recevoir des pierres de sucre, et d'autres choses meilleures que du
pain sec. Et puis ils n'ont pas grand appétit, sans cela ils
trouveraient bien le pain bon.
CXVII.--(_Suite._) La fosse aux ours. L'éléphant.
Julien serait resté volontiers toute une journée à regarder les
singes, mais il y avait encore bien des choses à voir.
--Allons maintenant rendre visite à Martin, dit l'oncle.
--Martin, dit Julien avec étonnement; qui est-ce donc?
--Tu vas le voir, répondit l'oncle Frantz.
Et on s'approcha d'un petit mur, qui bordait comme un parapet une
large fosse. Julien s'avança et aperçut au fond un ours de belle
taille près d'un réservoir d'eau vive. L'ours paraissait de bonne
humeur, il galopait de droite et de gauche en se dandinant et en
regardant du coin de l'oeil la rangée de spectateurs. Puis tout d'un
coup, comme s'il eût compris ce que tout le monde attendait de lui, il
s'avança gravement vers un arbre mort placé au milieu de sa fosse, et
l'empoignant entre ses fortes pattes, il se hissa assez rapidement
jusqu'aux branches les plus hautes. Là, presque au niveau de la foule,
il regarda tout le monde avec satisfaction. On le salua par une
acclamation, et on lui lança force bouchées de pain en récompense.
Julien émerveillé riait de plaisir, car il n'avait jamais vu d'ours
grimper aux arbres.
[Illustration: LA FOSSE DES OURS AU JARDIN DES PLANTES.--L'ours se
trouve dans toutes les parties du monde. Il recherche les
montagnes et les forêts solitaires, où il trouve un abri contre
les chasseurs.--Il y en a encore dans les Alpes et les Pyrénées.
L'ours marche lourdement, mais nage et grimpe aux arbres avec
agilité. Il est assez intelligent, et comme il peut facilement se
tenir sur ses pieds de derrière, les bateleurs lui apprennent à
danser et à exécuter divers tours.]
[Illustration: RHINOCÉROS.--C'est un _mammifère_ de grande taille.
Il a la tête courte avec de petits yeux, le museau armé d'une
corne, ou de deux, dont il se sert pour l'attaque ou la défense.
La force du rhinocéros est extraordinaire: il attaque même
l'éléphant. On le chasse pour sa chair et pour sa peau, qui forme
un cuir impénétrable.]
--Mais cela n'a pas l'air méchant, un ours, dit Julien.
--Mon Dieu, non, dit l'oncle Frantz, à condition qu'il n'ait pas
grand'faim et qu'on ne l'irrite pas. Il y en a parmi les ours auxquels
il ne faudrait pas trop se fier. Tiens, regarde celui-ci, dit-il en
montrant à Julien dans une autre fosse un ours blanc de haute taille
qui se promenait la tête basse en grognant de temps à autre. Celui-là
vient des glaces du nord. Là, il n'y a point de végétation, rien que
de la glace; et l'ours, qui partout ailleurs se nourrit de préférence
de plantes, est réduit à ne vivre que d'animaux et surtout de
poissons, auxquels il fait la chasse; aussi est-ce la race d'ours la
plus féroce.
[Illustration: GIRAFE.--Ce mammifère ruminant est l'animal le plus
haut qui existe, sa taille dépasse sept mètres. La girafe habite
les déserts de l'Afrique. C'est un animal inoffensif, qui se
nourrit de bourgeons et de feuilles d'arbre. Il court avec la plus
grande rapidité.]
Sur ce propos on quitta la fosse aux ours. On alla admirer la belle
taille et la mine intelligente de l'éléphant, qui, enfermé dans une
sorte de rotonde, attrapait avec sa trompe les bouchées de pain qu'on
lui donnait, et les introduisait ensuite dans sa bouche. Comme on lui
présentait en ce moment un gros morceau de pain qu'il ne pouvait
saisir avec sa trompe à travers les barreaux, il fit comprendre d'un
geste qu'il ne pouvait le prendre ainsi, et relevant la tête il ouvrit
une gueule énorme où eussent pu entrer à la fois une vingtaine de
pains de même grosseur. On lança par dessus la grille le morceau dans
sa gueule, qu'il referma aussitôt avec satisfaction.
--C'est un bien intelligent animal, dit l'oncle Frantz; il est,
dit-on, plus intelligent encore que le cheval, dont il tient lieu dans
les pays chauds.
[Illustration: L'AUTRUCHE est un oiseau de l'ordre des
_échassiers_, dont la taille, gigantesque pour un oiseau, dépasse
deux mètres. Ses ailes sont impropres au vol, mais elle les étend
comme des bras quand elle court. Elle vit en Afrique et en Asie.
Elle est si vorace qu'elle avale sans danger tout ce qui se
présente, bois, pierres, aiguilles, clous. Ses oeufs pèsent plus
d'un kilogramme. Pour les faire éclore, elle les cache dans le
sable que le soleil d'Afrique chauffe toute la journée. On se sert
dans certaines contrées de l'autruche comme monture; elle court
plus vite que les meilleurs chevaux.]
A côté de l'éléphant il y avait l'énorme hippopotame, qui vit dans les
rivières de l'Afrique, le rhinocéros avec sa corne plantée au bout du
museau et sa peau épaisse comme une cuirasse, sur laquelle les balles
glissent sans pouvoir l'entamer. Nos trois visiteurs virent encore la
girafe aux longues jambes, si longues qu'elle est forcée de
s'agenouiller pour boire, moment dont le lion profite souvent pour
bondir sur elle et la déchirer. Ils virent l'autruche, cet énorme
oiseau qui galope plus vite qu'un cheval et franchit de grandes
distances dans le désert: en certains pays les hommes l'ont
apprivoisée et montent sur son dos comme sur celui d'un cheval. Ils
virent encore bien d'autres animaux, une vaste volière contenant des
oiseaux de toute sorte dont le charmant plumage miroitait au soleil,
et ailleurs, dans des cages spéciales, des vautours, des aigles;
puis, par tout le jardin, dans de petites cabanes, c'étaient des
moutons de toute sorte, des chèvres, des espèces étrangères de biches
et de boeufs, des loups, des renards, des animaux sauvages.
Ils passèrent enfin devant les vastes serres qui étaient à demi
entr'ouvertes, car le temps était beau et le soleil donnait en plein.
Là s'étalaient les plantes des pays chauds avec leurs feuilles et
leurs fleurs étranges.
--Mon oncle, dit Julien, savez-vous à quoi servent toutes ces serres
pleines de plantes et tous ces arbres étrangers.
--Mais, Julien, elles servent d'abord à nous faire connaître et
étudier la végétation des autres pays; il y a toute une grande science
qui s'appelle l'histoire naturelle et qui étudie les plantes et les
animaux de la nature; eh bien, c'est ici, dans ce vaste jardin, que
cette science trouve à sa portée les principaux êtres qu'elle étudie.
On fait au Jardin des Plantes des cours sur la taille des arbres, sur
les semis, sur les plantations. Tiens, Julien, ajouta l'oncle, vois-tu
là-bas ce grand arbre dont les branches s'étendent en parasol? C'est
le cèdre que Jussieu a rapporté et planté pour la première fois en
France.
--Je le reconnais, dit Julien, j'en ai vu l'image dans mon livre: oh!
comme il est grand!
[Illustration: LE VAUTOUR est un grand oiseau de proie,
caractérisé par une petite tête, un bec long et recourbé, un cou
dénudé. Il a un vol lourd, mais soutenu, et atteint de
prodigieuses hauteurs. Il répand une odeur infecte, car il se
nourrit habituellement de charognes et d'immondices. Les vautours
suivent en grand nombre les armées, les caravanes et les
troupeaux, pour dévorer ceux qui tombent.]
--Eh bien, dit l'oncle, il y a eu bien d'autres arbres et d'autres
plantes qui ont été introduits en France par le Jardin des Plantes:
les acacias qu'on trouve partout aujourd'hui n'existaient pas en
France jadis et ont été plantés ici pour la première fois. Les
dahlias, les reines marguerites, qui ornent maintenant tous nos
parterres, viennent également de ce jardin. On s'efforce ainsi de
transporter et de faire vivre chez nous les plantes et les animaux
utiles ou agréables. Nous empruntons aux pays étrangers leurs
richesses pour en embellir la patrie.
[Illustration: ARBRES DE SERRE.--Les principaux sont les
_palmiers_, qui ne peuvent guère croître en France à l'air libre
que dans le comté de Nice et à Toulon, les _bambous_, sorte de
grands roseaux dont on trouve des plantations aux environs de
Nîmes, les _bananiers_, les _aloès_, les _cactus_ aux feuilles
piquantes.]
CXVIII.--Le Louvre.--La Chambre des députés, le Sénat et le palais de
la Présidence.--Les Ministres.--Les impressions de Julien à Paris.--Le
départ.
Respectons la loi, qui est l'_expression de la volonté
nationale_.
Le temps passe vite à Paris. Quand on eut fini de voir le Jardin des
Plantes, la brume du soir commençait déjà à s'étendre, et de toutes
parts les becs de gaz s'allumaient.
On suivit les quais de la Seine et on admira en passant le Louvre.
André expliqua à Julien que les salles de ce palais sont remplies par
les plus beaux tableaux des grands peintres de tous les pays: le
public peut les visiter tous les jours à certaines heures.
[Illustration: LA COUR DU LOUVRE A PARIS.--Le mot _Louvre_ vient
de _loup_, parce que ce palais a été bâti sur la place d'un ancien
rendez-vous de chasse au bord de la Seine, dans une forêt
autrefois peuplée de loups. C'est le plus vaste et le plus beau
palais de Paris. C'est dans les bâtiments représentés par la
gravure que se trouve le Musée du Louvre, où sont réunis les
tableaux et les statues les plus célèbres de tous les peintres et
statuaires du monde.]
Nos promeneurs arrivèrent ainsi jusqu'au palais du Corps législatif,
situé sur les bords de la Seine.--C'est là, dit l'oncle Frantz, que se
rassemblent chaque année les députés élus par toute la France pour
faire les lois. Ils partagent le pouvoir de faire des lois, ou
_pouvoir législatif_, avec les sénateurs, qui siègent dans un autre
palais entouré de jardins magnifiques: le Luxembourg. Quant au
président de la République, qui est chargé de faire exécuter les lois
par l'intermédiaire des divers ministres et qui possède ainsi le
_pouvoir exécutif_, il habite un palais appelé l'Élysée. C'est là que
se rassemble le _conseil des ministres_, qui discute sur les affaires
de l'État. Les ministres de la France sont le Ministre de l'Intérieur,
le Ministre de l'Instruction publique, le Ministre de la Justice et
des Cultes, le Ministre des Finances, le Ministre de la Guerre, le
Ministre des Affaires étrangères, le Ministre de l'Agriculture et du
Commerce, le Ministre des Travaux publics, le Ministre de la Marine et
des Colonies, le Ministre des Postes et Télégraphes.
[Illustration: LA CHAMBRE DES DÉPUTÉS.--Les députés ou
représentants sont des hommes élus par tous les Français âgés d'au
moins 21 ans pour fixer les impôts et pour faire les lois. Ils se
réunissent à Paris. A gauche se trouvent le président et les
vice-présidents de la Chambre; au-dessous est la tribune où parle
l'orateur. Les députés sont sur les gradins de l'enceinte.]
Julien écoutait toutes ces explications avec intérêt; car dès qu'on
parlait de la France, son esprit était en éveil. Néanmoins il avait
tant couru dans la journée et vu tant de choses, qu'il finissait par
en être tout étourdi: il avait une grande envie de souper pour se
coucher de bonne heure.
--Eh bien, dit l'oncle Frantz en riant, je vois que notre petit Julien
commence à demander grâce et que demain il quittera Paris avec moins
de regret qu'il ne croyait d'abord.
--Hélas! oui, répondit l'enfant. Je suis tout de même bien content de
connaître Paris et j'aurai grand plaisir à me rappeler plus tard tout
ce que j'y ai vu de beau. J'aime Paris de tout mon coeur parce que
c'est la capitale de la France; mais tenez, mon oncle, à vous dire
franchement, je suis si fatigué de rencontrer tant de monde et
d'entendre tant de bruit, que je me réjouis de ne plus voir bientôt
que des champs, des boeufs et des vaches.
--Oh! oh! dit l'oncle, c'est très bien, et je pense comme toi, mon
Julien; seulement, avant de soigner les vaches, il faudra retourner à
l'école encore longtemps.
--Oui, dit l'enfant gaîment, et j'espère m'appliquer à l'école plus
encore qu'autrefois.
CXIX.--Versailles.--Quelques grands hommes de Paris et de
l'Ile-de-France.--Les poètes classiques: Racine, Boileau.--Un grand
chimiste, Lavoisier.
Paris a produit tant de grands hommes et d'hommes utiles qu'on ne
sait comment choisir dans le nombre: c'est la ville du monde qui
s'est le plus illustrée par les travaux de l'esprit.
Le lendemain, lorsqu'on eut reçu l'argent de l'oncle Frantz, on se
dirigea vers la gare de l'Ouest et on monta en wagon pour aller
rejoindre le vieux pilote Guillaume dans la partie de l'Orléanais et
de la Beauce qui est voisine du Perche. On s'arrêta quelques heures à
Versailles, pour visiter le château que Louis XIV y fit construire et
qui lui servit de résidence. André et Julien se promenèrent dans le
parc aux allées symétriques et ils admirèrent les nombreux jets d'eau
des bassins.
[Illustration: VERSAILLES, LE CHATEAU ET LE PARC.--Versailles est
une belle ville de 50,000 hab., située à quelques lieues de Paris.
Auprès se trouve le château de Louis XIV, qui forme à lui seul
comme une autre ville. Les jardins sont remplis de bassins, de
jets d'eau, de cascades qu'on fait couler les jours de fête; c'est
ce qu'on nomme les _grandes eaux_.]
On remonta ensuite en chemin de fer, et Julien, pour ne pas perdre son
temps en voiture et pour compléter tout ce qu'il savait déjà de la
France, ouvrit son livre sur les grands hommes et lut les derniers
chapitres avec attention.
L'Ile-de-France et surtout Paris ont produit tant de grands
hommes que l'espace manquerait pour raconter leur vie.
Bornons-nous à quelques mots sur les principaux poètes et savants
nés dans cette contrée:
I. RACINE, qui fut le rival de Corneille pour la poésie, naquit
en 1639, dans une petite ville du département de l'Aisne. Il
perdit son père et sa mère dès l'âge de quatre ans et fut élevé
par son grand-père. Il avait un tel goût pour les vers qu'aucun
plaisir n'égalait à ses yeux celui de lire les poètes.
Racine devint un grand poète à son tour et fit paraître à Paris
une série de chefs-d'oeuvre qui contribuèrent à l'éclat du siècle
de Louis XIV: ce sont des pièces de théâtre en vers, appelées
tragédies, où l'on représente des événements propres à émouvoir.
Racine avait une âme tendre et généreuse. Il comprenait combien
le roi Louis XIV, sur la fin de son règne, avait tort de ne pas
mettre fin aux guerres continuelles et aux abus dont souffrait le
peuple. Il composa sur ce sujet un écrit où il exprimait
respectueusement au roi son avis et ses idées de réforme: le roi
fut irrité, et le poète fut disgracié.
[Illustration: RACINE naquit à la Ferté-Milon (Aisne) en 1639 et
mourut en 1699. Principales tragédies: _Athalie_, _Britannicus_,
_Esther_, etc.]
Racine, qui était déjà malade et dont la sensibilité naturelle
était extrême, éprouva un vif chagrin; son mal s'aggrava et il
mourut deux ans après.
II. BOILEAU, né à Paris en 1636, fut aussi l'un des principaux
poètes du siècle de Louis XIV. Il tourna en ridicule, dans ses
vers, les vices et les défauts de son temps.
Boileau avait autant de coeur que d'esprit et il le prouva à
plusieurs reprises. Un jour on lui apprend que le ministre a
retiré au vieux Corneille la pension qui lui avait été accordée
en récompense de ses glorieux travaux. Corneille n'avait pour
vivre que cette pension. Aussitôt Boileau demande à être
introduit près du roi:
--Sire, lui dit-il, je ne saurais me résoudre à recevoir une
pension de Votre Majesté, tandis que notre grand Corneille ne
reçoit plus la sienne; si l'état des finances exige un sacrifice,
qu'il retombe sur moi et non sur notre plus illustre poète.
Louis XIV consentit à rétablir la pension de Corneille.
[Illustration: BOILEAU _et son jardinier_.--Boileau naquit à Paris
en 1636 et y mourut en 1711. Il avait une maison de campagne aux
environs de Paris, à Auteuil, et il raconte dans de jolis vers les
causeries qu'il aimait à faire avec son jardinier.]
Un autre jour, Boileau apprend qu'un savant magistrat de l'époque,
Patru, est dans la misère et qu'il est réduit pour vivre à vendre
sa bibliothèque. Patru va céder ses livres, ses chers livres, son
plus grand trésor, et cela pour une faible somme, parce que les
acheteurs abusent du besoin où il se trouve. Aussitôt Boileau va
trouver Patru: il lui propose d'acheter ses livres, et lui en offre
un prix élevé; Patru accepte.--Fort bien, dit Boileau, mais je mets
à notre marché une condition.--Laquelle?--C'est que vous me rendrez
le service de garder dans votre maison tous ces livres qui ne
reviendront dans la mienne qu'après votre mort.--Et Patru, les
larmes aux yeux, remercie Boileau de cette générosité délicate.
Le prix d'un bienfait est double, quand ce bienfait cherche à se
cacher lui-même.
III. Parmi les savants nombreux que Paris a vus naître, un des
plus illustres est LAVOISIER, né en 1743. Il fit ses études dans
les grands collèges de Paris et y obtint les plus beaux succès.
Dès sa première jeunesse il montra un goût très vif pour les
sciences; il étudia l'astronomie, puis la botanique avec Jussieu,
et enfin une science qu'il devait plus tard transformer et
renouveler: la _chimie_. C'est la chimie qui enseigne de quels
éléments les différentes choses sont composées, par exemple de
quoi sont formés l'air, l'eau, le feu. C'est cette science qui
apprend aussi à fabriquer tant de choses dont nous nous servons:
l'alcool, le vinaigre, la potasse, la soude, les couleurs des
peintres, celles des teinturiers, les médicaments des
pharmaciens.
Au sortir du collège, Lavoisier se retira dans l'isolement, ne
voyant personne, mangeant à peine pour pouvoir mieux travailler
d'esprit, tout entier à ses recherches scientifiques.
[Illustration: LAVOISIER DANS SON CABINET DE CHIMIE.--Le grand
chimiste est occupé à faire bouillir une substance dans un vase
recourbé appelé _cornue_. Il en recueille les vapeurs pour en
étudier la composition.]
Aussi, dès l'âge de vingt-cinq ans, grâce à ses savants travaux,
il fut élu membre de l'Académie des sciences.
On doit à Lavoisier de nombreuses découvertes: c'est lui qui a su
trouver le premier de quels gaz l'air que nous respirons se
compose, de quels éléments est formée l'eau que nous buvons;
c'est lui qui a expliqué comment la respiration nous fait vivre
et entretient la chaleur de notre corps. Lavoisier est le
créateur de la chimie moderne.
En même temps qu'il se livrait à tous ces travaux par amour de la
vérité et de la science, il entreprit, dans un but d'humanité,
une foule d'autres études. Il fit des expériences malsaines et
dangereuses sur les gaz qui s'échappent des fosses d'aisance, et
qui si souvent causent la mort des travailleurs. Il raconte
lui-même ces expériences avec une noble simplicité et expose
toutes les précautions que les travailleurs doivent prendre pour
éviter les accidents.
Malheureusement, une mort prématurée vint arrêter le grand
Lavoisier au milieu de ses travaux. C'était l'époque sanglante de
1794, où la France, attaquée de tous côtés, au dehors et au
dedans, ne savait plus distinguer ses amis et ses ennemis.
Lavoisier, qui avait occupé un poste dans les finances, fut
accusé avec beaucoup d'autres. Lui-même, sûr de son innocence, au
lieu de s'enfuir, vint noblement se constituer prisonnier. Mais,
enveloppé dans une condamnation qui frappait à la fois des
coupables et des innocents, il mourut sur l'échafaud.
La veille de sa mort, les savants qui avaient travaillé avec lui
et qui admiraient son génie étaient venus le voir dans son
cachot: ils lui avaient apporté une couronne, symbole de la
gloire qui lui était réservée dans l'avenir.
CXX.--La ferme du père Guillaume dans l'Orléanais.--Les ruines de la
guerre.
Les maux de la guerre ne finissent point avec elle; que de ruines
elle laisse à sa suite quand elle a passé quelque part!
Quelques heures après être partis de Paris, et après avoir traversé
Chartres, célèbre par sa belle cathédrale gothique, nos voyageurs
descendaient du chemin de fer. Ils laissèrent dans la petite gare
leurs caisses de voyage; puis, munis seulement d'un paquet léger et
d'un bâton, ils suivirent à pied la route qui menait à la ferme de la
Grand'Lande, située dans la partie la plus montueuse de l'Orléanais.
Ils marchèrent assez longtemps le long d'une jolie chaîne de collines
au pied desquelles serpentait la rivière. Ils suivaient un sentier
étroit, déjà ombragé par les feuilles naissantes des arbres; au-dessus
d'eux les oiseaux chantaient dans les branches, fêtant le prochain
retour du printemps. Julien, plus gai encore que les pinsons qui
gazouillaient autour de lui, sautait de joie en marchant:--Oh!
disait-il, quel bonheur! Nous allons donc être tous réunis, et puis
nous allons vivre aux champs!...
André partageait en lui-même la joie de Julien; l'oncle Frantz se
sentait aussi tout heureux à la pensée de revoir son vieil ami le
pilote Guillaume et de s'installer auprès de lui avec ses deux enfants
d'adoption.
Ils marchaient depuis une bonne demi-heure et n'avaient encore
rencontré personne à qui s'informer du chemin; ils craignirent de
s'être égarés. Afin d'apercevoir mieux le pays, ils montèrent sur un
talus, et Julien distingua, à deux cents pas de là, derrière une haie,
deux petites filles accroupies par terre, un couteau à la main, en
train de cueillir de la salade sauvage. Il les appela pour qu'elles
leur indiquassent le chemin. Sa voix fut plusieurs fois répétée par un
bel écho de la colline; malgré cela, les deux petites filles étaient
si occupées à leur besogne qu'elles n'y firent point attention.
[Illustration: CARTE DE L'ORLÉANAIS.--C'est dans l'Orléanais que
se trouvent les plaines fertiles de la Beauce, surnommées les
greniers de Paris. Par malheur, vers le sud, cette province
renferme des plaines stériles et marécageuses. La ville la plus
importante est Orléans (50,000 hab.). Viennent ensuite Chartres
(30,000 hab.), qui fait un grand commerce de blé: Blois (20,000
hab.) sur la Loire, célèbre par son ancien château et ses
souvenirs historiques; Vendôme sur le Loir. Châteaudun est célèbre
par sa défense héroïque contre les armées allemandes.]
--Mon oncle, dit alors Julien, je vais descendre la colline et courir
près d'elles pour leur demander le chemin.
L'enfant courut en avant et s'approchant des deux petites, qui avaient
levé la tête en l'entendant venir:
--Est-ce que la ferme de la Grand'Lande est loin d'ici? leur
demanda-t-il.
--Oh! non, répondit l'aînée, dans cinq minutes on est chez nous.
--Chez vous? reprit Julien en regardant les deux enfants de tous ses
yeux; mais alors vous êtes donc les petites filles de M. Guillaume?
--Mais oui, répondirent-elles à la fois.
--Et nous, s'écria le petit garçon tout joyeux, nous sommes ses amis
et nous venons le voir. Peut-être bien vous a-t-il parlé de nous déjà:
je m'appelle Julien Volden, moi, et je sais votre nom à toutes les
deux: tenez, vous qui êtes grande comme moi, vous vous appelez Adèle,
dit Julien en désignant l'aînée des petites, et votre soeur, qui est
plus jeune, s'appelle Marie; elle a cinq ans.
La petite Marie se mit à sourire:--Notre père nous a parlé de vous
aussi, Julien, dit-elle; il vous aime beaucoup.
Et les deux enfants regardèrent Julien avec intérêt, comme si la
connaissance était désormais complète entre eux.
Julien, enchanté, reprit aussitôt: Vous devez être bien contentes à
présent d'avoir une ferme et de vivre aux champs? Moi, j'aime les
champs comme tout, savez-vous? Et les vaches, et les chevaux, et
toutes les bêtes, d'abord!
[Illustration: LA FERME RAVAGÉE PAR LA GUERRE.--La guerre est
toujours un grand malheur pour les peuples, quel que soit le
résultat, et les vainqueurs souvent n'y perdent pas moins que les
vaincus. Là où les batailles se livrent, les campagnes sont
dévastées: la vie entière dans tout le pays est suspendue tant que
dure la guerre, l'industrie est en souffrance, le commerce est
arrêté et ne reprend ensuite qu'avec peine. Néanmoins, quand la
Patrie est attaquée, c'est à ses enfants de se lever
courageusement pour la défendre; ils doivent sacrifier sans
hésiter leurs biens et leur vie.]
Le visage des petites filles s'était assombri. L'aînée poussa un gros
soupir et ne répondit rien. La plus jeune, Marie, plus expansive que
sa soeur, s'écria tristement: