Dès que le petit Philippe sut lire, il employa toutes ses

journées à étudier, à feuilleter des livres savants.

A l'heure des récréations, Philippe allait jouer dans le jardin

paternel, mais ses jeux étaient de nouveaux travaux. Il

construisait de petits moulins que faisait tourner le ruisseau du

jardin: il fabriquait de toutes pièces ou dessinait sur le papier

des machines de diverses sortes.

A l'âge de quatorze ans, Philippe de Girard avait déjà inventé

une machine pour utiliser la grande force des vagues de la mer.

Il n'avait pas seize ans lorsqu'un malheur frappa sa famille: son

père et sa mère furent forcés de quitter la France pendant la

Révolution, et ils perdirent tout ce qu'ils possédaient.

Errant dans des pays étrangers, réduits à la pauvreté la plus

grande, les parents de Philippe de Girard seraient peut-être

morts de misère sans le courage de leur jeune fils.

Philippe met tout son génie au service de son amour filial; c'est

lui qui gagne le pain de son père et de sa mère, il est leur

secours, leur consolation, leur honneur. Il travaille sans repos,

et c'est pour eux qu'il travaille.

En 1810, Philippe et sa famille étaient réunis à table pour

déjeuner. En ce moment, un journal arriva. Son père l'ouvrit, y

jeta les yeux, puis le passant à son fils: «Tiens, Philippe,

voilà qui te regarde.»

Et le jeune homme lut dans le journal ce décret de Napoléon Ier:

«Il sera accordé un prix d'un million de francs à l'inventeur (de

quelque nation qu'il puisse être) de la meilleure machine à filer

le lin.»

[Illustration: PHILIPPE DE GIRARD, né en 1775 dans un village du

département de Vaucluse, mourut en 1845.]

--Un million! s'écria Philippe. Oh! si je pouvais le gagner et

vous rendre votre fortune d'autrefois!...

Après le dîner, Philippe va se promener dans le jardin sous les

grands arbres, réfléchissant, cherchant comment faire. Il se

procure du lin, du fil, une loupe (une loupe est une sorte de

verre qui grossit les objets pour les yeux); puis il s'enferme

dans sa chambre, et, tenant d'une main le lin, de l'autre le fil,

il se dit: «Avec ceci, il faut que je fasse cela.»

Il passa la journée et la nuit à réfléchir, imaginant et

construisant dans sa tête des machines de toute sorte.

Le lendemain, quand il revint à la même heure pour le déjeuner en

famille, il dit à son père:

--Le million est à nous, la machine est trouvée!

L'idée principale de la machine était trouvée en effet, mais,

pour l'exécuter, Philippe de Girard rencontra les plus grandes

difficultés. Il dépensa le peu d'argent qu'il avait; enfin, après

plusieurs années, au moment où la machine était enfin parfaite et

où Philippe allait recevoir son prix, Napoléon tomba. Le

gouvernement qui lui succéda refusa de payer le million promis.

Alors Philippe ruiné s'exila. Il alla fonder en Pologne une

manufacture de lin qui prit une grande importance et fut même le

centre d'une nouvelle ville. Cette ville porte le nom de Girard

et elle est désignée sur les cartes actuelles par le nom de

_Girardoff_.

Ainsi, grâce à un travail assidu, Girard finit par obtenir et par

donner aux siens la richesse qu'il avait failli déjà trouver.

Néanmoins, jusqu'à la fin de sa vie il ne cessa de travailler et

d'inventer sans relâche; c'est par vingtaines que se comptent les

machines que l'industrie lui doit.

Mais sa plus belle oeuvre, ce fut cette machine à filer le lin

qui devait être une des richesses de sa patrie. Elle se répandit

partout rapidement, surtout dans le Nord. C'est une simple

machine qui a fait la fortune et la grandeur de plusieurs villes

du Nord, principalement de Lille, centre de l'industrie du lin.

Aussi la ville de Lille s'est-elle toujours montrée

reconnaissante envers Philippe de Girard.

L'État fait aujourd'hui une pension à sa nièce et à sa

petite-nièce.

CVII.--L'Artois et la Picardie.--Le siège de Calais.

Le courage rend égaux les riches et les pauvres, les grands et

les petits, dans la défense de la patrie.

Julien, tournant la page de son livre, continua sa lecture:

L'Artois et la Picardie sont, comme la Flandre, des pays de

plaines très fertiles qui produisent en abondance le blé, le

colza et le lin. Ces trois provinces industrieuses, placées en

face de l'Angleterre, font aussi un grand commerce maritime. Par

les ports de Boulogne et de Calais passent chaque année, par

centaines de mille, les personnes qui se rendent d'Angleterre en

France ou de France en Angleterre.

Il y a cinq cents ans, le roi d'Angleterre, Édouard III, avait

envahi la France et assiégé Calais. Les habitants, pendant une

année entière, soutinrent vaillamment le siège; mais les vivres

vinrent à manquer, la famine était affreuse, il fallut se rendre.

Le brave gouverneur de la ville, Jean de Vienne, fit dire au roi

d'Angleterre que Calais se rendait et que tous ses habitants

demandaient à quitter la ville.

[Illustration: EUSTACHE DE SAINT-PIERRE ET LES BOURGEOIS DE

CALAIS.--C'est en 1347 que le roi d'Angleterre réduisit à merci la

ville de Calais. Cette ville ne fut enlevée aux Anglais qu'en 1558

par le duc de Guise. Calais a aujourd'hui 12,000 habitants; c'est

une place forte de première classe.]

Le roi répondit qu'il ne les laisserait pas sortir, mais ferait

tuer les plus pauvres et accorderait la vie aux riches au prix

d'une forte rançon.

Voici la belle réponse que lui fit alors Jean de Vienne.

--Seigneur roi, nous avons tous combattu aussi loyalement les uns

que les autres, nous avons tous subi ensemble bien des misères,

mais nous en subirons de plus grandes encore plutôt que de

souffrir que le plus petit de la ville soit traité autrement que

le plus grand d'entre nous.

Le roi furieux répondit qu'en ce cas il les ferait tous pendre.

Les chevaliers anglais réussirent pourtant à le calmer un peu, et

il se contenta d'exiger que Calais lui livrât six bourgeois,

parmi les notables, pour être mis à mort.

Le gouverneur de la ville vint alors au marché pour annoncer la

triste nouvelle. Il fit sonner la cloche. Au son du la cloche,

hommes et femmes se réunirent pour l'entendre.

Grande fut la consternation en apprenant l'arrêt du roi

d'Angleterre. Tous se regardaient les uns les autres, se

demandant quelles seraient parmi eux les six malheureuses

victimes. Tout d'un coup le plus riche bourgeois de la ville,

Eustache de Saint-Pierre, se leva; il s'avança vers le gouverneur

et, d'une voix ferme, il se proposa le premier pour mourir.

Aussitôt trois autres bourgeois imitent son noble exemple et,

quand il ne reste plus que deux victimes à choisir, tant

d'habitants se proposent pour mourir et sauver leurs concitoyens,

que le gouverneur de la ville est obligé de tirer au sort.

Ensuite les six bourgeois partirent au camp anglais, en chemise,

pieds nus, la corde au cou, portant les clefs de la ville. Ils

s'agenouillèrent devant le roi en lui tendant les clefs.

Il n'y eut alors, parmi les Anglais, si vaillant homme qui pût

s'empêcher de pleurer en voyant le dévouement des six bourgeois.

Seul, le roi d'Angleterre, jetant sur eux un coup d'oeil de

haine, commanda que l'on coupât aussitôt leurs têtes. Tous les

barons et chevaliers anglais versaient des larmes et demandaient

de faire grâce, mais Édouard, grinçant des dents, s'écria:

--Qu'on fasse venir le coupe-tête.

Au même moment, la reine d'Angleterre arriva. Elle se jeta à deux

genoux aux pieds du roi, son époux:

--Grâce, grâce! dit-elle; et elle pleurait à tel point qu'elle ne

pouvait se soutenir. Ah! gentil sire, je ne vous ai jamais rien

demandé; aujourd'hui je vous le demande, pour l'amour de moi,

ayez pitié de ces six hommes!

Le roi garda le silence durant quelques moments, regardant sa

femme agenouillée devant lui:--Ah! madame, dit-il, j'aimerais

mieux que vous fussiez ailleurs qu'ici.

Enfin il s'attendrit et il accorda la grâce des six héros de

Calais.

CVIII.--La couverture de laine pour la mère Étienne.--Reims et les

lainages.

Se souvenir toujours d'un bienfait, c'est montrer qu'on en était

vraiment digne.

--Mon oncle, dit un jour André à l'oncle Frantz, il y a une chose qui

me préoccupe; lorsque nous avons quitté la Lorraine, le père et la

mère Étienne nous ont aidés comme si nous étions leurs enfants, et la

bonne mère Étienne, sans rien me dire, a glissé dans ma bourse deux

pièces de cinq francs que j'y ai trouvées à Épinal. Cependant ils sont

très gênés, car ils ont perdu toutes leurs économies pendant la

guerre, et moi, malgré nos peines, j'ai néanmoins en ce moment deux

fois plus d'argent qu'en quittant Phalsbourg. Je voudrais bien leur

rendre ces deux pièces de cinq francs et leur en montrer ma

reconnaissance.

--Je t'approuve, André, dit l'oncle Frantz: il faut toujours, dès

qu'on le peut, rendre ce qu'on a reçu et répondre à un bon procédé par

un autre. Nous passerons chez la mère Étienne avant d'arriver à

Phalsbourg, et nous lui offrirons quelque chose.

--Mon oncle, dit Julien qui avait écouté avec attention, je me

rappelle que Mme Étienne nous avait mis la nuit sur notre lit des

habits pour nous couvrir, car, disait-elle, elle n'avait plus une

seule couverture de laine depuis la guerre.

--En effet, dit André, et malgré cela elle n'a pas hésité à nous

donner ses petites économies! Bonne mère Étienne!

[Illustration: LA CATHÉDRALE DE REIMS est un admirable édifice du

treizième siècle. On en voit ici l'extérieur et les superbes tours.

L'intérieur n'est pas moins magnifique: il est éclairé par des

vitraux remarquables et orné d'innombrables statues. C'est dans la

cathédrale de Reims qu'étaient couronnés les rois de France.]

--Eh bien, mes enfants, dit l'oncle Frantz, nous arriverons bientôt à

Reims, profitons-en pour acheter une chaude couverture que nous

offrirons à la mère Étienne. Reims est la ville des lainages par

excellence, et notre bateau va y rester assez de temps pour que nous y

puissions faire notre achat.

L'oncle Frantz et les deux enfants parcoururent la belle ville de

Reims, la plus peuplée du département de la Marne. Ils visitèrent la

superbe cathédrale, et Julien, se rappelant les récits de la mère

Gertrude, dit à son oncle que Jeanne Darc avait fait autrefois

dans cette cathédrale sacrer le roi Charles VII.

C'était un jour de marché, et partout s'étalaient les produits de la

Champagne, qui consistent surtout en lainages, en fers, en vins

célèbres.

[Illustration: OUVRIÈRES DE REIMS CARDANT ET PEIGNANT LA

LAINE.--La laine, comme le coton, a besoin d'être débarrassée de

tous les filaments étrangers et de toutes les impuretés. Pour cela

on la carde. Ce mot vient d'une espèce de chardon à tête épineuse,

la cardère, dont on se sert pour brosser la laine. Ensuite on la

peigne comme nous peignons nos cheveux.]

--Les lainages, dit l'oncle Frantz, sont la plus ancienne des

industries françaises et une de celles où la France l'emporte sur ses

rivales. On carde et on peigne les laines, puis on les tisse, et les

tissus de Reims, ainsi que les draps de Sedan, sont justement

renommés.

Tout en causant ainsi, on choisit une bonne couverture, chaude et

grande, et on se réjouit par avance du plaisir qu'on aurait à l'offrir

à la mère Étienne.

On reprit ensuite le chemin du bateau et on recommença à travailler en

songeant qu'on arriverait bientôt en Lorraine.

[Illustration: LA CHAMPAGNE tire son nom de ses vastes plaines

couvertes en partie de vignobles, en partie de vastes forêts.

Mézières (le chef-lieu des Ardennes) est une place forte sur la

Meuse. Sedan est une petite place forte célèbre par la défaite de

Napoléon III. Châlons-sur-Marne, Reims (65,000 hab.), Épernay font

un grand commerce de vins. Troyes (36,000 hab.) fabrique de la

bonneterie et des toiles, Chaumont des gants et des couteaux.

Langres a une coutellerie très renommée.]

Julien s'empressa de se remettre lui aussi au travail; il fit une

belle page d'écriture, des problèmes que l'oncle Frantz lui avait

donnés à résoudre et qui roulaient sur l'achat et la vente des

lainages. Puis il prit son livre d'histoires et lut ce qui s'y

trouvait sur la Champagne.

CIX.--Les hommes célèbres de la Champagne.--Colbert et la France sous

Louis XIV.--Philippe Lebon et le gaz d'éclairage.--Le fabuliste la

Fontaine.

Nous jouissons tous les jours, et souvent sans le savoir, de

l'oeuvre des grands hommes: c'est un bienfait perpétuel qu'ils

laissent après eux.

I. Le plus grand ministre de Louis XIV et l'un des plus grands

hommes qui aient gouverné la France, ce fut COLBERT, le fils d'un

simple marchand de laines de Reims qui avait pour enseigne un

homme vêtu d'un long vêtement de drap avec ces mots: _Au

long-vêtu_. Colbert avait pris dans le commerce des habitudes

d'ordre et d'intègre probité, qu'il apporta plus tard dans les

affaires publiques. Le cardinal Mazarin dit à son lit de mort à

Louis XIV: «Sire, je vous dois beaucoup, mais je crois

m'acquitter en quelque sorte avec Votre Majesté en vous donnant

Colbert.» Les prévisions de Mazarin ne furent pas trompées, et

c'est à Colbert qu'est due pour la plus grande partie la gloire

du siècle de Louis XIV.

A cette époque, une foule de gens prenaient dans le trésor public

et gaspillaient l'argent de la France. Colbert, par sa fermeté et

sa sévérité, réprima tous ces abus. On l'appelait «l'homme de

marbre», parce qu'il ne donnait à chacun que ce qui lui était dû,

sans se laisser fléchir par les menaces ou par les promesses.

«Sire, écrivait-il au roi, un repas inutile de mille écus me fait

une peine incroyable; et lorsque au contraire il est question de

millions d'or pour la Pologne, je vendrais tout mon bien et

j'irais à pied pour y fournir, si cela était nécessaire.» Car

c'était alors l'époque où les nations qui entouraient la Pologne

commençaient à s'en disputer les provinces.

Colbert fit plus que de donner tout son bien pour la France: il

lui donna tout son temps, toutes ses forces, toute sa vie. Il

travaillait seize heures par jour, soutenu par l'idée qu'il

travaillait au bonheur du peuple et à la gloire de la France.

Malheureusement, ce labeur perpétuel ruinait sa santé. En outre

les courtisans le haïssaient, car il n'aimait point à leur

accorder des faveurs injustes. Le roi Louis XIV finit par

méconnaître ses services, et par le disgracier au moment où il

allait mourir épuisé par ses travaux.

[Illustration: COLBERT, né à Reims en 1619, mort en 1683.--Il diminua

les impôts que payait seul le peuple et augmenta ceux que les

nobles payaient. Il encouragea l'agriculture: c'est aussi grâce à

lui que l'industrie française se développa, et qu'elle a acquis

cette élégance qui la distingue encore au milieu des industries de

toutes les nations. En même temps, il améliorait les routes, et

fit creuser par Riquet le canal du Midi. Enfin il encouragea les

arts et les lettres et attira à Paris les savants, les sculpteurs

comme Puget, les peintres, les poètes, les écrivains de tout

genre.]

Mais Colbert laissait en mourant de grandes oeuvres, et le bien

qu'il avait fait à la France ne fut point perdu. Maintenant

encore, dans l'état florissant où nous sommes, on pourrait

retrouver la trace des efforts de Colbert. On comprend à peine

comment ce grand ministre put suffire à accomplir à la fois

tant de travaux et de réformes diverses.

--Mon Dieu, dit Julien en lui-même, voilà un homme qui a été bien

utile à la France; et pourtant c'était le fils d'un simple marchand de

draps, ce Colbert. Mais ce n'était pas un paresseux seize heures de

travail par jour, comme il prenait de la peine! Allons, je vois que,

pour arriver à faire bien des choses et à les bien faire, il faut

travailler sans cesse.

II. PHILIPPE LEBON naquit dans un village de la Haute-Marne.

Devenu ingénieur des ponts et chaussées, il était à la campagne,

chez son père, lorsqu'il fit une des plus importantes découvertes

de notre siècle. Il était occupé à des expériences de physique et

de chimie, et chauffait sur le feu une fiole remplie de sciure de

bois: le feu s'étant communiqué à la fumée et au gaz qui

s'échappaient de la fiole, ce gaz se mit à brûler d'un vif éclat.

Aussitôt, Philippe Lebon conçut la pensée d'éclairer les maisons

et les villes au moyen du gaz qui sort du bois ou du charbon de

terre quand on les chauffe fortement. Il était tellement

enthousiasmé de sa découverte, qu'il disait aux habitants de son

village:

[Illustration: USINE A GAZ.--Pour fabriquer le gaz, on enferme du

charbon dans de grands cylindres de fonte et on le fait chauffer;

le gaz s'en échappe et, après avoir été purifié, il se rend sous

ces espèces de grandes cloches renversées qu'on voit à gauche dans

la gravure, et qu'on appelle _gazomètres_. De ces cloches partent

les tuyaux qui conduisent le gaz dans les magasins et dans les

rues.]

--Je retourne à Paris, et de là je puis, si vous voulez, vous

chauffer et vous éclairer avec du gaz que je vous enverrai par

des tuyaux.

On le traita de fou, mais son invention, loin d'être une folie,

est une des plus utiles applications de la science.

Philippe Lebon eut bien de la peine pour faire accepter en France

son idée, et même il n'y put réussir. C'est en Angleterre qu'on

adopta d'abord sa découverte.

Au milieu de ses efforts et de ses courageux essais, Philippe

Lebon rencontra une mort tragique. Il fui assassiné, en 1804, à

Paris, dans les Champs-Élysées, sans qu'on ait jamais pu

découvrir ni son meurtrier ni le motif de cet assassinat. Une

pension fut accordée par l'État à la veuve de Philippe Lebon.

III. Outre ces inventeurs célèbres, la Champagne a produit un de

nos plus grands poètes.

A Château-Thierry, dans l'Aisne, vivait au dix-septième siècle un

excellent homme de moeurs fort simples, qui était chargé

d'inspecter les eaux et forêts. Il passait en effet une grande

partie de son temps dans les bois. Il restait tout songeur sous

un arbre pendant des heures entières, oubliant souvent le moment

de dîner, ne s'apercevant pas parfois de la pluie qui tombait. Il

jouissait du plaisir d'être dans la campagne, il regardait et

observait tous les animaux; il s'intéressait aux allées et venues

de toutes les bêtes des champs, grandes ou petites. Et les

animaux lui faisaient penser aux hommes; il retrouvait dans le

renard la ruse, dans le loup la férocité, dans le chien la

fidélité, dans le pigeon la tendresse. Il composait alors dans sa

tête de petits récits dont les personnages étaient des animaux,

des fables où parlaient le corbeau, le renard, la cigale et la

fourmi.

[Illustration: LA FONTAINE naquit à Château-Thierry (Aisne) en

1621 et mourut en 1695. A cette époque Château-Thierry faisait

partie de la province de Champagne.]

Vous avez reconnu, enfants, ce grand poète dont vous apprenez les

fables par coeur, LA FONTAINE. C'est un des écrivains qui ont

immortalisé notre langue: ses fables ont fait le tour du monde;

on les lit partout, on les traduit partout, on les apprend

partout. Elles sont pleines d'esprit, de grâce, de naturel, et en

même temps elles montrent aux hommes les défauts dont ils

devraient se corriger.

CX.--Retour à la ville natale.--André et Julien obtiennent le titre de

Français.--La tombe de Michel Volden.

Le souvenir de ceux qui nous furent chers est dans la vie comme

un encouragement à faire le bien.

Après une semaine de fatigue on arriva enfin en Alsace-Lorraine. On

quitta le bateau à quelques kilomètres de Phalsbourg; nos voyageurs

transportèrent leurs malles et s'installèrent dans une auberge à bon

marché qu'ils connaissaient.

Puis l'oncle Frantz, usant de ses droits de tuteur auprès des

autorités allemandes, s'empressa de déclarer pour ses neveux et pour

lui-même leur résolution de rester Français et d'habiter en France.

Comme ils étaient en règle pour toutes les formalités nécessaires,

acte en fut dressé sans obstacle.

Alors l'oncle Frantz et les deux enfants se sentirent tout émus d'être

enfin arrivés au but qu'ils avaient poursuivi avec tant d'énergie et

de persévérance. Ils songèrent à la France; ils étaient heureux de lui

appartenir et d'avoir une patrie; et cependant il ne restait plus

devant eux rien autre chose, ni maison, ni ville où l'on pût

s'installer et vivre tranquille: désormais il faudrait travailler sans

relâche pour gagner le pain quotidien jusqu'à ce qu'on eût enfin un

foyer, «une maison à soi,» comme disait le petit Julien. Mais ces

trois âmes courageuses ne s'en effrayaient pas:--Le devoir d'abord,

disait l'oncle Frantz, le reste ensuite!

Julien et André, le coeur gros de souvenirs, suivaient avec émotion

les rues de la ville natale. On passa devant la petite maison où

Julien et André étaient nés, où leur mère, où leur père étaient morts.

Chemin faisant on rencontrait des visages amis, de vieilles

connaissances qui vous souhaitaient la bienvenue, comme maître Hetman,

l'ancien patron d'André.

Après la maison paternelle, la première où se rendirent les enfants

fut celle de l'instituteur qui les avait instruits, et auquel ils

voulaient exprimer leur reconnaissance.

L'instituteur découvrit dans un coin de son jardin quelques fleurs en

avance sur le printemps, et Julien fit un gros bouquet de ravenelles

d'or et de pervenches bleues. Puis nos trois amis, dans une même

pensée, se dirigèrent vers le petit cimetière de Phalsbourg.

Le soleil allait bientôt se coucher, empourprant l'horizon, lorsqu'on

arriva près de la tombe de Michel Volden. On s'agenouilla devant la

petite croix en fer qu'André avait lui-même forgée autrefois et placée

sur la tombe de son père; puis on y déposa le bouquet de Julien.

Alors de ces trois coeurs remplis de tendresse et de regrets s'éleva

intérieurement une prière.

L'oncle Frantz, immobile sur le gazon funèbre, repassait en son âme

les souvenirs de sa jeunesse; il songeait aux belles années passées en

compagnie de ce frère qui dormait son dernier sommeil au milieu des

vieux parents, sur la terre natale devenue une terre étrangère! il lui

jurait en son coeur d'être le père de ses deux orphelins.

Quant à André et à Julien, ils avaient les yeux pleins de

larmes:--Père, murmuraient-ils, nous avons rempli ton voeu, nous

sommes enfin les enfants de la France; bénis tes fils une dernière

fois. Père, père, notre coeur est resté tout plein de tes

enseignements; nous tâcherons d'être, comme tu le voulais, dignes de

la patrie, et pour cela nous aimerons par dessus toute chose le bien,

la justice, tout ce qui est grand, tout ce qui est généreux, tout ce

qui doit faire que la patrie française ne saurait périr.

CXI.--Une lettre à l'oncle Frantz.--Un homme d'honneur.--La dette du

père acquittée par le fils.

Que notre nom soit sans tache, et que devant personne nous

n'ayons à en rougir.

Le lendemain, au moment de quitter Phalsbourg, l'oncle Frantz reçut

une lettre de Bordeaux, lettre courte, simple, dix lignes seulement;

mais ces dix lignes imprévues lui causèrent une telle émotion qu'il

faillit se trouver mal.

«Frantz, disait la lettre, vous aviez placé toutes vos économies

chez mon père, et sa ruine vous a absolument ruiné, vous aussi.

Elle en a ruiné beaucoup d'autres, malheureusement, et le but le

plus cher de ma vie sera de les rembourser tous. Je ne le puis

que très lentement; néanmoins, comme de tous les créanciers de

mon père vous êtes celui auquel il s'intéresse le plus, je veux

commencer par vous le devoir que je me suis imposé d'acquitter

peu à peu tous les engagements de mon père. Présentez-vous donc à

la banque V. Delmore et Cie, rue de Rivoli, à Paris: il vous sera

versé sur la présentation de vos titres les 6,500 francs qui vous

sont dus.»

--André, Julien, s'écria l'oncle Frantz en ouvrant ses bras aux deux

enfants, et en les serrant étroitement sur son coeur, remerciez Dieu

avec moi et n'oubliez jamais le nom de l'homme d'honneur qui vient de

m'écrire.

André lut la lettre tout haut; Julien écoutait, les yeux grands

ouverts de surprise.

--Est-ce possible? s'écria-t-il. Alors, mon oncle, nous ne sommes plus

pauvres, et nous pourrons, nous aussi, cultiver un petit bien comme

vous le vouliez? Oh! mon Dieu, mon Dieu, quel bonheur!

Et l'enfant riait de plaisir en disant:--Nous aurons de belles vaches

comme la fermière de Celles, j'apprendrai à labourer, à tailler les

arbres, à soigner les bêtes, n'est-ce pas, mon oncle? Oh! que ce

monsieur est brave et honnête tout de même, de rembourser ainsi les

dettes de son père! Mon oncle, je prierai Dieu pour lui tous les jours

de ma vie.

Le tour de la France par deux enfants Devoir et Patrie · 第 22 / 25 段