constamment que l'honneur vaut toutes les fortunes du monde: un
honnête homme estime plus haut que tout le reste un nom sans tache.
CXII.--Paris.--La longueur de ses rues.--L'éclairage du soir.--Les
omnibus.
Que de mouvement et d'activité, mais aussi que de peines et de
fatigues dans l'existence des grandes villes!
Le soir même nos trois amis, après avoir rendu visite au vieux
sabotier Étienne et à sa femme, repartirent pour la France. Ils
avaient résolu d'aller retrouver Guillaume, en passant par Paris pour
y recevoir les fonds de l'oncle Frantz.
André et Julien étaient ravis de passer par Paris.--Nous n'y resterons
pas longtemps, dit l'oncle Frantz; néanmoins je profiterai de notre
passage pour vous faire connaître un peu la capitale de notre chère
France.
Cette fois on avait pris trois places dans le chemin de fer.
[Illustration: L'ILE-DE-FRANCE a formé cinq départements, dont les
chefs-lieux sont: Beauvais, célèbre par le courage de Jeanne
Hachette; Versailles (50,000 h.), où résidaient naguère le Sénat
et la Chambre des députés; Paris (2,300,000 h.), et les petites
villes de Melun et de Laon.]
On arriva le lendemain à cinq heures du matin. Après avoir installé
ses malles dans une chambre voisine de la gare, on revêtit ses habits
neufs, on mangea un morceau de pain et de fromage d'un grand appétit
et l'on se mit en route.
Les magasins commençaient à s'ouvrir, les omnibus se mettaient en
mouvement; Julien s'émerveillait de voir tant de monde aller et venir.
[Illustration: LA PLACE DE LA CONCORDE A PARIS.--La place de la
Concorde est la plus belle et la plus monumentale de Paris. Elle
est ornée de colossales statues en pierre qui représentent les
principales grandes villes de France, entre lesquelles la concorde
doit régner.]
Cependant il ne tarda pas à trouver que les rues de Paris étaient bien
longues et que ses petites jambes n'avaient jamais été à pareille
épreuve.
--Sais-tu, lui dit André, comme on parcourait l'interminable rue de
Rivoli, qui s'étend depuis la place de la Concorde jusqu'au delà de
l'Hôtel-de-Ville, sais-tu quelle longueur feraient toutes les rues de
Paris si elles étaient à la suite les unes des autres.
[Illustration: LA RUE DE RIVOLI A PARIS.--La rue de Rivoli, ainsi
nommée à cause d'une victoire remportée en Italie par nos troupes,
est l'une des principales rues de Paris. D'un côté, elle est
bordée par le palais et le jardin des Tuileries, par le Louvre,
par l'Hôtel-de-Ville; de l'autre côté par de riches maisons et par
des arcades sous lesquelles affluent les promeneurs.]
--Oh! point du tout, dit Julien; André, dis-le-moi vite si tu le sais.
--Eh bien, elles feraient une rue longue de neuf cents kilomètres,
c'est-à-dire plus longue que le chemin de Paris à Marseille; et un
homme qui accomplirait à pied quarante kilomètres par jour mettrait
vingt-cinq jours pour parcourir cette rue.
--Oh! dit Julien, faut-il qu'il y ait des rues dans ce Paris!.. Est-ce
qu'on les éclaire toutes quand vient le soir?
--Certainement, dit l'oncle Frantz; ce n'est plus comme autrefois, où
les rues du vieux Paris n'étaient point éclairées. Chaque soir trente
mille becs de gaz s'allument, les magasins s'illuminent et toutes les
voitures passent avec des lanternes brillantes.
--Cela doit faire un bel éclairage, s'écria Julien en sautant pour
tâcher d'oublier qu'il était fatigué; je vais être content de voir
cela. Tout de même, il faut de bonnes jambes aux Parisiens, car il y a
joliment à marcher pour aller d'un bout de leur ville à l'autre.
--Les voitures les aident, petit Julien, dit Frantz. Vois tous ces
omnibus qui s'entre-croisent dans les rues. Moyennant 15 centimes on
te fera monter sur le haut et tu seras traîné pendant une heure d'un
point de Paris à l'autre.
[Illustration: UNE RUE DU VIEUX PARIS.--Combien les rues de nos
villes ressemblaient peu autrefois à ce qu'elles sont aujourd'hui!
Elles étaient si étroites qu'on voyait à peine le jour entre les
deux rangées de maisons. Le soir, jusqu'au temps de
Philippe-Auguste, les rues n'étaient point éclairées et on ne
pouvait sortir sans risquer d'être volé ou assassiné. Aussi, à
sept heures du soir, toutes les églises sonnaient le couvre-feu,
c'est-à-dire qu'à partir de cette heure on devait éteindre son
feu, sa lampe et ne plus sortir de sa maison.]
--Oh! comme c'est bien inventé, cela! dit l'enfant. Je vois que tout
le monde en profite pour aller à ses affaires, car les omnibus sont
remplis de voyageurs. Tiens, s'écria-t-il, voici une voiture pleine de
facteurs avec leurs boîtes aux lettres devant eux.
--Tous les facteurs sont conduits en voiture vers les quartiers
différents qu'ils ont à desservir, dit l'oncle Frantz; sans cela leurs
jambes n'y suffiraient pas, et les lettres mettraient trop de temps à
arriver.
Tout en causant on parvint enfin à la maison du banquier, non loin des
Halles centrales. L'oncle Frantz entra chez le banquier et y reçut
l'assurance que le lendemain matin il toucherait les 6,500 francs qui
lui étaient dus. Tranquilles sur ce point, nos trois amis reprirent
leur promenade.
CXIII.--Les Halles et l'approvisionnement de Paris.--Le travail de
Paris.
Villes et champs ont besoin les uns des autres. L'ouvrier des
villes nous donne nos vêtements et une foule d'objets nécessaires
à notre entretien; le travailleur des champs nous donne notre
nourriture.
On se trouvait tout près des Halles centrales, l'oncle Frantz y
conduisit les enfants. Il était neuf heures du matin, c'est-à-dire le
moment de la plus grande animation. Julien n'en pouvait croire ses
yeux ni ses oreilles.--Oh! oh! s'écria-t-il, c'est bien sûr une des
grandes foires de l'année! Que de monde et que de choses il y a à
vendre!
L'oncle se mit à rire de la naïveté de Julien.
--Une foire! s'écria-t-il; mais, mon ami, il n'y en a jamais aux
Halles; le bruit et le mouvement que tu vois aujourd'hui sont le bruit
et l'animation de chaque jour.
--Quoi! c'est tous les jours comme cela!
--Tous les jours. Il faut bien que ce grand Paris mange. Songe qu'il
renferme plus de deux millions d'habitants, dont un demi-million
d'ouvriers qui travaillent avec courage depuis l'aube jusqu'au soir.
Tous ces habitants, en revenant du travail, de leurs affaires, de
leurs plaisirs, ont bon appétit et espèrent trouver à dîner.
[Illustration: LES HALLES CENTRALES A PARIS.--Les halles centrales
de Paris forment un vrai monument dont le faîte s'élève à 25
mètres au-dessus du sol. Il est construit presque tout en fonte ou
en zinc. De nombreux vitraux en cristal dépoli et des persiennes
laissent partout entrer la lumière sans le soleil. Les Halles
centrales sont un établissement unique en son genre dans le
monde.]
--Oh! dit le petit Julien, ils auront certes de quoi le faire. Jamais
depuis que je suis au monde je n'ai vu en un seul jour tant de
provisions. Regarde, André, ce sont des montagnes de choux, de
salades; il y en a des tas hauts comme des maisons! Et des mottes de
beurre empilées par centaines et par mille!
--Sais-tu, dit André, ce qu'il faut à peu près de boeufs et de
vaches pour nourrir Paris pendant un an? J'ai vu cela dans un livre,
moi; il faut cent soixante mille boeufs ou vaches, cent mille veaux,
huit cent mille moutons et soixante mille porcs, sans compter la
volaille, le poisson et le gibier.
--Mais, dit l'enfant, ce Paris est un Gargantua, comme on dit; où
trouve-t-on tous ces troupeaux?
--Julien, dit l'oncle Frantz, ces armées de troupeaux arrivent à Paris
de tous les points de la France: Paris a sept gares de chemins de fer;
il a aussi la navigation de la Seine à laquelle aboutissent les
réseaux des canaux français. Par toutes les voies les provisions lui
arrivent. Tiens, regarde par exemple cet étalage de légumes: il y a là
des choses qui ont passé la mer pour arriver à Paris; voici des
artichauts, penses-tu qu'il puisse en pousser un seul en ce moment de
l'année dans les campagnes voisines de Paris?
--Non, il fait encore trop froid.
--Eh bien, Alger où il fait chaud envoie les siens à Paris, qui les
lui paie très cher. Ces fromages viennent du Jura, de l'Auvergne, du
Mont-d'Or, que tu te rappelles bien; ces montagnes de beurre, ces
paniers d'oeufs viennent de la grasse Normandie et de la Bretagne:
Paris mange chaque année pour dix-sept millions de francs d'oeufs,
ce qui suppose près de deux cents millions d'oeufs.
--Mon Dieu, dit Julien, que de monde est occupé en France à nourrir
Paris!
--Petit Julien, dit André, pendant que les agriculteurs sèment et
moissonnent pour Paris, Paris ne reste pas à rien faire, lui, car
c'est la ville la plus industrieuse du monde. Ses ouvriers travaillent
pour la France à leur tour, et leur travail est d'un fini, d'un goût
tels qu'ils n'ont guère de rivaux en Europe. Et les savants de Paris,
donc! ils pensent et cherchent de leur côté; leurs livres et leurs
découvertes nous arrivent en province.
--Oui, ajouta l'oncle Frantz, ils nous enseignent à cultiver notre
intelligence, à chercher le mieux sans cesse, pour faire de la patrie
une réunion d'hommes instruits et généreux, pour lui conserver sa
place parmi les premières nations du monde.
CXIV.--Paris autrefois et aujourd'hui.--Notre-Dame de Paris.
Paris est l'image en raccourci de la France, et son histoire se
confond avec celle de notre pays.
On quitta les Halles et on se dirigea vers la Cité, qui est une île
formée par la Seine au milieu de Paris. Pour s'y rendre on traversa la
Seine sur l'un des vingt-deux ponts que Paris possède. Au milieu,
Frantz fit arrêter les enfants.
--Regardez, leur dit-il, voilà la Cité, le berceau de Paris. C'est là
qu'il y a deux mille ans s'élevait une petite bourgade appelée Lutèce:
on ne voyait alors en ce lieu qu'une centaine de pêcheurs, s'abritant
à l'ombre des grands arbres et de la verdure que fertilisait le limon
du fleuve. La Seine leur servait de défense et de rempart, et deux
ponts placés de chaque côté du fleuve permettaient de le traverser.
Peu à peu Paris s'est agrandi. Son histoire a été celle de la France.
A mesure que la France sortait de la barbarie, Paris, séjour du
gouvernement, s'élevait et prenait une importance rapide. Nul
événement heureux ou malheureux pour la patrie, dont Paris et ses
habitants n'aient subi le contre-coup. Et tout dernièrement encore
enfants, rappelez-vous que Paris, mal approvisionné, souffrant de la
faim et du froid, a résisté six mois aux Allemands quand on ne le
croyait pas capable de tenir plus de quinze jours. Séparé de tout le
pays par le cercle de fer des ennemis, il n'avait point d'autres
nouvelles de la patrie que celles qui lui arrivaient sur l'aile des
pigeons messagers échappés aux balles allemandes.
[Illustration: LUTÈCE OU LE PARIS D'AUTREFOIS.--Lutèce était dans
une île de la Seine qui est la _Cité_ d'aujourd'hui. Elle était
habitée par une peuplade gauloise appelée les _Parisiens_, d'où
est venu le nom de Paris.]
--Oh! j'aime Paris, dit Julien, et je suis bien content de le
connaître... Mon oncle, ajouta-t-il ingénument, quand nous serons aux
champs, nous ferons pousser du blé nous aussi pour nourrir la France
et le grand Paris.
Tout en causant on avait traversé le pont et l'on arriva en face de
Notre-Dame, l'église métropolitaine de Paris. Ce fut le tour d'André
de dire ce qu'il savait.
[Illustration: L'INTÉRIEUR DE NOTRE-DAME DE PARIS.--C'est une des
plus vastes nefs du moyen âge: elle a 180 mètres de long, elle a
31 arcades terminées en courbes élancées et pointues qu'on appelle
_ogives_. Elle est éclairée par 37 fenêtres et par de magnifiques
roses en pierre découpées, qu'on nomme _rosaces_.]
--Petit Julien, vois-tu cette belle église tout ornée de dentelles
découpées dans la pierre, de statues taillées avec art; elle aussi a
assisté aux premiers jours de la France. La première église de Paris
fut bâtie ici il y a quinze cents ans, elle s'appelait Notre-Dame.
Lorsqu'elle devint trop petite et commença à tomber en ruines, on
entreprit la construction de celle-ci sur la place même où était
l'ancienne Notre-Dame, et on mit un siècle à la construire. Les voûtes
de Notre-Dame, depuis lors, n'ont cessé de retentir chaque fois que la
France était en péril ou en fête. Elles ont été l'écho des soupirs de
tout un peuple. Leurs cloches ont sonné non seulement pour la
naissance et la mort d'un homme, mais pour les espérances et les
deuils de la patrie entière.
--Oh! dit Julien, entrons donc nous aussi à Notre-Dame, voulez-vous,
mon oncle? et nous y prierons Dieu tous les trois pour la grandeur de
la France.
CXV.--L'Hôtel-Dieu.--Les grandes écoles et les bibliothèques de Paris.
La charité est plus grande en notre siècle qu'autrefois; mais
elle ne fera que s'accroître sans cesse, et un jour viendra sans
doute où on s'étonnera de toutes les misères qui sont encore
aujourd'hui sans secours.
--Mon oncle, dit Julien en sortant de l'église, qu'est-ce que c'est
que ce grand bâtiment qui est là tout près?
--C'est l'Hôtel-Dieu, le premier et le plus ancien hôpital de Paris.
Paris en a seize autres, et malgré cela Paris manque souvent de lits
pour ses malades. Alors on donne des secours à domicile en attendant
qu'il se trouve une place vide. Il n'y a pas longtemps que ces
nombreux hôpitaux existent; la moitié date de notre siècle.
L'Hôtel-Dieu seul fut bâti il y a douze cents ans par saint Landry,
évêque de Paris.
Plus nous allons, mes enfants, plus la charité se fait grande aux
coeurs de tous les hommes, plus ils s'aiment entre eux, car jamais
on n'eut plus de pitié qu'en notre siècle pour ceux qui souffrent.
Songez-y, au siècle dernier, Louis XVI, ayant visité les hôpitaux, vit
avec étonnement les malades entassés cinq ou six dans le même lit, si
bien que l'un mourait au milieu des autres et restait à côté d'eux
sans qu'on s'en aperçût. Si pareille chose se voyait de nos jours,
quel est celui qui ne parlerait pas bien vite d'y porter remède?
--Mon Dieu, dit Julien, on était donc bien pauvre dans ce temps-là?
--Oui, mon enfant, il y avait alors peu d'industrie en France, partant
pas assez de travail et point d'argent. Le peuple ne savait ni lire ni
écrire; conséquemment il faisait tout par routine. La terre cultivée
avec ignorance rapportait très peu et les famines étaient fréquentes.
[Illustration: L'HOTEL-DIEU A PARIS.--C'est le plus ancien et le
plus célèbre hôpital de Paris, qui en possède encore bien
d'autres. On y traite de douze à treize mille malades par an. Il a
été complètement rebâti.]
--Je suis bien content que ce ne soit plus comme cela, dit Julien, et
que chacun songe maintenant à s'instruire.
Tout en écoutant l'oncle Frantz, nos enfants suivaient les quais. Le
long du chemin ils passèrent devant le joli clocher doré de la
Sainte-Chapelle, le Palais de justice, le quai aux Fleurs couvert
d'étalages des fleurs les plus variées.
Puis on arriva dans le quartier des Écoles, et l'on vit en passant une
foule de jeunes gens qui allaient aux cours de la Sorbonne, du Collège
de France, de l'École de médecine, de l'École de droit. Julien
s'émerveillait aussi de voir tant de boutiques de livres, avec de
belles cartes aux devantures.
André s'arrêta longtemps devant un magasin où l'on fabriquait des
instruments de précision: cet art qui lui rappelait son métier
l'intéressait. Derrière la vitrine on apercevait les ouvriers au
travail, polissant l'acier, limant, ajustant avec une adresse
merveilleuse les appareils les plus compliqués.--Oh! s'écriait André,
comme on travaille bien à Paris!
Plus loin on admira des instruments d'optique, longues vues marines,
microscopes pour observer les plantes et les animaux invisibles,
thermomètres marquant le chaud et le froid, baromètres annonçant le
beau temps ou la tempête.
--Mon oncle, disait Julien, c'est donc à Paris qu'on fait tous ces
instruments qui servent à la science?
[Illustration: L'INSTITUT DE FRANCE.--C'est dans ce palais que
siègent les cinq grandes Académies dont l'ensemble forme
l'_Institut de France_. On appelle _académie_ une réunion d'hommes
illustres dans les lettres, dans les sciences ou dans les arts.
Tout le monde connaît l'Académie française qui compta parmi ses
membres Bossuet, Racine, Corneille, Boileau et tant d'autres:
l'Académie des sciences compta parmi les siens Buffon, Monge,
Lavoisier, Fresnel, etc.]
--Oui certes, Julien, et nous voici en ce moment dans le quartier
savant de Paris. Là est l'Institut de France, où se réunissent les
cinq Académies composées des hommes les plus illustres; là sont les
écoles de premier ordre que la France ouvre à ses enfants: l'École
normale supérieure, d'où sortent les professeurs qui enseigneront dans
les lycées et collèges; l'École polytechnique, où s'instruisent les
officiers qui commanderont les régiments français et les futurs
ingénieurs qui feront pour la France des travaux difficiles, ponts,
aqueducs, canaux, ports, machines à vapeur. C'est encore dans ce
quartier que se trouve l'École de médecine, où se préparent un grand
nombre de nos médecins, et l'École de droit, d'où sortent beaucoup de
nos avocats.
--Oh! dit Julien, que de mouvement on se donne à Paris, que de peines
on prend pour s'instruire! Je me rappelle que le petit Dupuytren avait
étudié la médecine à Paris et que Monge a professé à l'École
polytechnique.
[Illustration: UN COURS A L'ÉCOLE DE MÉDECINE.--Les médecins
doivent connaître le corps humain avec tous ses organes, qu'ils
auront plus tard à soigner. Les professeurs montrent aux élèves
sur les squelettes tous les os qui composent la charpente de notre
corps. Dans la salle de dissection ils leur montrent les muscles
et les nerfs. La science des diverses parties du corps s'appelle
_anatomie_.]
--Paris a aussi d'admirables bibliothèques, dit l'oncle Frantz, comme
la Bibliothèque nationale, qui contient deux millions de volumes. Là
sont rassemblés les livres les plus savants; professeurs ou élèves les
consultent chaque jour; de tout ce travail, de tous ces efforts sont
sortis et sortiront encore la gloire, la richesse et l'honneur de la
patrie.
En causant ainsi on marchait toujours et on commençait à être bien
las; on songea à se reposer un peu et à réparer ses forces: le morceau
de pain et de fromage du matin était déjà loin.
[Illustration: UNE SALLE D'ÉTUDE A LA BIBLIOTHÈQUE NATIONALE DE
PARIS.--C'est le roi Charles V, dit le _Sage_, qui fonda cette
bibliothèque devenue si célèbre. Il avait rassemblé dans une tour,
dite _tour de la librairie_, 600 volumes manuscrits, car
l'imprimerie n'était pas inventée. Sous Colbert la bibliothèque
nationale prit des développements immenses. C'est maintenant la
plus grande qui existe et qui ait existé: elle possède deux
millions de livres imprimés et deux cent mille manuscrits. Chaque
jour, par centaines, des hommes, des jeunes gens laborieux, des
femmes viennent consulter, dans l'une des vastes salles de ce
palais, les ouvrages dont ils ont besoin.]
L'oncle Frantz entra avec ses neveux dans un petit restaurant, et pour
une modique somme on fit un bon repas, car nos amis n'étaient pas
difficiles, et en marchant depuis le matin ils avaient gagné un
robuste appétit.
--Maintenant, dit Frantz, nous allons monter en omnibus et nous rendre
au Jardin des Plantes, où se trouvent réunis les plantes et les
animaux curieux du monde entier.
--Oh! dit Julien, quel bonheur! Aller en voiture et voir des bêtes,
que me voilà content!
CXVI.--Une visite au Jardin des Plantes.--Les grands carnassiers.--Les
singes.
Visiter un jardin d'histoire naturelle, c'est comme si on faisait
un voyage à travers toutes les parties du monde et tous les
règnes de la nature.
Les trois visiteurs montèrent sur le haut d'un omnibus, et la lourde
voiture partit au trot, les emportant tout le long des quais animés
qui bordent la Seine. Julien et André ouvraient leurs yeux tout grands
pour tout voir.
Après une demi-heure, l'omnibus s'arrêta devant la grille d'un vaste
parc, et nos trois amis entrèrent sous les arbres qui entrecroisent
leurs branches au-dessus des allées.
Là, bien des gens allaient et venaient, mais c'était surtout vers la
droite qu'on voyait une grande foule et ce fut par là que l'oncle
Frantz mena Julien.
[Illustration: LES LOGES DES BETES FÉROCES AU JARDIN DES PLANTES
DE PARIS.--Les bêtes féroces réunies dans la ménagerie du Jardin
des Plantes appartiennent à l'ordre des _carnivores_, animaux dont
les dents sont propres à broyer la chair. Les principales familles
de l'ordre des carnivores ou carnassiers sont la famille des ours,
des _chats_ (depuis le chat domestique jusqu'au tigre et au lion),
des _chiens_ (depuis le chien domestique jusqu'au loup et au
renard) et des _hyènes_.]
Ils arrivèrent devant des espèces de grandes cages grillées, derrière
lesquelles on voyait s'agiter des bêtes féroces. Dans la plus grande,
c'était un lion d'Afrique à la crinière brune qui tournait avec
impatience autour de sa cage et bâillait en face de la foule. A côté
de lui, dans d'autres cages, d'autres lions, les uns dormant, les
autres couchés sur le dos: l'un d'eux, le plus jeune, était en train
de s'amuser avec une grosse boule de bois qu'on laisse toujours dans
la cage des lions; il la roulait comme un jeune chat fait d'une pelote
de fil; il la lançait, puis bondissait après et la rattrapait. Et tout
le monde de rire, y compris Julien.
--Si on ne dirait pas un gros chat! s'écria-t-il.
[Illustration: JAGUAR.--C'est, après le tigre et le lion, le plus
grand des carnassiers du genre chat. Il vit en Amérique, surtout
au Mexique et dans la Plata. Il se plaît dans les grandes forêts,
près des fleuves, grimpe aux arbres comme un chat et y poursuit
les singes. Il s'attaque même à l'homme.]
--C'est que les lions sont en effet des carnassiers de la race des
chats, dit l'oncle Frantz. Mais ce sont des chats avec lesquels il ne
ferait pas trop bon jouer; même sans vouloir vous faire du mal, il
suffirait d'un coup de la queue de ce lion pour vous terrasser, et du
petit bout de sa griffe pour vous enlever un morceau de chair.
--Mais, dit Julien, ils doivent bien s'ennuyer d'être toute la journée
enfermés dans ces cages. Il faut que les barreaux soient bien solides
pour qu'ils ne puissent les briser.
[Illustration: L'AMPHITHÉATRE DES SINGES AU JARDIN DES PLANTES DE
PARIS.--Les singes appartiennent à l'ordre des _quadrumanes_,
c'est-à-dire animaux à quatre mains. Ce sont les plus intelligents
des animaux et ceux qui, par leur conformation, ressemblent le
plus à l'homme. Il y en a de toute race et de toute taille, depuis
la grosseur d'un écureuil jusqu'à celle de l'homme le plus grand.
Ils se nourrissent de fruits, quelquefois d'insectes, et vivent
dans les arbres, où ils sautent de branche en branche avec
agilité.]
--Ne t'inquiète pas, Julien, dit l'oncle en souriant, ce sont de bons
barreaux de fer sur lesquels ni leurs dents ni leurs ongles ne peuvent
rien.
Et on continua la promenade. A côté, c'était le tigre royal qui est
presque aussi grand que le lion, mais bien plus féroce. Il tournait
avec une inquiétude fiévreuse tout autour des barreaux, en regardant
les yeux à demi ouverts, d'un air hypocrite.
Plus loin, c'étaient les panthères et le jaguar accroupi comme pour
faire un bond. A quelque distance on entendait des rires, et la foule
se pressait devant une grande et haute cage en forme de rotonde.
--Oh! dit Julien, qu'est-ce qu'il y a là?
C'étaient les singes. Il y en avait une grande quantité réunis, et
tout cela courait, gesticulait, criait en se disputant. A l'intérieur
se trouvaient des barreaux et une sorte d'arbre: le long des branches
les singes montaient et descendaient, se lançant en l'air et
s'accrochant aux branches tantôt avec leurs mains, tantôt avec leur
queue. L'un d'eux, s'attachant ainsi à l'arbre avec sa queue comme
avec une corde, se balançait au bout. D'autres singes venaient près du
grillage pour recevoir des mains des spectateurs les friandises qu'on
voulait bien leur donner.
--Quel malheur que je n'aie rien sur moi! dit Julien en retournant ses
poches.
André chercha dans les siennes et y trouva un morceau de pain qu'il
s'empressa d'offrir à un jeune singe. Mais celui-ci, après l'avoir
pris, fit la grimace et le laissa tomber.