LE JARDINIER.--Et puis... Non, là, vrai!... Monsieur a des idées comme

personne... Il voudrait que les châtaigniers produisent des melons, et

les laitues, des abricots... Eh bien, moi, je ne peux pas!...

GERMAINE.--Ni les châtaigniers non plus, ni les laitues!...

LE JARDINIER.--Bien sûr!... On a beau être riche, il y a bien des choses

qu’on ne peut pas avoir!... La nature est la nature, pour tout le

monde... (_Un petit silence._) Enfin voilà!

GERMAINE.--Voyons!... Vous avez été peut-être un peu susceptible, et,

peut-être, vous avez mal pris une observation sans importance que vous

faisait mon père?...

LE JARDINIER.--Susceptible!... Depuis cinq ans que je sers Monsieur!...

Ah! Mademoiselle, faut-il au contraire, que j’en aie avalé, sans rien

dire, des couleuvres!... Car, c’est tous les jours à recommencer!...

Quand ce n’est pas une chose, c’en est une autre!... (_Silence

embarrassé._) Rien ne m’ôtera de l’idée que Monsieur m’en voulait

davantage depuis que l’année dernière, le jour de la fête du pays,

Monsieur avait voulu faire peindre en tricolore tous les arbres de

l’avenue!... Ça, c’est vrai, je n’ai pas pu m’empêcher de dire à

Monsieur ce que je pensais là-dessus... Des chênes pareils, et si

beaux!... (_Encore un petit silence._) Je sais bien que je n’ai pas

d’instruction... Pourtant, je connais mon métier, et je l’aime, nom

d’une pipe!... Mademoiselle était contente de moi, elle?

GERMAINE.--Si j’étais contente de vous?... vous le savez bien, mon

pauvre Victor!

LE JARDINIER.--Le petit jardin des clématites...

GERMAINE.--Ah! oui! Il était très joli...

LE JARDINIER.--Et le fleuriste?

GERMAINE.--Oui! oui!

LE JARDINIER.--Et la roseraie?

GERMAINE.--Oui!... oui!... Vous m’aviez appris à écussonner les

rosiers...

LE JARDINIER.--Et vous, Mademoiselle, vous m’aviez appris à faire des

bouquets!... Et tous nos beaux semis de delphiniums!

GERMAINE.--Oui! oui!...

LE JARDINIER.--C’était du bon travail!... On s’amusait!...

GERMAINE.--Oui!... oui!

LE JARDINIER.--Dieu sait, pourtant si c’était commode!... Car Monsieur

était chiche de fumier pour le jardin, de terreau et de charbon pour la

serre... On s’arrangeait comme on pouvait... Enfin, voilà!

GERMAINE.--Vous êtes un brave homme!...

LE JARDINIER.--Eh bien, si Mademoiselle Germaine était contente de

moi... je partirais d’ici le cœur moins gros...

Il soupire. Un petit silence.

GERMAINE.--Il n’y a peut-être dans tout cela qu’un malentendu...

Voulez-vous que je parle à mon père?

LE JARDINIER.--Merci, Mademoiselle... Ce qui est fait est fait...

GERMAINE.--Pourtant...

LE JARDINIER.--Demain, ce serait autre chose. Il n’y a pas moyen de

vivre avec Monsieur!... On se met en quatre pour lui faire plaisir, on

se tue de travail pour le contenter. C’est toujours mal... D’abord,

Monsieur m’a déclaré ce matin qu’il ne voulait plus de fleurs ici. Il

prétend que ça attire les oiseaux et que ça prend la place des plantes

utiles.

GERMAINE.--Ah!...

LE JARDINIER.--Et puis... (_Timidement_) faut que je dise tout à

Mademoiselle... (_Résolu._) Mademoiselle sait que ma femme est

enceinte!...

GERMAINE.--Oui... Eh bien?

LE JARDINIER.--Et qu’elle doit accoucher dans trois jours.

GERMAINE.--Sans doute...

LE JARDINIER.--Eh! bien, Monsieur ne veut pas d’enfants chez lui. «Pas

d’enfants, pas d’enfants... qu’il m’a dit. Ça abîme les pelouses, ça

salit les allées... et ça fait peur aux chevaux...» Et il a ajouté: «Je

t’avais averti. Tu ne dois t’en prendre qu’à ta maladresse...» Le plus

drôle--Mademoiselle s’en souvient peut-être,--c’est que l’année

dernière, à ses réunions électorales, Monsieur disait que tous les maux

du pays venaient de la dépopulation... Tout de même, on en voit de

raides, par le temps qui court... (_Silence._) Bien sûr qu’on n’a pas

des enfants par exprès, pour son plaisir... On a déjà bien assez de

peine de vivre à deux, dans notre condition... Mais quand les enfants

viennent, on ne peut pourtant par les tuer... C’est-y vrai, ça

Mademoiselle Germaine?

GERMAINE.--Qu’allez-vous devenir?... Y avez-vous songé?...

LE JARDINIER.--Dame!... Je vais chercher une place... Mais ce n’est

guère le moment!... En pleine saison comme on est. Elles sont toutes

prises... Et puis, avec une femme enceinte sur les bras! Ah! il va

falloir en faire des maisons et des maisons... subir des humiliations,

des refus, du mauvais temps... Car on ne veut plus, aujourd’hui, que les

serviteurs aient d’enfants... Ça n’est pas commode, allez... Et l’on a

bien du mal!...

GERMAINE, _émue et gênée_.--Je ferai pour vous tout ce qui m’est

possible... Adieu!

LE JARDINIER, _ému aussi_.--Adieu, Mademoiselle Germaine... Mais vous

n’êtes guère heureuse, non plus, vous...

GERMAINE.--Vous vous trompez, je suis très heureuse.

LE JARDINIER, _il secoue la tête_.--Non, Mademoiselle... Je vous connais

bien, allez! Quand on a un cœur comme le vôtre, on ne peut pas être

heureuse ici!...

Par delà le parc, il montre la campagne, le petit village au loin.

GERMAINE.--Et votre femme? La verrai-je?

LE JARDINIER.--Bien sûr... Elle est à la ville... Elle est allée

chercher une voiture pour emmener nos meubles et nos pauvres frusques...

GERMAINE.--Pourquoi?... Il ne manque pas de voitures ici...

LE JARDINIER.--Ça vaut mieux comme ça... Chacun chez soi... On a sa

petite fierté...

GERMAINE.--Adieu, alors!... Vous me donnerez de vos nouvelles?

LE JARDINIER.--Oui, Mademoiselle...

GERMAINE.--Adieu!

LE JARDINIER.--Adieu!

Le jardinier s’en va, gauche, pesant, le dos déjà courbé, la nuque

cuite comme une brique, par le soleil... Germaine, plus grave, plus

triste, plus songeuse, reprend sa promenade lente, le long des

plates-bandes... Le château et la terrasse redeviennent silencieux...

Toujours les trois molosses dorment sur les marches, et l’on n’entend

plus que le bruit du râteau, sur le sable d’une allée, au loin...

La divine enfance.

Dans le bois, on aperçoit, entre les feuilles, au loin, la maison,

toute blanche, dans le soleil. C’est l’heure chaude de la journée où

les oiseaux engourdis se taisent. Nul souffle dans les branches.

JEANNE--dix ans--est assise sur la mousse, le dos appuyé au tronc d’un

bouleau. Elle est un peu dépeignée, très rose, essoufflée d’avoir

couru. Son grand chapeau de paille posé près d’elle sur un rejeton

d’acajou, brille comme une immense fleur d’or, sous l’ombre des

feuilles.

JEAN--douze ans--est couché à plat ventre en face d’elle. Il arrache

des mousses d’un air triste.

Ils ne se disent rien... Enfin, Jean se décide à parler.

JEAN

Pourquoi que Georges t’a encore embrassée?

JEANNE

Georges, c’est pas vrai!

JEAN

Si, il t’a embrassée, je l’ai vu... Il t’a embrassée sur le cou,

derrière la porte du salon... Et toi, aussi, tu l’as embrassé... A

preuve que tu fermais les yeux, en l’embrassant, comme une chatte qu’on

caresse.

JEANNE

C’est des menteries.

JEAN

Puisque je t’ai vue... Et hier?...

JEANNE

Quoi, hier?

JEAN

Pourquoi que Lucien t’a aussi embrassée, hier?

JEANNE

C’est pas vrai!... Lucien ne m’a pas embrassée.

JEAN

Si, il t’a embrassée... je l’ai vu aussi... il t’a embrassée sur la

bouche, derrière la serre.

JEANNE

C’est des menteries...

JEAN

Des menteries?... A preuve que, en te retournant, tu as cassé un grand

lis rouge, et que tu as écrasé des fleurs de capucine.

JEANNE, _effrontée_

Et puis, après?... Est-ce que je n’ai pas le droit d’embrasser Georges,

Lucien, et d’autres, si cela me plaît!... Qu’est-ce qu’il te prend?...

JEAN

Je ne suis pas content... Ça me fait de la peine!... Jeanne?

JEANNE

Eh bien?...

Elle casse une brindille de bouleau, qu’elle mâchonne, en regardant du

coin de l’œil, avec un ironique sourire, Jean qui creuse un petit trou

dans la terre.

JEAN

Alors, pourquoi que tu ne yeux pas que je t’embrasse, moi?

JEANNE

Toi!... C’est pas la même chose!...

JEAN

Pourquoi que c’est pas la même chose?

JEANNE

Pasque...

JEAN

Pasque, quoi?...

JEANNE, _très sérieuse_

Pasque, toi, quand nous serons grands, tu seras mon vrai mari!

JEAN

Ce n’est pas une raison.

JEANNE

Si, c’est une raison...

JEAN

Et quand je serai ton vrai mari, tu voudras bien que je t’embrasse, pas?

JEANNE

Non... Les maris n’embrassent jamais leurs femmes.

JEAN

Ah! bien, vrai?... Pourquoi qu’ils ont des femmes, alors?

JEANNE

Pour avoir des enfants, tiens!...

JEAN

Ah!... Et quand je serai ton vrai mari, tu embrasseras Georges, Lucien?

JEANNE

Bien sûr!... Es-tu drôle, aujourd’hui... Qu’est-ce que tu as?

JEAN

J’ai envie de pleurer...

JEANNE

Que tu es bête!... Voyons!... Est-ce que petite mère embrasse papa?...

Jamais petite mère n’a embrassé papa... Papa, lui, embrasse Zélie, la

femme de chambre... Petite mère, elle, embrasse M. de la Ramie... Mais,

bien sûr! elle l’embrasse dans les cheveux, dans les yeux, sur la

bouche, partout... Mais, papa, elle ne l’embrasse jamais...

JEAN, _comprenant des choses_

C’est comme papa... il n’embrasse jamais maman...

JEANNE

Puisque je te le dis!... Ça ne se fait pas, ces choses-là, quand on est

marié!... Ça n’est pas convenable!

JEAN

C’est vrai!... papa embrasse toujours Mme Tournel...

JEANNE

Bien sûr, tiens!... Et ta maman?

JEAN

Maman?... Elle embrasse M. de Néry...

JEANNE

Tu vois bien!...

JEAN

L’autre jour, maman était sur les genoux de M. de Néry... Elle avait

dégrafé son corsage... Et M. de Néry l’embrassait sur la poitrine...

C’était gentil!

JEANNE

Bien sûr, que c’est gentil!...

A ce moment, Jean rampe sur la mousse, se rapproche de Jeanne et,

dressé sur ses coudes, le menton appuyé aux paumes réunies, il la

regarde, longtemps, dans les yeux...

JEAN

Jeanne!

JEANNE

Quoi?...

JEAN, _d’une voix profonde_

Puisque tu dis que c’est gentil... eh bien!... je voudrais que tu

dégrafes ton corsage aussi... je voudrais t’embrasser sur la poitrine,

aussi... comme M. de Néry embrasse maman...

JEANNE

Non... Non...

JEAN

Et si tu dégrafes ton corsage, si je t’embrasse sur la poitrine... je te

montrerai, après, quelque chose de bien plus beau...

JEANNE

Quoi?... Dis quoi, tout de suite!...

JEAN

Non, après...

JEANNE, _impérieuse_

Tout de suite... tout de suite... tout de suite!...

JEAN

Non, après!...

JEANNE

Tu dis ça pour m’attraper!... Et puis, après tu ne me montreras rien!...

JEAN

Puisque je te le promets, na!... Quelque chose comme Georges, ni Lucien

ne pourront jamais te montrer d’aussi beau!...

JEANNE, _hésitante_

Oui, oui, tu veux me tromper... Tout ça, c’est des blagues!...

JEAN

Puisque je te jure!...

JEANNE

Eh bien! dis seulement ce que c’est!... Et puis, je ferai comme tu veux!

JEAN

Si c’était Georges ou Lucien qui te demande cela tu le ferais... Moi, je

ne sais pas pourquoi, tu ne veux jamais rien.

JEANNE

Dis ce que c’est!

JEAN

Après...

JEANNE

Non, avant!...

JEAN

Et, pourtant Georges ni Lucien ne pourraient pas te montrer cela qui est

si beau... qui est plus beau que... que...

JEANNE, _elle s’irrite_

Eh bien, dis vite... dis... dis!...

JEAN, _avec passion_

Jeanne!... si tu voulais!... un tout petit peu... tiens, grand comme

ça... grand comme mes lèvres seulement...

Il lui saisit le bout de sa bottine et, se rapprochant encore, plus

près, il cherche à la couvrir de caresses.

JEANNE, _se dégageant et reployant brusquement ses genoux_

Laisse-moi... Tu me chatouilles... Tu fais mal... Je te déteste!...

Elle se lève, fâchée et très rouge, et se met à courir dans le bois,

les cheveux au vent... Jean aussi s’est levé et la suit en appelant:

«Jeanne! Jeanne!...» d’une voix plaintive... Quelques oiseaux

engourdis dans les branches se réveillent, s’envolent avec des petits

cris effrayés. Jean et Jeanne disparaissent dans le taillis. A la

place où ils étaient tout à l’heure, encore marquée de la jeunesse

impubère de leur corps, le grand chapeau de Jeanne se balance, pareil

à une immense fleur d’or, sous l’ombre des feuilles.

Sentimentalisme.

J’ai eu, cette semaine, une joie charmante. A la campagne où je suis,

j’ai pour voisine une dame seule, veuve depuis trois ans, encore jeune,

très jolie. Tous les jours, je passe devant sa propriété qui donne sur

la route: une maison du siècle dernier, pareille à une orangerie,

entourée de grands jardins que la forêt protège, de tous les côtés, de

ses hauts murs verdissants. Jamais, je crois, je n’ai vu tant de fleurs,

tant de fleurs, et tant de bêtes parmi ces fleurs. Chaque fois que je

passe, je m’arrête discrètement devant la grille et je regarde cet

endroit délicieux, si gai, si vivant, et qui m’enchante. Ma voisine ne

fait pas beaucoup de bruit, et elle sort très peu. Du matin au soir,

active, souple, elle cultive ses fleurs et elle soigne ses bêtes. Sans

la connaître, j’éprouve pour elle une très vive sympathie, car tout chez

elle, en elle, respire le bonheur calme et dit la vie occupée à des

choses délicates.

Aussi, quelle surprise joyeuse quand, l’autre après-midi, délibérément,

elle sonna à ma porte et me vint rendre visite.

--Excusez-moi, monsieur, me dit-elle. Mais je tenais à vous remercier,

au nom de toutes mes bêtes, de votre article de dimanche. Je le leur ai

lu, figurez-vous, et elles m’ont dit: «Il faut aller remercier ce

monsieur, qui nous veut tant de bien, et qui prend si chaleureusement

notre défense, contre la brutalité des méchants.»

Je ne savais que dire. Rieuse, ma voisine ajouta:

--J’aime tant mes bêtes, que je fais tout ce qu’elles veulent.

Je n’osais lui offrir d’entrer dans ma maison, et je la priai de

s’asseoir sur un banc, dans le jardin.

J’aurais bien voulu éviter toutes les banalités des entrées en

relations, et je me torturais l’esprit pour trouver quelque chose de

rare et qui, tout de suite, fît valoir mon esprit, quand ma voisine,

après un très court silence, me dit soudain:

--Il y a, monsieur, une chose qui m’intrigue fort. Quand, dans la rue,

je prends la défense d’une bête battue, on m’appelle Anglaise! C’est

évidemment un outrage qu’on me fait. Mais pourquoi? D’abord je ne suis

pas Anglaise, je n’ai même pas une goutte de sang anglais dans les

veines. Et puis... malgré cette horrible guerre du Transvaal, dont je

rougis pour eux, les Anglais méritent-ils qu’on nous jette leur nom à la

face comme une offense et comme une ordure? J’avoue qu’individuellement

j’aime les Anglais, et je ne confonds pas le peuple anglais avec

l’ignominie de son gouvernement. J’ai toujours admiré, à bon droit, il

me semble, leur civilisation, leur bel et noble esprit de liberté, de

justice et de progrès, leur humanité sincère. En dépit de cette guerre,

dont j’ai horreur, je leur trouve de fortes qualités, et je leur dois

quelques bonnes impressions. En voulez-vous un exemple? C’était le 7

décembre dernier. Une très vieille dame de mes amies, Italienne par

l’origine, Anglaise par le mariage, m’avait demandé d’aller passer

quelques jours chez elle, à la suite d’un gros chagrin. Mon Dieu, oui,

on peut être Anglais, et avoir tout de même de gros chagrins, je

suppose. Un petit changement se fit dans la date précédemment fixée de

mon voyage. Je l’écrivis à ma vieille amie qui, quoique verte encore et

alerte, lit souvent à côté et brouille ainsi tout ce qu’on lui dit. Une

traversée affreuse. Retard du bateau à l’arrivée de New-Haven, du train

à Victoria, de moi à la gare de Richmund où je devais prendre le train

pour Hampton-Wick. Une heure d’attente pour douze minutes de trajet.

--Voilà encore des choses dont les Anglais n’ont pas le monopole,

dis-je. Il y a du retard partout.

--Oui, répondit gaiement ma voisine, ils en ont aussi en Angleterre.

Et elle continua:

--Vous connaissez sans doute cette délicieuse vallée de la Tamise, ces

prairies si vertes, ces arbres si admirables, ces villas si jolies?

Mais, l’hiver, à neuf heures et demie du soir, il est difficile de jouir

de cette beauté. Il pleuvait un peu, une petite pluie fine, que le vent

fouettait et qui vous pénétrait, à travers les vêtements, jusqu’au

corps.

--Heureuse pluie, songeai-je. Mais je me gardai bien d’exprimer cette

exclamation, car, à tout prendre, je ne suis pas vaudevilliste et le

commis voyageur d’autrefois qu’on prétend que je suis...

Ma voisine poursuivait d’une voix de plus en plus prenante:

--Bien qu’il ne fallût que dix minutes à peine pour me rendre chez mon

amie, le chemin me paraissait bien long, et surtout bien désert... Vous

savez ce que c’est, n’est-ce pas, que les «roads» anglais?... D’un côté

de celui-là, un grand parc, avec d’immenses arbres noirs; de l’autre,

des villas dans leurs jardins noyés de silence et de nuit. De-ci, de-là,

une voie latérale, conduisant au village. Tout cela, bien tranquille,

trop, même, car il y avait alors la terreur des «Hooligans» et j’en

avais entendu parler dans le train... Je me presse... je vais... je

vais... Bien que je ne sois pas peureuse, j’avais tout de même de petits

frissons... La villa de ma vieille amie était une des petites, la

deuxième, à gauche, passé l’église catholique... je ne sais si vous la

voyez d’ici?... Et je me presse encore, sur le chemin interminablement

désert. Voilà enfin l’église catholique, mon point de repère... Je suis

arrivée... La première villa est éclairée, mais point la seconde... Je

sonne pourtant... Rien... Je sonne encore, je sonne longtemps... Rien

toujours. J’essaie d’ouvrir la grille. Impossible! Je me suis peut-être

trompée, et sans doute que la maison de ma vieille amie est la

troisième, car je me rappelle que la première est le presbytère... Je

sonne à la troisième. Une petite bonne blonde, toute fanfreluchée de

blanche lingerie vient m’ouvrir.

--Mrs Anden?

--Ce n’est pas ici...

--Pas ici!... Mais je n’y comprends rien... J’ai sonné à côté et

personne ne m’a répondu!

Un monsieur que je n’avais pas vu encore, intervenait:

--C’est que la bonne couche en haut, et qu’elle est déjà couchée... Mais

entrez donc, madame, je vais voir...

Je m’excuse et j’entre... Que pouvais-je faire?

La maîtresse de la maison m’installe au coin du feu, tandis que son mari

est parti, et essaie de se faire entendre de la villa voisine. Un salon

anglais coquet, confortable, très clair, un bon feu dans la cheminée, un

chat qui ronronne devant, une femme accueillante et gaie qui rit et me

console de ma mésaventure...

Le mari rentre.

--Rien, non plus... dit-il... Ces dames sont peut-être en voyage?...

--Non... puisqu’elles m’attendent...

--C’est singulier!... Je vais aller demander au prêtre catholique s’il

les a vues aujourd’hui.

Et il sort à nouveau... La dame m’offre alors de me réconforter; elle

m’offre de tout, du jambon, du whisky, du cacao... Et je m’indigne

contre ma vieille amie qui me met dans une position ridicule et fausse,

d’être prise pour une aventurière.

Le mari revient une seconde fois... Le prêtre n’a pas vu les dames dans

la journée. Mais il sait que la femme de chambre a porté des fleurs à

l’église pour la fête du lendemain.

--Je ne vois qu’une chose à faire, me dit la dame... Acceptez un lit

chez nous pour cette nuit.

Confuse, et, en même temps, touchée de cette hospitalité spontanée, si

simplement offerte, je murmure:

--Mais, madame, vous ne savez même pas qui je suis... Je pourrais être

une voleuse!

--Nous n’avons pas peur!... répond la femme.

Et elle ajoute:

--On n’a pas besoin de savoir le nom d’une personne dans l’embarras et

dans la peine. Il suffit de savoir qu’elle est dans la peine, pour être

juste envers elle!

--Allons, dis-je, j’accepte. C’est un véritable conte de Noël en action!

Et ma voisine, s’étant tue quelques secondes, me dit:

--Oui, monsieur, j’aime les Anglais, parce qu’il me semble que leur

justice, en tant qu’individus, va aux humbles, aux petits. Ils n’aiment

pas voir la souffrance. Et les tribunaux anglais sont admirables en

ceci, que les bêtes y ont _droit_ à une justice. Les oiseaux sont

respectés comme les personnes; on entoure de soins les vieux arbres,

aussi pieusement que s’ils étaient des vieillards qui ont travaillé au

bien du pays. Alors, pourquoi me jette-t-on à la face cette insulte

dérisoire: «Anglaise!... va donc, hé!... Anglaise!» quand il m’arrive de

plaindre un pauvre cheval qu’on roue de coups, ou un chien abandonné,

qu’on bat sans raison, dans la rue?... Pourquoi?

--Nous sommes ainsi, répliquai-je. On vous traite d’Anglaise,

aujourd’hui. Hier, on vous eût traitée d’Allemande... Demain, on vous

traitera, peut-être, d’Espagnole ou de Chinoise... Cela satisfait notre

orgueil national, et c’est sans aucune importance. Anglaise, Allemande,

Espagnole, Italienne, Chilienne, Chinoise ou Française, vous êtes une

femme délicieuse... adorable...

Mais ma voisine s’était levée, et gaiement:

--Que faut-il que je dise, de votre part, à mes bêtes?...

--Que vous êtes une femme exquise... divine... divinement exquise...

Un rire... Et elle était partie!...

Il est sourd!

J’ai revu ma voisine. Et, maintenant, je la vois presque tous les jours.

Décidément, elle est encore plus charmante et meilleure que je le

pensais, lors de notre première entrevue. Extrêmement gaie, nullement

prude, comme les femmes honnêtes foncièrement, d’une intelligence très

vive et très souple, d’un esprit très libre, affranchi de tous les

préjugés, de toutes les superstitions qui déshonorent, habituellement,

le cerveau de la femme, d’une spontanéité de sensations remarquable,

amoureuse de la vie sous toutes ses formes, même les plus décriées,

philosophe et artiste, j’ai rarement, ou plutôt, je n’ai pas encore

rencontré un être humain, surtout un être de son sexe, avec qui l’on se

sentît si vite, si complètement en confiance, avec qui l’on se trouvât

tout de suite de plain-pied. J’ai beau l’observer--car je ne voudrais

pas être dupe d’elle et de moi--il me semble bien qu’elle n’a aucune de

ces petites traîtrises, des coquetteries basses, des sentimentalités

absurdes de la femme. Véritablement, je crois qu’elle possède un cœur

robuste, simple, loyal et fidèle, comme un homme. Son amour des bêtes

qui, chez beaucoup de femmes, vous dégoûterait et des femmes et des

bêtes, est un amour raisonné, presque scientifique. Il n’est pas du tout

anthropomorphe. Il fait partie, à son plan, de ce culte général, mais

parfaitement individualiste, par quoi elle aime, par quoi elle célèbre

toute la vie.

Il faut se défier des impressions qui nous viennent des femmes, surtout

quand elles sont jolies comme l’est ma jolie voisine. Nous les jugeons

ordinairement avec notre désir de mâle qui se plaît à les

surnaturaliser, à leur attribuer toutes sortes de qualités supérieures,

qu’en réalité elles n’ont point, ce qui est stupide et inharmonieux, car

elles en ont d’autres qui devraient pleinement nous suffire. Dans

l’amitié qui pousse un homme vers une femme, il y a toujours autre chose

que de l’amitié pure. La nature qui sait ce qu’elle fait et qui n’a

souci que de vie, de toujours plus de vie, a voulu que nous fussions

bêtes devant la femme, comme une dévote devant un Dieu de miracle, et

que, en dépit de nous-mêmes, nous nous destinions à être les dupes

éternelles de ce besoin obscur et farouche de création qui gonfle et

mêle à travers l’univers, tous les germes, toutes les vivantes cellules

de la matière animée.

Et même, à ce propos, je voudrais bien savoir quelle conception ma

voisine se fait de l’amour, si elle répudie toutes les folies mystiques,

toutes les sottises et tous les crimes sentimentaux par quoi les

religions, les poésies, les littératures de tous temps et de tous les

pays, ont dégradé et sali ce grand acte joyeux et terrible de la Vie...

Je n’ai pas encore osé lui poser, à ce sujet, la moindre question. J’ai

craint une désillusion, d’abord, et ensuite qu’elle ne vît là une ruse

sournoise du désir, un moyen détourné de galanterie grossière. Et

j’ambitionne que nos relations soient pures de tous mensonges, de toutes

vulgaires actions.

Naturellement, comme il faut bien se connaître, je lui raconte mes

histoires, elle me dit les siennes, sans réticences; du moins, j’aime à

le penser.

Chez l'illustre Écrivain · 第 4 / 13 段