ferme des charges trop dures, à ce que dit papa; et puis, pendant la
guerre, les bâtiments ont été à moitié détruits; rien n'est ensemencé.
Alors papa dit: «Il vaut mieux que je m'en retourne sur mer!» et maman
pleure.
L'enfant, qui avait exposé la situation tout d'une haleine, s'arrêta
d'un air découragé.
La petite figure de Julien s'attrista à son tour. En ce moment,
l'oncle Frantz et André arrivèrent, et on se dirigea vers la ferme.
Chemin faisant, chacun observait la campagne, en réfléchissant aux
paroles désolées de la petite.
Bientôt on vit se dessiner au pied de la colline, derrière quelques
noyers mutilés, les bâtiments de la ferme.
--Mon Dieu! s'écria Julien en joignant les mains avec tristesse,
pauvre maison! elle est presque démolie: il y a des places où il ne
reste plus que les quatre murs tout noirs avec des trous de boulets.
Je vois qu'on s'est battu ici comme chez nous: il me semble que je
reviens à Phalsbourg.
Et tout en marchant, Julien réfléchissait aux malheurs sans nombre que
la guerre entraîne après elle partout où elle passe.
CXXI.--J'aime la France.
Le travail est béni du ciel, car il fait renaître le bonheur et
l'aisance où la guerre ne laisse que deuil et misère.
Dans la grande salle délabrée de la ferme, dont les murs portaient
encore la trace des balles, le pilote Guillaume se promenait la tête
basse, les mains derrière le dos. Il était changé: il n'avait point
cet air d'assurance et de décision qui lui était habituel au bord du
navire; il semblait inquiet et abattu.
A la voix de la petite Marie il se retourna et, apercevant ses amis,
il courut se jeter au cou de son ancien camarade.
--Frantz, lui dit-il, à demi-voix, tu arrives à propos, car je suis
dans la peine et je compte sur ton amitié pour me donner du courage.
Il va me falloir encore quitter ma femme et mes enfants, alors que
j'espérais passer ici auprès d'eux le temps qui me reste à vivre: je
suis tout triste en y pensant.
Pendant qu'il disait ces mots, les yeux limpides du vieux pilote
devenaient humides malgré lui. Tout d'un coup, faisant effort sur
lui-même et se redressant brusquement:--Allons, dit-il, ce n'est
qu'une espérance à abandonner.--Et comme Frantz l'interrogeait:
--Voici, dit-il, en deux mots ce dont il s'agit. Le parent qui nous a
laissé cette propriété en héritage avait emprunté de l'argent sur sa
terre; je ne puis rembourser cet argent, et je vais être obligé de
vendre la terre; mais les biens ont tant baissé de prix depuis la
guerre et la ferme est en si triste état, que je ne la vendrai pas
moitié de ce qu'elle vaut. Je serai donc après cela au même point
qu'avant d'hériter, et je n'aurai d'autre ressource que de retourner
sur l'Océan.
L'oncle Frantz s'approcha du pilote et prenant sa main dans les
siennes:
--Guillaume, dit-il avec émotion, te rappelles-tu cette nuit
d'angoisse que nous avons passée ensemble au milieu de la tempête?
Nous te devons la vie. A présent que tu te trouves dans l'embarras,
c'est à nous de te venir en aide.
--Oui, dit André en s'approchant, nous vous avons promis alors d'aider
les autres à notre tour comme vous nous avez aidés vous-même; nous
tiendrons notre promesse.
--Mes braves amis, dit Guillaume, malheureusement vous ne pouvez rien:
je n'ai besoin que d'argent, et vous en avez, hélas! moins encore que
moi-même.
--Guillaume, reprit l'oncle Frantz, tu te trompes: je ne suis plus
aussi pauvre que je l'étais quand tu nous as quittés, et c'est
maintenant surtout que j'en suis heureux, puisque je puis t'être
utile.
En même temps il avait tiré de sa poche une liasse de papiers.
--Tiens, dit-il, regarde: les honnêtes gens ne manquent pas encore en
France; le fils de l'armateur de Bordeaux m'a remboursé tout ce qui
m'était dû par son père. Prends cela, et va payer ceux qui voudraient
te forcer à vendre ton bien pour l'acheter le quart de ce qu'il vaut.
Guillaume était si ému qu'il resta un moment sans répondre.
Puis, gravement:--J'accepte, Frantz, dit-il, mais à une condition:
c'est que nous ne nous séparerons plus. Ma terre, une fois délivrée de
cette charge, a de la valeur: elle est fertile, nous nous associerons
pour la cultiver, nous partagerons les profits; nous ne ferons plus
qu'une seule famille.
Et les deux amis s'embrassèrent étroitement, tandis que la femme du
vieux pilote, de son côté, remerciait Frantz avec effusion. A ce
moment, la petite Marie s'approcha de son père; elle le tira doucement
par sa manche, et à demi-voix:
--Alors, dit-elle en souriant, Julien restera avec nous aussi?
--Je le crois bien, répondit le vieux pilote en prenant le petit
garçon sur ses genoux: il ira en même temps que vous deux à l'école,
et si vous n'apprenez pas vite et bien, il vous fera honte, car il est
studieux, lui, et il connaît maintenant son pays mieux que la plupart
des autres enfants. Et toi, André, tu nous aideras à cultiver cette
terre jusqu'à ce que nous ayons trouvé à t'établir comme serrurier au
village voisin. Ce ne sera pas trop de notre travail à tous les trois
pour ensemencer ces champs restés en friche depuis la guerre et pour
reconstruire cette maison en ruines.
--Oui, Guillaume, dit Frantz avec émotion, tu as raison; nous
travaillerons tous, chacun de notre côté. Si la guerre a rempli le
pays de ruines, c'est à nous tous, enfants de la France, d'effacer ce
deuil par notre travail, et de féconder cette vieille terre française
qui n'est jamais ingrate à la main qui la soigne. Dans quelques
années, nous aurons couvert les champs qui nous entourent de riches
moissons; nous aurons relevé pièce par pièce le toit de la ferme, et
si vous voulez, mes amis, nous y placerons joyeusement un petit
drapeau aux couleurs françaises.
Chacun applaudit à la proposition de l'oncle Frantz, et Julien plus
fort que tout le monde:--Oui, oui, c'est cela, mon oncle,
s'écria-t-il. Quand je pense que nous avons eu tant de peine pour être
Français et que nous le sommes maintenant!--En même temps, il
regardait les petites filles de Guillaume:--N'aimez-vous pas la
France? leur dit-il; oh! moi, de tout mon coeur j'aime la France.
Et dans la joie qu'il éprouvait de se voir enfin une patrie, une
maison, une famille, comme le pauvre enfant l'avait si souvent
souhaité naguère, il s'élança dans la cour de la ferme, frappant ses
petites mains l'une contre l'autre; puis, songeant à son cher père qui
aurait tant voulu le savoir Français, il se mit à répéter de nouveau à
pleine voix:--J'aime la France!
«J'aime la France!... la France... France...,» répéta fidèlement et
nettement le bel écho de la colline, qui se répercutait encore dans
les ruines de la ferme.
Julien s'arrêta surpris.
--Tous les échos te répondent l'un après l'autre, Julien, dit gaîment
André.
--Tant mieux, s'écria le petit garçon, je voudrais que le monde entier
me répondît et que chaque pays de la terre dît: «J'aime la France.»
--Pour cela, reprit l'oncle Volden, il n'y a qu'une chose à faire: que
chacun des enfants de la patrie s'efforce d'être le meilleur possible;
alors la France sera aimée autant qu'admirée par toute la terre.
* * * * *
Six ans se sont écoulés depuis ce jour. Ceux qui ont vu la ferme de la
Grand'Lande à cette époque ne la reconnaîtraient plus maintenant.
[Illustration: LA FERME RÉPARÉE PAR LA PAIX.--Peu de nations ont
éprouvé un plus grand désastre que la France en 1870, mais peu de
nations auraient pu la réparer avec une aussi grande rapidité.
Malgré cette crise violente, notre commerce, déjà considérable, a
continué à s'accroître; il a augmenté de plus d'un milliard. C'est
par le travail et l'activité de tous ses enfants que la patrie
devient ainsi chaque jour plus prospère.]
Pas un mètre de terrain n'est inoccupé, et la jachère y est inconnue;
le sol travaille sans cesse: aussitôt les céréales moissonnées, la
charrue retourne les sillons, et de nouveau on ensemence la terre en
variant les cultures avec intelligence. Grâce aux riches prairies de
trèfle et de luzerne, le fourrage ne manque jamais à la ferme. Au lieu
de six vaches qu'elle nourrissait avant la guerre, la terre de la
Grand'Lande en nourrit douze, sans compter trois belles juments dont
les poulains s'ébattent chaque année dans les regains des prairies.
C'est vous dire qu'avec tous ces animaux l'engrais ne manque pas, et
que chaque année la terre, au lieu de s'appauvrir, va s'améliorant.
Mais aussi comme tout le monde travaille à la Grand'Lande! C'est une
vraie ruche où les paresseux ne trouveraient pas de place.
Venez avec moi, nous la parcourrons en quelques instants.
Il est à peine jour sur les coteaux verts de la ferme, mais les coqs
vigilants ont salué la petite pointe de l'aurore: à leur voix le
poulailler s'éveille; une trentaine de poules, caquetant et chantant,
vont chercher dans la rosée les petits vers qu'a fait sortir la
fraîcheur de la nuit. Bientôt la ménagère matinale, la bonne dame
Guillaume, elle aussi sera debout. Regardez: sa fille aînée la suit.
Adèle est une belle et laborieuse fille qui a déjà quinze ans et demi,
et qui, active comme sa mère, court partout où sa présence est utile,
à la laiterie, aux étables, au potager.
Le potager, c'est surtout le domaine de l'oncle Frantz. Le voyez-vous
qui tire au cordeau des planches symétriques pour repiquer des
salades? L'oncle Frantz est un jardinier de premier ordre. Il a aussi
un verger superbe, avec des espaliers que ne renieraient point les
horticulteurs de la banlieue parisienne.
Mais voici le pilote Guillaume. Il conduit à l'abreuvoir le joli
troupeau de vaches, les juments et leurs poulains. Le vieux pilote a
pris tout ce bétail sous sa haute juridiction, et il aime son troupeau
comme jadis il affectionnait son navire:--Depuis six ans que je les
soigne, s'écrie-t-il parfois avec un légitime orgueil, je n'en ai pas
eu une seule de gravement malade.
Mais aussi comme toutes ces bêtes ont l'air bien soignées! Comme elles
sont propres! Comme elles s'en reviennent du pas tranquille et lent
qui leur plaît le mieux! Guillaume a façonné son pas au leur:--Affaire
d'habitude, dit-il; c'est moins difficile que d'apprendre l'équilibre
au roulis des vagues.
Cette fillette de onze ans qui sort de la ferme, c'est la petite
Marie, la plus jeune de la famille. D'une main elle emporte avec
précaution la soupe chaude des laboureurs, de l'autre elle tient ses
livres de classe, car elle va de ce pas à l'école.
Venons avec elle jusque là-bas, dans ces champs où les gais rayons du
soleil sèment leur or sur les sillons. Reconnaissez-vous ce grand
garçon barbu déjà? C'est André. Quand il y a chômage chez le serrurier
du bourg, André travaille à la ferme. En ce moment, deux beaux
boeufs rouges traînent la charrue: le jeune homme les excite
doucement, et de sa voix mâle, un peu grave, il chante une vieille
chanson du pays natal; car André n'a oublié ni son père, ni son
premier amour, la Patrie. A l'heure matinale où l'alouette, montant
comme une flèche, chante au-dessus des sillons, l'âme du jeune homme
s'élance, elle aussi, tantôt vers le passé plein de souvenirs, tantôt
vers l'avenir qui s'ouvre avec ses devoirs et avec ses espérances.
André a vingt ans sonnés: il sera bientôt sous les drapeaux, il sera
bientôt soldat de la France.
Près d'André, regardez cet adolescent encore un peu mince, avec de
grands yeux expressifs et affectueux: c'est notre petit Julien. Comme
il a grandi! C'est qu'il a quatorze ans et demi, savez-vous? Ah! le
temps passe vite. Oui, mais Julien l'a bien employé: il a appris tout
ce qu'un jeune homme peut apprendre dans la meilleure école et avec la
meilleure volonté possible.
Mais quel est ce camarade de son âge qui travaille aux champs avec lui
et qui ne le quitte guère? Devinez... Vous le connaissez pourtant;
c'est le jeune Jean-Joseph, l'orphelin d'Auvergne, qui a pu venir
rejoindre nos amis à la ferme de la Grand'Lande: il est devenu pour
eux comme un nouveau frère.
Vous souvenez-vous? Il y a six ans, à pareille époque, André et Julien
s'étaient endormis sous un sapin de la montagne, à la veille de
franchir les Vosges; et quand le soleil s'était levé ce matin-là, les
deux enfants sans soutien, s'agenouillant sur la terre de France
qu'ils venaient d'atteindre, s'étaient écriés ensemble: «France aimée,
nous sommes tes enfants, et nous voulons devenir dignes de toi!» Ils
ont tenu parole. Les années ont passé, mais leur coeur n'a point
changé; ils ont grandi en s'appuyant l'un sur l'autre et en
s'encourageant sans cesse à faire le bien; ils resteront toujours
fidèles à ces deux grandes choses qu'ils ont appris si jeunes à aimer:
Devoir et Patrie.
Notes du transcripteur:
Le nom Montélimart a été changé en Montélimar. (L'origine du nom est
"Monteil des Aimar". La forme définitive (Montélimar) date de 1328).
L'année de naissance de Jean Bart semble être 1650 et non pas 1651.
L'orthographe ancienne du nom Jeanne Darc a été conservée.
End of Project Gutenberg's Le tour de la France par deux enfants, by G. Bruno