Aujourd’hui, elle m’a parlé de son enfance et de sa première jeunesse.

Elle a été élevée en un couvent du Sacré-Cœur, dans une ville morte et

silencieuse de la province normande. Chose curieuse et rare, cette

éducation oppressive n’a jamais rien pu contre la franchise et la

sincérité de sa nature. Elle affirme même qu’elle est sortie du couvent

plus irrespectueuse, moins croyante qu’elle y était entrée. D’ailleurs,

elle ne tire de ce phénomène aucune vanité, en faveur de son

intelligence. La gaieté--son inaltérable gaieté--avec ce qu’elle

comporte d’insouciance dans le présent et d’espoir dans l’avenir, a tout

fait. Cette gaieté joyeuse et forte fut l’antiseptique qui la préserva

de tous les mensonges avec lesquels on pétrit, dans ces maisons-là,

l’âme des jeunes filles. L’année qui suivit sa sortie du couvent, il lui

arriva de grands malheurs.

Ses parents perdirent leur fortune et elle perdit, peu après, ses

parents. Habituée au luxe et à l’affection, elle se trouva, tout d’un

coup, seule et sans ressources. Désormais, il lui fallait travailler

pour vivre. Cette perspective, elle l’envisagea sans terreur, car elle

pouvait utiliser quantité de petits agréments, de petits talents où elle

excellait: la broderie, la couture, la peinture, la musique. Et qui

l’empêcherait de donner aux autres des leçons de n’importe quoi:

d’histoire ou de danse, d’anglais ou de tapisserie?... Après avoir

vainement cherché, çà et là, un peu de travail chez d’anciens amis de sa

famille, à Paris dans les magasins, elle résolut de s’adresser aux

Bonnes Sœurs, aux si Bonnes Sœurs qui l’avaient élevée.

--Elles connaissent tant de monde, se disait-elle, elles ont une

clientèle si étendue et si riche, de si puissantes influences,

partout... qu’elles me trouveront immédiatement ce que je cherche et ce

qu’il me faut... C’est évident!

Sur la recommandation de son ancienne préfète des Études, elle se

présenta, un matin, au Sacré-Cœur de la rue de Varennes, certaine du

succès et prête à accepter n’importe quel joli et honnête travail qu’on

lui proposerait... Et voici la scène que ma voisine raconte et mime avec

un esprit malicieux et souriant...

Elle arrive au couvent. Une religieuse, pas trop vieille, pas trop

laide, très aimable de manières, très onctueuse de gestes, la figure

molle et grasse, les lèvres humides de saintes paroles, la reçoit avec

empressement, avec effusion même.

--Cette chère enfant!... lui dit-elle, quand la jeune fille eut terminé

son récit... Mais c’est une joie... Mais c’est un devoir pour nous de

vous soutenir, de vous défendre, de vous sauver...

Elle lui prend les mains, les caresse, les tripote dans ses mains

potelées et un peu moites...

--Pauvre cher cœur!... Il y a tant d’embûches dans le monde, quand on

n’est pas riche... Le diable guette si habilement, sous toutes les

formes de la tentation et du péché, l’âme ignorante et candide d’une

jeune fille!... Mais nous sommes là, heureusement...

Et, sans entrer dans des détails plus précis, elle s’informe:

--Avez-vous un directeur? Êtes-vous Enfant de Marie?... Pratiquez-vous

bien vos devoirs religieux?...

Ma voisine ruse, élude toutes ces questions qui la gênent et qui vont se

multipliant et s’enhardissant jusqu’à violer sa pudeur intime... Alors,

la bonne mère hoche la tête, très triste, et soupire. Sa voix se fait

moins douce... ses lèvres se dessèchent.

--Ah! dit-elle, je vois que vous avez oublié la Sainte-Vierge, mon

enfant... et le divin cœur de Jésus... C’est très... très fâcheux...

Vous comprenez... dans ces conditions, cela devient difficile... plus

difficile... car nous avons, devant Dieu, des responsabilités...

Voyons... avez-vous entendu le dernier sermon du Révérend Père du Lac?

--Hélas! non, ma mère!...

--Non!... s’écrie la religieuse, scandalisée, qui joint ses deux mains

comme pour une prière d’exorciste... Mais c’est très mal... très mal...

Et quel dommage pour vous!... Le Père a été si éloquent, si admirable!

Il a prouvé, d’une manière si claire, qu’il vaut mieux mourir de faim

plutôt que de commettre un péché mortel! Ah! comme je souffre que vous

n’ayez pas entendu ce magnifique sermon!

Incapable de tenir plus longtemps son sérieux, la jeune fille demanda

ironiquement:

--Est-ce qu’il était à jeun, cet admirable Père, quand il a dit qu’il

valait mieux mourir de faim?

Le visage de la chère Mère prend une expression sévère, et, repoussant

les mains qu’elle caressait, elle se lève, toute droite, un pli au

front:

--Vous êtes bien gaie, grince-t-elle, pour une personne dans votre

position.

Puis, glacialement:

--Enfin... je verrai... je réfléchirai... Nous prierons pour vous...

Revenez dans une semaine.

Et elle la congédie...

Ma voisine n’était pas très fière de cet accueil... Mais, une fois dans

la rue, parmi le mouvement et la vie, elle oublie l’inutilité de sa

démarche et ce que cela va lui valoir de surcroît de misère. Et elle se

met à rire, si longtemps et si fort, que les passants se retournent et

pensent, sans doute, qu’elle est folle...

Le travail ne venant toujours pas, elle retourne, la semaine écoulée, au

couvent... La Mère lui dit:

--Je n’ai rien... Nous n’avons rien... Allez voir le Révérend Père X...

il connaît beaucoup de monde... et il est si bon, si bon, au

confessionnal!...

La jeune fille fait la grimace. Elle est venue chercher du travail, pas

un confesseur... Pourtant, elle se décide à descendre au parloir, et

conte sa petite affaire au Révérend Père X...

--Ah! ah! lui dit cet homme pieux... C’est fort touchant... Mais la

peinture, mon enfant, voilà une chose bien aléatoire... Quant à la

broderie, je n’ai pas ça... non, non... en vérité, je n’ai pas ça! Mais,

par exemple, peut-être pourrais-je vous trouver un mari... un bon

mari... assez riche et très pieux... et bien pensant...

Elle remercie le Jésuite, et déclare qu’elle ne veut tenir un mari que

d’elle-même. Et, comme il la reconduit:

--Vous avez tort, mon enfant... absolument tort... Vous êtes une jolie

personne... Et un mari, c’est toujours un mari...

Et les jours passent... passent... Elle n’a pas de commandes de

peinture, ni de broderies à faire, ni de copies, ni de leçons, ni

rien... Ses derniers sous s’épuisent. Elle a dû vendre ce qui lui

restait de petits bijoux... Va-t-elle donc en être réduite à la

mendicité?... Mais sa gaieté la soutient toujours, sa gaieté dissipe

toutes les terribles images, tous les cauchemars de la détresse...

Rentrée dans sa chambre d’hôtel meublé, elle chante pour ne pas écouter

les voix de malheur qui lui disent: «Dans quelques jours, tu seras morte

de faim!» Et puis, elle calcule, en soi-même: «Si tout le monde me

repousse... je suis jeune... je suis jolie... j’ai un ardent besoin de

vivre... Je me vendrai comme j’ai vendu mes bijoux... Tant pis pour les

bonnes Sœurs et les si bons Pères jésuites, qui l’auront ainsi voulu!»

Pourtant, une troisième fois, elle retourne au couvent... La sainte Mère

lui offre généreusement un scapulaire, quantité de médailles bénites, et

un chapelet... un chapelet, si commode, si petit «qu’on peut très

facilement s’en servir en omnibus»...

Et cette troisième visite est suivie d’une quatrième, laquelle fut

illustrée de la conversation suivante:

--Comme vous êtes pâle, chère enfant!

--C’est que j’ai grand’faim, ma Mère!

--Je suis sûre que vous n’avez pas fait vos devoirs religieux, ces

jours-ci?

--Hélas! non, ma Mère...

--Eh bien! tenez, cela tombe à merveille, mon enfant...

--Vous m’ayez trouvé une position, ma Mère?

--Il y a justement, ici, mon enfant, un bon Père dominicain... un si bon

Père dominicain!... Je vais lui demander de vous entendre...

--J’aimerais mieux un peu de travail, ma Mère, si peu de travail que ce

soit...

--Sans doute... sans doute... Mais profitez de l’occasion... Elle ne se

retrouvera peut-être plus jamais... C’est un si bon Père dominicain...

Et puis... vous pourrez tout lui dire... tout... tout... Il est

sourd!...

Et ma jolie voisine termine ainsi son récit:

--Vous pensez que je ne retournai jamais plus dans ce maudit couvent.

Deux ans après, j’étais mariée. Or, le jour de mon mariage, je reçus de

la Révérende Mère une lettre qui commençait ainsi: «Ma chère petite

protégée...»

Et longtemps, elle rit, comme chante un oiseau sous les branches...

La peur de l’âne.

L’autre jour, un homme conduisant un âne par la bride descendait les

Champs-Élysées, à l’heure élégante. L’âne était tout petit, très svelte

et joli. Il avait des jambes fines et nerveuses comme celles des

chevreuils, des yeux expressifs, spirituels, enjoués et d’une telle

douceur que je voudrais en voir de pareils aux visages des humains. Sa

robe, lavée, peignée, lustrée, était gris-rose, et une raie d’un noir de

velours brillant lui courait, comme un ruban, sur le dos... Je les

rencontrai, l’âne et l’homme, juste en face de la grande trouée que

forment les nouveaux Palais. A cet endroit, l’avenue est toujours fort

encombrée par les voitures, et la circulation des piétons très

difficile, surtout à cause des braves sergents de ville à qui est dévolu

ce privilège de rendre impossible toute espèce de circulation dans

Paris... Ce jour-là, l’encombrement était extrême, et, de plus, le pavé

de bois, glissant, glissant... Le petit âne marchait péniblement, en

rechignant, au milieu des voitures et des promeneurs, obligé qu’il était

de se garer, à tout instant, des unes et des autres... Et il glissait

sur ses sabots mal ferrés... En dépit de son agilité, il manquait de

tomber à chaque pas.

--Allons! fais donc attention! dit l’homme, qui lui parlait comme à une

personne, mais très doucement, presque en camarade... Tu ne tiens pas

debout!... On va se moquer de toi, bien sûr... Tu as l’air d’un petit

âne pochard!...

L’âne secoua ses oreilles, qu’il avait très longues, pour exprimer un

mécontentement, et une protestation... Et il regarda son maître et son

regard sembla dire:

--Pourquoi aussi me conduis-tu dans cette avenue fourmillante et

bruyante que tu sais dangereuse aux petits ânes? Et pourquoi mes fers ne

tiennent-ils pas le pavé? C’est de ta faute. Tu aurais mieux fait de

prendre par le détour des rues... D’ailleurs, j’ignore où tu me conduis,

et j’aime savoir ce que je fais...

--Allons!... ne bavarde pas... et viens!... Pour un petit âne souple et

léger comme tu es, descendre les Champs-Élysées, ce n’est pas une

affaire... Et puis cette avenue est très chic... J’ai voulu que tu voies

le beau monde!...

Le petit âne examina toute cette foule brillante et parée qui passait,

dans tous les sens, auprès de lui. Il secoua, d’un mouvement plus

impatient, ses longues oreilles, et il sembla dire à l’homme:

--Je ne le trouve pas beau, moi, ce monde-là!... J’aime mieux les gens

de mon village... et surtout j’aime mieux les beaux talus des routes, et

les belles prairies, où je broute les herbes fraîches... Et puis, je

t’assure que ce pavé glisse... glisse...

--Allons! ne fais pas l’entêté... et viens!

Mais l’âne s’était subitement arrêté, les oreilles tombantes, la queue

agitée...

--Viens donc!...

Comme l’âne ne venait pas, l’homme le tira par la bride d’une secousse

légère.

--Sacré petit bougre!... jura-t-il... Voilà encore que tu vas faire tes

farces!

Et il imprima à la bride une secousse plus forte.

L’âne écarta un peu les jambes de façon à se bien caler sur le pavé,

allongea le col, et, la tête oblique, les oreilles tout à fait baissées,

le regard malicieux, il resta immobile. Et il semblait, oui, ma foi, il

semblait dire:

--Tu peux tirer la bride, et encore tirer la bride... Je ne veux plus

rien savoir!... Et je ne consentirai à marcher que lorsqu’il n’y aura

plus personne dans l’avenue et que le pavé ne sera plus glissant!...

Quelques promeneurs s’étaient arrêtés. Malgré les voitures, une foule,

bientôt, se forma autour de l’homme et de l’âne. L’homme était humilié,

l’âne était ironique... Et la foule s’amusait de l’âne et de l’homme...

--Ah! nom d’un chien! cria l’homme... je te dis que tu vas marcher!...

Il allait peut-être le battre, quand l’âne, brusquement, fléchit le

genou et se laissa tomber, comme un petit âne mort sur le pavé... La

foule applaudit... Quelques voix crièrent:

--Bravo, l’âne! bravo, le petit âne!...

L’homme comprit qu’il ne tirerait rien de son petit âne par la violence.

Il se mit à lui dire des paroles gentilles, le caressa sur l’échine, sur

le col... lui souleva la tête:

--Allons, petit âne... relève-toi... Ne sois pas méchant... C’est très

vilain, ce que tu fais là... Et tu me mets dans une situation

déplorable... Tu vois... à cause de ton entêtement, tout le monde se

moque de moi, à présent... Tu me rends ridicule, moi qui ne t’ai jamais

battu... Relève-toi tout seul, comme un petit homme... voyons! je t’en

prie!

L’âne était étendu tout de son long, le col allongé, les jambes droites,

confortablement, comme sur une bonne litière. A chaque objurgation de

son maître, il faisait de menus mouvements de tête, et des regards

malins passaient entre ses paupières mi-fermées, et tout cela voulait

dire clairement ceci:

--Non... je ne me relèverai pas... Je suis bien mieux ainsi, et c’est

toi qui l’as voulu, après tout... Pourquoi me relèverais-je? puisque je

ne peux pas marcher sur ce maudit pavé, pire que du verglas... Dieu! que

tous ces gens sont laids et ridicules qui me regardent!... Mais je suis

heureux de les voir tels, car ils renforcent mon mépris pour les hommes

et pour leurs curiosités stupides... J’attendrai donc ici, avec

tranquillité, que tu sois raisonnable et que les choses aient changé...

La foule devenait de plus en plus amusée. Elle prenait parti pour le

petit âne contre l’homme, car c’était, exceptionnellement, une bonne

foule, qu’animait l’esprit de justice... Et cela enrageait un peu

l’homme, et cela le blessait dans son lourd amour-propre d’homme, vaincu

par l’esprit d’une petite bête...

Il se pencha sur l’âne, essaya de le prendre à bras-le-corps, de le

soulever, de le remettre sur ses jambes. Mais l’âne opposait une inertie

incoercible à tous les efforts de l’homme. L’âne était, dans les

maladroites étreintes de l’homme, aussi mol et fuyant, aussi

inconsistant qu’un chiffon ou qu’une poignée d’étoupe... Dès qu’il se

sentait un peu soulevé de terre, alors, tous les muscles détendus,

toutes les articulations désunies, tous les membres ballants, il se

laissait retomber comme une masse, comme un paquet de matière inerte...

aux applaudissements de la bonne foule, qui clamait:

--Bravo, l’âne!... Bravo, le petit âne!

Haletant, suant, rouge de fatigue et de honte, vingt fois l’homme

s’acharna. Et vingt fois l’âne s’échappa des bras de l’homme. Dès que

l’homme, après un violent effort, était parvenu à lui faire toucher

terre du bout de ses sabots, les sabots aussitôt se dérobaient... Et,

les genoux fléchissants, l’âne se recouchait sur le pavé... avec une

lueur ironique dans les yeux...

La foule, de plus en plus intéressée, s’enthousiasma:

--Bravo, l’âne!... Bravo, le petit âne!

Mais l’homme, criblé de lazzi et de quolibets, ne s’avoua pas vaincu.

--Écoute, fit-il au petit âne!... Écoute bien ce que je vais te dire...

Si, dans une minute, tu ne t’es relevé tout seul, car je n’en puis plus

et mes bras sont rompus, et si tu ne reprends pas gentiment ta

promenade... eh bien... je vais te conduire aussitôt... et te vendre au

manège des ânes vivants de l’avenue de Suffren.

L’âne dressa les oreilles et souleva la tête.

--Qu’est-ce que tu dis?

--Je dis, reprit l’homme... que si tu ne m’obéis pas... dès ce soir, tu

tourneras... tu tourneras, comme un toton, sur la plate-forme du manège

de M. Helen...

Alors, d’un coup de reins, l’âne, avec une agilité surprenante, se mit

debout sur ses quatre petites jambes fines et nerveuses, et, d’un pied

sûr, il reprit sa marche à travers les voitures...

--C’était pour rire!... dit-il à l’homme...

Et, bientôt, tous les deux, l’âne et l’homme, disparurent parmi la

foule...

Tableau parisien.

C’était, il y a huit jours, sur le boulevard Saint-Michel, en face du

lycée Saint-Louis, vers neuf heures du soir. Un lourd camion, chargé de

pierres de taille, gravissait la rampe, péniblement tiré par cinq

chevaux. A cet endroit, la montée est rude et difficile. Sans doute

aussi que le camion, comme cela arrive à tous les camions, était trop

chargé, car les bêtes, épuisées d’efforts, ruisselantes de sueur,

s’arrêtèrent. Le charretier cala les roues de la voiture et laissa, un

instant, souffler ses chevaux, dont les flancs battaient d’un mouvement

de respiration haletante.

--Ah! les rosses... Ah! les carnes!... dit-il. Voilà plus de dix fois

qu’elles s’arrêtent.

Il aurait pu les battre, mais il n’avait pas l’air méchant. Il passa le

fouet autour de son cou et il ralluma sa pipe éteinte.

Autour du camion arrêté, s’était formé un petit attroupement de badauds

qui regardaient ils ne savaient trop quoi, et qui échangeaient des

observations ou des souvenirs, n’ayant, d’ailleurs, aucun rapport avec

ce qui se passait. Ils parlaient de la campagne, de chevaux emportés, de

chiens enragés, de Sarah Bernhardt et de l’Exposition.

Lorsqu’il jugea que les chevaux s’étaient suffisamment reposés, le

charretier voulut les remettre en marche. Mais leurs muscles s’étaient

raidis. En vain, sous l’excitation des coups de fouet, les pauvres bêtes

allongèrent le col, tendirent leurs reins, arc-boutèrent au sol leurs

sabots. La voiture ne put démarrer.

Une femme dit:

--C’est trop lourd! On n’a pas idée de charger des chevaux comme ça!

Un homme dit:

--Ah bien!... Si cinq chevaux ne peuvent tirer deux méchants blocs de

pierre!... Ah! malheur!

Un autre, qui était coiffé d’un large panama, dit:

--Encore de la pierre de taille!... Encore des constructions!... Comment

veut-on qu’il n’y ait pas une crise terrible sur la propriété bâtie?

--C’est évident! approuva un troisième monsieur, c’est de la folie!

--Nom de nom de nom!... jura le charretier.

Et l’attroupement grossissait. Ce fut bientôt une foule, une foule

nerveuse, bavarde, composée de tous les échantillons de l’humanité

parisienne.

Tout à coup, un jeune homme, très élégamment vêtu, que suivait une bande

d’amis, empoigna le cheval de tête par la bride, en déclarant:

--Les chevaux... ça me connaît!... Vous allez voir... Je vais bien les

faire démarrer, moi!...

Et d’une voix subitement furieuse:

--Hue!... carcan...! cria-t-il.

En même temps, levant sa canne, il en asséna de violents coups sur la

tête de la bête.

--Hue donc!... Hue donc! sale rosse!

La bête recula, se cabra un peu, plus offensée, je crois, de la sottise

du jeune homme que des coups de canne. Philosophe, le charretier

laissait faire, haussant les épaules, sa casquette complètement

renversée en arrière, sur la nuque.

--Hue donc!... Hue donc!...

Et le jeune homme frappait à tour de bras. Un peu de sang coula d’une

écorchure sur les naseaux de l’animal, qui reculait toujours mollement,

ne se défendait pas, habitué qu’il était aux coups, sans doute.

La foule admirait l’audace du jeune homme, l’encourageait et répétait

avec lui:

--Hue donc!... Hue donc!...

Alors une femme interpella le jeune homme:

--Je vous prie de cesser, monsieur, dit-elle. Vous n’avez pas le droit

de battre ainsi des chevaux.

--Pas le droit? riposta-t-il. Ah! elle est forte, celle-là!... Pas le

droit de battre des chevaux!... Elle est bonne!...

La femme s’obstina courageusement:

--Non, monsieur, vous n’avez pas le droit. C’est honteux, ce que vous

faites.

--Mêlez-vous de ce qui vous regarde, vous!... Pas le droit?

En se tournant vers la foule:

--En voilà une roulure!... s’exclama-t-il. Continue de faire le

trottoir, c’est ton affaire.

Il y eut quelques rires parmi la foule, d’autant que ces insultes

s’accompagnaient, en guise de ponctuation, de coups plus violents portés

au cheval.

--Hue donc!... Hue donc!... clamait la foule contre le cheval et contre

la femme, qu’elle réunissait dans le même mépris et dans la même haine.

La femme ne releva pas l’injure. Elle dit simplement, fermement:

--C’est bon! je vais chercher les agents.

--Hue!... Hue!...

--Prends garde qu’ils ne t’emmènent à Saint-Lazare!...

--Mademoiselle, écoutez-moi donc!...

Et le charretier jurait toujours:

--Nom de nom de nom!...

Au bout de quelques minutes la femme revint avec deux agents. L’affaire

expliquée, en dépit de la foule, qui donnait nettement raison au jeune

homme, ceux-ci lui donnèrent tort. Et, après lui avoir demandé ses nom,

prénoms, qualité et domicile, ils dressèrent solennellement

procès-verbal.

--Ça, par exemple!... maugréait le jeune homme, si on n’a plus le droit

de battre les chevaux, maintenant!... Elle est forte!... Bientôt, on ne

pourra plus tuer les lapins. Et on a la liberté!... Et on est en

République! Non... elle est violente, celle-là!...

Il invoqua tous les grands principes de liberté. En vain. Après quoi,

les deux agents firent circuler la foule mécontente et qui protestait,

elle aussi...

--Ah! bien, vrai!... Pour un méchant carcan!... Ç’aurait été un

patriote, on ne ferait pas tant de manières! On a droit de battre les

patriotes... mais les chevaux!...

Le jeune homme, avant d’obéir aux injonctions de la police, cria,

héroïquement, en agitant son chapeau:

--Vive la liberté!

Un autre montra le poing au cheval:

--Va donc, électeur de Millerand!...

Et le charretier, sans qu’on sût exactement à qui ou à quoi

s’adressaient ses jurons, jura encore:

--Nom de nom de nom!

Quant aux chevaux, immobiles, la tête basse, la crinière brouillée, les

jarrets meurtris, ils semblaient très humiliés de se savoir inférieurs à

ce ramassis de sottes et féroces gens qu’était cette foule... Ils se

disaient mutuellement, avec cette modestie qui les caractérise et les

rend ignorants de leur force et de leur beauté:

--Si les hommes, rois de la nature, sont si stupides et si laids,

qu’est-ce que nous devons être, nous autres, pauvres chevaux!...

Le jeune homme, suivi de ses amis, auxquels s’étaient joints quelques

admirateurs spontanés, descendit triomphalement le boulevard. Puis, il

s’arrêta à la terrasse d’un café. Il était fort excité, et des

éloquences révolutionnaires bouillonnaient dans son âme.

--Ainsi, s’écria-t-il, nous sommes dans un pays de liberté. Et je n’ai

pas le droit de faire ce qui me plaît!... Battre les bêtes, si c’est mon

plaisir... et pisser où il me convient... C’est monstrueux!... Toujours

des restrictions et des entraves au développement des besoins humains!

Eh bien, moi, je n’appelle pas ça de la liberté. La liberté, c’est

d’écraser les chiens, battre les chevaux, et pisser partout où l’on

veut. Voilà ce que c’est que la liberté.

--Bravo! bravo! bravo!...

--Si j’étais roi de France, ou empereur, ou Président de la République

française, je rendrais un décret ainsi conçu: «Article premier.--Il est

permis de pisser partout, partout où l’on veut».

--C’est cela, où l’on veut, où l’on veut, répétèrent les amis.

Le jeune homme reprit:

--Et il n’y aurait que cet article, dans le décret, car il comporte

toutes les autres libertés. Voilà comment j’entends la liberté.

Et, au milieu des acclamations enthousiastes, il commanda des bocks.

Les Mémoires de mon ami

Mon ami Charles L... est mort, la semaine dernière. Quand je dis que

Charles L... fut mon ami, c’est beaucoup dire. Notre amitié consistait

surtout à ne nous voir jamais, ou si rarement! Tous les cinq ou six ans,

nous nous rencontrions, par hasard, dans une rue, et toujours pressés,

toujours courant, nous causions cinq minutes, à peine.

--Ah! c’est toi!

--Quel bon vent?

--On ne se voit jamais!

--Que veux-tu? C’est la vie!

--Il faudrait pourtant se voir un peu, que diable!

--Certainement!

--De vieux amis comme nous, c’est dégoûtant!

--Alors, à bientôt, n’est-ce pas?

--A bientôt!

Et nous en avions pour cinq autres années à attendre le nouveau hasard

d’une nouvelle rencontre!

--Ah! c’est toi?

--Quel plaisir de se revoir, hein?

--Ne m’en parle pas!... Et qu’est-ce que tu fais?

--Toujours la même chose!... Et toi?

--Moi aussi!... Il faudrait pourtant se voir un peu!

--Ça oui, par exemple!

--Un de ces jours, hein?

--C’est ça! Un de ces jours, mon vieux!

--Alors, à un de ces jours!...

--Ah! nous en avons des choses à nous dire! Crois-tu?

--Depuis le temps!... à un de ces jours!

Et nous étions aussi ignorants, aussi ignorés l’un de l’autre que si

nous vivions, lui au fond de l’Australie, moi dans les glaces de la

Laponie.

Chez l'illustre Écrivain · 第 5 / 13 段