Suède, qui admirait passionnément son génie et qui avait
elle-même le plus grand goût pour les sciences, le supplia de
venir dans son palais, d'être son maître et son conseiller, d'y
continuer ses expériences avec tous les trésors qui seraient mis
à sa disposition. Descartes refusa d'abord, puis céda aux
instances de la reine. Il vint en Suède; bientôt ce froid climat
le rendit malade et causa sa mort prématurée. Ses restes furent
rapportés à Paris dans l'église Saint-Étienne, où on voit encore
son tombeau.
[Illustration: LA STATUE DE DESCARTES ET LE PONT SUR LA LOIRE A
TOURS.--Descartes naquit à la Haye près de Tours (Indre-et-Loire)
en 1596, et mourut à Stockholm en 1650.]
XCV.--Le pays du pilote Guillaume.--La Normandie, ses ports, son
commerce.--Rouen et ses cotonnades.
Il est bon dans l'industrie d'avoir des rivaux: nous cherchons à
faire mieux qu'eux, et c'est profit pour tous.
--Père Guillaume, dit Julien le lendemain matin en arrivant sur le
pont à côté du pilote, vous m'avez dit l'autre jour que vous étiez
Normand; voulez-vous que nous parlions de votre pays? Cela m'amusera
beaucoup. Moi, je voudrais connaître toutes les provinces de la
France, parce que j'aime la France et que je veux être instruit des
choses de mon pays.
--Voilà qui est bravement parlé, petit Julien. Assieds-toi
tranquillement en face de moi, et nous causerons de la Normandie.
[Illustration: LA NORMANDIE.--Outre Rouen, le Havre et Cherbourg,
l'une des plus grandes villes de la Normandie est Caen (45,000
h.), sur l'Orne. Caen fabrique de superbes dentelles, ainsi
qu'Alençon et Bayeux. Évreux et Saint-Lô font des toiles de fil et
des coutils; Elbeuf (22,000 h.) et Louviers fabriquent les draps
les plus fins pour nos habits. Laigle et ses environs possèdent
les seules fabriques importantes d'épingles et d'aiguilles qui
soient en France.]
Julien ne se le fit pas répéter deux fois, et le père Guillaume,
levant le doigt dans la direction des côtes normandes:
--Par là-bas, dit-il, au loin, comme un bras qui se plongerait dans
l'Océan, il y a un cap que je ne puis voir sans un grand battement de
coeur: c'est le cap de la Hague, petit Julien; c'est par là que je
suis né, c'est là que je me suis essayé tout bambin, au pied des
falaises, à lutter contre les flots et à ne pas trembler dans la
tempête. Tout près est la rade de Cherbourg, et Cherbourg est le plus
magnifique port militaire construit par la main des hommes. La rade
de Cherbourg est défendue par une digue qui n'a pas sa pareille au
monde.
[Illustration: CHERBOURG ET SA DIGUE.--La rade de Cherbourg était
une des plus belles de la Manche, mais elle était ouverte du côté
de la mer et exposée aux tempêtes ou à l'attaque des ennemis.
C'est pour la fermer qu'on a construit cette immense digue, oeuvre
unique en son genre, qui est une sorte d'île faite de main d'homme
et au milieu de laquelle s'élève un fort. Cherbourg est maintenant
un des chefs-lieux des cinq arrondissements maritimes dans
lesquels on a divisé nos côtes.]
--Qu'est-ce qu'une digue, père Guillaume?
--C'est une muraille construite par les hommes, qui s'avance en mer et
derrière laquelle les navires sont à l'abri de la tempête; la digue de
Cherbourg a presque une lieue; elle s'avance au milieu d'une des mers
les plus agitées et les plus dangereuses qu'il y ait sur la côte de
France; mais elle est si bien construite en gros blocs de granit que
les plus grandes tempêtes ne l'endommagent pas, que les navires qui
sont derrière jouissent d'un calme parfait au moment même où les
vagues déferlent au large comme des montagnes qui s'entre-choquent.
--J'aimerais bien à voir Cherbourg, père Guillaume; est-ce qu'on s'y
arrêtera?
--Non, mon ami, nous passons tout droit, mais de loin je te le
montrerai. Et puis la Normandie a bien d'autres ports et nous en
verrons quelques-uns. Il y a d'abord le Havre, qui est après Marseille
le port le plus commerçant de toute la France: plus de six mille
vaisseaux y entrent chaque année et y apportent les produits de toutes
les parties du monde, surtout le coton récolté en Amérique par les
nègres. Puis nous avons Dieppe, connu pour ses bâtiments de pêche et
pour ses bains de mer, Fécamp, Honfleur en face du Havre, Granville
qui occupe plus de quinze cents hommes à la pêche des huîtres, et dont
les navires vont à Terre-Neuve pêcher la morue. Enfin Rouen est aussi
un port très commerçant.
[Illustration: UN ÉTABLISSEMENT DE BAINS DE MER EN
NORMANDIE.--Tous les ans, l'été, des milliers de personnes vont
prendre des bains de mer dans les villes ou villages du littoral
car l'eau salée de la mer est fortifiante, surtout quand on n'y
reste pas plus de cinq minutes. La ville de Paris envoie chaque
année aux bains de mer, pour les récompenser, les meilleurs élèves
de ses écoles.]
--Comment? dit Julien, Rouen est un port?
--Certainement, c'est un port sur la Seine; les petits navires
remontent la Seine jusqu'à Rouen, comme à Nantes nous avons remonté la
Loire et à Bordeaux la Garonne. Rouen, qui a plus de 120,000
habitants, est une grande ville laborieuse, pleine d'usines, de
machines et de travailleurs. Elle file à elle seule trente millions de
kilogrammes de coton, chaque année, dans ses vastes filatures où la
vapeur met en mouvement des milliers de bobines. Le fil fait, on le
teint de toutes nuances, en le plongeant dans des cuves où sont les
couleurs; les teintureries de Rouen sont, avec celles de Lyon, les
plus renommées de France. Et Rouen n'est pas seule à bien travailler
en Normandie. Il y a tant d'industries diverses chez nous que je ne
puis pas me les rappeler toutes.
[Illustration: PECHE DES HUITRES.--Les huîtres sont une des
richesses de nos côtes. Pour les pêcher, on se sert d'un
instrument appelé _drague_, sorte de poche en filet qu'on laisse
couler et qu'on promène au fond de la mer. Elle arrache tout ce
qu'elle rencontre: huîtres, pierres, herbes, et on fait ensuite le
triage.]
[Illustration: MORUE.--On ne se douterait pas, à voir les morues
desséchées étalées à la devanture des épiciers, de ce qu'est
l'animal vivant. C'est un gros poisson qui pèse en moyenne douze
kilogrammes. Quand on les a pêchées (et un seul homme en pêche
parfois à Terre-Neuve jusqu'à quatre cents par jour), on leur
coupe la tête, on les ouvre, et on étale les morceaux. Ce sont ces
fragments aplatis que vendent les marchands.]
Et en disant cela, le père Guillaume semblait tout fier de pouvoir
faire de son pays un éloge mérité. Il ajouta:
--C'est que, petit Julien, la Normandie est située juste en face de
l'Angleterre; cela fait que nous sommes en rivalité pour l'industrie
avec les Anglais. Il s'agit de faire aussi bien, et ce n'est pas
facile; mais comme on ne veut pas rester en arrière, on se donne de la
peine; et alors on arrive en même temps que ses rivaux, et quelquefois
avant eux.
--Tiens, dit Julien, c'est donc pour les peuples comme en classe, où
chacun tâche d'être le premier?
[Illustration: LA TEINTURERIE.--Pour teindre les écheveaux de
laine, de coton, de soie, le teinturier les trempe dans un bain
colorant, en les tournant et retournant sur des bâtons.]
--Justement, petit Julien. Dans l'industrie celui qui fait les plus
beaux ouvrages les vend mieux, et c'est tout profit. Quand les hommes
seront plus sages, ils ne voudront obtenir les uns sur les autres que
de ces victoires-là. Vois-tu, ce sont les meilleures et les plus
glorieuses; elles ne coûtent la vie à personne et personne ne risque
d'y perdre une patrie.
XCVI.--La Normandie (_suite_); ses champs et ses bestiaux.
Un grand homme de l'Amérique disait:--Si l'on demande à quelqu'un
quel est le pays qu'il aime le mieux, il donnera d'abord le sien:
mais si on lui demande ensuite quel est le pays qu'il voudrait
avoir comme seconde patrie, il nommera la France.
--Père Guillaume, demanda encore Julien, y a-t-il de bonnes terres en
Normandie?
--Je le crois bien, petit. La Normandie est l'un des sols les plus
fertiles de la France. Nous avons des prairies sans pareilles, où les
nombreux troupeaux qu'on y élève ont de l'herbe jusqu'au ventre. C'est
dans le Cotentin, dans mon pays, que chaque année on vient acheter les
boeufs gras qui sont ensuite promenés à Paris, et qui sont bien les
plus beaux qu'on puisse voir. Les chevaux normands, dont la ville de
Caen fait grand commerce, sont connus partout: nos moutons de _prés
salés_ sont célèbres. Tu sais, petit Julien, on les appelle ainsi
parce qu'ils paissent des herbes que le vent de la mer a salées.
Enfin, mon ami, nos fermières font du beurre et des fromages que tout
le monde se dispute; nous envoyons par millions en Angleterre les
oeufs de nos basses-cours, et nos belles poules de Crève-coeur
sont une des races les plus estimées. La campagne est tout ombragée
d'arbres fruitiers, de pommiers qui nous donnent un excellent cidre,
de cerisiers dont les bonnes cerises approvisionnent l'Angleterre. Que
veux-tu que je te dise, Julien? la Normandie est une des provinces les
plus riches et les plus fertiles de notre France.
[Illustration: BOEUF DU COTENTIN.--Les boeufs du Cotentin sont de
haute taille avec une robe brune rayée de noir. Cette race est
excellente pour l'engraissement. Les vaches normandes sont
renommées comme laitières.]
--Mais, père Guillaume, quelle est donc entre toutes la plus fertile?
M. Gertal m'a répété que la Bourgogne est sans pareille; Toulouse a
des plaines couvertes de blé; mon oncle Frantz, en me faisant voir
Bordeaux, m'a expliqué que ses vins sont les premiers du monde. Mais
avec tout cela, je ne sais pas laquelle de toutes ces provinces-là il
faut mettre la première.
[Illustration: COQ DE CRÈVE-COEUR.--C'est un coq magnifique; sa
crête est ornée de deux cornes: sa tête porte une huppe de belles
plumes qui sont, comme le reste du plumage, d'un noir lustré. Les
poules de Crève-coeur sont excellentes pour l'engraissement, un
peu moins bonnes pour la ponte. Cette espèce fournit les plus
belles et les plus fines volailles des marchés de Paris.]
--Petit Julien, dit le père Guillaume en souriant, il n'est pas facile
de donner ainsi des places et des rangs aux choses. Demande à un
jardinier quelle est la plus belle des fleurs, il sera bien
embarrassé; mais en revanche il te dira que le plus beau des jardins,
c'est celui où il y a les plus belles et les plus nombreuses espèces
de fleurs. Eh bien, petit, la France est ce jardin. Ses provinces sont
comme des fleurs de toute sorte entre lesquelles il est difficile de
choisir, mais dont la réunion forme le plus beau pays, le plus doux à
habiter, notre patrie bien-aimée. Et maintenant n'oublions pas que
c'est sur notre travail à tous, sur notre intelligence et notre
honnêteté que repose l'avenir de cette patrie. Travaillons pour elle
sans relâche, fièrement et courageusement: tant vaut l'homme, tant
vaut la terre.
--Père Guillaume, voulez-vous que je vous lise ce que dit mon livre
sur les grands hommes de la Normandie?
--De tout mon coeur, enfant. Si je ne le sais pas, cela me
l'apprendra: il est bon de s'instruire à tout âge; et si je le sais
déjà, je serai content de l'entendre encore, car il est agréable
d'écouter l'histoire de ceux qui se sont rendus utiles à leur patrie
et à leurs concitoyens.
XCVII.--Trois grands hommes de la Normandie.--Le poète Pierre
Corneille.--L'abbé de Saint-Pierre.--Le physicien Fresnel.
I. L'un des plus grands poètes de la France, CORNEILLE, est né à
Rouen au commencement du dix-septième siècle. Ses pièces en vers,
qui furent représentées à Paris, excitèrent un véritable
enthousiasme. Un jour, le grand Condé fut si ému à la
représentation d'une de ses pièces, qu'il ne put s'empêcher de
pleurer. Les oeuvres de Corneille sont, en effet, remplies de
sentiments élevés et de nobles maximes: il nous émeut par
l'admiration des personnages qu'il représente. Aussi son nom fut
parmi les plus illustres du dix-septième siècle.
Corneille resta cependant toujours simple et sans vanité. Il
composait ses poésies à Rouen, dans sa ville natale, où il
habitait une petite maison avec son frère; car les deux frères
Corneille s'aimaient le plus tendrement du monde. Ils étaient
tous deux poètes. L'un habitait un étage, l'autre l'étage
supérieur; leurs cabinets de travail correspondaient par une
petite trappe ouverte dans le plafond, et lorsque Pierre
Corneille était embarrassé pour trouver une rime, il ouvrait la
trappe et demandait l'aide de son frère Thomas. Celui-ci lui
criait d'en haut les mots qui riment ensemble, comme _victoire_,
_gloire_, _mémoire_, et Pierre choisissait.
Lorsque Pierre Corneille avait fini ses pièces, il venait à Paris
les apporter, et comme il était pauvre, il allait à pied. On le
voyait arriver avec ses gros souliers ferrés, son bâton à la main
et un nouveau chef-d'oeuvre sous le bras.
Vers la fin de sa vie, il vint s'établir à Paris. Sa pauvreté
s'était encore accrue. On raconte qu'un jour il se promenait avec
un écrivain de l'époque: ils causaient poésie. Tout d'un coup le
grand Corneille, simplement, quitta le bras de son interlocuteur,
et, entrant dans une boutique de savetier, il fit, pour quelques
sous, remettre une pièce à ses souliers endommagés: telle était
la simplicité et la grandeur avec laquelle il portait sa pauvreté
sans en rougir.
La ville de Rouen a élevé à Corneille une magnifique statue,
sculptée par David d'Angers.
II. Barfleur est un petit port de la basse Normandie, d'où
Guillaume le Conquérant, chef des Normands, partit autrefois à la
tête de sa flotte pour conquérir l'Angleterre.
A Barfleur naquit, au milieu du dix-septième siècle, l'abbé de
SAINT-PIERRE, célèbre pour son ardent amour de l'humanité. Toute sa
vie il n'eut qu'un désir, améliorer le sort des peuples, et dans
ce but il proposa toutes sortes de réformes.
En 1712, sur la fin du règne de Louis XIV, l'abbé de Saint-Pierre
fut témoin des cruels désastres qu'éprouva la France envahie;
rempli d'horreur pour la guerre, il se demanda s'il ne serait pas
possible aux nations de l'éviter un jour. C'est alors qu'il
écrivit un beau livre intitulé: _Projet de paix perpétuelle_. Il
y soutenait qu'on pourrait éviter la guerre, en établissant un
tribunal choisi dans toutes les nations et chargé de juger
pacifiquement les différends qui s'élèveraient entre les peuples.
Sans doute nous sommes loin encore de cette paix perpétuelle
rêvée par le bon abbé de Saint-Pierre; mais ce n'en est pas moins
un honneur pour la France d'avoir été, entre toutes les nations,
la première à espérer qu'un jour les peuples seraient assez sages
pour renoncer à s'entre-tuer et pour terminer leurs querelles par
un jugement pacifique.
L'abbé de Saint-Pierre passa ainsi toute sa vie à chercher des
moyens de soulager la misère du peuple et d'assurer le progrès de
l'humanité. C'est lui qui a inventé un mot que nous employons
tous aujourd'hui et qui n'était pas alors dans la langue
française, le mot de _bienfaisance_. Il ne s'est pas contenté du
mot, il a lui-même donné toute sa vie l'exemple de cette vertu.
III. Augustin FRESNEL, né dans l'Eure à la fin du siècle dernier,
fut d'abord un enfant paresseux; il était à l'école le dernier de
sa classe. Mais il ne tarda pas à comprendre qu'on n'arrive à
rien dans la vie sans le travail, et bientôt il travailla avec
tant d'ardeur pour réparer le temps perdu qu'à l'âge de seize ans
et demi il entrait l'un des premiers à l'École polytechnique.
[Illustration: FRESNEL, né à Broglie (Eure) en 1788, mort en
1827.]
Il en sortit à dix-neuf ans avec le titre d'ingénieur des ponts
et chaussées. Bientôt, il fut grand bruit dans le monde savant
des découvertes faites par un jeune physicien sur la lumière et
la marche des rayons lumineux. C'était Fresnel, qui, grâce à ces
découvertes, put plus tard perfectionner l'éclairage des phares.
Avant lui, la lampe des phares n'avait qu'une faible lumière,
qui ne s'apercevait pas d'assez loin sur les flots, et les
naufrages étaient encore fréquents. Fresnel sut multiplier la
lumière de cette lampe en l'entourant de verres savamment taillés
et de miroirs de toute sorte.
«C'est la France, a dit un de nos écrivains, qui, après ses
grandes guerres, inventa ces nouveaux arts de la lumière et les
appliqua au salut de la vie humaine. Armée du rayon de Fresnel,
de cette lampe forte comme quatre mille et qu'on voit à douze
lieues, elle se fit une ceinture de ces puissantes flammes qui
entre-croisent leurs lueurs. Les ténèbres disparurent de la face
de nos mers. Qui peut dire combien d'hommes et de vaisseaux
sauvent les phares?»
Julien continuait sa lecture; mais le pilote Guillaume ne l'écoutait
plus depuis déjà quelque temps; il était tout occupé du navire et de
la mer. Le vent s'était levé plus fort, et on voyait au loin l'Océan
qui commençait à blanchir d'écume.
--Allons, laisse-moi, petit, dit Guillaume; tes histoires sont
intéressantes, mais nous les verrons une autre fois. Sur toutes ces
côtes la mer est mauvaise, et je pourrai bien avoir ce soir forte
besogne.
XCVIII.--Le naufrage.--Égoïsme et dévouement.
Honte aux égoïstes qui ne songent qu'à eux-mêmes, honneur à
l'homme désintéressé qui s'oublie pour les autres.
Le petit Julien s'était couché tard; on était inquiet à bord du
bâtiment, car la mer était de plus en plus mauvaise.
Au milieu de la nuit, l'enfant dormait profondément comme on dort à
son âge. Tout d'un coup il fut réveillé en sursaut. Au-dessus de sa
tête, sur le plancher du navire, il entendait les marins aller et
venir avec agitation. En même temps, c'étaient de longs roulements
comme ceux du tonnerre, des sifflements aigus, des grondements à
assourdir. Julien avait déjà entendu des bruits de ce genre, mais bien
moins forts, lors de la première bourrasque que le _Poitou_ avait
essuyée:--Hélas! se dit-il, c'est encore la tempête!
Il chercha autour de lui son frère; mais André n'était plus là: sans
doute il s'était réveillé avant Julien et était sorti de la cabine
pour aider les matelots.
Julien essaya de se lever, mais la mer secouait tellement le navire
qu'il ne put se tenir debout et fut jeté contre la cloison.
L'enfant épouvanté rassembla pourtant tout son courage; il s'habilla
à la hâte, priant Dieu en lui-même; il ouvrit la porte de la cabine et
fit quelques pas en s'appuyant contre les murs. Le bruit se fit alors
entendre plus effrayant encore: les coups de tonnerre se succédaient
sans interruption, et la lueur des éclairs était si vive que Julien
fut obligé de fermer les yeux. En même temps la mer mugissait avec
violence, au point d'étouffer par instants le bruit du tonnerre.
Tout à coup un grand craquement se fit entendre. Le bâtiment trembla
de la quille jusqu'au mât, et Julien reçut une telle secousse qu'il
roula de nouveau par terre. Le navire venait d'être jeté sur un
écueil.
[Illustration: RÉCIFS DE LA MANCHE.--Les récifs et écueils sur
lesquels se brise la Manche offrent un perpétuel danger aux
vaisseaux. Sous ce rapport, les côtes françaises et anglaises de
la Manche sont parmi les plus périlleuses. Ce sont les récifs du
Calvados qui ont donné leur nom à ce département.]
Un long cri d'effroi retentit à bord, se mêlant aux sifflements du
vent et des flots. Julien, pris d'une peur indicible, se mit à crier
lui aussi de toutes ses forces:--André! André!
Une main le souleva, la main de son frère, qui avait tout d'abord
pensé à lui dans ce suprême péril. André serra l'enfant dans ses
bras:--N'aie pas peur, lui dit-il, je ne te quitterai pas.
Et à voix basse il ajouta:--Julien, il faut prier Dieu, il faut avoir
confiance en lui, il faut avoir du courage.
Tout en parlant ainsi, André emportait l'enfant dans ses bras, tâchant
par son énergie de relever le courage de son jeune frère; car André
n'avait point changé, et tel nous l'avons déjà vu dans l'incendie de
la ferme d'Auvergne, tel il était encore à cette heure. Gardant sa
présence d'esprit au milieu du danger, il avait d'abord aidé de son
mieux les matelots à la manoeuvre. Mais maintenant on ne devait plus
songer qu'à opérer le sauvetage, car le navire était perdu: malgré les
efforts du pilote Guillaume et ceux de l'équipage, il avait été
précipité par le vent sur les dangereux rochers de la côte, et son
flanc avait été si largement ouvert que de toutes parts on entendait
l'eau entrer en bouillonnant dans la cale. Le bâtiment appesanti
s'enfonçait peu à peu dans les flots, comme si une main invisible
l'eût entraîné au fond de l'Océan.
Lorsque André arriva sur le pont du navire, il tenait toujours Julien
dans ses bras. Il s'arc-bouta contre un mât, car les lames écumantes
sautaient sur le pont et lui fouettaient les jambes avec assez de
force pour le renverser. Le capitaine, jugeant qu'il n'y avait plus
d'espoir et pas une minute à perdre, venait de commander de mettre la
chaloupe à la mer. A la lueur des éclairs, on voyait les matelots
courir en désordre. C'était un affolement général.
Bientôt quelques matelots s'écrièrent que l'embarcation était trop
petite pour contenir tout le monde, d'autant plus que l'oncle Frantz
et les deux enfants se trouvaient en sus de l'équipage habituel.
--Qu'on mette le canot à la mer, dit le capitaine.
Le petit canot du _Poitou_ était une seconde embarcation beaucoup plus
légère que la chaloupe, et si frêle qu'elle semblait ne pas pouvoir
résister un instant aux vagues furieuses.
L'un des matelots s'approcha du capitaine, et d'une voix brève,
hardie, pleine de révolte, en montrant le canot du doigt:
--Capitaine, dit-il, pas un homme de l'équipage ne montera là-dedans.
La chaloupe peut à peine contenir l'équipage habituel du bâtiment;
vous avez pris en surplus le charpentier et ses deux neveux, ils sont
de trop, c'est à eux de se servir du canot. Nous, nous avons droit à
la chaloupe.
--Nous ne céderons la chaloupe à personne, répétèrent les autres voix
des matelots.
Le capitaine essaya de protester, mais ses paroles furent couvertes
par les voix en révolte qui répétaient pour s'encourager:--C'est notre
droit, c'est notre droit.
Alors le vieux pilote Guillaume, s'avançant vers les matelots:--Au
moins, dit-il, sauvez cet enfant.
Et il voulut prendre Julien dans ses bras pour le leur passer; mais le
petit garçon s'accrocha résolument au cou d'André:--Je ne veux pas
être sauvé sans mon frère, dit-il, je ne le quitterai pas.
A travers le bruit terrible de la tempête on entendit pour toute
réponse ce cri égoïste et sauvage des matelots:--Qu'il reste alors!
chacun pour soi.
Les instants pressaient. L'oncle Frantz se dirigea vers le petit
canot.--Viens, André, dit-il, et apporte-moi Julien.
En parlant ainsi la voix de Frantz tremblait, comme celle d'un homme
qui songerait qu'il va emmener à une mort presque certaine ce qu'il a
de plus cher au monde: car Frantz connaissait mal la côte, et le canot
était si fragile qu'il paraissait impossible qu'il résistât aux lames.
Au même moment la voix vibrante du pilote Guillaume retentit:
--Attendez-moi, Frantz, s'écria-t-il; ce n'est pas moi qui
abandonnerai deux enfants et un ami en péril. Nous nous sauverons
tous, Frantz, ou nous mourrons ensemble.
Puis, s'adressant au capitaine qui, irrésolu, ne savait dans quelle
embarcation sauter:--Capitaine, ma place est ici, la vôtre est avec
vos hommes, partez; je me charge du canot.
Le capitaine se dirigea vers la chaloupe; l'instant d'après elle avait
disparu s'éloignant dans l'horizon noir, et le vieux pilote était seul
dans le canot avec Frantz et les enfants.
XCIX.--La nuit en mer.
Comment nous acquitter du bien qu'on nous a fait? En faisant
nous-même du bien à tous ceux qui ont besoin de nous.
Le canot était si léger qu'il semblait que la première vague eût dû
l'engloutir, mais il bondissait sur la cime du flot pour retomber
l'instant d'après dans le sillon que le flot laisse derrière lui. Le
pilote tenait le gouvernail; l'oncle Frantz et André maniaient chacun
une rame d'une main vigoureuse.
Chaque vague envoyait en passant dans le canot ces flaques d'eau que
les marins appellent des _paquets de mer_, et le canot n'eût pas tardé
à être submergé si Julien, les pieds dans l'eau, n'avait travaillé
sans cesse à le vider. Souvent même André était obligé de laisser la
rame pour aider l'enfant.
Le plus grand péril pour le moment, c'étaient les écueils où le navire
venait de s'échouer. On ne les voyait point, mais on entendait le
perpétuel mugissement, bien connu des marins, que les flots produisent
en se brisant contre les rochers; et parfois, quand un éclair
déchirait la nue, on apercevait à l'endroit des récifs toute une
longue ligne blanche d'écume.