par le vent et l'orage qui bouleversent les flots. Sous ce
rapport, le nord-ouest de la France est parmi les contrées de
l'Europe les plus exposées aux orages. Dans la tempête, les vagues
fouettées par le vent bondissent jusqu'à une hauteur de douze
mètres.]
Avec une merveilleuse habileté le vieux pilote, qui connaissait toutes
les côtes de France depuis vingt ans, et encore mieux celles de
Bretagne et de Normandie, guidait l'embarcation pour regagner la haute
mer. Il n'y avait aucun port assez rapproché où l'on pût trouver un
abri; mieux valait le large que la côte hérissée de récifs.
Ce fut une longue nuit d'angoisses. Enfin les premiers rayons du jour
parurent et éclairèrent la mer bouleversée. Nos amis étaient seuls sur
l'Océan, enveloppés par une brume épaisse comme cela arrive dans les
tempêtes.
Ils se regardèrent les uns les autres; puis l'oncle Frantz, comme
saisi d'une pensée soudaine, serra les mains du vieux pilote dans les
siennes, et d'une voix que l'émotion suffoquait:--Guillaume, dit-il,
comment nous acquitterons-nous jamais envers toi?
--C'est bien simple, répondit le vieux marin en promenant autour de
lui ses yeux clairs et résolus; et plus gravement il reprit:--Frantz,
dans un même péril, tu feras pour un autre ce que je fais pour toi
aujourd'hui, et les enfants de même.
--Nous le ferons, répondit Frantz d'un accent ému.
--Nous le ferons, répétèrent André et Julien; et ce dernier, levant
ses petites mains jointes vers le pilote, souriait à travers ses
larmes comme si un coin du ciel noir s'était enfin éclairci.
Alors une sorte de calme s'éleva du fond de ces quatre âmes que la
mort enveloppait encore de toutes parts: il semblait qu'en s'engageant
à vaincre dans l'avenir de nouveaux périls pour le salut d'autres
hommes, on eût déjà triomphé du péril présent.
C.--La dernière rafale de la tempête.--La barque désemparée.
Espérer et lutter jusqu'au bout est un devoir.
A ce moment, une dernière rafale s'éleva, mais si brusque, si violente
que personne n'eut le temps de s'y préparer. Une lame énorme,
furieuse, venant de l'avant, brisa d'un seul coup les deux rames. En
même temps, elle emplit à moitié d'eau la barque, roula Julien,
aveugla André et l'oncle Frantz, qui perdirent pied.
La bourrasque passée, nos quatre naufragés furent presque étonnés de
se retrouver encore ensemble et de voir que la barque, quoique remplie
d'eau, était toujours à flot. Par malheur elle était absolument
désemparée; on ne pouvait plus la diriger, on se trouvait comme une
épave flottante à la merci du vent et des vagues, qui pouvaient
entraîner de nouveau l'embarcation sur des récifs et l'y briser.
On s'empressa de vider le canot, ce qui fut long. Puis chacun se
rassit, en proie à de nouvelles anxiétés.
Guillaume était devenu sombre. Immobile au fond de la barque, il
suivait d'un oeil triste l'horizon brumeux. Ses paupières étaient
humides, comme si, par la pensée, il eût entrevu au delà des côtes de
l'Océan une petite maison cachée sous les arbres, et au cher foyer de
la maison une femme inquiète et deux têtes blondes, celles de ses
petites filles.
Un soupir profond souleva la poitrine du vieux marin, et ses yeux
continuèrent à se perdre dans l'horizon vide.
Alors deux bras caressants se posèrent sur son épaule et la petite
voix tendre de Julien s'éleva. On eût dit que l'âme naïve de l'enfant
avait lu dans celle du vieillard et qu'elle venait lui répondre.
--Père Guillaume, murmura-t-il à son oreille, Dieu est bon, et je le
prie de tout mon coeur: vous reverrez votre maison.
--Dieu t'entende, Julien! fit le vieillard en serrant l'enfant dans
ses bras.
CI.--Le noyé et les secours donnés par Guillaume.
Que d'hommes ont été rappelés à la vie par des secours
intelligents et persévérants!
Après ce moment d'effusion, Guillaume fit un effort, et chassant ses
pensées tristes:
--Ces enfants-là doivent être épuisés, dit-il. Puisque nous n'avons
plus rien à faire qu'à nous laisser ballotter au hasard, il faut
réparer nos forces en prenant de la nourriture.
On atteignit alors quelques provisions qu'on avait emportées en toute
hâte au moment d'embarquer: du biscuit, de la viande sèche et un petit
baril d'eau douce. On brisa comme on put le biscuit, et quand chacun
eut repris des forces, on se sentit plus de courage et d'espoir.
La barque flottait au hasard, jouet des flots; tous les yeux étaient
fixés sur l'horizon.
Julien, qui regardait comme les autres la mer avec attention,
s'approcha de l'oncle Frantz:
--Mais voyez donc, dit-il; il y a quelque chose qui flotte là-bas sur
l'eau: qu'est-ce que ce peut être?
--Quelque épave de la tempête, sans doute, dit l'oncle Frantz.
Peut-être quelque débris du navire.
--Mais non, je vous assure, dit André à son tour. Tenez, il me semble
que ce sont des vêtements qui flottent. Ne serait-ce point le corps
d'un homme?
--Il a raison, dit le vieux pilote. Ce doit être un naufragé comme
nous, mais plus malheureux que nous.
Tous les yeux fixés sur ce point cherchaient à deviner. On ne pouvait
encore bien distinguer l'objet qui flottait sur l'eau. Tout d'un coup
une vague plus forte le rapprocha de la barque.
--Oh! mon Dieu! s'écria l'oncle Frantz, qui avait aperçu le visage
pâle du naufragé, c'est le capitaine du navire.
Et jetant à la mer un paquet de cordages qui se trouvait à bord de la
barque désemparée, il parvint à attirer à lui le corps flottant et à
le hisser dans le canot.
On le coucha aussitôt sur le côté. Guillaume desserra les dents du
capitaine: on vit l'eau ressortir de sa bouche. Ensuite Guillaume le
frictionna par tout le corps pour rappeler la chaleur, et, appuyant la
main sur sa poitrine, il la fit successivement se lever et s'abaisser
pour imiter les mouvements de la respiration.
Le corps semblait toujours inanimé. Le père Guillaume, sans se
décourager, approcha alors sa bouche de la sienne et lui souffla
doucement de l'air. Il fit cela avec patience pendant assez longtemps.
André et Julien, se dépouillant de leur veste, avaient recouvert le
noyé pour le réchauffer.
Enfin le souffle du capitaine parut répondre à celui de Guillaume; un
léger tressaillement agita son corps, ses lèvres remuèrent et ses yeux
se rouvrirent. L'oncle Frantz, prenant une gourde d'eau-de-vie, lui en
versa quelques gouttes qui le ranimèrent tout à fait.
Quand il put parler, le capitaine raconta à ceux dont les soins
intelligents venaient de le sauver que la chaloupe chargée de monde
avait eu une avarie, avait pris l'eau et sombré. Il avait nagé pendant
plusieurs heures, espérant rencontrer quelque navire. Puis il avait
aperçu de loin le canot et s'était dirigé vers lui. Enfin les forces
l'avaient abandonné, et depuis il ne savait plus ce qu'il était
devenu.
CII.--L'attente d'un navire et les signaux de détresse.
De même que, sur mer, les vaisseaux se détournent de leur route
pour venir au secours des naufragés, de même, dans la vie, nous
devons aller vers ceux qui souffrent et faire pour eux sans
hésiter les sacrifices que réclame leur misère.
Vers midi, le vent changea brusquement. En même temps, la brume qui
n'avait cessé d'envelopper la barque se dissipa peu à peu, et les
naufragés, qui étaient maintenant cinq, purent observer l'horizon sur
tous les points.
--En temps ordinaire, dit Guillaume, nous ne tarderions pas à
apercevoir quelque navire, car la Manche est la mer la plus fréquentée
du globe; mais après une telle tempête, c'est grand hasard si quelque
vaisseau a pu tenir la mer et si l'on vient à notre secours.
--Espérons pourtant, dit le capitaine.
Et la barque continua de voguer au hasard des vents et des vagues.
Vers deux heures on aperçut du côté du sud un petit point blanc qu'on
avait peine à distinguer de l'écume des flots. Mais en le regardant,
les yeux du vieux pilote brillèrent:
--Voici une voile, dit-il; puisse-t-elle venir vers nous!
Le navire approchait en effet. Après une demi-heure d'attente, qui
sembla un siècle aux naufragés, on découvrit distinctement les trois
mâts.
--On peut maintenant nous voir, dit le capitaine, tâchons d'être
aperçus.
Le pilote, qui avait la plus haute taille, prit un mouchoir rouge,
l'attacha au tronçon d'une rame qui restait et l'agita en l'air comme
signal de détresse.
Ce fut alors un grand silence, plein d'anxiété: tous les yeux étaient
tournés vers le même point. Le navire approcha encore, mais il se
dirigeait vers les côtes d'Angleterre, et, continuant rapidement sa
route, il ne vit pas le frêle canot perdu au milieu de la mer.
Peu à peu les mâts semblèrent s'abaisser en s'éloignant, le navire ne
parut plus qu'un point, le point lui-même disparut, et le canot des
naufragés continua de flotter seul sur l'immense Océan.
Tous les coeurs étaient gros d'angoisse. Un silence morne régna de
nouveau dans la petite barque.
Le soleil allait déjà se coucher et emporter avec lui la dernière
espérance des naufragés, lorsque Julien, dont les yeux étaient tournés
vers l'ouest, aperçut au loin une sorte de petit nuage noirâtre qui
flottait au-dessus de l'horizon.
--Ne voyez-vous pas ce nuage? dit-il à son oncle.
Celui-ci regarda, puis, se levant tout à coup:--Oh! dit-il, ce n'est
point un nuage, c'est de la fumée. Sûrement un vapeur est par là. Nous
pouvons encore espérer.
Bientôt en effet la fumée sembla approcher, épaissir; puis, quelques
minutes plus tard, on distinguait le haut des mâts et de la cheminée
du vaisseau.
On se leva et on agita tout ce qu'on possédait d'étoffes à couleurs
voyantes. Julien avait joint ses petites mains, les yeux tournés vers
le ciel.
Tout d'un coup le navire à vapeur changea de direction et marcha juste
sur le canot. Le signal avait été aperçu et on venait pour secourir
les naufragés.
Quelques instants après, ils étaient tous à bord du grand bateau à
vapeur la _Ville de Caen_, qui reprenait sa route vers Dunkerque, les
emportant avec lui.
CIII.--Inquiétude et projets pour l'avenir.
Une famille unie par l'affection possède la meilleure des
richesses.
Dans l'ivresse de se voir enfin sauvés, Julien et André s'étaient
jetés au cou de leur oncle et du brave Guillaume.
--Ami, dit Frantz au vieux pilote normand, désormais c'est entre nous
à la vie et à la mort. Nous te devons d'exister encore: dispose de
nous au besoin.
--Frantz, dit Guillaume, s'il en est ainsi, je veux te demander une
chose.
--Quoi que ce soit, dit Frantz, je le ferai.
--Eh bien, Frantz, lorsque tu auras terminé tes affaires en
Alsace-Lorraine, viens me trouver dans le petit bien que je possède
auprès de Chartres; je sais que, si tu n'avais pas perdu toutes tes
économies à Bordeaux, tu aurais acheté un bout de terre pour t'y
établir; moi, me voilà propriétaire et je n'entends pas grand'chose à
l'agriculture; viens te reposer un mois auprès de moi. Tu m'aideras de
tes conseils, nous réfléchirons ensemble à l'avenir, et si le coeur
te disait de l'installer auprès de nous, nous serions bien heureux.
--Hélas! mon brave Guillaume, répondit Frantz, j'irai te voir, je te
le promets, mais je ne pourrai rester longtemps: nous avons notre vie
à gagner, André et moi, nous avons à élever et à instruire Julien.
--Que comptez-vous faire?
--Je n'en sais trop rien encore, dit Frantz en soupirant. Cette
tempête a achevé de bouleverser mes projets. Nos vêtements à tous sont
au fond de la mer, et si je n'avais eu soin de mettre dans ma ceinture
mes papiers avec une centaine de francs qui nous restaient, nous
n'aurions plus rien que nos bras à cette heure.
--Ah! mon Dieu, c'est pourtant vrai, s'écria Julien, toutes nos
affaires sont restées sur le navire et ont sombré avec. Et mon carton
de classe, mes cahiers et mes livres que j'avais si bien pris soin
d'emporter de Phalsbourg, tout est perdu! Quel dommage! je n'y avais
pas songé encore.
Et l'enfant laissa tomber ses bras d'un air désolé. Mais à ce moment
il sentit quelque chose de dur dans sa poche, et il ne put retenir un
petit cri de plaisir:
--Oh! fit-il, j'ai tout de même encore un livre, mon livre sur les
grands hommes. Il était dans ma poche et il s'est trouvé sauvé sans
que j'y pense.
Le vieux pilote embrassa Julien, et serrant la main de Frantz:--Allons,
dit-il, ne nous désolons pas, Frantz. Songe que dans ma vie j'ai passé
des heures plus dures encore, et pourtant me voilà petit propriétaire
à présent. Ton tour de bonheur arrivera aussi, tu verras; il arrive
toujours pour ceux qui comme toi ne craignent ni la peine ni le
travail, parce qu'ils veulent honnêtement se tirer d'affaire.
--Et puis, mon oncle, ajouta André, vous n'êtes pas seul, et nous,
nous ne sommes plus orphelins. A nous trois, nous formons une petite
famille. Nous nous aimons, nous nous soutiendrons tous les trois; nous
serons heureux, allez, sinon par la richesse, au moins par
l'affection.
CIV.--Une surprise après l'arrivée à Dunkerque.--Les quatre
caisses.--Utilité des assurances.
En s'entendant les uns avec les autres et en se cotisant, on
parvient de notre temps à réparer des malheurs qui étaient
autrefois irréparables.
Le paquebot arriva rapidement à Dunkerque. Ce port, le plus fréquenté
du département du Nord, tire son nom des dunes de sable près
desquelles la ville est bâtie. C'est, avec Boulogne et Calais, un
centre important pour la pêche des harengs et des sardines.
[Illustration: LES DUNES DE DUNKERQUE.--On appelle dunes des
collines de sable qui se sont formées sur les bords de l'Océan ou
de la Manche. Elles sont stériles et souvent habitées par des
renards. On arrête les dunes, dans le Nord, en y plantant une
sorte de jonc marin, et dans les Landes en y plantant des pins
maritimes. Les plantations ou semis faits sur les dunes sont
exemptés d'impôts pendant trente ans.]
Frantz désirait se rendre au plus vite en Alsace-Lorraine avec ses
neveux sans rien dépenser; il songea à se procurer de l'occupation sur
un des bateaux qui font le service des canaux du Nord et qui,
regagnant le canal de la Marne au Rhin, passent tout près de
Phalsbourg.
On parcourut la ville animée de Dunkerque; on passa devant la statue
de Jean Bart que David a sculptée, et Julien admira l'air résolu du
célèbre marin.
L'oncle Frantz ne trouva pas du premier coup ce qu'il désirait. Ce fut
seulement après deux jours de recherches, bien des peines et bien des
tracas, qu'il obtint de l'ouvrage à bord d'un bateau. Encore ne lui
promit-on d'autre salaire que leur nourriture à tous les trois.
[Illustration: LA PECHE DU HARENG.--Le hareng est un joli poisson
glauque sur le dos et blanc sous le ventre. Chaque année, au mois
de mars, les harengs descendent des mers du Nord par bancs
immenses et voyagent le long de nos côtes. C'est alors que les
pêcheurs vont jeter dans l'eau leurs grands filets qu'ils retirent
chargés de harengs. Cette pêche est aussi importante que celle de
la morue.]
Nos amis s'en revenaient donc la tête basse, le front soucieux,
songeant qu'il allait falloir entamer leur petite réserve d'argent
pour s'acheter des vêtements de rechange; et ils étaient si tristes
qu'ils marchaient sans rien se dire, préoccupés de leurs réflexions.
--Eh bien, s'écria Guillaume qui les attendait sur le seuil de la
porte, arrivez donc: il y a du nouveau qui vous attend.
Julien, en voyant la figure radieuse du brave pilote, devina vite que
les nouvelles étaient bonnes; il s'élança à sa suite de toutes ses
petites jambes, et on monta quatre à quatre l'escalier de la mansarde
qu'on avait louée en arrivant.
Quand la porte fut ouverte, Julien demeura bien surpris. Il aperçut au
beau milieu de la mansarde quatre caisses de voyage portant chacune le
nom de l'un de nos quatre voyageurs. Julien, naturellement, s'empressa
d'ouvrir celle qui portait son nom, et il fit un saut d'admiration en
voyant dans le tiroir de la caisse de bonnes chemises à sa taille, des
bas, des souliers neufs, un chapeau en toile cirée et une paire de
pantalons en bon drap.
--Mais, père Guillaume, dit l'enfant en déployant toutes ces
richesses, est-ce que c'est possible que ce soit pour moi, tout cela!
D'où vient cette belle caisse? Et André qui en a autant! et mon oncle
aussi, et vous aussi! Qu'est-ce que cela veut dire?
[Illustration: JEAN BART, né à Dunkerque en 1651[*], mourut en
1702. Fils d'un simple pêcheur, il devint l'un de nos plus
illustres marins. Un capitaine anglais l'invita un jour à dîner;
il se rendit sans défiance sur son navire; mais c'était une
trahison: à la fin du dîner les matelots anglais se jetèrent sur
Jean Bart pour le faire prisonnier. Celui-ci, avec un sang-froid
admirable, se dégageant brusquement, courut vers un tonneau de
poudre, en approcha une mèche allumée qu'il avait saisie et cria
aux Anglais d'une voix tonnante: «Si vous faites un pas vers moi,
je fais sauter le navire et nous avec.» Les Anglais interdits
s'écartent, les marins de Jean Bart ont le temps d'arriver,
s'emparent du navire, et Jean Bart triomphant ramène à Dunkerque
les Anglais prisonniers sur leur propre vaisseau.]
--Petit Julien, répondit le père Guillaume, ravi de la bonne surprise
qui épanouissait tous les visages, c'est le cadeau d'adieu de notre
capitaine. Il a fait dresser avec moi, comme la loi l'y obligeait, le
procès-verbal du naufrage du navire: le _Poitou_ était assuré avec
toute sa cargaison et le capitaine ne perdra rien: il a trouvé juste
que nous ne perdions rien aussi, et il nous envoie ces vêtements en
échange de ceux qui ont coulé avec le navire. En même temps, il a
ajouté le paiement promis à chacun de nous pour la traversée. Volden,
voici tes cinquante francs; André, en voici trente, et toi, Julien,
voici un carton d'écolier tout neuf pour te récompenser d'avoir été
courageux en mer comme un petit homme.
Julien ne se possédait pas d'aise. Cette caisse à son adresse, c'était
le premier meuble qu'il eût possédé:
--Mon oncle, disait-il en sautant de plaisir, voyez donc, nous avons
maintenant un mobilier: c'est comme si nous possédions chacun une
armoire!
Tout d'un coup, il s'interrompit pour pousser une nouvelle exclamation
de surprise:
--Ah! mon Dieu! dit-il, jusqu'à mon joli parapluie que M. Gertal
m'avait donné et que j'avais tant de regret d'avoir perdu! Eh bien, le
capitaine en a mis un au fond de la caisse, et il est tout pareil,
regarde, André.
--Je m'imagine, dit l'oncle Frantz en tendant la main avec émotion à
Guillaume, qu'il y a quelqu'un qui a sans doute aidé la mémoire du
capitaine.
--Mon vieil ami, dit Guillaume, j'étais chargé de faire l'inventaire
complet; j'ai tâché de ne rien oublier.
Ce soir-là, nos quatre amis dînèrent bien contents. Après dîner on
alla remercier le capitaine, et chemin faisant Julien ne put
s'empêcher de dire qu'il trouvait que les _assurances_ sont une bien
bonne chose.
--Oui certes, petit Julien, répondit Guillaume. En donnant aux
compagnies d'assurances une faible somme chaque année, on se trouve
protégé autant que faire se peut contre les malheurs de toute sorte.
Je me suis déjà dit qu'en arrivant chez moi la première chose que je
vais faire, ce sera d'assurer contre l'incendie le petit bien dont
nous avons hérité et d'assurer contre la grêle mes récoltes de chaque
année.
Et le vieux pilote ajouta sentencieusement:
--L'homme sage n'attend point que le malheur ait frappé à sa porte
pour lui chercher un remède.
CV.--Le Nord et la Flandre.--Ses canaux, son agriculture et ses
industries.--Lille.
Les pays du nord sont ceux que la nature a le moins favorisés;
mais l'intelligence et le travail de l'homme ont corrigé la
nature et y ont produit des richesses.
Le lendemain, nos amis se séparèrent en se promettant de se revoir
bientôt. Guillaume allait retrouver sa femme, Frantz et ses neveux se
dirigeaient vers Phalsbourg pour y terminer leurs affaires.
Lorsque le bateau quitta Dunkerque pour naviguer sur le canal, Julien,
debout sur le pont, observait le pays avec attention.--Regarde bien,
Julien, lui dit l'oncle Frantz, qui était tout près, enfonçant dans
l'eau sa longue perche; le département du Nord où nous voici vaut la
peine que tu l'admires. C'est, après le département de la Seine, le
plus peuplé de France, et l'agriculture comme l'industrie y est
prospère.
En effet, tout le long des bords du canal, souvent noircis par la
poussière du charbon de terre, on voyait se déployer de grandes
plaines où travaillaient sans relâche les cultivateurs affairés. On
était à la fin de janvier, et chacun préparait la terre à recevoir les
semences du printemps.
[Illustration: FLANDRE, ARTOIS ET PICARDIE.--Ces provinces sont
riches et couvertes de villes florissantes. Leur fertilité en blé
les a fait nommer le grenier de la France. Lille a environ 200,000
habitants. L'ancienne capitale de l'Artois était Arras (30,000
hab.), fortifiée par Vauban. L'ancienne capitale de la Picardie
était Amiens (70,000 hab.). Cette ville importante est située sur
la Somme, rivière aux eaux dormantes. C'est encore un grand centre
industriel; on y fabrique des tapis et des velours renommés.
Abbeville (20,000 hab.) est connue pour sa serrurerie.]
--Dans deux mois, ajouta l'oncle Frantz, ce ne sera partout qu'un
immense tapis vert: ici, du chanvre et du lin, dont on fera les belles
toiles du Nord ou les dentelles de Valenciennes et de Douai; là, le
colza, la navette et l'oeillette pour les huiles, le houblon pour la
bière, les betteraves pour les raffineries de sucre et pour la
nourriture des bestiaux, enfin les céréales de toute sorte; car ici il
n'y a jamais un mètre de terrain inoccupé.
--Pourquoi ne voit-on pas de vaches dans les champs par ici? observa
Julien.
[Illustration: L'OEILLETTE.--C'est le nom vulgaire de certains
pavots cultivés pour leurs graines. Le pavot renferme une
substance vénéneuse, l'opium, mais ses graines en sont totalement
dépourvues, et ce sont elles qui fournissent l'huile d'oeillette,
peut-être la meilleure après l'huile d'olive.]
--C'est qu'on les nourrit à l'étable pour la plupart. Ce qui n'empêche
pas les vaches flamandes d'être une des plus belles races françaises.
Elles sont grandes et donnent beaucoup de lait. Les moutons flamands
sont aussi renommés; avec leur laine on fait les belles étoffes qui se
vendent à Roubaix et à Tourcoing.
--Et toutes ces grandes cheminées, mon oncle, dit Julien, qu'est-ce
donc?
--Ce sont les cheminées d'usines de toute sorte, raffineries de sucre,
distilleries d'eau-de-vie, fabriques d'amidon. Bientôt nous verrons
les moulins à huile et à farine. Plus tard nous rencontrerons des
puits de mines: les mines d'Anzin et de Valenciennes produisent à
elles seules le quart de toute la houille retirée du sol français.
--Oh! oh! dit le petit Julien, je suis bien content de connaître la
Flandre; je vois que le nord de la France n'en est pas la partie la
moins bonne.
[Illustration: UNE FILATURE DE LIN A LILLE.--Le lin est de toutes
les fibres de plantes celle qu'il était le plus difficile de filer
à la mécanique. C'est par une merveille de l'industrie que les
machines réussissent maintenant à transformer ces fibres si
courtes en fils longs et souples qui vont s'enroulant sur des
bobines.]
Bientôt on arriva à Lille, la cinquième ville de France, qui est en
même temps une place forte de premier ordre, tout entourée de remparts
et de bastions, et qui soutint plusieurs sièges héroïques. Julien fut
envoyé faire quelques commissions à travers Lille: il revint
émerveillé du mouvement qu'il avait vu partout, et du bruit des
grandes filatures dont on entendait en passant siffler les machines à
vapeur.
Comme il avait vu sur une place de Lille le nom de Philippe de Girard,
il songea aussitôt à interroger son livre sur ce grand homme.--Quel
bonheur, pensa-t-il, que j'eusse mon livre dans ma poche lors de la
tempête! L'Océan ne l'a pas englouti, mon cher livre; il me semble que
je l'aime plus encore, à présent qu'il a fait avec moi tant de courses
extraordinaires. Voyons ce qu'il va m'apprendre sur Lille.
Et l'enfant ouvrit son livre.
CVI.--Un grand homme auquel le Nord doit une partie de sa prospérité:
Philippe de Girard.--La machine à filer le lin.
Un seul homme, par son génie et sa persévérance, peut faire
changer de face toute une contrée.
En l'année 1775, un petit enfant nommé PHILIPPE DE GIRARD venait
au monde dans un village du département de Vaucluse.
--Le département de Vaucluse, se dit Julien, chef-lieu Avignon; j'ai
passé par là en allant à Marseille, je me le rappelle très bien.