait en maints endroits, et pendait, le long du mur, ainsi qu’une
peau morte.
Je n’habitais cette chambre que depuis deux ans, à peine. Autrefois,
elle servait de débarras; et il y avait de tout, de vieux vêtements, de
vieux harnais, de vieux coffres, des sacs d’avoine et des rats. Moi, je
couchais dans la chambre de mes parents qui était bien plus belle, car
il y avait un lit, d’amples rideaux en reps grenat; une peau de renard,
un peu chauve et bordée de drap rouge, en guise de tapis; une toilette
d’acajou qui, dans la journée, faisait office de commode, et, sur la
cheminée, entre deux flambeaux de bronze, une pendule dorée sous un
globe. Il va sans dire que cela me paraissait le dernier mot du
confortable et du faste... J’en fus, en quelque sorte, chassé, à la
suite d’un incident que je n’hésite pas à raconter, à cause de son
indicible tristesse.
Une nuit, je fus réveillé en sursaut... La lampe brûlait encore sur la
table de nuit, et répandait dans la pièce une clarté lugubre... Quand on
sort du sommeil, brusquement, violemment, les bruits, les ombres, les
objets, même familiers, prennent une intensité et des formes, ou plutôt,
des déformations extraordinaires. Le cauchemar ou le simple rêve
subsiste en eux avec toutes ses exagérations et ses incohérences... Que
s’était-il passé?... Qu’avais-je vu?... Qu’avais-je entendu?... Je ne
saurais le dire exactement; ce que je sais, c’est que, sous l’impression
de quelque chose d’anormal qui m’effraya, un craquement du lit, des voix
rauques, des voix étouffées qui venaient du lit, des voix qui
ressemblaient à des gémissements et à des râles... je me dressai,
soudain, hors des draps, et, soudain, d’une voix épouvantée, d’une voix
qui appelait au secours, je me mis à crier:
--Papa qui bat maman!... Papa qui tue maman!
Un gros juron... Puis la lampe s’éteignit... Puis, dans les ténèbres:
--Veux-tu bien te taire, animal!... Veux-tu bien dormir, petit
imbécile!... Qu’est-ce qui lui prend à ce petit imbécile?
C’était la voix de mon père, une voix sourde, un peu haletante, et
furieuse...
--Oh! cet enfant! cet enfant!... ce maudit enfant!
C’était la voix de ma mère.
Et ce fut, ensuite, un assez long silence. Oh! l’angoisse, la terreur,
l’effarement de ce silence, qui me parut durer des siècles et des
siècles.
Je m’étais recouché tout tremblant, et je me faisais si petit, si petit
que j’espérais disparaître, me fondre dans ces draps; et pour ne plus
rien entendre j’avais accumulé par-dessus ma tête les couvertures.
Pourtant, j’entendis encore ma mère qui disait, tout bas:
--Non... non... Plus maintenant!... Il n’est pas rendormi... Je suis
sûre qu’il n’est pas rendormi!... Il est si sournois... si vicieux...
avec son air de ne rien voir et de ne rien dire!
Et quelque temps après:
--Il est trop grand maintenant!... affirmait mon père... On ne peut plus
le garder ici... Il faudra qu’il couche dans la chambre à côté...
--Tais-toi donc!... Je suis sûre qu’il entend tout ce que nous disons...
Il faut dormir...
--C’est embêtant!
--Qu’est-ce que tu veux!... Allons, dors!... Demain, il couchera dans la
chambre!...
--Ces sacrés enfants!...
--Mais, dors donc!...
Et, au bout d’un quart d’heure, j’entendis un double ronflement, qui
emplissait la chambre, redevenue paisible, de sonorités de violoncelle.
Le lendemain, aidée de la femme de ménage, ma mère débarrassait la
chambre d’à côté. Elle ne me dit rien, ne me fit aucun reproche. Mais
elle avait un air dur et rancunier. Quand ce fut fini, elle déclara d’un
ton bref:
--Voici ta chambre... Tu y coucheras ce soir!...
Et c’est là que, depuis deux ans, je dormais, je rêvais, je songeais!...
* * * * *
On se souvient que, dès le lendemain de la visite que j’ai racontée,
Monsieur Narcisse devait venir pour me donner sa première leçon. A sept
heures, j’étais levé et habillé. Mon père était déjà parti, ma mère
dormait encore, et la femme de ménage balayait l’escalier. Il faisait à
peine jour... un petit jour sournois et triste qui rendait plus pauvre,
plus intolérablement pauvre, ma chambre. Et cependant, la veille, ma
mère l’avait décorée de nouveaux meubles, à l’intention de mon
professeur. Elle avait ajouté une sorte de vieux fauteuil, un tapis
devant la cheminée, et elle avait couvert la table de bois blanc d’un
antique châle brun mangé de mites.
M. Narcisse entra. En me voyant:
--Ah! ah! c’est très bien, c’est très bien! dit-il. Déjà prêt!... c’est
très bien.
Il posa sur la table une pile de livres qu’il avait apportés, enleva son
chapeau et son pardessus élimé, puis, se frottant les mains, il répéta:
--C’est très bien!... c’est très bien!... Tiens!... j’ai rencontré votre
père en cabriolet, dans la rue des Trois-Hôtels... Ah! sapristi!... Il
est matinal aussi, le papa!... c’est très bien!... c’est très bien...
Il prit un livre dans la pile et l’ouvrit:
--Ah! ah! fit-il... voici donc la chose. Et nous allons commencer par le
commencement... Savez-vous ce que c’est que ce livre?
--Non, monsieur Narcisse.
--Eh bien!... c’est une grammaire latine, mon enfant!... Ah! ah! ah! Et
voici ce que nous allons faire... Asseyez-vous...
Quand je fus assis, en face de la table, il étala le livre devant moi:
--Vous voyez... ceci... _Rosa_, la rose... _Rosæ_ (génitif), de la
rose... etc. Vous allez m’apprendre cela par cœur... Ce n’est pas
difficile... et quand vous le saurez vous me le réciterez...
jusqu’ici!...
Il faisait mouvoir son doigt, en mouvements cadencés, comme un chef
d’orchestre son bâton, il répéta:
--_Rosa_, la rose... _Rosæ_, de la rose... Vous avez compris? Ah! ah!...
C’est très bien!...
Puis, brusquement:
--Et votre mère? me demanda-t-il. Je voudrais bien la voir... J’ai à lui
parler de choses très... très importantes... Est-ce qu’elle ne va pas
venir?
--Maman n’est pas levée, répondis-je. Je crois que maman dort...
--Ah! sapristi... C’est fâcheux...
Mais la porte s’ouvrit à ce moment et ma mère parut.
--Ah! monsieur Narcisse! dit-elle simulant une surprise joyeuse...
Comment!... Vous êtes là?... Comme vous êtes exact!
M. Narcisse s’inclina, et il répondit:
--On le serait à moins, madame!...
Ma mère dit encore:
--Vous avez entrepris là une tâche bien difficile... monsieur
Narcisse... Et je crains que vous n’ayez pas beaucoup de satisfaction...
--Avec votre concours, madame, répliqua le professeur dont les yeux
prenaient des expressions d’extase... avec votre concours...
croyez-moi... nous arriverons au but... Et, à ce propos, j’aurais des
choses à vous dire... des instructions... des conseils à vous
demander...
--Mais certainement.
Et elle fit entrer dans sa chambre M. Narcisse, qui, avant de
disparaître derrière la porte, se tournant vers moi, me recommanda.
--_Rosa_, la rose... _Rosæ_, de la rose... Apprenez cela par cœur...
Faites bien attention!
--Tu entends!... appuya ma mère, dont le regard, un instant adouci par
la présence de M. Narcisse, redevint dur et menaçant, en se fixant sur
moi...
Je restai seul dans la chambre... Quelles choses importantes M. Narcisse
avait-il donc à confier à ma mère?... Je ne voulus pas y songer... Sans
prendre garde aux recommandations de cet étrange professeur, je quittai
la table et j’allai vers la fenêtre... Le jour s’était éclairci... De
grands nuages bas glissaient, dans le ciel, au-dessus des maisons...
Dans la rue, des gens passaient, des gens causaient... Et, sans savoir
pourquoi, j’étais triste, triste à mourir...
Je ne veux pas faire un récit détaillé des rapports trop familiers de ma
mère avec M. Narcisse. Il serait trop mélancolique pour moi et,
peut-être même, gênant pour ceux qui liront ces lignes. On n’aime pas
qu’un fils descende trop profondément dans les intimités de ses parents.
La scène que j’ai contée avec beaucoup de réserve, on en conviendra, se
reproduisit exactement pareille, durant toute une année, trois fois par
semaine. Et je finis par comprendre quel était le véritable caractère
des visites de M. Narcisse. Faut-il l’avouer?... Je n’en souffris pas
trop, et même je n’en souffris pas du tout, car je leur dus une
tranquillité relative. En somme, ce fut une trêve dans ma vie. Non
seulement je n’eus plus à subir les tracasseries journalières et les
incessants reproches de ma mère, mais encore je remarquai qu’elle
gagnait en beauté physique, comme elle avait gagné en beauté morale. Ses
yeux s’étaient adoucis, sa peau, un peu cendreuse, s’était éclairée et
colorée, sa démarche, ses gestes, avaient pris, peu à peu, de la
souplesse et de la langueur... Elle se montrait plus soignée de sa
personne, presque coquette... Et je ressentais de ces changements comme
un plaisir... Ce qui me frappa aussi, c’est qu’elle devenait
sentimentale et poétique... Bien des fois je fus étonné de la voir qui
regardait les choses avec des yeux mouillés... Un soir, je me souviens,
nous sortîmes après le dîner, mon père, ma mère et moi... C’était un
soir très doux et plein de lune... Nous gagnâmes, hors la ville, les
bords de la rivière... Après avoir marché longtemps, ma mère voulut
s’asseoir sur le tronc d’un tremble abattu et qui barrait le chemin.
L’eau, tout argentée, coulait lentement entre les rives herbues, avec un
léger bruit d’harmonica... Une vapeur, bleu et argent, se levait des
prairies... et le ciel était couleur de violette pâle... Je vois encore
ma mère avec son châle noir, les pieds dans l’herbe, et qui, le menton
appuyé aux paumes de ses mains, songeait... Au bout de quelques minutes
de silence, elle dit:
--C’est beau tout de même, une belle nuit!...
Mon père répliqua, en haussant les épaules.
--C’est beau!... C’est beau!... Qu’est-ce qu’il y a de beau, dans cette
nuit? C’est humide... Voilà ce que c’est.
--Oh! toi! fit ma mère, avec un accent de souverain mépris.
--Et bien! oui, moi... C’est beau pour les rhumatismes!
J’étais auprès de ma mère, sur le banc du tremble... Elle me tenait la
main avec une sorte de tendresse fiévreuse... Affectant de ne plus
parler à mon père, elle dit encore...
--Et cette lune?... Ça n’est pas ordinaire!... On devrait sortir, tous
les soirs, dans la campagne!...
Et tout à coup elle m’embrassa, criant entre ses baisers:
--N’est-ce pas, mon petit Georges?... n’est-ce pas?
Je ne sais ce qui se passa en moi, et si ce fut la nuit, ou la lune, ou
ces baisers furieux qui me remuèrent l’âme. Mais je fondis en larmes.
--Allons bon! dit mon père... voilà l’autre qui pleure, maintenant!...
Qu’est-ce que tu as?... Pourquoi pleures-tu?...
--Je ne sais pas, bégayai-je... C’est... c’est... la lune!...